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Mondaine

Hector Malot · 1888 · Scanned text · Free in the US

91,590 words · about 6 h 25 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD · PD-US by publication date

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About this book

Author
Hector Malot
Language
French
Published
1888
Length
91,590 words · about 6 h 25 min
Sections
10 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (10)
  1. Front matter about 16 min
  2. II — Mon locataire I about 7 min
  3. III about 11 min
  4. IV about 42 min
  5. VI about 4 min
  6. VII about 18 min
  7. VIII about 10 min
  8. IX about 2 h 4 min
  9. XI about 2 h 23 min
  10. XII about 10 min

Continue:

Front matter

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover.

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the publisher to a library and finally to y ou.

We also ask that y ou:

II — Mon locataire I

C'était le mot que Trip avait maintenant sans cesse à la bouche, le fond de ses entretiens avec ses voisins, qui, pour se moquer quelquefois de sa fierté d'avoir un locataire, n'en écoutaient pas moins ses histoires et les discutaient entre eux.

Elle était cependant bien simple, la vie de ce locataire mais précisément cette simplicité frappait ces voisins et faisait travailler leur imagination que la curiosité surexcitait.

Lorsqu'il était à son atelier, il travaillait du matin au soir, sans sortir jamais, sans jamais recevoir personne, et cela était déjà une bizarrerie: le sculpteur qui l'avait précédé dans cette maisonnette recevait des modèles, hommes et femmes, son praticien, ses mouleurs et quelquefois des amis qui faisaient retentir l'atelier des éclats de leurs discussions ou de leurs rires. C'était vivant là-dedans et jeune ; on s'y amusait ; maintenant il semblait que ce fût mort ou qu'on s'y livrât à des besognes inconnues qui exigeaient le silence ef le mystère ; le soir et quelquefois même la nuit on voyait des lueurs fantastiques de couleurs bizarres éclairer le châssis vitré et souvent des flammes rouges s'échappaient de la cheminée. Quelle cuisine faisait-on là?

En tous cas, ce n'était pas celle d'honnêtes gens. En effet, le soir, sa journée finie, il dînait chez un marchand de vin de l'avenue de Saint-Ouen, et on pouvait le voir dans la salle commune, tout seul à une petite table, n'adressant la parole à personne le premier, mais répondant par quelques mots quand on lui parlait, ce qui, d'ailleurs, était rare ; si ces dîners, composés de l'ordinaire du marchand devin, n'étaient pas des festins, ils étaient cependant suffisants pour qu'il n'eût pas besoin de souper le soir. Quant au déjeuner on savait que Trip le lui portait en rentrant, tantôt une portion prise chez le marchand de vin, tantôt un morceau de jambon venant de chez le charcutier, et que, en travailleur zélé qu'il était, il mangeait dans son atelier sur un coin de table, en compagnie de son chat jaune, buvant tout simplement un verre d'eau. Trip avait assez parlé de ce verre d'eau pour que tout le monde connût ce trait caractéristique, et ce n'était pas celui qui paraissait le moins inexplicable : on boit de l'eau quand on n'a pas de quoi se payer une bonne bouteille, ou plus modestement un canon, et ce n'était pas son cas. En lui, rien n'indiquait qu'il fût gêné, ou gagnât mal sa vie ; à preuve les cinq 'sous de foie et les trois sous de lait qu'il dépensait tous les jours pour son chat; avec huit sous on peut se payer un demi- Utre à seize.

Si encore il avait été malade^ on aurait compris cette abstinence ; quand on n'a pas d'estomac le vin peut être mauvais, mais il n'y avait qu'à le regarder marcher d'un pas ferme et léger dans larue ; ou bien il n'y avait qu'à le voir aller et venir autour de son atelier, vêtu d'une longue blouse noire, pour être certain que c'était un gaillard solide qui ne connaissait pas la maladie.

Des remarques plus singulières encore que celles-là entretenaient les commentaires des bavards qui s'occupaient de lui : la rue Championnet n'étant point assez habitée pour qu'on y pût vivre perdu dans la foule comme en plein Paris. Ainsi il ne recevait jamais de lettres; des fournisseurs déposaient pour lui chez Trip des feuilles de métal, des produits chimiques, le charbonnier apportait souvent du coke, le facteur n'apportait jamais rien : n'était-ce pas extraordinaire chez un homme qui travaillait et qui devait par conséquent avoir des clients avec lesquels il entretenait des relations ; et cependant, de même que ces clients ne venaient jamais le voir, de même ils ne lui écrivaient jamais. Alors, pour qui travaillait-il ?

Sa façon de travailler était bien extraordinaire aussi. Quelquefois, durant une [semaine, il ne quittait pas son atelier, y vivant, y couchant, et du dehors on pouvait voir ses fenêtres éclairées de ces lueurs qui paraissaient fantastiques, surtout parce qu'on voulait qu'elles fussent telles. Puis il disparaissait et restait absent pendant des périodes tout aussi longues et cela sans avoir prévenu Trip et sans lui avoir dit quand il rentrerait.

Où allait-il ? Travailler en province. C'était la réponse que trouvaient ceux qui lui étaient bienveillants, Trip tout le premier. Mais s'il en était ainsi.

comment ne recevait-il pas de lettres avant ces départs ?

Ceux qui ne se rangeaient pas parmi les bienveillants avaient une autre explication qui paraissait plus invraisemblable en expliquant tout : les absences, les lueurs qu'on voyait la nuit dans son atelier, les plaques de métal qu'on lui apportait, enfin, les mystères de sa vie. Naïfs ceux qui croyaient à l'émailleur, faux monnayeur tout simplement; c'était de la fausse monnaie qu'il fabriquait lorsque ses vitre flamboyaient la nuit, et c'était pour écouler cette fausse monnaie. qu'il voyageait en province et h l'étranger.

Une fois qu'il avait donné en paiement une pièce d'or étrangère, on avait cru le prendre en flagrant délit ; et bien que cette pièce portée à un changeur de l'avenue de Clichy eût été reconnue bonne : un Franz-Joseph valant huit florins d'Autriche, la légende du faux monnayeur n'en avait pas moins suivi son cours : à la vérité on ne le dénonçait pas, mais on savait à quoi s'en tenir.

Est-ce que s'il n'avait pas été un faux monnayeur, c'est-à-dire un homme qui gagne ce qu'il veut, il aurait dépensé huit sous par jour pour un chat? Est-ce que, lorsqu'il venait à son atelier il serait arrivé en fiacre, comme il le faisait presque toujours, gaspillant ainsi trente-cinq sous pour ne passer quelquefois qu'une heure au travail?

Cependant comme les légendes, si bêtes qu'elles soient, sont rarement acceptées sans opposition, il y avait d'autres curieux qui, par esprit de contradiction, n'admettaient pas qu'il pût être faux monnayeur. Sorcier, oui, et cela n'était pas difficile à démontrer, mais faux monnayeur, jamais de la vie. Les preuves de sa sorcellerie étaient nombreuses ; et sans les ramasser toutes, rien que pa;^ les bétes dont il s'entourait, il était bien sorcier, et ne pouvait être que cela : son chat jaune d'abord, qu'il avait, par des sortilèges, obligé à abandonner son ancien maître en lui donnant la puissance diabolique qui lui avait permis de se guider h travers le cimetière pour venir du boulevard de Glichy à la rue Championnet; puis un bouvreuil qui, un beau jour d'automne, sans qu'on sût d'où il venait, s'était abattu dans l'atelier, où, depuis, il était resté apprivoisé et mêlé à toutes les diableries qui s'accomplissaient là mystérieusement. Des gens, en coupant de l'herbe dans le terrain avaient vu, par la porte ouverte, ses bètes dans l'atelier et leurs attitudes disaient bien qu'il ne 's'agissait pas de bêtes naturelles. Lui allait et venait devant son four à la gueule rouge, il avait les yeux couverts de lunettes en fil de fer, sûrement pour n'être pas empoisonné par ses drogues, et avec une longue pince il faisait cuire sa cuisine infernale. Les animaux l'assistaient :1e chat, assis gravement sur le derrière, la queue enroulée autour des pattes ; le bouvreuil perché, le plus souvent sur la corniche de la hotte du four, sifflant là des airs de sorcellerie ; il n'y a pas besoin d'être savant pour reconnaître cette musique-là qui est l'accompagnement obligé des opérations magiques et tous ceux qui l'avaient entendu ne pouvaient pas s'y tromper; et puis il s'appelait Piston, ce qui n'était pas moins significatif.

Quand on parlait à Trip du faux monnayeur et du sorcier, il haussait les épaules et ne répondait que par des plaisanteries; mais quand on le poussait pour qu'il donnât des preuves de l'un ou de l'autre de ces deux métiers, il se fâchait, et avec toute l'éloquence dont il était capable, il répétait que son locataire était émailleur et rien que cela : surdes plaques de cuivre il peignait, avec des couleurs en poudre délayées dans de l'eau, des personnages, des arbres, des prairies, des monuments et ensuite il les passait au four oîi ces couleurs fondaient. Mais ces dénégations et ces explications restaient sans effet : il était payé pour parler ainsi, le père Trip, et il ne gagnerait pas honnêtement son argent s'il avouait la fausse monnaie ou la sorcellerie ; il avait ordre de dire émailleur, il disait émailleur. Mais qu'est-ce que c'est qu'un métier qui s'exerce sans qu'on voie jamais venir des acheteurs?

Et cependant, il avait raison, le père Trip: émailleur son locataire, réellement peintre émailleur, car il y en a encore, et si nous ne sommes plus au temps où les Pénicaud, les Limousin, les Gourteys donnaient ces beaux émaux peints qui comptent parmi les œuvres d'art les plus remarquables du seizième siècle, ni à celui oti les Petitot signaient leurs jolis portraits , nous ne sommes plus à l'époque où l'art de l'émail peint était complètement abandonné; des artistes de talent, Popelîn, de Courcy, Meyer, de Serre, renonçant à suivre les petits peintres du siècle dernier, ont renoué la tradition des grands émailleurs français ; et il [en est parmi eux de nouveaux venus : Grandhomme, Garnier, h qui il ne manque pour recommencer Léonard Limousin que d'être connus du grand public, ou soutenus par un homme d'initiative qui fasse pour rémail ce que Deck a fait pour la céramique.

C'était de ceux-là que procédait le locataire ae Trip, et quand le soir les vitres de son chalet s'éclairaient de lueurs fulgurantes, il ne travaillait ni à la fausse monnaie ni à la sorcellerie, mais il passait simplement au feu ses émaux peints.

III

Depuis trois mois, Geoffroy habitait la maisonnette de la rue Ghampionnet, et la curiosité de ceux qui s'occupaient de lui, n'était pas plus satisfaite qu'aux premiers temps : pendant une certaine période, il venait régulièrement tous les jours ; pendant d'autres il ne paraissait pas pendant des semaines. En octobre, on l'avait vu souvent h son atelier d'oîi il ne sortait que pour aller dîner. En novembre, au contraire, il avait disparu sans que Trip eût de ses nouvelles, sans qu'une seule lettre vînt pour lui ; et c'était seulement en décembre qu'il avait repris ses anciennes habitudes, arrivant le matin, repartant le soir vers sept heures; rares étaient les jours où on ne le voyait point ; pas de dimanches pour lui ; et le plus drôle, pas même de lundis.

Cette année-là, Thiver était extrêmement dur, et le froid, qui avait commencé dès décembre, avait, après une courte détente, repris au commencement de janvier pour ne plus s'interrompre : de la neige, de la gelée, du verglas,'quandla température s'adoucissait un peu, et tout de suite, sous l'âpreté du vent qui ne quittait pas le nord, une reprise de froid. Si on avait débarrassé le centre de Paris de ses neiges et de ses glaces, il n'en était pas de même dans la banlieue, et particulièrement dans le quartier des Grandes-Carrières, où les rues étaient ce que les faisait le temps, c'est-à-dire, pour un bon nombre, impraticables aux voitures et même aux piétons : là oîi la neige n'était pas prise en couches raboteuses et dures comme pierre, les enfants avaient fait des glissades, véritables casse-cou pour les passants distraits qui, lorsqu'ils avaient la maladresse de se laisser tomber, étaient bombardés de boules de neige par les gamins triomphants.

Malgré ce mauvais temps qui tenait bien des gens enfermés, Geoffroy manquait rarement de venir à son atelier entre neuf et dix heures du matin, ou bien vers une heure; ceux qui s'occupaient de lui le voyaient arriver rue Championnet, et sa toilette, depuis le grand froid, était un nouveau sujet de conversation: il gagnait donc bien gros, l'émailleur, qu'il pouvait se payer une toque et un pardessus de fourrures? 11 n'est pas besoin de connaissances spéciales pour savoir que les fourrures ne sont pas à

Fusage des ouvriers, et celles de la toque et du pardessus qui étaient à poils épais, doux comme un duvet, ondoyants sous le vent, devaient coûter cher.

Pas plus que la rue, le terrain n'était déblayé de ses neiges, et de la barrière d'entrée, deux chemins rayaient seuls son tapis blanc, Tun étroit se dirigeait vers râtelier; Tautre plus large avec des ornières creusées par des roues vers la remise du déménageur. Quand Geoffroy arrivait vers neuf heures il ne s'arrêtait jamais devant la loge du concierge, oîi à ce moment la pauvre vieille paralysée était seule dans son lit, enfermée pour que personne ne pût la déranger, et passant droit, il venait tout de suite à son atelier, dont il ouvrait la porte avec la clé qu'il prenait au clou caché dans le lierre; puis, comme le père Trip n'était pas encore rentré lui-même de sa tournée, il allumait son poêle avec les margotins et le coke qu'il trouvait tout préparés, et autour de lui ses bétes, heureuses de le revoir s'empressaient, le chat avec un grand ron-ron en se frottant à ses jambes, le bouvreuil avec des appels joyeux, ou bien en sifflant un air de son répertoire: le Carillon de Dunkerque qu'il affectionnait, la valse de Faust ou le Miserere du Trovatore. Au contraire, quand il ne venait qu'à une heure ou après, le père Trip sortait vivement de sa cahute en l'apercevant et, respectueusement, la casquette à la main, il le saluait d'une phrase toujours la même :

— Le poêle est chargé.

Et en entrant dans son atelier Geoffroy pouvait se mettre tout de suite au travail.

Un matin qu'il était arrivé un peu avant neuf heures, au lieu d'allumer immédiatement son poêle, ce qui semblait la première chose à faire, car ce jour-là le froid avait encore! redoublé, il resta un moment à regarder la pierre placée devant le foyer et sur laquelle se voyaient quelques miettes de pain; puis prenant des précautions pour ne pas toucher à ces miettes, il bourra son poêle, alluma le feu et déyeloppa les linges mouillés enveloppant un petit buste qu'il était en train de modeler pour essayer dessus une application d'émail.

Il travaillait depuis une demi-heure lorsqu'on frappa à la porte : c'était Trip qui, aussitôt rentré, accourait pour se mettre à !a disposition de son locataire, avant même de s'être occupé de sa vieille femme.

— Je venais pour le poêle...

— Mais il est allumé.

— C'est que la nuit a été dure ; un de mes abonnés m'avait chargé de lui apporter un thermomètre et dans ma poche sous mon manteau le thermomètre est descendu à sept au-dessous de zéro; je me demandais si la gelée n'avait pas pénétré dans l'atelier et atteint les linges du buste.

— Non, heureusement.

— Hier soir, prévoyant le grand froid, j'avais fortement chargé le poêle et je l'avais bien couvert.

— Le thermomètre minima s'est arrêté à quatre au-dessus de zéro.

— Allons, tant mieux, ça me soulage ; je vais revenir tout à Theure savoir ce que monsieur veut pour son déjeuner.

— A propos de déjeuner, est-ce que vous avez mangé hier soir en faisant le feu ?

— Mangé 1 demanda Trîp d'un air stupéfait.

— Oui, mangé une croûte.

— Je ne mange jamais dans Tatelier, pas môme le matin, quoique en rentrant de ma course de nuit j'aie une rude faim; vous pensez, sept lieues dans les jambes, ça creuse l'estomac.

— Donc, hier soir, vous n'avez pas apporté de pain?

— Jamais de la vie.

— Alors, qu'est-ce que c'est que ça? demanda Geoffroy en montrant les miettes éparses devant le poêle.

Trip se pencha, regarda attentivement, et ayant ramassé une de ces miettes, il l'écrasa entre ses doigts.

— Ça a l'air de miettes.

— C'est ce que je pense.

— Seulement, ça ne peut pas être des miettes.

— Pourtant...

— Ce n'est pas monsieur qui aurait cassé une croûte dans l'après-midi ?

— Non.

— Je n'y comprends rien, car je suis sûr d'avoir assez bien balayé hier après le déjeuner de monsieur pour qu'il ne soit pas resté de miettes.

Se penchant de nouveau, il les examina:

— Et puis c'est des miettes de gros pain à croûte noire, et non de pain long comme celui que mange monsieur.

— Est-ce que Diavolo peut avoir rapporté une croûte?

— Lui, ramasser une croûte, il n'y a pas de danger; c'est déjà bien de la bonté de sa part de vouloir manger son foie et boire son lait ; il quitterait la maison, si on voulait l'obliger à manger du pain.

— Une souris peut-elle avoir apporté cette croûte?

— Il n'y en a plus de souris, et puis, quand^méme il en serait entré une par hasard, il ne faut pas croire que Diavolo l'aurait laissée tranquillement grignoter sa croûte devant le poêle.

— Ces miettes ne sont pourtant pas tombées du ciel I

— Bien sûr.

Et Trip regarda son locataire avec une certaine inquiétude.

— Autre chose, continua Geoffroy, vous disiez tout à l'heure que Diavolo nous faisait une grâce en consentant à manger son foie et à boire son lait.

— - Ses portions sont trop abondantes, il n'a jamais faim.

— Alors, comment se fait-il que, depuis quelques jours, l'assiette au foie et le bol au lait soient toujours vides?

— C'est, ma foi, vrai; je me disais, il a de l'appétit, Diavolo, et je ne me demandais rien de plus.

— Et maintenant?

— Ahl maintenant...

Trip hésita un moment:

— ... Maintenant, je ne sais pas; non, vraiment, je ne sais pas ; je ne comprends pas ; il faut bien qu'elles viennent de quelque part, ces miettes.

Geoffroy montra deux taches brunes sur le tapis étalé à une petite distance du poêle :

— Et cela, dit-il, qu'est-ce que c'est?

De nouveau, Trip se pencha et examina attentivement ces deux taches.

— Ce n'est rien, dit-il, c'est de l'eau. .

— Je pense aussi que c'est de l'eau, mais pouvez-vous m'expliquer comment cette eau a été apportée là?

— Je n'en ai pas apporté.

— Ni moi non plus.

Trip releva la tète et regarda le châssis qui éclairait l'atelier par en haut ; mais ce châsgis ne se trouvant pas au-dessus du tapis, il était impossible que la neige fondue tombant des vitres eût formé ces taches humides.

— Certainement celte eau n'est pas venue du plafond, continua Geoffroy, mais elle peut provenir de neige qu'on aurait apportée avec les pieds et qui aurait fondu.

— Ça, c'est possible.

— A condition qu'on Tait apportée, ce qui n'est pas mon cas. Est-ce le vôtre? Vous sou venez- vous si hier soir quand vous êtes venu faire le feu vos souliers étaient chargés de neige ?

— Je ne suis pas entré avec mes souliers. Vous pensez bien que quand on fait des marches longues comme les miennes, on est pressé d'ôter ses souliers en rentrant chez soi: ça repose. C'est toujours la première chose que je fais en arrivant, et je l'ai faite hier comme tous les jours: quand je suis venu allumer le feu j'avais mes sabots que j'ai quittés à la porte, et je suis entré ici avec mes chaussons ; je n'ai donc pas pu apporter de la neige du dehors.

— Et cependant ce tapis ne s'est pas mouillé tout seul.

Trip regarda le tapis, regarda son locataire, chercha en haut, en bas, dans tous les coins:

— Vous avez une idée? dit-il enfin.

— Je me demande si quelqu'un n'est pas entré ici.

— Qui serait entré?

— Je n'en sais rien.

— Ce n'est pas possible.

— Alors, comment expliquer ces miettes et ces taches?

Au lieu de répondre Trip jeta un rapide coup d'œil autour de lui :

— Est-ce qu'il manque quelque chose? s'écria-t-il.

— Je ne m'en suis pas aperçu.

— Il n'est donc entré personne, car il n'y a que les voleurs qui auraient pu s'introduire ici.

— Ohl pour ce qu'il y a à voler, répondit Geoffroy en souriant.

Trip fut stupéfait et le geste dont il enveloppa le mobilier de Tatelier disait que, selon lui, les voleurs auraient pu faire là un joli coup. Dans toute sa vie il n'avait vu que deux ateliers: celui du sculpteur qui n'avait pour tout ameublement que sa table à modèle et ses selles; et celui de son nouveau locataire qui à côté de la simplicité du premier lui paraissait luxueux : sans doute les voleurs n'auraient pas pu emporter la grande table en noyer, ni la commode, ni le canapé, ni les fauteuils,, ni les chaises, ni le lit, ni le matelas de la chambre, mais est-ce que les tapis n'avaient pas de la valeur? est-ce que le cartel accroché au mur ne méritait pas d'être volé? et les livres, la portière qui séparait Talelier de de la chambre, les draps, les couvertures ne pouvaient-ils pas se vendre un bon prix? Puisque rien de tout cela n'avait été dérobé, il n'était pas admissible que des voleurs se fussent introduits dans l'atelier. D'ailleurs, par où seraient-ils entrés puisque les fenêtres n'étaient pas forcées ?

— Mais par la porte, tout simplement, répondit Geoffroy.

— Comment voulez-vous qu'on sache que la clé est dans le lierre I Et, le sachant, comment voulez-vous qu'on la trouve ; il faudrait pour cela qu'on nous vît la pendre au clou ou Fy accrocher.

— Est-ce impossible ?

— Avez- vous trouvé la clé sur la porte ou au clou?^

— Au clou, comme à l'ordinaire.

— Est-ce que si un voleur était entré en prenant la clé au clou, il se serait donné la peine, en sortant, de la remettre où il l'avait prise?

— Je me suis dit tout cela, mais enfin, il y a un fait contre lequel les raisonnements ne peu vent rien: ces miettes et ces taches, qui n'ont pas pu être déposées sur cette pierre et sur ce tapis par une opération magique. Gomment les expliquer ? C'est ce qu'il faut chercher. Mais comme je ne veux pas retarder davantage votre déjeuner, rentrez chez vous, nous reprendons cet entretien plus tard.

— Et qu'est-ce que monsieur mange aujourd'hui?

— Ce que vous voudrez.

— Il me semble qu'il y a longtemps que je ne vous ai servi une côtelette de porc frais à la sauce.

— Va pour la côtelette.

Et GeofTroy continua son travail, qu'il n'avait d'ailleurs pas interrompu.

Ce fut pendant le déjeuner qu'il reprit avec Trip l'explication des miettes et des taches.

— J'ai fait le tour du terrain, dit Trip, et il est certain que personne ne s'est introduit par escalade ; partout la neige est intacte, nulle part elle ne garde des empreintes de pas; il faudrait donc qu'on fût entré par ma barrière qui est fermée la nuit, ou par celle des déménageurs, qui l'est aussi.

— Qui l'est ou ne l'est pas, selon que celui qui doit la fermer est ou n'est pas soigneux.

— Mais pourquoi serait-on entré dans l'atelier, si ce n'est pour voler?

— C'est ce que je me demande.

— Il n'y a qu'à ne pas laisser la clé au clou, si c'est avec elle qu'on a ouvert la porte comme vous le supposez : d'ailleurs on pourrait, pour l'avenir, en faire faire une seconde ; vous en porteriez une sur vous je garderais l'autre dans ma cabane.

Mais l'idée de porter une clé qui pesait près d'une livre ne pouvait pas plaire à Geoffroy, et c'était même ce poids qui, jusqu'à ce jour, lui avait fait accepter de la laisser accrochée au clou dans le lierre, ne pouvant pas la prendre chez la concierge, dont la porte était fermée le matin.

— Gela ne me dirait pas qui vient ici, répondit Geoffroy, et c'est précisément ce que je veux savoir. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je remarque des indices qui semblent prouver qu'on s'introduit dans cet atelier ; hier il y en avait d'autres, et avant-hier d'autres encore ; c'est même leur répétition qui m'a enfoncé dans l'esprit ce soupçon que tout d'abord j'écartais comme ab&urde. Puisqu'on ne vient pas pour voler, pourquoi vient-on? La question veut être éclaircie et elle le sera cette nuit môme : je coucherai ici aujourd'hui, et, s'il le faut, demain, après-demain.

— Mais si c'était un voleur.

— Nous verrons bien.

— Pensez, monsieur, qu'un malfaiteur qui se voit prisse défend.

— Je serai armé.

Trip, qui tenait à son locataire, voulut insister pour empêcher cette imprudence, mais Geoffroy lui ferma la bouche en lui disant que sa résolution était prise et son plan arrêté ; à cinq heures, il quitterait l'atelier pour faire une course dans Paris, à sept heures, il rentrerait, et à huit heures Trip viendrait comme à l'ordinaire charger le poêle ; en se retirant il fermerait Ja porte du dehors et accrocherait la clé au clou ; si, comme il était vraisemblable, celui ou ceux qui avaient déposé ces miettes devant le poêle voulaient encore s'introduire cette nuit-là, ils croiraient l'atelier abandonné en trouvant la clé au clou, entreraient sans défiance et seraient pris,

— Si vous vouliez me permettre de rester avec vous, dit Trip risquant une dernière résistance, je ne ferais pas ma tournée cette nuit.

Mais Geoffroy, tout en remerciant de cette proposition, n'accepta point: il voulait être seul, et il fallut bien que le vieux concierge cédât.

— Surtout, dit Geoffroy, ne m'adressez pas la parole ce soir, et agissez comme si vous étiez seul.

IV

Il n'y eut qu'un manquement aux recommandations de Geoffroy : quand à huit heures Trip, une lanterne à la main, .entra dans l'atelier pour arranger le feu, il commença par chercher son locataire, et comme il ne le trouvait pas , il voulu t écarter la portière pour entrer dans la chambre, elle résista ; alors il devina qui la retenait et se penchant :

— J'ai pensé que monsieur pourrait avoir faim cette nuit, dit -il à voix basse, je lui ai apporté un pain et une tranche de jambon que je vais mettre dans le buffet de la cuisine.

Puis, sans attendre une réponse, il fît ce qu'il avait dit et commença son ménage de tous les soirs : dans une assiette il coupa un morceau de foie cru, dans un bol il versa un grand verre de lait, le souper de

AfONDAINE 3f

Diavolo ; puis il chargea le poêle autant qu'il put, et quand le feu fut pris, il le couvrit de poussier et ferma à demi la clé pour régler le tirage. .

Il avait fini ; cependant il ne partit pas encore et, devant le poêle, la lanterne à la main, il parut réfléchir ; après un temps assez long, il s'approcha de nouveau de la portière :

— Que monsieur y réfléchisse encore une fois, dit-il à voix basse, il me serait bien facile de rester avec lui.

— Et qui fermerait la porte, répondit Geoffroy sur le même ton, qui accrocherait la clé au clou?

Trip n'avait pas pensé à cela : évidemment la porte ne pouvait être fermée, la clé ne pouvait aire accrochée que par quelqu'un qui sortirait et ne rentrerait pas.

Il fallut bien qu'il s'exécutât et partît ; bientôt le craquement de la neige du sentier indiqua qu'il rentrait chez lui.

Geoffroy n'avait plus qu'à attendre : il s'était installé dans un fauteuil derrière la portière avec une couverture, ayant à portée de la main sur une chaise une bougie, des allumettes et un revolver.

Le temps s'écoula : dans l'atelier le poêle ronflait, et quand du foyer un charbon rouge roulait dans le garde-cendres, il jetait une lueur qui éclairait jusqu'aux coins sombres, mais pour s'éteindra tout aussitôt. Piston était immobile au plus haut de son perchoir et Diavolo qui venait de rentrer par son trou, s'était installé sur les genoux de son maître pelotonné, ronronnant, béat ; au dehors la gelée faisait craquer la neige du toit, et à certains moments les voliges et les feuilles de zinc semblaient se fendre ou s*arracher sous rinfluence du froid ; avec le tic tac et la sonnerie du cartel, c'étaient les seuls bruits de la nuit silencieuse.

Et dans son fauteuil, les yeux ouverts, ToreiJIe aux aguets, Geoffroy réfléchissait, tournant et retournant la question de savoir qui avait pu venir les nuits précédentes, en face de qui il allait se trouver ; car il ne doutait pas que quelqu'un fût venu; et puisque cette visite s'était répétée plusieurs fois, il semblait admissible d'en attendre une encore pour la nuit qui commençait. De qui? D'un voleur ? Il ne le craignait pas. Quand les voleurs s'introduisent dans une maison habitée, ils font leur affaire la première fois et décampent pour aller opérer ailleurs. Or ce visiteur revenait. Sans savoir tout ce qu'on disait de lui aux environs de la rue Ghampionnet, Geoffroy n'était pas aveugle au point de n'avoir pas remarqué qu'il provoquait la curiosité d'un tas de gens : il voyait les yeux qui le suivaient lorsqu'il passait, et il voyait les lèvres chuchoter des paroles dontilétaitassurément le sujet. Etait-il invraisemblable de supposer qu'un de ces curieux avait voulu pénétrer un mystère qui l'intriguait, et s'était introduit dans l'atelier ayant par hasard découvert la cachette de la clé ? Qu'il eût voulu voir l'intérieur de cet atelier mystérieux, s'expliquait facilement, beaucoup moins qu'il fût revenu et qu'il dût revenir. Il y avait là quelque chose qui certainement n'était pas clair, et le curieux semblait devoir être écarté aussi bien que le voleur.

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