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Points obscurs et nouveaux de la vie de Pierre Corneille; étude historique et critique avec pièces justificatives

François Valentin Bouquet · 1888 · Scanned text

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Author
François Valentin Bouquet
Language
French
Published
1888
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Introduction

Sans « longuerie d'apprêt », comme aurait dit Montaigne, voici l'origine de ce nouveau volume sur Pierre Corneille.

Depuis une dizaine d'années, de temps à autre, sous cette signature : « Un vieux Rouennais », nous avions donné, tantôt au Journal de Rouen, tantôt au Nouvelliste de Rouen, quelques articles dont Corneille, sa famille ou ses œuvres étaient l'objet.

Quand vint la célébration du deuxième centenaire de sa mort, en octobre 1884 ', célébration à laquelle MM. Pelay, Charles de Beaurepaire et nous-même avions pensé les premiers, dès l'année précédente, la presse reproduisit bon nombre d'anecdotes ou de traditions erronées. C'est alors que, dans les mêmes journaux, et pendant les deux mois qui précédèrent la fête du centenaire, nous n'avons cessé de démontrer la fausseté de la plupart d'entre elles.

La démonstration 'parut si évidente à MM. les journalistes de la presse locale qu'ils nous engagèrent à réunir ces articles et à les publier en brochure. Tel fut aussi l'avis de MM. A. Chéruel et Léopold Delisle. En leur qualité, l'un de Rouennais, l'autre de Normand, ils attachaient à ces modestes essais assez d'importance pour y voir un utile complément de la biographie de P. Corneille.

1. Elle a donné lieu à une magnifique publication in-folio, chez M. E. Cagniard, imprimeur à Rouen, 1884. — Le Deuxième centenaire de Pierre Corneille, œuvre artistique des plus remarquables, contient les discours et vers en son honneur, un bon historique de la fête par M. Paul Delesques, suivi d'une explication des planches.

X INTRODUCTION

Ces conseils et ces encouragements nous déterminèrent, non plus à réunir simplement tous ces articles, tels qu'ils avaient été faits pour un journal, mais à les remanier en entier, à les compléter par de nouvelles recherches, et à y joindre le résultat de découvertes faites sur Corneille, depuis une trentaine d'années, soit par nous, soit par d'autres.

Voilà comment est né ce volume, composé de vingt chapitres, avec des Appendices contenant vingt-sept pièces justificatives, dont le poète ne cesse d'être l'objet.

Le fait pourra paraître téméraire, puisque de tous nos grands écrivains Corneille est celui qui, dans notre siècle et de nos jours, a été le plus souvent étudié et discuté, sous tous les rapports. Combien de critiques, d'historiens, de biographes, d'érudits, d'éditeurs, de bibliographes lui ont consacré et leurs soins et leurs veilles, pendant ces cinquante dernières années, tant à Paris que dans sa ville natale I

Tout le monde connaît les grands travaux de MM. Guizot, Taschereau, Marty- La veaux, Jules Levallois, E. Picot, pour ne citer que les noms les plus marquants, parmi les travailleurs parisiens en possession de la confiance publique.

À Rouen, très longue aussi serait la liste de tous, ceux qui, durant la même période, se sont attachés à honorer la mémoire de Corneille, en étudiant sérieusement ou en éclairant quelque point douteux ou inconnu de son histoire. En première ligne, il faut citer M. Legendre, dont les recherches commencèrent avec le siècle, et M. Ballin, qui les continua, aidé des indications et des lumières de son ami. Après eux, vinrent MM. P. A. Corneille, l'un des descendants du poète, A. Floquet, A. Deville, A. Chéruel, E. Gaillard, E. Frère, E. Gosselin, F. Deschamps, l'abbé Tougard, Ch. de Beaurepaire, E. Laporte, etc., et nous-méme sur divers points '.

1. En 1859, l'indication des comédies de Corneille jouées, en présence de la cour, sur le théâtre de Forges, et l'importance de sa pièce de vers latins, Excusatio, etc., pour fixer la date de ses premières pièces de théâtre.

En 1865, la rectification d'un nom mal lu (Réjac au lieu de Béjar) dans une lettre de Thomas Corneille, qui fournit la seule preuve directe et contemporaine des rapports établis à Rouen, en 1658, entre la troupe de Molière et les deux Corneille.

En 1865 aussi, P « Examen critique d'une anecdote sur le Menteur », dont la fausseté est démontrée.

Enfin, en 1869, une « Étude sur Corneille et l'acteur Mondory » constate les services rendus à l'auteur par l'acteur, pour la représentation de ses

INTRODUCTION XI

Bien que ces travaux, faits à Rouen, ne soient pas d'aussi longue haleine que ceux dont Paris donna l'exemple, ils ne laissent pas cependant d'avoir leur importance, mais à un autre point de vue. Si les travailleurs de Paris ont pris pour objet de leurs éludes l'ensemble de la vie de P. Corneille et son théâtre, ceux de Rouen se sont adonnés presque exclusivement à la recherche des détails de* celte même Vie. Et comme Corneille a passé à Rouen près des trois quarls de son existence (cinquante-six ans contre vingt-deux à Paris), il en résulte que notre ville possède, pour cette première période, beaucoup plus de matériaux que Paris n'a jamais pu en offrir pour le reste de sa vie.

La preuve en est dans le développement successif de l'œuvre de M. Taschereau, le premier en date et le plus complet de ses biographes. En 1829, parait Y Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, et cette édition a 418 pages in-8° seulement. Jusqu'alors les Rouennais s'étaient bien peu occupés de Corneille ; mais ils étaient à la veille de le faire sérieusement. La deuxième édition, en 1855, arrive au chiffre de 440 pages in-16. C'est qu'elle est grossie par plusieurs renseignements dus à MM. A. Deville et P. A. Corneille, et par quelques ripostes et attaques à l'adresse de MM. Ballin, E. Gaillard et Hellis, qui avaient pris l'offensive contre l'auteur. Enfin, en 1869, la troisième édition, en 2 volumes in-12, n'a pas moins de 546 pages. Cet accroissement considérable provient surtout des nombreuses pièces authentiques, découvertes à Rouen et fournies par M. E. Gosselin à M. Taschereau, qui les a publiées dans son texte, ou rejetées en notes à la (in de chaque volume. Très souvent on y voit reparaître le nom de cet infatigable et heureux chercheur, dont M. Taschereau a eu le bon goût de reconnaître ainsi les services. « C'est à M. Gosselin, greffier à la cour impériale de Rouen et archiviste de l'ancien parlement de Normandie, à ses persévérantes et habiles recherches, que nous sommes redevable d'une bonne partie de ce que cette réimpression renferme de nouveau sur P. Corneille et les siens 1 . »

Il en a été de même pour la « Notice biographique sur Pierre Corneille »,dans l'édition des Œuvres de P. Corneille,

premières pièces, et rectifie l'anachronisme admis relativement à la date des dernières représentations du Cid par Mondory. 1. T. I, Avertissement, p. iv.

XII INTRODUCTION

par M. Marty-Laveaux. D'après le plan du savant éditeur, « il y est plus question de Corneille que de ses ouvrages, et l'homme passe avant le poète ' ». Mais, pour l'exécution de ce plan, l'aide des travailleurs de Rouen lui fut nécessaire. A la suite des 45 pages du texte, où leurs noms sont rappelés, viennent seize pièces justificatives, formant 38 pages de petit texte, avec cet avis : « Ces pièces, déjà connues pour la plupart, mais seulement par * extraits, ont été presque toutes copiées à Rouen, sous la direction de M. Ch. de Beaurepaire, archiviste de la Seine-Inférieure. Elles sont en grande partie dues à ses recherches et à celles de MM. Floquet, Deville et Gosselin *. »

C'est aussi à MM. Floquet et Deville que M. Guizot avait été redevable de la majeure partie des « Éclaircissements et pièces historiques », joints à une nouvelle édition de son ancien travail sur Corneille 3 . Enfin M. J. Levaliois a profité pareillement des découvertes faites à Rouen, et il regarde « comme injuste de passer sous silence MM. l'abbé Tougard, Gosselin, £. Noël et Bouquet, dont les travaux et les recherches lui sont venus en aide 4 ». Il s'applaudit même « d'être le compatriote du poète et de ce que son enfance s'est passée à entendre parler de lui ». Le motif en est donné en ces termes : « Ce n'est point une mauvaise condition, pour apprécier à fond Corneille, que d'être Rouennais, très au courant de l'esprit local et familiarisé avec le génie normand 5 ». La preuve en est faite par le rappel des noms et des découvertes de tous les travailleurs rouennais que nous venons de citer, en ajoutant à celui de son ancien maître des éloges, dont nous le remercions vivement, tout en croyant les devoir à un excès de bienveillance.

Mais nos prédécesseurs ont-ils tout dit sur Corneille? L'ont-ils si bien dit qu'il ne reste rien à en dire après eux et que d'après eux? Les chercheurs doivent-ils s'arrêter? On ne saurait le prétendre. Le champ de l'histoire est infini, et, suivant la remarque de Bacon, « les jours passeront, la science grandira 6 ».

4. T. I, Avertissement, p. xv.

2. Page 47 de l'Extrait de cette notice. — La pagination seule diffère dans celle qui est en tête de l'édition des Œuvres de Pierre Corneille, pour la collection des Grands Écrivains de la France, maison Hachette, 1862-1868.

3. Corneille et son Temps, 1852, 1 vol. in-8°, quatre pièces sur sept, pp. 283-308.

4. Corneille inconnu, prérace, p. xi.

5. Corneille inconnu, préface, pp. ix, xi et xu.

INTRODUCTION XIII

y aura toujours quelques détails ignorés et le temps ménagera toujours l'agréable surprise de découvertes nouvelles à qui voudra s'occuper sérieusement de Corneille. Nous en citerons pour preuve les récentes monographies dont son histoire vient de s'enrichir à Rouen, en moins de quatre ans '.

S'il en était autrement, arrivant après tant d'autres, il ne nous resterait plus rien à trouver, rien à dire aujourd'hui. Le contraire est vrai, maintenant comme il y a dix-huit ans, quand cette critique fut adressée à la troisième édition de Y Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille. « Dans le livre de M. Taschereau, la curiosité du lecteur n'est pas toujours satisfaite ; ainsi une page à peine lui suffit pour raconter toute la vie de Corneille jusqu'à Mélite. Et cependant n'avait-on rien à nous apprendre sur ses premières années, sur ses études, sur son séjour au collège, enfin sur son entrée au barreau *? »

Les mêmes questions peuvent se poser à l'égard d'autres points ou obscurs ou nouveaux. Tels sont, par exemple, ses ancêtres, parents et alliés; ses premiers essais poétiques; la légende et la vérité dans Mélite; la représentation de quelques-unes de ses pièces aux Eaux de Forges; les attaques dirigées contre l'anoblissement de sa famille, pendant la Querelle du Cid; la fortune de Corneille le père; les devoirs de famille de son fils, après la mort de celui-ci; la fortune de Corneille le fils (patrimoine, traitements, ouvrages et pensions) ; les souvenirs de sa ville natale dans ses pièces de théâtre. Voilà des faits et des considérations qui se placent entre sa naissance et son départ de Rouen, en 1662, et qui sont également restés dans l'ombre. De même sur Corneille, devenu habitant de Paris, les renseignements connus sont incomplets. Tel est le cas pour les diverses demeures qu'il y occupa; les charges du père de famille à cette époque; ses ressources financières ; la recherche des usurpations de noblesse,

1 . « Le grand Corneille. — Contrat de vente des biens au VaLde-la-llaye, par M. l'abbé Tougard, 1884, in-8% 16 pages.

Pierre Corneille et sa fille Marguerite dominicaine à Rouen, par M. Ch. de Beau repaire, 1885, in-8°, 40 pages.

Note sur deux actes du tabellionage de Rouen concernant la famille de P. Corneille, par M. À. Decorde, 1886, in- 12, 8 pages.

Auparavant, M. J. Félix avait donné : Polyeucte à Rouen et la censure théâtrale sous le Consulat, 1880, in-8*, 34 pages.

2. Revue de la Normandie, article de M. l'abbé Tougard sur cette édition, 1810, pp. 165-168.

XIV INTRODUCTION

à laquelle il fut soumis comme tout le monde; deux changements dans les pièces de ses armoiries; la naissance et la fausseté de la légende de sa misère ; les détails sur la suppression et sur le rétablissement de la pension que lui accorda Louis XIV, avec le dernier secours que le roi lui envoya, enfin ses besoins de famille et les ressources financières dont il disposa pour y faire face tout à la fin de sa vie. Tous ces points importants et nouveaux, nous les avons traités dans les vingt chapitres de cette Étude, divisée en deux parties distinctes, Rouen et Paris, en observant Tordre chronologique des faits, de sorte que le lecteur suit Corneille, à travers toutes les phases de sa vie, dans Tordre régulier où les faits se sont accomplis, depuis son berceau jusqu'à la tombe.

Quand on écrit, le grand souci doit être de prouver et de convaincre. Pour mieux y parvenir, nous avons eu recours aux deux moyens par excellence, les sources et la discussion.

En général, nous n'avons admis que des sources authentiques, la base la plus sûre de la critique historique. Nous n'y avons pas toujours trouvé la vérité, mais, en y recourant, le risque de nous égarer a été moins grand que par toute autre voie. En dehors des documents originaux, nous n'avons pris que des témoignages de première main, chez Corneille d'abord, et puis chez ses contemporains, ou ses successeurs immédiats. Quant à ceux de seconde main, bien rarement nous y avons eu recours, les tenant pour très suspects, en général. Incomplètement donnés ou mal interprétés par ceux qui les fournissent, l'expérience nous a prouvé que les accepter sans un rigoureux contrôle, ce serait s'exposer à tomber dans Terreur.

Trop souvent le parti pris, le système, l'à-peu-près, la déclamation tiennent une large place dans ce qui a été dit sur une foule de points obscurs de la vie de Corneille, et des livres, d'apparence savante, fourmillent d'hypothèses contraires aux faits réels, ou d'erreurs dues à de faux raisonnements. Au lieu de verser, comme certains de nos devanciers, dans des conjectures hasardeuses, en acceptant aveuglément ces autorités de seconde main, nous les avons discutées rigoureusement, avant d'y ajouter foi, quand les sources authentiques nous faisaient défaut.

Cette méthode a exigé certains développements qu'on nous pardonnera, nous l'espérons du moins; car Terreur tient en une r INTRODUCTION XV

page, en une phrase, en une ligne, et parfois même en un mot, tandis qu'il faut beaucoup plus de place pour la réfuter. Après avoir rassemblé une foule de documents sur un point unique, on est obligé d'en dégager les faits certains, d'en tirer des raisonnements et d'en concentrer la lumière sur un point spécial, pour en faire jaillir la vérité. C'est là un travail long et difficile, surtout quand il faut appuyer le raisonnement sur des chiffres dont l'aridité devient nécessaire pour discuter et pour démontrer, par exemple, la fausseté de la légende acceptée sur la misère de Corneille et complètement réfutée par l'état de sa fortune mobilière et immobilière.

La seule critique utile étant celle qui fournit ses preuves, nous avons dû joindre à notre texte des Appendices contenant toutes les pièces justiûcatives, sur lesquelles s'appuient nos discussions, nos affirmations et nos conclusions. Cette satisfaction légitime, il fallait la donner tant à nos scrupules personnels qu'aux exigences de notre temps, où le sens historique, singulièrement affiné, veut les preuves de tout ce qu'on avance, surtout quand il s'agit de combattre des erreurs trop longtemps admises comme l'expression de la vérité.

Ces pièces justificatives, au nombre de vingt-sept, se rapportent toutes, sauf une ou deux, à la vie privée de Corneille ou à sa famille, et quinze d'entre elles, plus de la moitié, sont entièrement inédites. On y trouvera des acquisitions, des ayeux, des quittances qui établissent clairement la fortune de Corneille, et prouvent la fausseté de sa prétendue misère, rien que par l'état de son patrimoine et des biens dotaux de sa femme. Quelques autres, déjà publiées, ont été reproduites, pour que le lecteur ait sous les yeux, sans avoir la peine de la chercher ailleurs, la preuve de nos assertions, ou bien encore pour en rétablir le texte exact, après les avoir conférées avec les originaux.

Une mention spéciale est bien due au premier de ces Appendices, les fiches du dossier que M. E. Gosselin, greffier-audiencier et archiviste de la cour d'appel de Rouen, avait rassemblées, pendant plus de vingt ans, sur Pierre Corneille, sa famille et tout ce qui se rapportait à l'un ou à l'autre. C'est de ce dossier qu'il a tiré les renseignements fournis à MM. Taschereau et Marty-Laveaux, enlevant les fiches de ceux qu'il leur communiquait ou qui lui avaient servi à lui-même, pour ses propres traf

XVI INTRODUCTION

vaux sfifr Pierre Corneille (le père), maître des Eaux et forêts, et sa Maison de campagne, 1864 ; Particularités de la vie judiciaire de Pierre Corneille, 1865; Un Épisode de la jeunesse de Pierre Corneille, 1867. Mais bien considérable encore est le nombre de celles qui n'ont pas été utilisées, puisqu'elles s'élèvent à cent trente, et comprennent de cent quarante à cent cinquante articles.

La remise obligeante de ce dossier par l'alné des fils de cet intelligent et laborieux chercheur, M. Jules Gosselin, nous a permis de jeter quelque lumière sur plusieurs points obscurs de la biographie de Corneille, et on en trouvera l'indication par les renvois à l'Appendice I. Nous l'en remercions donc pour nous et au nom de la science ; car plusieurs des fiches non utilisées peuvent avoir un intérêt que nous ne soupçonnons pas, en mettant sur la voie de découvertes nouvelles, par les indications précises qu'elles renferment. Tout s'enchaîne dans la science historique ; chaque découverte nouvelle, si petite qu'elle paraisse d'abord, est grosse des découvertes à venir, et une seule vérité trouvée peut devenir le germe d'innombrables vérités. De là l'importance réelle qui s'attache à la publication de ces fiches.

Malgré tout le temps et tout le soin consacrés à cette étude historique et critique, notre but est resté bien modeste. Faire justrce de quelques erreurs accréditées depuis longtemps sur Pierre Corneille, sans nous laisser arrêter par les noms considérables de ceux qui les avaient propagées, et les remplacer par plusieurs vérités de détail, qui donnent une représentation plus fidèle de sa vie, en quelques-unes de ses étapes inexplorées, voilà quels ont été notre unique ambition et l'objet constant de tous nos efforts.

POINTS OBSCURS ET NOUVEAUX

DE LA VIE DE

PIERRE CORNEILLE

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre Premier Ancêtres, Parents Et Allies De Pierre Corneille

Conches, berceau de la famille. — Les Corneille. — Ce nom est commun dans la Haute-Normandie. — Les Houel. — Les Le Pesant. — Les de Lampérière. — Les Tournebus et autres.

Jusqu'ici toutes les généalogies, biographies ou notices, que nous avons consultées, sont presque entièrement muettes sur cette partie de l'histoire de Pierre Corneille, ou bien leurs rares indications sont insuffisantes, quand elles ne sont pas erronées.

C'est plus qu'une suite de points obscurs, c'est trop souvent une lacune complète, qu'il nous sera donné de combler, en partie, à l'aide des fiches dont nous avons parlé 1 .

Bien grand est le nombre des individus ayant porté, dans la Haute-Normandie, le nom de Corneille. 11 y on a plus d'une vingtaine. On y trouve ce nom de famille, avec

t. Introduction et Appendice 1.

r l'un de ces noms de baptême : Robinet, Adam, Colin, Robert, Philippe, Jehan, Antoine, Catherine, Claude, Charles, Pierre, René, Richard, Guillaume, Noël, François, etc. Toutes ces personnes n'appartenaient pas à la famille du poète, ainsi qu'on Ta trop souvent supposé.

La sienne était originaire de Conches (Eure), comme le prouve le retour fréquent du nom de cette ville, accompa-

§ ô gnant le nom de personnes qui ont fait incontestablement

* partie de la famille de Pierre Corneille, depuis 1541 jus-

ifr' qu'à la fin du xvn e siècle.

On y voit d'abord un Pierre Corneille, commis au greffe du parlement de Rouen, puis conseiller référendaire en sa chancellerie, et demeurant à Rouen, paroisse Saint- Sauveur. Il se démit de cette dernière charge en 1587, et, dans deux actes du tabellionage de Rouen, de 1574 et 1578, il est qualifié : « honorable homme Pierre Corneille ! ».

Il avait un frère, Jean Corneille, marchand tanneur, demeurant également à Couches, qui lui donna procuratipn, le 17 février 1578, pour une affaire d'intérêt secondaire.

Ce Pierre Corneille, le référendaire, s'allia aux Ilouel,

ancienne famille rouennaise, demeurant aussi sur la

P paroisse Saint-Sauveur. En d565, M Pierre Houel, sieur

' de Vaudetot (ou Vaudutot), greffier criminel au parlement

de Rouen, en avait fait son procureur général, pour le représenter dans une affaire privée. Cette preuve de confiance explique comment ce Pierre Corneille devint commis au greffe de la cour, et fut appelé, plus tard, à contracter mariage dans la famille Ilouel.

Pierre Ilouel, le greffier, sieur de Vaudetot, avait un frère, du nom de Jean, sieur de Valleville, qui eut trois enfants : Pierre, sieur de Valleville, après la mort de son

i. Appendice I. — Là aussi se trouveront tous les détails qui vont suivre sur la famille Corneille. Il suffira de recourir à la date indiquée, ces fiches étant classées dans Tordre chronologique.

i

ANCÊTRES, PARENTS ET ALLIÉS DE P. CORNEILLE 3

père, élu de Caudebec; Nicolas, sieur des Parcs; et Barbe, qui épousa, en 1570, Pierre Corneille, le référendaire, le grand-père du poète.

De ce dernier mariage naquirent huit enfants : Jeanne, Pierre, Antoine, Barbe, Richard, Guillaume, Françoise et François.

Barbe Houel ne tarda pas à gagner la confiance de son mari, Pierre Corneille, le référendaire, qui, le 4 septembre 1579, la constituait sa procuratrice spéciale. Veuve en 1588, comme tutrice de ses enfants mineurs, et, pour son propre compte, elle eut, plus d'une fois, des intérêts h défendre en justice. Elle était morte, quand, le 23 janvier 1619, eut lieu le partage des immeubles, situés k Rouen, rue de la Pie, entre ses fils, Pierre, Antoine, Guillaume et François.

Le premier de ces fils, Pierre Corneille, est le père du grand Corneille. Licencié es lois, avocat au parlement de Rouen, le 2 mai 1596, il fut nommé, le 31 juillet 1599, maître particulier des eaux et forets de la vicomte de Rouen, par la résignation de M e Jean Desmignières, sieur de Bois-Bertin. En 1602, devenu maître enquêteur et réformateur particulier des eaux et forêts du bailliage «le Rouen, la cour lui permit d'exercer son état en la vicomte du Pont-de-1' Arche, la place de maître particulier de cette vicomte ayant été supprimée par le décès de Pierre Le Guerchois. Mais cette commission fut révoquée deux ans après.

En dehors des débats, poursuites, répressions, procès, etc., que M. E. Gosselin a rappelés dans sa notice : Pierre Corneille (le père), maîlre des eaux et forêts, et sa maison de campagne, on y voit, avec étonnement, que, de 1609 h 1616, le père du poète résigna et reprit son office jusqu'à sept fois. La dernière, le 15 janvier 1619, fut définitive.

Le deuxième fils de Pierre Corneille et de Barbe Houel, Antoine Corneille, embrassa l'état ecclésiastique. Nommé, r i en 1595, à la cure <le Sainte-Marie des Champs, pr d'Yvetot, il demanda la permission d'en prendre posse sion dans une chapelle de la cathédrale de Rouen.

Le parlement en donna Tordre au doyen rural; ma l'affaire souffrit de grandes difficultés, et les procès suce dèrent aux procès, de 1596 h 1601. Ce fut seulemen après plus de dix ans de luttes, en 1606, qu'il en demeui paisible possesseur.

Son frère, François Corneille, comme lui oncle de Co neille, le poète, fut reçu procureur au parlement c Rouen, le 15 décembre 1607, et en exerça longtemps h fonctions.

Ici doit prendre place la famille Le Pesant, à laquel s'allia le premier des fils de Pierre Corneille et de Barl Houel, le maître particulier des eaux et forets.

Guillaume Le Pesant, sieur de Beausse, avocat en ] cour de Rouen, au xvi° siècle, avait eu, de son premic mariage avec Marie Lecordier, vers 1526, une fille du noi de Marie. Elle fut mariée deux fois, une première, à u sieur Jacques Frontin, et, une seconde, à Jacques Dufoui Son premier mari, bourgeois et marchand de vins frRouci demeurant sur la paroisse de Saint-Cande-lc- Vieux, moun assassiné, pendant qu'il faisait son commerce aux pays d rAuxerrois. Nommée tutrice des enfants mineurs de so premier lit, le 24 mars 1568, elle donna procuration ave son second mari, le 2 mai 1571 , pour poursuivre « ceu qui ont homicide et volé ledit défunt Jacques Frontin ». sait qu'alors les poursuites criminelles ne s'exerçaient qu 1 la diligence des intéressés.

Du premier mariage de Guillaume Le Pesant avec Mari Lecordier, naquit aussi François, frère puîné de Marie L Pesant, dont il vient d'être question. Devenu bailli d Longueville (Seine-Inférieure), François Le Pesant épousa le 30 avril 1565, Isabeau Lecuillier, dont il eut troi enfants, Charles, Marthe et Pierre.

Charles Le Pesant, conseiller du roi et maître ordinaii

ANCÊTRES, PARENTS ET ALLIÉS DE P. CORNEILLE S

de ses comptes en Normandie, mourut le 29 juillet 1606, et fut enterré dans l'église Saint-Maclou de Rouen.

Marthe Le Pesant épousa, le 9 juin 1602, Pierre Corneille, le maitre particulier des eaux et forets, mariage d'où devaient naître Pierre Corneille, le poète, et ses frères et sœurs, Marie, Antoine, Madeleine, Marthe, Thomas, et peut-être une sœur encore appelée Madeleine.

Quant au troisième enfant de François Le Pesant et d'Isabeau Lecuillier, Pierre Le Pesant, autre oncle de Pierre Corneille, le poète, il fut conseiller, notaire et secrétaire du roi.

La famille de Lampérière, où Pierre et Thomas Corneille prirent femme, l'un et l'autre, occupait un certain rang dans la province de Normandie, tant par ses emplois que par ses alliances, puisqu'un de ses membres s'allia h la famille Tournebus, à laquelle appartient Adrien Tournebus, l'illustre savant du xvi c siècle, né à Andely (Eure).

Parmi les collatéraux andelyens d'Adrien Tournebus fut noble homme Georges Tournebus, lieutenant particulier au siège présidial d' Andely, en 1590, qui eut de sa femme, Marguerite Tisserant, une fille nommée Françoise, laquelle épousa Mathieu de Lampérière.

Ce dernier, avocat en la cour, fut nommé, le 27 avril 1613, lieutenant particulier, civil et criminel, au bailliage et siège présidial de Gisors, établi h Andely. De ce mariage naquirent cinq enfants, de 1616 à 1621. La deuxième enfant épousera Pierre Corneille, le poète, en 1640, et la cinquième, Marguerite, deviendra la femme de Thomas Corneille, dix ans plus tard.

Pour d'autres détails secondaires, se rapportant aux ancêtres, parents et alliés de Pierre Corneille, dans les deux lignes paternelle et maternelle, on pourra recourir à l'Appendice I, où ils figurent intégralement, ceux que nous venons de donner n'en étant qu'une simple analyse, bien suffisante pour en faire pressentir la nouveauté et l'intérêt historique.

Chapitre II

NAISSANCE, PREMIÈRES ANNÉES ET ÉTUDES CLASSIQUES ACQUISITIONS DU PÈRE (1606-1622)

L'immeuble de la rue de la Pie, à Rouen, bien patrimonial. — Naissance de Pierre Corneille. — Acquisition par son père de biens au Petil-Couronne. — Ils sonl voisins de Marie Le Pesant, tante de Corneille, à Moulineaux. — Études de Pierre Corneille au collège des jésuites de Rouen. — Ses prix eu troisième et en rhétorique. — Détails sur les deux volumes reçus. — Leurs possesseurs aujourd'hui. — Attestations des préfets des études. — Anecdote apocryphe sur un prix pour une traduction en vers français. — Acquisitions nouvelles de Pierre Corneille, le père, rue de la Pie et au Val-de-la-IIaye.

L'immeuble situé dans l'ancienne rue de la Pie, à Rouen, où naquit le futur poète, était un bien patrimonial. Son grand-père, Pierre Corneille, référendaire en la chancellerie, à Rouen, l'avait acquis, le 6 août 1584, devant les tabellions de Rouen et l'habitait. Il se composait de « plusieurs corps et tenements de maisons, contenant cave* puits, fonds de terre et héritage, occupés par plus de cinq locataires, et bornés, d'un bout, par devant, le pavé du roi, en la rue de la Pie, et d'autre bout, par derrière, le jeu de paume de Saint-Eustache ! ».

Pierre Corneille, reçu maître particulier des eaux et forêts de la vicomte de Rouen, depuis le 31 juillet 1599, et marié à Marthe Le Pesant, le 9 juin 1602, eut Tune des

1. Registres du tahelliouage de Rouen. — M. Rallin, « Extraits d'actes de ventes relatifs aux maisons de Pierre et de Thomas Corneille ». Bévue de Rouen, 1M3, premier semestre, p. 241.

maisons de la rue de la Pie en partage, d'après un acte du 29 septembre 1602, et vint l'habiter avec sa jeune épouse. (Test là qu'elle donna le jour à Pierre Corneille. Né le G juin 1606, il fut baptisé, le 9 juin, dans l'église de Saint- Sauveur, la paroisse de ses père et mère et de ses ancêtres, depuis longtemps.

On a rapporté aux soins à prendre de la santé du jeune enfant l'acquisitiou de la propriété du Petit-Couronne. « L'air était bien épais, dans la maison de la rue de la Pie, pour la poitrine délicate d'un si jeune enfant; le grand air de la campagne lui ferait tant de bien! Il serait si heureux de s'ébattre sur le gazon au soleil ! » Préoccupé du même souci que son épouse, Pierre Corneille, le maître des eaux et forêts, aurait, « dans ses courses fréquentes à la forêt de Rouvray, avisé un jour, à Petit-Couronne, une propriété à vendre ' ».

L'explication, touchante en elle-même, s'éloigne singulièrement de la vérité. Le maître des eaux et forêts n'eut pas à chercher cette propriété. Elle appartenait à son oncle, au frère de sa mère, Pierre Houel, qui la lui vendit, par contrat du 7 juin 1608, et il fut en quelque sorte obligé de le faire, pour arriver au règlement d'affaires de famille, où se trouvaient intéressés Pierre Houel, sieur de Yalle ville, le vendeur, Marthe Le Pesant, femme de l'acquéreur, et Barbe Houel, sœur du vendeur et mère de l'acquéreur, pour les causes portées au contrat de vente, avec des clauses et réserves de toute espèce.

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