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Préface
Où en sommes-nous en fait de théologie? La révolution dans laquelle nous sommes incontestablement engagés recule-t-elle ou avance-t-elle ?
À cette question, il faut répondre carrément oui et non. Malgré le calme plat du moment, il est aisé, en effet, de constater l’action de deux courants en sens fort contraire. Voici d’abord le piétisme qui, ne pouvant ni mourir ni se transformer, ne sait qu’obstruer la voie. C’est de lui que se réclament, dans 1fos pays de langue française, les protestants pratiquants qui font de la religion une affaire sérieuse f. Pour ce monde-
1 Dans le monde on désigne par le nom de piétistes les protestants religieux en général. Ce mot ne peut ici être
I
IT PRÉFACE là, il n’y a pas, il ne peut y avoir de théologie. Ces chrétiens lèvent les épaules et sourient quand vous leur en parlez; c’est leur façon, à eux de paraphraser le mot qui accueillit Luther à son début: querelle de moines! querelle de moines! aujourd’hui, on dit de profes-. seurs. Et, cependant, ne vous y fiez pas. Sous cette confiance apparente se cache la plus absolue des désespérances. Pressez un de ces piétistes sobres d’esprit, ayant l’œil ouvert sur l’état des intelligences, et demandez-lui s’il espère donc réussir à ramener le monde à son système, à sa pris dans cette acception. Au sein du pubiic religieux on désigne par piétistes des hommes plus zélés qu'avancés, disposés à recevoir, comme la manne, toute idée bizarre de quelque point de l’horizon qu’elle tombe, courant, sans lest et sans boussole, de çà, de là, et s’écriant: Le Christ est ici! il est là! croyant toujours avoir infailliblement trouvé la vérité absolue et changeant périodiquement de caprices il y a quelques années Pearsall Smith, puis l’armée du Salut, les guérisons par la prière, les cœurs purs... Plus cela change, plus c’est la même chose. Et grâce à une interprétation tout à fait arbitraire et fantastique, la Bible et Dieu sont rendus solidaires de ces agitations maladives. Bien des personnes déplorent tous ces travers exactement comme beaucoup d'excellents catholiques déplorent les pèlerinages de Lourdes et de La Salette. Mais comme tout cela passe pour l'opinion la plus pieuse, on garde le silence. C’est donc à juste titre que l’on peut rendre solidaire de cette agitation stérile, le public religieux, qui, par son attitude, laisse prendre la tête à sa queue.
PRÉFACE II
, dogmatique ? Il vous répondra sans hésiter que non ; mais 1} ajoutera : le retour du Christ est à la porte ; le Seigneur va venir pour gouverner ses ennemis avec un sceptre de fer. Ces espérances d’un royaume des cieux à la Mahomet sont le dernier mot de l’école. C’est l’illusion que n’ont cessé de nourrir, à partir des premiers disciples jusqu’à aujourd'hui, les vaincus de tous les partis. Ce fut aussi le rêve de Port-Royal finissant. La veille du jour où le grand roi allait faire jeter les corps de ces messieurs à la voirie, on consultait les prophéties pour y découvrir la date exacte du rétablissement des Juifs; on se promettait l’avènement d’un bon pape qui ferait triompher la bonne cause; on faisait des miracles ; on insinuaït que ,les incrédules qui niaient les miracles du diacre Pâris, ou qui les expliquaient par des raisons naturelles, seraient amenés désormais à nier ou à expliquer pareïllement ceux de Jésus- Christ“. Les mêmes sentiments se font jour dans nos cercles piétistes. Rapprochant les miracles de Lourdes et de la Salette de ceux que l’on préconise soi-même, on voit dans la circonstance que Dieu accomplit aussi des miracles chez les protestants, la preuve manifeste que c’est par cette méthode qu’il entend sauver son église. Cela ne se dit pas seulement, cela s’imprime.
IV PRÉFACE
Ainsi semble vouloir finir parmi nous le Réveil du commencement de ce siècle. En comptant sur le retour du Seigneur pour leur donner la victoire, nos piétistes montrent bien ce qu'ils sont : une fin et non un commencement; leurs faits et gestes sont Les dernières convulsions de la théologie antérieure à Schleiermacher. Un homme d’un grand bon sens pratique,‘témoin de toutes ces extravagances dans une ville, — de laquelle on pouvait attendre mieux, — où les idées les plus bizarres, anglaises, américaines et même australiennes, s’abattent tour à tour, fermentent et prennent leurs ébats, peignait d’un mot l’état psychologique : il y a une douzaine de personnes qui se convertissent tous les automnes et qui éprouvent le besoin de faire part de l’événement au monde entier. C’est le cas de répéter les réflexions de Sainte-Beuve au sujet des mêmes aberrations parmi les exaltés de Port-Royal en ruine. . Tout ce qui a vécu et brillé ici-bas est sujet à la corruption. Ce qui a été chair devient sujet aux vers. Ce qui a été grandeur plus ou moins véritable, devient matière à déclamation, sert de prétexte à la phrase, cet autre ver qui enfle et qui ronge. Ce qui a été croyance et foi au sein de la persécution, devient aisément à la longue endurcissement, rétrécissement, opiniâ-
PRÉFACE te
_treté, fanatisme, fétichisme. Il vient un moment où l'esprit qui avait animé les choses et les personnes, quitte sa dépouille et remonte.“ Des églises qui en sont là n’ont plus qu'à se débander et à laisser Leurs membres s’enrôler dans l’armée du Salut. C’est bien le dernier mot du ‘piétisme anglais et continental : ayant perdu le secret de s'adresser au cœur, à la conscience, à l'esprit, il ne reste plus qu'à parler aux yeux et aux oreilles, à la chair, exactement comme les dramaturges et les romanciers modernes. Nous touchons aux jours que le père de tous les Bost entrevoyait déjà en 1827: ,Le ministre du Seigneur, devenu peu à peu une espèce de machine à conversions, même comme machine ne vaudra bientôt plus rien... Soumettant les hommes au joug de votre école, ou leur donnant une manivelle pour en jouer les airs sans en avoir la vie, vous ne produirez que des reflets de reflets qui iront toujours en dépérissant. Vous êtes déjà moins que vos maîtres: et, si Dieu n'y met la main, les enfants de vos enfants ne seront plus que des spectres. !*
Voilà l'avenir que l'extrême droite promet à
1 Christianisme et Théologie ou Pensées d’un solitaire sur quelques-unes des formes que peut revêtir le Christianisme par À. Bost, ministre du Saint-Evangile. Genève 1827.
VI PRÉFACE la théologie. Nous ne nous arrêterons pas à interroger l’extrême gauche. La débandade est complète, le sauve qui peut général; c’est à qui se réfugiera, qui dans la politique, qui dans la.
magistrature ou dans l’instruction. Restent les centres. Le centre droit n’est au fond que l'organe des piétistes raisonnables, désavouant petto beaucoup d’extravagances, mais se gardant bien de le dire trop haut, de peur de choquer une infime minorité ardente et bruyante. Eux aussi sont antérieurs à Schleiermacher: ils ne travaillent qu’à la restauration de la théologie du passé, qu'ils comptent mettre au point pour ne pas trop heurter les goûts du jour. Ils jurent à tout propos leurs grands dieux qu'ils ont renoncé à la théorie de l’inspiration plénière, mais ils la pratiquent journellement, dans leurs enseignements, dans leur dogmatique. Ils ont beau s’en défendre : au fond ils croient à une dogmatique inspirée; l’histoire des dogmes n'existe pas pour eux; ils en sont encore à cette notion populaire de la révélation, en vertu de laquelle les faits et gestes, les pensées, les fantaisies et les caprices de tous les hommes dont il est question dans l'Ancien, comme dans le Nouveau Testament, seraient les articles d’un code définitif, autant de paragraphes d’une dog-
PRÉFACE VII matique de droit divin et éternelle. Tous ces savants, ces professeurs, ces docteurs qui ont la face tournée vers le passé, ont besoin d’être envoyés à l’école de Rothe. Quand est-ce qu'ils” y puiseront une flexibilité suffisante pour passer du régime de la lettre qui tue à celui de l’esprit qui vivifie ?
La Bible, dit Rothe, n’est pas un livre absolument à l’abri de toute erreur, mais elle est un instrument parfaitement suffisant pour arriver à une connaissance infaillible de la révélation, puisqu'elle possède tous les moyens nécessaires pour se corriger elle-même. Telle est la vraie infaillibilité de la Bible, comme Schleiermacher, Lange, Martensen, l'ont déjà fait voir, en disant que l’infaillibilité de la Bible repose sur l'effet d'ensemble qu’elle produit en tant qu'elle se corrige elle-même dans les détails. Ce qu'il y a d’infaillible, c’est, en réalité, l’Écriture comprise par l’Écriture et dans l’esprit de l’Écriture. Le texte qui nous est immédiatement donné n’est pas infaillible, mais nous sommes appelés à le rendre tel par une étude incessante, infatigable de la Bible, en y comprenant expressément la critique historique. La tâche est rude sans doute, mais c’est celle du protestantisme vrai et authentique, ou, qui plus est, c’est la seule méthode
VIII PRÉFACE digne de l’homme et, par conséquent, de Dieu.
L’infaillibilité de la Bible n'étant que relative, sa valeur normative ne saurait être absolue dans les choses religieuses. En dépit de leur théorie, les défenseurs les plus intrépides de l'inspiration plénière ne l’ont jamais entendu autrement dans la pratique. Elle ne peut faire autorité qu’en ce qui concerne la révélation dont elle est le document. La théologie biblique est justement appelée à faire la séparation entre ce qui appartient à la révélation et ce qui lui est étranger. Pour ce qui est de l’enseignement, ilne fait règle que quand il provient expressément. et directement de l'inspiration... Ce n'est le cas ni de la cosmogonie mosaïque, ni de l'explication sur l’origine du péché, ni des récits historiques en général, soit de l’Ancien, soit du Nouveau Testament; ni de ce qui chez les auteurs implique la réflexion individuelle, et peut être considéré comme le produit de l’étude scientifique. Tous ces éléments-là peuvent être d’une grande valeur, mais ils sont déjà le commencement de la théologie proprement dite. Nous avons donc à user de beaucoup de réserve à l'égard des théories particulières de saint Jean et de saint Paul; jamais, du reste, les auteurs qui ont obtenu à grand’peine ces théories, ne les donnent
PRÉFACE IX comme faisant autorité pour d’autres. Ce n’est qu’en prenant cette liberté à l'égard de la sainte Ecriture qu’on peut se mettre à l’abri d’une exégèse qui ne sait que la tordre.“
Ces explications et ces réserves n’empêchent pas Rothe d'ajouter : , En revanche, la Bibie a bien une autorité normative, seule elle peut décider ce qu’il est nécessaire de savoir pour être sauvé; mais elle le fait tout autrement que ne l’imaginait l’ancienne théologie, qui faisait consister le savoir salutaire dans la connaissance exacte d’une doctrine religieuse précise. Dieu soit loué, la Bible est mieux qu’un catéchisme ou qu’une dogmatique. Il faut nous y habituer : ce n'est pas un système dogmatique qu'elle entend dérouler à nos yeux; mais un monde nouveau dans lequel nous contemplons Dieu, se mouvant et vivant. Nous pouvons adopter à cet _ égard la belle parole d'Adolphe Monod : “ L/Écriture sainte, c’est Le ciel parlé sur la terre. Jésus est si peu un prédicateur, comme on se l’imagine volontiers, que lorsqu'il prononce des maximes comme le sermon sur la Montagne, il leur enlève le caractère didactique et doctrinal, au moyen de l’ardeur de ses sentiments. Tout dans le document de la révélation est informe et fragmentaire, cela aussi est providentiel, s'il y a
X PRÉFACE quelque chose qui le soit. Dieu a voulu nous mettre en demeure de nous approprier un tableau de la révélation à la suite d’une sérieuse application du cœur...“
Et le centre gauche ? Hélas! il a exactement le même sort que son homonyme en politique. La France est centre gauche, affirment à l’envi les personnes libérales et instruites qui la connaissent, et cependant cette tendance n'est pas représentée à la Chambre. Il n’en est pas autrement en théologie. Quiconque fait de la théologie d’une manière indépendante appartient au centre gauche. On travaille, on avance; c’est bien là que se trouve un certain mouvement de pensée chez quelques-uns. Le progrès est tellement manifeste que déjà on n’est plus compris de la foule, sur laquelle on perd toute action. Disons-le sans ambages, un abîme, qui tend chaque jour à se creuser, sépare les hommes du centre gauche, qui ont continué à travailler, des troupeaux tenus dans une complète ignorance des résultats incon: testables acquis par la critique la plus modérée. De là le calme plat et le silence. On n’ouvre pas la bouche, parce qu’on est sûr de ne pas être compris. Et voilà comment nous sommes exposés au plus grand des périls, à l’hérésie la plus contraire à l’esprit du christianisme : si nous n’y
PRÉFACE XI prenons garde, si les langues ne finissent pas par se délier pour parler clair et net; si l’on s’obstine à professer sans pratiquer, nous irons tous échouer sur le récif des deux doctrines : la doctrine publique et officielle et la doctrine secrète que l’on n'expose qu'entre amis, sous le manteau de la cheminée. Est-il bien sûr que personne n’ait rien à se reprocher à cet égard? Ne trouvent-elles pas peut-être de l'écho dans plus d’un cœur, les paroles de saint Paul, reprenant vertement saint Pierre, qui ne marchait pas de droit pied? St doi, qui es juif, vis comme les gentils, et non pas comme les juifs, pourquoi contrains-tu les gentils à judaiser ?* On est prudent par tempérament, c’est entendu; mais est-ce une raison pour désavouer le voisin imprudent qui s’est compromis en faisant hardiment ce que l’on était soi-même appelé à faire mieux que lui? On ne doit pas porter la nouvelle théologie en chaire, cela va de soi, pas plus que l’ancienne. Mais au moins faudrait-il s'arranger toujours de façon à parler du point de vue de sa théologie, en prenant bien garde de ne pas renier en public ce que l’on professe au besoin entre intimes.
Vous en parlez à votre aise, dira-t-on sans doute. Comment pourrait-il être question d’exposer les résultats de la critique biblique devant
XII PRÉFACE les troupeaux? Mais la témérité que ‘vous nous conseillez là aurait pour résultat immanquable de faire vider nos églises, qui ne sont pas déjà trop pleines. C’est tout au plus si nous réussirions à attirer quelques incrédules ou quelques indifférents qui prendraient un malin plaisir à venir voir comment nous scandalisons nos fidèles, qui s empresseraient de s'enfuir. Nous ne pourrions ouvrir la bouche sans être exposés à ébranler la foi \ des âmes pieuses qui nous suivent. Dès que nous entreprendrions de les éclairer, nos troupeaux s'écrieraient que nous leur enlevons leurs convictions. C’est bien là la position tragique dans laquelle nous nous trouvons. Faut-il couper le nœud gordien ou essayer de le dénouer? Chacun ici doit consulter sa position et son caractère. Mais une chose demeure bien certaine : il ne peut être question de s'endormir sur l’oreiller de paresse des deux doctrines. Le réveil serait terrible. Il est quelque chose de plus grave que tous les scandales : c’est la révolution du mépris. Tout se sait de nos jours; une réserve mentale constatée sur un seul point en ferait soupçonner cent autres. Et si l’on venait à pouvoir dire que les ministres protestants ne croient pas ce qu'ils prêchent et ne prêchent pas ce qu’ils croient, leur mission serait terminée.
PRÉFACE XIH
_ Quiconque ne veut pas abdiquer misérablement est done. mis en demeure d'examiner, au plus près de sa conscience, ce qu’il doit faire. Notre position est infiniment plus délicate qu’au seizième siècle. Nos pères n’eurent qu’à substituer une autorité à l’autre: l’infaillibilité de la Bible à celle de l’Église. Aujourd’hui le monde religieux n’est pas moins avide d’infaillibilité matérielle et extérieure qu'à la Réformation : seulement le charme est rompu; nous ne pouvons plus servir notre public au gré de ses désirs. Jusqu'à présent on n’a pas vu d’Église sans infaillibilité; reste à Savoir Si nous réussirons à grouper encore des croyants autour d’un autre drapeau. C’est là la crise du spiritualisme chrétien; puisse-t-elle devenir aiguë; elle sera alors moins funeste qu'une maladie de langueur. Ayons foi au peuple chrétien ; il vaut infiniment mieux que les théologiens diplomates, que tous les chefs de file opportunistes qui le calomnient pour se justifier de maintenir la conspiration du silence. Déclarons aux fidèles les plus ombrageux que leurs besoins religieux sont légitimes ; qu’ils ont incontestablement raison dans leurs meilleures aspirations; mais disons-leur aussi, en toute franchise, que leur foi se paye de mots et est trop souvent assise sur le sable mouvant des opinions
XIV PRÉFACE humaines ; aspirons à établir leurs convictions sur Christ, le rocher des siècles. Montrons aux plus alarmés, par notre vie, notre dévouement, que nous partageons leurs espérances; faisons-leur comprendre que bien loin de vouloir ébranler leur foi, nous aspirons à l’établir sur des bases plus solides. Prenons-les par la main, en les engageant à laisser les béquilies de la tradition, pour marcher d’un pas joyeux, ferme, assuré, dans les voies du spiritualisme chrétien, comme il convient à de vrais protestants, c’est-à-dire à des hommes parvenus à l’âge de majorité en religion. Nous en convenons sans peine, l’entreprise peut être, dans certains cas, périlleuse. Un homme qui se croira très orthodoxe, parce qu’il sera d’une ignorance exemplaire, pourvu d’un esprit très étroit, de beaucoup de zèle, sans connaissance et d’une langue d’aspic, pourra mettre tout en danger. Il faut des ménagements, de la prudence, de la sagesse; mais Ces précautions ne doivent pas nous faire oublier la foi en l'efficacité de la vérité. Agissons à l'égard de nos protestants catholiques comme nous le faisons à l'égard des catholiques romains. Nul ne se laisse arrêter par la crainte d’ébranler leur foi en la dégageant des superstitions qui l’obscurcissent.
C’est donc une affaire entendue : que l’on usé
PRÉFACE XV de précautions, qu’on y mette toute la prudence, la délicatesse possibles; que l’on évite une révolution pour procéder par évolution, nous en sommes; que l’on ne hâte pas mal à propos les temps en entretenant certaines personnes de problèmes, hors de leur portée, cela va de soi; que l’on procède lentement, avec mesure, nous en tombons d'accord; que l’on insiste sur l’élément positif avant de renverser l'erreur, nous n'avons rien à objecter; nous admettons la nécessité de recourir à toutes les précautions 1maginables, mais à une condition, c’est que l’on en use largement pour avancer, pour éclairer les fidèles, au lieu d’y faire appel comme à un prétexte, à un épouvantail pour reculer devant l’accomplissement d’un devoir sacré, pressant. Le malentendu qui existe entre le clergé éclairé et les fidèles ne saurait devenir définitif : l'Église, toujours plus privée d’esprits intelligents, de prophètes dévoués, spirituels, tomberait entre les mains des rhéteurs, des fanatiques à froidet d’un gouvernement de curés.
Déjà dans la famille, alors que nous nous adressons à nos jeunes enfants, prenons garde de ne pas leur donner comme de l’histoire ce qui à nos yeux n’est que de la légende. Ce sera le moyen de prévenir l’avortement de tant d’éduca-
XVI PRÉFACE tions piétistes faites en serre chaude, dont tout le monde déplore les résultats. Veillez sur les instructions des écoles du dimanche, — où l’on s’obstine à traiter la Bible comme une dogmatique divine pleinement inspirée, — afin qu’elles ne deviennentpas des pépinières d’athées; gagnez vos catéchumènes à la religion, en leur présentant l'Évangile sous la forme la plus élémentaire, la plus pratique et la plus personnelle; en vous sardant avec soin de le rendre en rien solidaire des systèmes, des dogmes que la raison humaine des siècles passés à été amenée à formuler à son occasion. C’est là l’unique moyen d’inspirer à la jeunesse une piété réelle et efficace, indépendante des théories, qui pourra se maintenir au contact des idées scientifiques d’un ordre quelconque. En agissant ainsi, vous ne retiendrez pas seulement ceux qui viennent tout naturellement à vous, vous attirerez quelques-uns de ceux qui se tiennent à l'écart. |
On se complaît parfois à dire: Mais voyez, ces méthodes que vous dénoncez comme surannées ne sont pourtant pas sans nous procurer des auditeurs. — Mais savez-vous combien elles en éloignent? Avez-vous compté les âmes ayant des besoins religieux qui se tiennent loin de vos cercles étroits où toute idée raisonnable devient suspecte,
PRÉFACE , XVII tandis que les vues les plus fantastiques font prime et accaparent l'attention des admirateurs? Ignorez-vous que plus d’un jeune homme îinstruit a cherché, de la meilleure foi du monde, à vous suivre pour s’éclairer et fortifier sa foi, mais qu’il _n’a pu y tenir, repoussé par vos vaines redites, sans sel et sans portée ?
L’impiété de notre génération ne tient-elle pas en bonne partie au divorce flagrant qui s’est établi en religion entre le fond et la forme, entre le dogme et la morale ? Les besoins religieux sont intacts dans le cœur humain; avant de proclamer celui-c1 irrémédiablement impie, tâchez de lui présenter l'Évangile éternel dans sa fraîcheur primitive, en répudiant les interprétations bizarres, les dogmes juifs ou païens, toute une enveloppe traditionnelle qui allait à merveille à son jour, et à son heure, mais qui, actuelle-
ment risque de n’être tenue par les hommes intelligents que pour une chrysalide dès longtemps abandonnée par son hôte ailé.
Citons un exemple saisissant. Sur la question capitale de l'avenir, l’eschatologie piétiste en est encore au matérialisme de T'ertullien. On nous parle d’une résurrection de la chair, par où il faudrait entendre la revivification du corps actuel, qui reparaîtrait physiquement, chimiquement le
IT
XVIII PRÉFACE même dans le corps glorifié. Rien d'étonnant que l'homme quelque peu instruit, se détourne des idées religieuses en branlant la tête à l’ouïe de telles théories. Elles rappellent à la lettre la piété touchante de cette brave négresse de Charleston qui, au plus fort du tremblement de terre, court à sa lampe, la remplit d'huile, l’allume pour ne pas être parmi les vierges folles, et s’écrie ensuite, toute triomphante d’être en règle: Seigneur. Jésus, tu peux venir! je veille, j'attends l'époux! En Angleterre, dans le monde religieux éclairé, ces idées-là, sur lesquelles vit notre peuple, sont traitées d’eschatologie des reliques, des os secs et des cimetières. Revenez à saint Paul, présentez l'esprit comme un agent vivant appelé à se donner, suivant les temps et les économies, un corps toujours plus adéquat, et vous verrez si notre génération est aussi ardente à se précipiter dans le néant que vous le prétendez. Il se pourrait qu’elle fût simplement effarouchée par les fables que vous vous bornez à répéter depuis des siècles, sans jamais songer à les contrôler à la lumière de l'Évangile, tout en vous donnant pour bibliques: par excellence. | |
PRÉFACE XIX
II
A quel propos ce programme? D'où viennent ces exhortations véhémentes? — Ce programme m'a été inspiré par l'ouvrage que j'annonce: l’auteur l’a suivi à la lettre ; ces exhortations se sont tout naturellement pressées sous ma plume à la vue du courage, de l'indépendance d’'Eugène Le Savoureux, qui à écrit, qui a parlé, qui a pratiqué ce qu'il croyait. Quel contraste avec la prudence, le mutisme d'hommes qui en savent tout aussi long que lui, mais qui se gardent bien de penser tout haut! Oui, nous avons dans notre auteur l'exemple trop rare d’un homme qui, parti des rangs du dogmatisme le plus racorni, du sein même de cette école dont Bost tirait si bien l’horoscope en 1827, est arrivé, à travers la bonne : et à travers la mauvaise fortune, au spiritualisme le plus franc, lui permettant de sauver la foi de son enfance, sans être obligé de renier la science acquise dans son âge mûr. Le cas est vraiment trop original pour qu'il soit possible de résister à la tentation de retracer les principaux traits de cette vie assez agitée.
. Eugène Le Savoureux naquit à Paimbœuf
XX PRÉFACE
(Loire-Inférieure), le 2 novembre 1821. Le douzième enfant d’une famille de marins, il perd son père à l’âge de trois ans et plus tard le dernier de ses frères, qui avait embrassé la carrière du père. On rêve de scènes poignantes, comme celles si bien racontées dans Pécheur d'Islande, qui auront peu à peu dépeuplé ce foyer. Ne voulant pas se séparer de son Benjamin, la pauvre veuve lui donne le premier métier venu, qui aura du moins l'avantage de le retenir près d’elle. Mais le jeune Breton trouve trop monotones et trop ennuyeuses les occupations que la sollicitude maternelle lui a procurées. Il prend _la fuite, ses effets noués dans un mouchoir et avec moins de trois écus de cinq francs dans la poche. Cette robinsonnade décida de l'avenir de Le Savoureux. Il avait à un haut degré les qualités et les défauts d’un Breton qu'aucune discipline n’a dompté: gai et colère, railleur et entier, plein d’élan et de faiblesse, violent et mystique. Ce qui dominait dans cette âme sans direction, c'était une profonde piété. Il était fervent catholique : il y avait en lui une lutte continuelle entre les instincts de son tempérament et les aspirations idéales de sa volonté. Après chaque défaillance, l'esprit se retournait contre le corps: les macérations, les jeñnes, les coups
PRÉFACE XXI de discipline ne parvenaient pas à rendre la paix à son cœur.
Ainsi préparé, Le Savoureux entre un soir par désœuvrement dans une salle de conférence à Bordeaux. Le docteur Malan, le prédicateur itinérant de ce temps-là, à la fois autoritaire et tendre, à l’éloquence incisive, caressante et populaire, prêchait ce soir-là sur la ,sanctification par la foi“. Le cœur du jeune Le Savoureux fut touché; une profonde révolution morale s’accomplit en lui; ayant expérimenté dans le plus profond de son cœur ce que le prédicateur définissait , il passa par une de ces conversions subites, à la saint Paul et à la saint Augustin. Il serait téméraire de faire une règle, mais les changements ainsi accomplis chez quelqu'un qui a déjà vécu de la vie du monde, ont le grand avantage de tremper le caractère, de donner à la piété ces _allures agressives, conquérantes que l’éducation la plus soignée de la famille chrétienne, trop souvent énervante, soit par suite de contrainte, soit par suite de mollesse, est loin de conférer généralement. Quoiqu’un soulagement se fût produit en lui, le jeune homme était encore troublé; il passa bien des nuits sans sommeil, ne sachant que faire, sans guide et sans consolation. Il eut alors l’heureuse idée de se faire conduire chez le doc-
XXII PRÉFACE teur Malan. C’est là qu’il trouva ,la paix“ et l'assurance de son salut*, pour employer deux expressions chères au dernier prédestinatien genevois qui, dans ses ardeurs logiques, trouvait moyen de forcer la note encore plus que Jean Calvin son maître. L’ardent apôtre fut un père pour le jeune Breton : à partir de ce moment il ne cessa d'appeler Eugène le Savoureux son fils en la foi“.
Né à une vie nouvelle, le jeune apprenti sentit s’éveiller en lui le goût de l’étude. Dans le cabinet où le docteur Malan recevait, se trouvait un livre ouvert dont les caractères étranges intriguaient fort le jeune homme. , Que désirez-vous Je voudrais bien savoir lire dans ce livre“, répondit faire, lui demanda un jour le pasteur?* —
Le Savoureux. Or le livre en question était une bible hébraïque. Mais l’ardent néophyte avait encore fort à faire pour devenir un hébraïsant: il savait à peine écrire lisiblement; il devait apprendre l'orthographe et le français. Après quelques études préparatoires, Le Savoureux se rendit à Genève pour étudier la théologie à l’école de l’Oratoire récemment fondée. C’est là qu'il se développa dans le cercle du docteur Malan, de sa fille Henriette qui savait apporter dans ses relations avec le jeune Français, dans
PRÉFACE XXII ses conseils, ses exhortations et ses gronderies même, autant de tact que de sollicitude. Il fut bientôt sur le pied de familiarité avec son professeur d’hébreu, Henri de Laharpe; ils vivaient sous le même toit, dans la même pension. Cet homme qui était, ou affectait, nous dit-on, d’être désabusé de tout, écrivait à Le Savoureux, trente ans plus tard : , Vous savez qu'il y a des gens et des choses qu’on oublie ; mais il y en a d’autres qu'on n'oublie jamais. Pour moi vous êtes de ceux-là.“ Mais l'étoile polaire de Le Savoureux à Genève fut toujours le docteur Malan déjà sur l’âge. Fidèle et reconnaissant, Eugène Le Savoureux se faisait toujours remarquer à sa place, au premier rang, dans la charmante chapelle des Eaux-Vives qui était alors loin d’avoir la vogue comme dans les premiers jours de Réveil. C’est en vain que le touriste écossais chercherait parmi les édifices religieux de la Genève d'aujourd'hui, l’église de Malan, toujours plus populaire en Angleterre que dans son propre pays. Le bon docteur a pris soin de la faire démolir, dès qu’il n’a plus pu y prêcher, cette célèbre chapelle du Témoignage, sise au Pré PBéni, afin, — Ô naïve assurance de ces jours de dogmatisme à outrance si loin de nous! — afin qu’elle mourût vierge d'erreur !
XXIV PRÉFACE
Le Savoureux fit à Genève les études que l’on : pouvait y faire à cette date. On ne donnait pas de cours de morale, tant on comptaitsurla foi pour suppléer à tout. Dans ce milieu éminemment doctrinaire, la dogmatique était représentée par un mathématicien à l'imagination brillante qui exposait longuement une théologie de fantaisie. L’unique ressource était dans le cours de Symbolique, dogmatique comparée des diverses con-, fessions, donné par Merle d'Aubigné. Le célèbre historien non plus ne manquait pas d'imagination, comme l’a prouvé ,le jeune littérateur vaudois“ qui était déjà en train de devenir le docte, le consciencieux, l’exact Herminjard, qui trouve moyen de tout savoir et de ne rien oublier. Mais enfin, il fallait bien compter avec les documents écrits, cela rognait les ailes.
C’est à ce cours bien fait et substantiel que lon était redevable de la dogmatique que l’on savait. R
En somme, le jeune Le Savoureux quitta la Faculté avec un bagage scientifique assez léger et avec des vues peu larges : l'horizon de Genève, encore peu étendu, était alors plus étroit qu'’aujourd’hui, vers 1840. Le jeune candidat emportait cependant l’essentiel, un zèle brûlant puisé dans un milieu favorable: une ardeur mission-
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The end
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