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Madame de Sablé; études sur les femmes illustres et la société du XVIIe siècle

Victor Cousin · 1854 · Scanned text

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Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Victor Cousin
Language
French
Published
1854
Length
148,218 words · about 10 h 23 min
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Contents (34)

Continue:

Avant-propos

Voici encore une figure de la galerie que nous avions projetée et que nous n'achèverons jamais. Mme de Sablé a occupé une place élevée dans l'estime de ses contemporains, et elle nous a paru mériter encore notre attention par la réunion de qualités peu communes. Elle avait de la naissance, de la beauté, de la raison et du cœur. Si elle n'a pas beaucoup fait par elle-même, elle a eu l'heureux don d'inspirer des esprits plus hardis que le sien, elle a donné l'impulsion à un nouveau genre de littérature , les Pensées et les Maximes , et par là mêlé son nom à plus d'un nom illustre. Elle serait digne de servir aujourd'hui de modèle à quelque femme aimable, bien née et bien élevée, qui, revenue des illusions et des troubles de la première jeuvi AVANT-PROPOS.

nesse, mettrait son bonheur dans des occupations solides et élégantes, et se piquerait d'exercer autour d'elle une utile et noble influence. A ces divers titres, nous espérons queMme de Sablé, si recherchée de son temps, ne sera pas mal accueillie du nôtre.

Mais, nous l'avouons, malgré tout son mérite, Mme de Sablé n'est point ici notre unique sujet. Elle continue en quelque sorte dans ce livre le rôle de toute sa vie : elle paraît moins qu'elle ne sert à faire paraître les autres. Elle nous mène à travers les meilleures parties du xvne siècle; elle nous introduit dans les salons les plus célèbres, et nous y fait faire connaissance avec la plus haute et la plus gracieuse compagnie. Nous assistons avec elle aux derniers jours de l'hôtel de Rambouillet, aux Samedi un peu bourgeois de Me!le de Scudéry , aux brillantes réunions du Luxembourg; et des délassements de la plus line aristocratie nous voyons naître une littérature agréable et sérieuse, celle des Portraits, qui déjà contiennent les Caractères de La Bruyère. Mme de Sablé va terminer sa carrière à Port-Royal : nous la suivons dans ce salon modeste, oii

AVANT-PROPOS. vu

vieillissante, presque sans fortune, ne vivant plus que de réflexions et de souvenirs , elle reçoit encore et sait retenir longtemps autour d'elle une société incomparable , et donne ses propres goûts à Pascal lui-même et à La Rocliefoucault. A côté d'eux nous rencontrons leurs dignes contemporaines, Mrae de Sévigné el Mme de Lafayette, Marie de Haatefort duchesse de Schomberg, l'aimable abbesse de Caen et de Malnoue, et l'ingénieuse et savante abbesse de Fontevrault.

A l'écart et dans l'ombre, souriant aux graves amusements de la noble compagnie, mais n'y participant point, nous trouvons aussi chez Mme de Sablé une autre personne, jadis l'idole de l'hôtel de Rambouillet, la reine de la mode et du bon ton , alors vouée à la plus austère pénitence, la sœur de Condé, cette La Vallière de la Fronde, dont nous avons essayé de peindre la pieuse enfance et l'aventureuse jeunesse. Ce n'est plus cette beauté, à la fois languissante et passionnée, naïve et coquette, que tous les poètes chantaient, que MeI,e de Scudéry a célébrée sous le nom de Mandane, pour laquelle Goligny est mort, qui troubla un vin AVANT-PROPOS.

moment le cœur de Turenne, et qui elle-même, lorsque enfin elle connut l'amour, lui prodigua tous les sacrifices! A trente-cinq ans , Mme de Longueville a dit adieu au monde; elle a rejeté ses plaisirs les plus innocents, qui cachent souvent ses plus grands dangers ; elle fuit tout ce qui Fa perdue , la comédie et les romans ; elle a oublié Voiture et Corneille, et ne veut connaître ni Molière ni Racine; elle est toute entière au repentir et au devoir, à son vieux mari et à ses enfants. Et pourtant elle est toujours la même : elle demeure aussi gracieuse que majestueuse ; à la moindre occasion, son esprit, son cœur, sa fierté , son énergie reparaissent, et enlèvent l'admiration. C'est encore pour elle que ce livre a été fait : elle en est la véritable héroïne. Nous la montrons sous un aspect nouveau, dans la dernière partie de sa vie, entre les Carmélites et Port-Royal, douce et humble comme la sœur Marthe de Jésus et la sœur Louise de la Miséricorde, et quelquefois aussi fière, aussi énergique, aussi sublime que Jacqueline Pascal et Angélique Arnauld. Nous appelons particulièrement l'attention de quiconque , en nos jours

AVANT-PKOPOS. ix

d'abaissement et d'affaissement moral , a conservé le sentiment de la grandeur du caractère, sur les combats douloureux et l'héroïque délicatesse de cette mère infortunée refusant de sacrifier son fils aîné à moitié imbécile , mais qui est son fils enfin et celui de M. de Longueville, au brillant comte de Saint-Paul, le dernier souvenir des enchantements de sajeunesse et l'unique espoir de sa maison. Les pages vraiment Cornéliennes où elle exprime ses longues angoisses et ses résolutions magnanimes, ces pages qui voient ici le jour pour la première fois, achèvent de peindre Mme de Longueville et sont comme les traits suprêmes du tableau que nous avons entrepris.

Ainsi nous aurons fait connaître les deux extrémités de la carrière de Mme de Longueville, sa première jeunesse et ses derniers jours. Il nous reste à raconter l'époque intermédiaire , le temps des passions , des orages, des fautes de tout genre : tâche délicate et pénible, devant laquelle nous reculons en vain, et qu'il faudra bien remplir, pour faire comprendre la nécessité et la sainteté de l'expiation.

x AVANT-PROPOS.

D'austères censeurs nous demanderont peut-être pourquoi à notre âge nous dérobons à la philosophie le peu d'heures qui nous restent et les perdons sur de pareils travaux. Notre réponse sera bien simple : nous ne considérons pas la littérature comme une chose frivole; loin de là, nous la croyons tout aussi sérieuse que la philosophie , et presque aussi puissante sur le cœur et l'imagination que la religion elle-même. Hélas ! de nos jours, quelle n'a pas été l'influence d'une littérature dépravée, complaisante à la faiblesse et au vice ! N'avons-nous pas vu naguères, en quelque sorte à l'ordre du jour, dans les romans, dans la poésie même et sur le théâtre, le dénigrement de toute autorité, l'insulte prodiguée à tout ce qui était élevé à un titre ou à un autre, la royauté calomniée et travestie, les gloires du passé avilies dans des récits mensongers , les maux trop réels du peuple exagérés et envenimés à ses yeux dans le dessein manifeste de les lui rendre insupportables; la liberté, si chèrement achetée par nos pères, répudiée comme un présent inutile sans une égalité chimérique, sans les satisfactions de la vanité et de la

AVANT-PROPOS. xi

fortune; le christianisme traité de superstition surannée ; l'art réduit au rôle de serviteur de la fantaisie et des sens ; l'amour même déshonoré, et, au lieu de Chimène et de Pauline , de Bérénice et de la princesse de Clèves , les marquises de la Régence et les héroïnes de la Révolution offertes à l'imitation de nos sœurs et de nos femmes ? A cette conspiration de la licence et du mauvais goût ne serait-il pas temps d'opposer celle de l'art véritable et d'une littérature généreuse , digne fille de celle qu'inaugurèrent au commencement de notre siècle, l'auteur de Corinne et de l'Allemagne, le chantre du Génie du Christianisme et celui des Méditations P Pour nous, en même temps que nous essayons de rappeler la jeunesse française au culte du Vrai, du Bien et du Beau, et qu'au nom d'une saine philosophie nous ne cessons de combattre le matérialisme et l'athéisme de nouveau répandus dans le monde par les derniers et extravagants systèmes de la métaphysique allemande, il nous a paru que ces Etudes sur les femmes illustres et la société du xvne siècle, pourraient servir à inspirer aux géxii AVANT-PROPOS.

nérations présentes le sentiment et le goût d'autres mœurs, d'une autre vie, d'autres salons, leur faire connaître, honorer et aimer une autre France, puissante au dehors et au dedans animée et vivante, guerrière et littéraire tout à la fois, où les femmes étaient, ce semble, assez belles, et excitaient d'ardentes amours mais des amours dignes du pinceau de Corneille, de Racine et de Mme de Lafayette, une France, en un mot, qu'il ne fallait pas renverser en un jour de fond en comble, mais élever et perfectionner encore en lui donnant la liberté, cette noble compagne de la religion, de la philosophie et des arts.

1er juin 1854.

V. COUSIN.

LA

MARQUISE DE SABLÉ

Chapitre Premier

Des sources auxquelles nous avons puisé. — Naissance et famille de Madeleine de Souvré.— Son mariage avec Montmorency-Laval, marquis de Sablé, fils du maréchal de Bois-Danphin. — Sa personne, son esprit, son caractère. — Sa liaison avec Henri de Montmorency. — Tendre amitié de madame de Sablé et de la comtesse de Maure. — Sa crainte extrême de la contagion. — Mort de son mari en 1640 et de son fils Guy de Laval en 1646. — Elle quitte le quartier dn Louvre pour la Place-Royale- — Elle prend part aux Samedi de mademoiselle de Scndéry. — Et à la société de Mademoiselle. Cette société. Ouvrages de Mademoiselle. — Madame de Sablé se convertit, devient janséniste et se retire à Port-Royal de Paris. — Son salon de Port-Royal.

La marquise de Sablé est le modèle de la femme aimable et distinguée de la première moitié du xvne siècle. Elle n'a pas eu la beauté de Mme de Montbazon, l'audace de Mme de Chevreuse, la capacité de la Palatine, la vertu de Mnie de Rambouillet, le charme de Mme de Longueville, le génie de Mme de Sévigné. Mais elle possédait au plus haut point ce qu'on appelait alors la politesse, qui, sans exclure les qualités éminentes, ne les supposait pas, et était un heureux mélange de raison, d'esprit, d'agrément et de bonté. C'était là le mérite particulier de Mme de Sablé; c'est par là qu'elle a été comptée et très-considérée dans la société de son temps, cette société à jamais évanouie, qui, avec ses misères et ses grandeurs, est encore ce que l'humanité a produit de moins imparfait.

Pour éclairer la vie de M,ne de Sablé , les livres ne fournissaient point assez ; il nous a fallu avoir recours à deux célèbres collections de manuscrits auxquelles déjà en d'autres occasions nous avons beaucoup emprunté, mais qui sont inépuisables.

Conrart, le premier secrétaire de l'Académie française , était un curieux universel : il prenait le plus vif intérêt à toutes les choses de quelque importance qui se passaient dans les lettres , dans le monde , dans la politique même, car il était du conseil d'État aussi bien que de l'Académie, et il se piquait d'être honnête homme, dans le sens qu'on donnait alors à ce mot. Très-répandu dans les meilleures compagnies, il recherchait les pièces de tout genre, en prose et en vers, qui circulaient sans être publiées ; il les recueillait en original ou en copie, et ces recueils très-volumineux sont aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Arsenal f. Nous y avons trouvé plus d'une lettre inédite adressée à Mn,e de Sablé ou même écrite par elle pendant sa jeunesse et son âge mûr. Plus tard, retirée à Port-Royal, elle brûla en quelque sorte sa vie passée, tous ses papiers; heureuse-

1. Les manuscrits de Conrart à la Bibliothèque de l'Arsenal se divisent en deux séries : vingt-quatre volumes in-4°, et dix-huit volumes in-folio ; ajoutez-y, à la même Bibliothèque, un recueil du même genre en deux volumes in-4°, intitulé : Recueil de Pièces.

Chapitre Premier. 3

meut elle prit à son service, pour être à la fois son médecin, son intendant et son secrétaire, le docteur Valant, homme instruit, aimant assez la belle littérature, et surtout fort curieux. Mnie de Sablé lui abandonnait ou il s'appropriait lui-même toutes les lettres quelle recevait, même les plus intimes, aux dépens de l'amitié et au grand profit de l'histoire ; car, après la mort de la marquise, Valant rassembla ces papiers, les mit en ordre, et les déposa à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, d'où ils sont arrivés à la Bibliothèque nationale r. Là se rencontre une foule de lettres précieuses de toute la société de Mme de Sablé, hommes et femmes; quelques-unes de Pascal, un assez grand nombre de La Rochefoucauld, avec de charmants billets de M,ue de La Fayette, un entre autres qui trahit le secret et donne presque la date de sa liaison naissante avec l'auteur des Maximes, et qui, échappé de son cœur, est venu tomber des mains de sa négligente amie dans celles de l'indiscret docteur, lequel l'a très-soigneusement conservé, afin qu'un jour un autre indiscret le découvrît et le mît sous les yeux du public.

Voilà les deux sources où tour à tour nous puiserons. Conrart nous fera connaître dans Mn,r de Sablé la femme du monde demeurant près du Louvre et à

1. Fonds intitulé : Résidu de Saint-Germain , quatorze portefeuilles in-folio. Il y faut joindre deux volumes in-4», Supplément français, n° 3029 , et un in-folio sous ce titre : Lettres de madame de Sablé a divers.

la Place-Royale, les deux quartiers à la mode. Valant nous permettra de la suivre dans sa retraite de Port-Royal ; il nous montrera tout ce ce qu'il y avait de mieux à Paris se donnant rendez-vous chez l'aimable recluse, et son salon devenant le berceau d'un nouveau genre de littérature. Enfin, grâce à la riche correspondance que le docteur nous a conservée , nous pourrons pénétrer dans les amitiés et les événements qui remplirent les dernières années de Mme de Sablé ; ici les affaires de Port-Royal ; là ses intimes et affectueuses relations avec plusieurs éminentes personnes, surtout avec celle dont nous avons retracé la brillante jeunesse, et que nous retrouverons à la fin de sa carrière et dans toutes les rigueurs de la pénitence aussi gracieuse et aussi attachante qu'en ses plus beaux jours.

Madeleine de Souvré était fille de Gilles de Souvré, marquis de Courtenvaux, qui suivit le duc d'Anjou en Pologne, se trouva à la bataille de Coutras, et rendit des services considérables à Henri IV, qui le choisit pour être gouverneur de Louis XIII, charge importante qui lui valut le bâton de maréchal de France, comme plus tard à Nicolas de Neuville, le premier duc et maréchal de Villeroy. Elle eut deux sœurs : l'aînée, qui fut Mnie de Lansac, fort remarquée à la cour de Marie de Médicis; la cadette,

Chapitre Premier. 5

qui, s' étant faite religieuse, devint abbesse de Saint- Àmand, à Rouen, et paraît avoir apporté cette abbaye dans la maison de Souvré, puisque après elle deux de ses nièces lui succédèrent à la tête de ce monastère. De ses quatre frères, le plus connu est Jacques de Souvré, chevalier de Malte, qu'on nommait ordinairement le commandeur de Souvré , qui devint grand prieur de France, fit bâtir le superbe hôtel du Temple pour être la demeure ordinaire des grands prieurs, et mourut en 1670 T. Disons aussi qu'une des nièces de Madeleine de Souvré, Anne de Souvré, marquise de Courtenvaux, épousa Louvois en 1662, et qu'une de ses petites-filles, la fille du marquis de Laval, fut mariée la même année à un autre favori de Louis XIV, le marquis de Rochefort, depuis maréchal de France.

Jusqu'ici on a fait naître 2 Madeleine de Souvré en 1608 ; mais un document authentique, le Nécrologe de Port-Royal, dit qu'elle mourut « le 16 janvier 1678, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. » Elle était donc née certainement en 1599, à peu près avec le xvne siècle, et elle l'a presque accompagné jusqu'au terme fatal où, parvenu au faîte de la grandeur en toutes choses, il n'avait plus qu'à décliner.

Une fille de gouverneur de roi, qui d'ailleurs avait

1 . On en a un très-beau portrait in-folio, gravé par Lenfant, en 1667, d'après Pierre Mignard. Son mausolée et sa statue, de la main de Michel Anguier, étaient autrefois à Saint-Jean-de-Latran , et on les voit encore au musée du Louvre.

2. Les éditeurs de Tallemarit des Réaux, tome II, page 320.

LA MARQUISE DE SABLÉ".

beaucoup d'agréments personnels, ne pouvait manquer d'être fort recherchée. Un Journal inédit de la cour et de Paris, depuis le 1er janvier 1614 jusquau 31 décembre 1619 x, nous apprend que c'est le 9 janvier 1614 que Madeleine de Souvré épousa Philippe-Emmanuel de Laval-Montmorency, seigneur de Bois-Dauphin, fils du maréchal de Bois-Dauphin, et marquis de Sablé 2. On ne sait pas autre chose de son mari, sinon qu'il mourut en 1640, et qu'elle en eut quatre enfants : une fille, Marie de Laval, religieuse à Saint-Amand de Rouen ; Henri, doyen de Tours, évêque de Saint-Pol-de-Léon, puis de La Rochelle 3 ; Urbain de Laval , marquis de Bois- Dauphin , mort en 1661 ; et ce beau et brave Guy de Laval, d'abord appelé le chevalier de Bois- Dauphin, puis le marquis de Laval, qui périt tout jeune et déjà lieutenant général au siège de Dunkerque en 1646.

Telle est la famille de la marquise de Sablé : elle y tenait parfaitement sa place.

Avec son rang et tous ses avantages, il est impossible qu'il n'y ait pas eu d'elle quelque portrait, et même plusieurs, de la main des meilleurs artistes du temps, Ferdinand, Champagne, Juste ou Bau-

1. Manuscrits de Conrart, in-4°, tome XI, page 197.

2. Sablé est une petite ville du Maine, dont Ménage a écrit l'histoire, Histoire de Sablé, Paris, 1686, in-4°.

3. L'évèque de La Rochelle est mort en 1693 : on en a quatre beaux portraits gravés; les deux meilleurs sont ceux de Boulanger et de Lenfant.

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brun, soit quand elle était jeune fille, soit à son mariage, ou dans quelque autre circonstance importante de sa vie ; mais ces portraits ont péri dans le grand naufrage, ou, s'ils y ont échappé, ils sont perdus dans le coin de quelque château de province ou dans le grenier de quelque marchand. Quant à des portraits gravés de Mme de Sablé, il est fort vraisemblable qu'il n'y en a jamais eu ; le père Lelong n'en indique aucun 1 9 et il n'y en a point au cabinet des estampes. Nous en sommes donc réduits à nous en rapporter sur sa personne au témoignage de M,ne de Motteville, qui l'avait vue à la cour dans leur jeunesse, et qui lui donne « une grande beauté 2. »

Pour de l'esprit, on s'accorde à lui en reconnaître beaucoup, et Tallemant lui-même, qui ne voit dans les gens que leurs mauvais côtés et les peint en caricature, ne peut s'empêcher de convenir que «elle avait bien de l'esprit 3. »

Mme de Motteville se complaît à faire l'éloge de son caractère : « J'ai toujours reconnu, dit-elle, dans M'ne de Sablé beaucoup de lumière et de sincérité 4. »

Voilà bien des moyens de plaire, et, comme on le pense bien, la jeune et belle marquise ne manqua

1. Bibliothèque historique de la France, tome IV, Portraits gravés des Français et Françaises illustres, etc.

2. Mémoires de madame de Motteville, édit. d'Amsterdam , 17 50, tome I, page 13.

3. Tallemant, tome II, page 320.

4. Mine de Motteville, tome IV, page 24.

8 LA MARQUISE DE SABLfi.

pas d'adorateurs dans une cour à moitié italienne et à moitié espagnole , où la galanterie était à la mode. Mais Mm(' de Sablé était une élève de VAstrée : elle concevait l'amour de cette façon idéale et chevaleresque que Corneille a empruntée à l'Espagne, et elle contribua beaucoup à répandre le goût de ces grands sentiments à la fois passionnés et purs, ou ayant la prétention de l'être, dont se piquait Louis XIII, et qui régnèrent dans la littérature et dans le beau monde jusqu'à Louis XIV. « La marquise de Sablé, dit Mme de Motteville T, était une de celles dont la beauté faisait le plus de bruit quand la reine 2 vint en France. Mais, si elle était aimable, elle désirait encore plus de le paraître : l'amour que cette dame avait pour elle-même la rendit un peu trop sensible à celui que les hommes lui témoignaient. Il y avait encore en France quelques restes de la politesse que Catherine de Médicis y avait rapportée d'Italie, et on trouvait une si grande délicatesse dans les comédies nouvelles et tous les autres ouvrages en vers et en prose qui venaient de Madrid, qu'elle avait conçu une haute idée de la galanterie que les Espagnols avaient apprise des Maures. Elle était persuadée que les hommes pouvaient sans crime avoir des sentiments tendres pour les femmes, que le désir de leur

1. Tome Ier, page 13.

2. La reine Aime vint en France en 1615; cela prouve bien que Mme de Sablé n'était pas née en 1608.

Chapitre Premier. 9

plaire les portait aux plus grandes et aux plus belles actions , leur donnait de l'esprit et leur inspirait de la libéralité et toutes sortes de vertus ; mais que , d'un autre côté, les femmes, qui étaient l'ornement du monde et étaient faites pour être servies et adorées , ne devaient souffrir que leurs respects. Cette dame, ayant soutenu ses sentiments avec beaucoup d'esprit et une grande beauté, leur avait donné de l'autorité dans son temps, et le nombre et la considération de ceux qui ont continué à la voir ont fait subsister dans le nôtre ce que les Espagnols appellent fucrzas I. »

Ce langage et cette peinture ne nous transportentils pas à l'hôtel de Rambouillet? Mme de Sablé fut une des idoles de l'illustre hôtel et le type de la parfaite précieuse. Aussi les lettres de Voiture sont-elles remplies de son nom; plusieurs lui sont adressées à elle-même2, et sur un ton de respect et de considération que Voiture ne garde pas avec tout le monde.

Parmi les jeunes seigneurs, passionnés pour l'esprit et pour la beauté, qui lui offrirent leurs hommages, était au premier rang ce brillant duc et maréchal Henri de Montmorency, le digne frère de la belle Charlotte-Marguerite , princesse de Condé , plus soldat peut-être que capitaine, qui pourtant sut

1. Lisez : Finezas.

tenir tête au duc de Rohan et gagna la bataille de Veillane1, mais qui, ayant eu la folie d'entrer dans la conspiration et la révolte de Gaston , duc d'Orléans, fut battu, fait prisonnier, et monta sur un échafaud à Toulouse, le 30 octobre 1632, à l'âge de trente-sept ans. Quoiqu'il eût quelque chose d'un peu égaré dans les yeux , il était difficile de rencontrer un plus beau et plus accompli cavalier. Ses portraits gravés lui donnent la taille et la tournure d'un héros 2. 11 était un peu léger, mais généreux et magnifique, et répondait assez à l'idéal que s'était formé M"" de Sablé. Montmorency l'aima. « Son cœur, dit Mm'* de Motteville , avait été occupé d'une forte passion pour Mme de Sablé», et il paraît que celle-ci n'y fut pas insensible. D'ailleurs aucun détail sur le moment précis et la durée de cette liaison. On sait seulement qu'au bout de quelque temps, Montmorency ayant paru lever les yeux sur la reine , Mme de Sablé, en digne Espagnole, rompit avec lui. « Je lui ai ouï dire à elle-même, quand je l'ai connue, dit encore Mn,e de Motteville, que sa fierté fut telle à l'égard du duc de Montmorency, qu'aux premières démonstrations qu'il lui donna de son changement, elle ne voulut plus le voir, ne pouvant

1. Sur la bataille de Veillane et la conduite qu'y tint Montmorency, voyez Richelieu lui-même, t. VI de ses Mémoires, dans la collection Petitot.

2. Voyez le charmant petit portrait de Mellan et ceux de G. Huret et de Michel Lasne , in-fol.

Chapitre Premier. 11

recevoir agréablement des respects qu'elle avait à partager avec la plus grande princesse du monde. »

Tallemant dit , mais que ne dit pas Tallemant? que Mme de Sablé eut plusieurs autres liaisons : nous n'en voyons pas la moindre trace dans aucun des auteurs imprimés ou manuscrits que nous avons consultés, et après Montmorency nous n'apercevons plus en elle qu'un sentiment bien marqué, l'amitié. Dans l'âme d'une vraie précieuse, l'amitié n'était guère au-dessous de l'amour : elle en avait les délicatesses, les raffinements, quelquefois même les orages. Dès qu'elle entra à la cour de Marie de Médicis, Mnie de Sablé connut une jeune dame belle et spirituelle, d'une sensibilité voisine de l'exaltation, Anne Doni d'Attichy, depuis la comtesse de Maure, qui n'était pas encore mariée , et fut assez longtemps une des filles d'honneur de la reine-mère. Les deux jeunes femmes se prirent l'une pour l'autre d'une tendresse fort vive , qui survécut à toutes les vicissitudes et fit jusqu'à l'heure suprême la consolation et la douceur de leur vie.

L'année 1632 leur fut diversement douloureuse. Quoique Mme de Sablé eût rompu avec Henri de Montmorency, elle n'avait pu sans doute rester indifférente à sa destinée. Quelles ne durent pas être ses anxiétés lorsqu'elle apprit qu'il s'était engagé dans la guerre civile, et combien le coup de hache frappé à Toulouse dut retentir cruellement dans son âme !

M11" d'Attichy ne fut pas moins éprouvée. Elle était la nièce du garde des sceaux Michel de Marillac et du maréchal de ce nom, que Richelieu brisa sans pitié après s'en être longtemps servi, quand au lieu d'instruments ils lui devinrent des obstacles. Il envoya le garde des sceaux mourir en prison à Châteaudun , et fit tomber la tête du maréchal sur un échafaud. Anne d'Attichy frémit d'indignation et de douleur, et elle voua au cardinal une haine qui ne s'est jamais démentie. Elle quitta Paris, et elle était à la veille de partir pour Sablé, où la marquise était alors : tout à coup elle apprend que Mme de Sablé a écrit à M"le de Rambouillet une lettre où, -lui parlant de sa fille, la célèbre Julie, depuis M,m de Montausier, elle disait que son plus grand bonheur serait de passer sa vie avec elle. Anne d'Attichy a par hasard connaissance de cette lettre , et sa fière tendresse en est blessée comme d'une trahison. Son amie a beau la rassurer, excuser sa lettre sur le style accoutumé du lieu et traiter même ce qu'elle a écrit de galimatias : M1,e d'Attichy n'admet point ces explications; elle renonce au voyage qu'elle avait projeté, et après le coup affreux qui venait de ruiner sa maison et de faire périr misérablement ses deux oncles, elle aime mieux rester seule avec le chagrin qui l'oppresse que d'aller l'épancher dans un cœur qui n'est pas à elle tout entier. Il y a quelque chose non-seulement de la délicatesse raffinée de l'hôtel de

Chapitre Premier. 13

Rambouillet, mais de l'humeur tendre et farouche de l'Alceste de Molière , dans le billet suivant trouvé par nous dans les papiers de Mme de Sablé. On y sent une âme ardente et pure qui , ne connaissant pas l'amour, en transporte involontairement les vivacités et les ombrages dans le seul sentiment qu'elle se permette. Vers la fin de sa vie, la belle marquise, devenue dévote, brûla, comme nous l'avons dit, toutes les lettres de sa jeunesse; mais, à ce qu'il paraît, elle s'était complu à garder celle-là comme un cher souvenir d'une rare et exquise amitié, et le docteur Valant y a mis cette petite note à notre usage : « Cette lettre a été écrite à Saint-Denis , au mois d'octobre, l'année de la mort de M. le maréchal de Marillac, et c'est à Sablé que Mme la marquise l'a reçue. » Nous la transcrivons fidèlement 1 :

« J'ai vu cette lettre où vous me mandez qu'il y a tant de galimatias , et je vous assure que je n'y en ai point treuvé du tout. Au contraire, j'ai treuvé que toutes choses y sont très bien expliquées, et entre autres une qui l'est trop bien pour mon contentement, qui est que vous avez dit à Mme la marquise de Rambouillet que, lorsque vous vous vouliez figurer une vie tout à fait heureuse pour vous, c'estoit de la passer toute seule avec Mlle de Rambouillet. Vous savez si personne peut estre plus persuadée

1. Bibliothèque nationale, Portefeuilles de Valant, tome VII.

que moi de son mérite; mais je vous advoue que cela n'a pas fait que je n'aye esté surprise de voir que vous eussiez pu avoir une pensée qui fait une si grande injure à nostre amitié. Carde croire que vous n'ayez dit cela à l'une, et que vous ne l'ayez escrità l'autre que pour leur faire un compliment agréable, j'estime trop vostre courage pour pouvoir imaginer que la complaisance vous fît trahir de cette sorte les sentiments de vostre cœur, surtout en un subject où je crois que vous auriez plus de raison de les cacher, puisqu'ils ne m'estoient pas favorables, l'affection que j'ai pour vous estant si fort dans la connoissance de tout le monde, et surtout deMlle de Rambouillet, que je doute si elle n'aura pas esté plus sensible au tort que vous me faites qu'à l'advantage que vous lui donnez. L'adventure que cette lettre me soit tombée entre les mains m'a bien ramentevé ces vers de Bertaut que :

Malheureuse est l'ignorance, Et plus malheureux le savoir.

Ayant perdu par ce moyen-là une contiance qui seule me rendoit la vie suportable , il n'y a pas moyen de songer à accomplir le voyage tant proposé ; car y auroit-il de l'apparence de faire soixante lieues dans cette saison pour vous charger d'une personne si peu agréable, qu'après tant d'années d'une passion sans pareille vous n'ayez pu vous défendre de faire consister le plus grand plaisir de vostre vie à la passer

Chapitre Premier. <5

sans elle? Je m'en retourne donc dans ma solitude examiner les défauts qui me rendent si malheureuse, et à moins que de les pouvoir corriger, je ne pourrois avoir tant de joie en vous voyant que je n'eusse encore davantage de confusion. Je vous baise très humblement les mains, et suis, etc. »

Dès que Mlle de Bourbon, après avoir essayé d'échapper à sa destinée en se faisant carmélite , parut à la cour et à l'hôtel de Rambouillet, elle y enleva tous les suffrages , désarma toutes les rivalités et se fit adorer des femmes elles-mêmes séduites par sa grâce, sa candeur et sa douceur. Mu,e de Sablé, qui avait vingt ans de plus qu'elle, guida ses premiers pas , et ne contribua pas peu à entretenir et à cultiver en elle cet idéal de délicatesse et d'héroïsme qui était déjà dans tous ses instincts, et qu'elle poursuivit inutilement à travers bien des orages. A peine Mlle de Bourbon était-elle mariée et devenue Mme de Longueville, qu'elle eut une maladie assez grave , la petite vérole. La crainte de la contagion était alors fort répandue : c'était une suite de l'épouvante qu'avait laissée après elle la peste qui désola Paris au commencement du xvif siècle.

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