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Madame de Hautefort et Madame de Chevreuse; nouvelles études sur les femmes illustres et la société du XVIIe siécle

Victor Cousin · 1856 · Scanned text · Free in the US

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Author
Victor Cousin
Language
French
Published
1856
Length
154,411 words · about 10 h 49 min
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Chapitre Premier. 5

minuée aujourd'hui, mais encore fort bien conservée, et surtout très dignement habitée *•

Marie était le dernier enfant du marquis Charles de Hautefort, maréchal de camp des armées du Roi, et gentilhomme ordinaire de sa chambre. Il avait épousé Renée de Bellay, de l'ancienne maison de La Flotte Hauterive ; et de ce mariage étaient sortis deux fils et quatre filles. Le fils aîné, Jacques François, devint lieutenant général, premier écuyer de la Reine, chevalier des ordres du Roi, fameux à la fois par sa parcimonie pendant sa vie et ses lar- , gesses après sa mort2. Ne s' étant pas marié, il laissa son titre , ainsi que sa charge de premier

4 . Le possesseur actuel du château est M. le baron de Damas , ancien ministre des affaires étrangères sous la Restauration , et dont nous ne voulons pas rencontrer le nom sans rendre un public hommage à ses vertus et à son cœur tout français. — Nous avons eu sous les yeux un album de Hautefort, qui montre encore le vieux château sous un aspect imposant, bien qu'il ait reçu à l'intérieur et aux alentours le confort et les agréments d'une habitation moderne.

2. M"* de Sévigné, t. VII de l'édition de M. de Montmerqué, p. 48 , annonçant sa mort dans une lettre du 46 octobre 4680, cite de lui un trait inouï d'avarice. On dit qu'il est l'original de V Avare de Molière. D'un autre côté, il est certain qu'il fonda un hôpital dans son marquisat de Hautefort, pour y entretenir à ses frais 44 vieillards, 44 jeunes garçons et 44 jeunes filles ou femmes, en l'honneur des trente-trois années de la vie de J.-G. ; voyez le P. Anselme.

écuyer de la Reine, à son cadet Gilles de Hautefort, longtemps connu sous le nom de comte de Montignac, qui suivit avec succès la carrière des armes, et parvint aussi au grade de lieutenant général., C'est lui qui a continué la noble famille. Il épousa en 1650 Marthe d'Estourmel, dont il eut de nombreux enfants, et mourut en décembre 1693, âgé. de quatre-vingt-un ans. Des quatre filles de Charles de Hautefort, les deux premières s'éteignirent fort jeunes et n'ont pas laissé de trace. La troi- /' sième, au contraire, née en 1610, prolongea sa vie jusqu'en 1712; on l'appelait Mlle d'Escars; en 1653, elle fut mariée à François de Choiseul, marquis de Praslin , fils du premier maréchal de ce nom. Elle ne manquait ni de beauté ni d'esprit. Mais la figure qu'elle fit dans le monde ainsi que ses deux frères , ils la devaient surtout à l'éclat que jeta de bonne heure et à la haute renommée que garda toute sa vie leur sœur cadette Marie de Hautefort.

Celle-ci était à peine née quand mourut son père que sa mère suivit bientôt, en sorte qu'elle resta en très bas âge, et presque sans biens, confiée aux soins de sa grand'mère, Mme de La Flotte Hauterive. Ses premières années s'écoulèrent dans l'obscurité et la monotonie de la vie de province. La jeune fille ,

Chapitre Premier. 7

qui promettait d'être belle et spirituelle, ne tarda pas à s'y ennuyer. Souvent, chez Mme de La Flotte, elle entendait parler de la cour, de cette cour brillante et agitée, vers laquelle étaient tournés tous les regards, et où se décidaient les destinées de la France. Elle aussi, elle se sentit appelée à y jouer un rôle, et depuis elle racontait plaisamment qu'à onze eu douze ans , unissant déjà la plus sincère piété à cette ardeur de l'âme qu'on nomme l'ambition, elle 0 s'enfermait dans sa chambre pour prier Dieu avec ferveur de la faire aller à la cour i. Sa prière fut exaucée : les affaires de MM de La Flotte l'ayant conduite à Paris, elle y amena avec elle l'aimable enfant, dont les grâces naissantes firent partout la plus heureuse impression. Elle plut particulièrement à la princesse de Conti , Louise Marguerite de Guise, fille du Balafré, si célèbre par sa beauté, son esprit et sa galanterie , la brillante maîtresse de Bassompière , l'auteur des Amours du grand Alcandre. La princesse la trouva si jolie qu'elle voulut la mener avec elle à la promenade, et tout le monde cherchait à deviner quelle était cette charmante personne que l'on voyait à la portière de son carrosse. Le soir on ne parla que de M1,c de Hautefort , et il ne fut pas dit ficile d'engager la Reine mère, Marie de Médicis, à la prendre parmi ses filles d'honneur 4.

Voilà donc Mlle de Hautefort sur le théâtre où elle avait tant souhaité paraître. Elle y montra des qualités qui en peu de temps la firent aimer et admirer tout ensemble : une bonté inépuisable avec une rare fermeté, une piété vive avec infiniment d'esprit , un très grand air tempéré par une retenue presque sévère que relevait une beauté précoce. On rappelait l'Aurore 2, pour marquer son extrême jeunesse et son innocent éclat. En 1630, elle suivit la Reine mère à Lyon où le Roi était tombé sérieusement malade, pendant que Richelieu était à la tête de l'armée en Italie. C'est là que Louis XIII la vit pour la première fois, et qu'il commença à la distinguer 8. Mlle de Hautefort avait alors quatorze ans.

Louis XIII était l'homme du monde qui ressemblait le moins à son père Henri IV : il repoussait jusqu'à l'idée du moindre dérèglement, et les beautés faciles de la cour de sa mère et de sa femme n'attiraient pas même ses regards. Mais ce cœur mélan-

4 . En 4628, à l'âge de 42 ans.

2. Vie imprimée, et lettres de MUe de Chémerault trouvées dans la cassette de M. le cardinal après sa mort. Jour* nal de M. le cardinal duc de Richelieu, édit. de \ 649 et de 4 665.

3. Mémoires de Montglat, t. XLIX de la collection Petitot, p. 63 et 475.

Chapitre Premier. 9

colique et chaste, avait besoin d'une affection ou du moins d'une habitude particulière qui lui tînt lieu de tout le reste, et le consolât des ennuis de la royauté. La modestie aussi bien que la beauté de MUe de Hautefort le touchèrent ; peu à peu il ne put se passer du plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle ; et lorsqu'à son retour de Lyon , après la fameuse journée des Dupes, l'intérêt de l'État et sa fidélité à Richelieu le forcèrent d'éloigner sa mère , il lui ôta la jeune Marie et la donna à la Reine Anne, en la priant de l'aimer et de la bien traiter pour l'amour de lui 4. En même temps il fit Mme de La Flotte Hauterive dame d'atours de la reine à la place de Mme du Fargis qui venait d'être exilée2. Anne d'Autriche reçut d'abord assez mal le présent qu'on lui faisait8. Elle tenait à Mme du Fargis, qui comme elle était du parti de la Reine mère, de l'Espagne et des mécontents , et elle regarda sa nouvelle fille d'honneur, non-seulement comme une rivale auprès du Roi, mais comme une surveillante et une ennemie. Elle reconnut bientôt à quel point elle

4. Mœe de Motteville, Mémoires, éd. Amsterdam, 4750, t. I, p. 48 et p. 60.

2. Sur M"* du Fargis , voyez dans le Journal de M. le cardinal duc de Richelieu, la Copie des lettres de Mmn (ht Fargis qui ont donné sujet à sa condamnation.

3. M" de Motteville, ibid.; Montglat, ibid.

40 M- DE HADTEFORT.

s'était trompée. Le trait particulier du caractère de Miie de Hautefort , par-dessus toutes ses autres qualités, le fond même de son âme était une fierté généreuse , à moitié chevaleresque , à moitié chrétienne, qui la poussait du côté des opprimés et des faibles. La toute-puissance n'avait aucune séduction pour elle , et la seule apparence de la servilité la révoltait. Dans cette belle enfant était cachée une héroïne, qui parut bien vite dès que les occasions se présentèrent. Voyant sa maîtresse persécutée et malheureuse, par cela seul elle se sentit attirée vers elle, et par goût comme par honneur elle résolut de la bien servir. Peu à peu sa loyauté, sa parfaite candeur, son esprit et ses grâces charmèrent la Reine presque autant que le Roi, et la favorite de Louis XIII devint aussi celle d'Anne d' Autriche- La première galanterie déclarée du Roi envers Mlle de Hautefort fut à un sermon où la Reine était avec toute la cour *. Les filles d'honneur étaient , selon l'usage du temps , assises par terre. Le Roi prit le carreau de velours sur lequel il était à genoux, et l'envoya à M"° de Hautefort pour qu'elle se pût commodément asseoir. Elle, toute surprise, rougit, et sa rougeur augmenta sa beauté. Ayant levé les

\ . Vie imprimée.

Chapitre Premier. U

yeux, elle vit ceux de toute la cour arrêtés sur elle. Elle reçut ce carreau avec un air si modeste, si respectueux et si grand qu'il n'y eut personne qui ne l'admirât. La Reine lui ayant fait signe de le prendre, elle le mit auprès d'elle sans vouloir s'en servir. Il n'en fallut pas davantage pour lui attirer encore plus de considération qu'auparavant. La Reine fut la première à la rassurer; elle voyait tant d'estime du côté du Roi , et tant de vertu du côté de Milfl de Hautefort, qu'elle devint leur confidente.

Les mémoires du temps abondent en piquants détails sur ces premières et platoniques amours de Louis XIII. Écoutons Mademoiselle l : « La cour était fort agréable alors. Les amours du Roi pour Mlle de Hautefort, qu'il tâchait de divertir tous les jours, y contribuaient beaucoup. La chasse était un des plus grands plaisirs du Roi ; nous y allions souvent avec lui. M"" de Hautefort2 , Ghémerault 5 et

4. Mémoires, édition d'Amsterdam, t. I, p. 33.

2. L'édition d'Amsterdam, et même celle de Petitot, donnent Jtf"* de Beavfort, ce qui est une absurdité, et un échantillon des erreurs de toute sorte dont fourmillent les éditions de Mademoiselle. N'est- il pas étrange que nul éditeur ne se soit encore avisé de consulter le manuscrit autographe, conservé à la Bibliothèque

NATIONALE ?

3. Nous retrouverons MUe de Chémerault dans la suite de ce récit.

Saint-Louis *, filles de la reine ; d'Escars, sœur de Mlle de Hautefort , et Beaumont 2 venaient avec moi. Nous étions toutes vêtues de couleur, sur de belles haquenées richement caparaçonnées, et pour se garantir du soleil chacune avait un chapeau garni de quantité de plumes. L'on disposait toujours la chasse du côté de quelques belles maisons, où l'on trouvait de grandes collations, et au retour le Roi se mettait dans mon carrosse avec MUe de Hautefort et moi. Quand il était de belle humeur, il nous entretenait fort agréablement de toutes choses.... L'on avait régulièrement trois fois la semaine le divertissement de la musique..., et la plupart des airs qu'on chantait étaient de la composition du Roi; il en faisait même les paroles , et le sujet n'était jamais que Mlle de Hautefort. »

Les vers amoureux de Louis XIII ne sont pas venus jusqu'à nous; mais voici un couplet d'une autre chanson, dont l'auteur est inconnu, et qui, ce nous semble, peint avec assez de grâce le charme qu'exerçait Mlle de Hautefort sur l'humeur chagrine de son royal amant :

4 . Mlle de Saint-Louis resta fille d'honneur de la reine Anne jusqu'à la fin de 1643, où elle fut renvoyée et épousaie marquis de Flavacourt. Voyez le dernier chapitre.

2. Sur MUe de Bewimont, voyez W de Motte-tille, 1. 1".

CHAPITRE PREMIER. 43 Hautefort la merveille

Réveille Tous les sens de Louis, Quand sa bouche vermeille Lui fait voir un souris '.

Quand Mlle de Hautefort n'aurait pas été aussi sage que belle, l'amour du Roi ne lui aurait pas été fort dangereux. Tous les soirs, il l'entretenait dans le salon de la Reine ; mais il ne lui parlait la plupart du temps que de chiens, d'oiseaux et de chasse, et la craignant et se craignant lui-même il osait à peine en lui parlant s'approcher d'elle 2. On raconte qu'un jour étant entré à l'improviste chez la Reine, et ayant trouvé Mlle de Hautefort tenant un billet qu'on venait de lui remettre, il la pria de lui laisser

4 . Il est assez piquant qu'on ne trouve ce couplet de chanson que dans la vie édifiante de Mme de Hautefort. C'est une évidente imitation du joli couplet de Voiture :

Notre aurore vermeille

Sommeille Qu'on se taise à l'entour, etc.

Voyez Œuvres de Voiture, édition de 4745, t. II, p 420, et La jeunesse de M*' de Longueville, 3e édit., ch. h, p. 458.

2. Mmt de Motteville, ibid., p. 48 : « J'ai ouï dire depuis à Mmt de Hautefort qu'il ne lui parloit que de chiens, d'oiseaux et de chasse ; et je l'ai vue avec toute sa sagesse , en me contant son histoire, se moquer de lui de ce qu'il n'osoit s'approcher d'elle quand il l'entretenoit. »

voir ce billet. Elle n'avait garde de le faire parce qu'il contenait quelque plaisanterie sur sa faveur nouvelle ; et pour le cacher, elle le mit dans son sein. La Reine en badinant lui prit les deux mains, et dit au Roi de le prendre où il était. Louis XIII n'oâa se servir de sa main et prit les pincettes d'argent qui étaient auprès du feu pour essayer s'il pourrait avoir ce billet ; mais elle l'avait mis trop avant, et il ne put l'atteindre. La Reine la laissa aller en riant de sa peur et de* celle du Roi1.

Si la passion du Roi était innocente , elle était trop vive pour n'être pas mêlée de fréquentes et violentes jalousies. Le Roi savait quelle était la conduite de M1Ie de Hautefort, et que parmi tous les jeunes seigneurs qui brillaient à la cour, elle n'en aimait aucun; mais il aurait aussi voulu que personne ne l'aimât, que personne ne lui parlât, que personne même ne la regardât avec quelque attention 2. Souvent il

4 . Vie imprimée. Montglat, ibid., p. 237, rapporte différemment cette anecdote et la place dans un autre temps. Dans Monglat, Mlle de Hautefort arrache des mains du roi une lettre qu'il avait écrite au cardinal de Richelieu pour se plaindre d'elle ; le roi essaie de la lui reprendre; elle, ne voulant pas la rendre, la met sous son mouchoir de cou, en ouvrant les bras, et disant : c Prenez-la tant que vous voudrez à cette heure. » L'action et le propos sont un peu lestes pour une jeune fille, et la première version est à la fois plus gracieuse et plus vraisemblable.

Chapitre Premier. 45

lui disait qu'il serait mort de déplaisir si son père Henri le Grand eût été encore en vie, parce qu'assurément il eût été amoureux d'elle1. Ces bizarres jalousies, ces longues et fatigantes assiduités pesaient quelquefois un peu à la jeune fille, et avec son indépendance et sa fierté elle le témoignait. De là des démêlés assez souvent orageux, suivis de raccommodements qui ne duraient guère. Dès qu'il y avait entre eux quelque brouillerie , tout s'en ressentait, les divertissements de la cour étaient suspendus, et si le Roi venait le soir chez la Reine, il s'asseyait dans un coin sans dire un mot, et sans que. personne osât lui parler. « C'était, dit Mademoiselle2, une mélancolie qui refroidissait tout le monde, et pendant ce chagrin le Roi passait la plus grande partie du jour à écrire ce qu'il avait dit à MIIe de Hautefort et ce qu'elle lui avait répondu : chose si véritable qu'après sa mort on a trouvé dans sa cassette de grands procès -verbaux de tous les démêlés qu'il avait eus avec ses maîtresses, à la louange desquelles on peut dire, aussi bien qu'à la sienne, qu'il n'en a jamais aimé que de très vertueuses. » Mme de Motteville déclare fort nettement que M1Ie de Hautefort,

4 . Vie imprimée. 2. Mémoires, ibid.

tout en étant sensible aux hommages de Louis XIII, n'avait aucun goût pour lui, et qu'elle le maltraitait autant qu'on peut maltraiter un Roi ; en sorte qu'il était, dit-elle1, « malheureux de toutes les manières; car il n'aimait pas la Reine, et il était le martyr de MUe de Hautefort qu'il aimait malgré lui. Il avait quelque scrupule de l'attachement qu'il avait pour elle, et il ne s'aimait pas lui-même. Parmi tant de sombres vapeurs et de fâcheuses fantaisies, il semblait qu'une belle passion ne pouvait avoir de place dans son cœur. Elle n'y était pas aussi à la mode des autres hommes qui en font leur plaisir; car cette âme, accoutumée à l'amertume, n'avait de la tendresse que pour sentir davantage ses peines. »

Le sujet ordinaire des querelles que faisait le Roi à Mlle de Hautefort, était la Reine. Louis XIII avait deux motifs pour ne pas l'aimer, l'un était général et de l'ordre le plus élevé , celui qui le sépara de sa mère, à savoir l'intérêt de l'État, une politique qui ne fléchit jamais et le ramena toujours à Richelieu, bien que les façons altières du cardinal ne lui plussent point, et qu'il lui prît souvent des impatiences et des révoltes qui cédaient bientôt à sa justice et à son patriotisme. L'autre motif n'était pas moins fort et

Chapitre Premier. 47

plus personnel. Défiant et jaloux, depuis l'affaire de Chalais et ses premières déclarations *, le Roi était demeuré convaincu que la Reine s'entendait avec le duc d'Orléans, et qu'elle se serait fort bien accommodée de l'épouser après lui et de partager son trône. Cette conviction était à ce point enracinée dans cet esprit malade qu'après qu'il eut eu des enfants de la Reine, et même à son lit de mort, lorsqu'elle lui protesta avec larmes qu'elle était entièrement étrangère à la conspiration de Chalais, il se contenta de répondre que dans son état il était obligé de lui pardonner, mais non de la croire. 11 s'efforça de détacher M1Ie de Hautefort d'une maîtresse qu'il lui peignait sous les couleurs les plus défavorables, ne se doutant pas que plus il s'emportait contre l'une, "moins il persuadait l'autre, et que la persécution même dont Anne d'Autriche était l'objet, exerçait sur ce jeune et noble cœur une séduction irrésistible. Voyant que tous ses discours ne réussissaient point, il finit par lui dire : «Vous aimez une ingrate, et vous verrez un jour comme elle paiera vos services 2. »

Richelieu avait vu d'abord avec plaisir le goût du Roi pour une jeune fille qui n'appartenait à aucun

4. Voyez Madame de Chbvbbuse, chapitre i", p. 48 et 49, et chapitre ni, p. 420. 2. Vie imprimée.

il. 2 parti, et dont il n'avait pu deviner le caractère. Il espérait qu'une distraction agréable adoucirait Un peu cette humeur sombre et bizarre qui lui était un continuel sujet d'inquiétude. Il prodigua les compliments et les caresses à la jeune favorite ; il s'employa même à dissiper les orages qui s'élevaient souvent dans ce commerce agité, croyant bien en retour la gagner à sa cause et la mettre dans ses intérêts. Mais elle qui n'avait pas consenti à sacrifier sa maîtresse au Roi lui-même, eût rougi d'écouter son persécuteur ; elle rejeta bien loin les avances du cardinal, et dédaigna son amitié dans un temps où il n'y avait pas une femme à la cour qui ne fît des vœux pour en être seulement regardée1.

Aujourd'hui que nous pouvons embrasser le cours eptier du xvne siècle et mesurer son progrès presque régulier depuis les glorieux commencements d'Henri IV jusqu'aux dernières et tristes années de Louis XIV, il nous est bien facile de comprendre et d'absoudre Richelieu. Nous concevons que pour en finir avec les restes de la société féodale, pour mettre irrévocablement le pouvoir royal au-dessus d'une aristocratie excessive , mal réglée, turbulente , pour empêcher les Protestants de former un État dans

Chapitre Premier. 49

TÉtat et les faire ployer sous la loi commune, pour arrêter la maison d'Autriche, maîtresse de la moitié de l'Europe, pour agrandir le territoire français, pour introduire un peu d'ordre et d'unité dans la société nouvelle, pleine de force et de vie , mais où luttaient les éléments les plus dissemblables , il fallait une vigueur extraordinaire, et peut-être pour quelque temps une dictature éclairée, un despotisme national et intelligent.* Mais le despotisme a besoin d'être vu à distance : de trop près, il révolte les cœurs honnêtes; et, tandis qu'aux yeux de ; la postérité, la grandeur du but excuse en quelque mesure, non pas l'injustice, qui jamais ne peut être excusée , mais l'extrême sévérité des moyens , c'est alors la dureté des moyens qui , en soul.evant une indignation généreuse , offusque et fait méconnaître la grandeur du but. Qui de nous, parmi les plus fermes partisans de Richelieu , eût été sûr de lui-même et d'une admiration fidèle devant tant de coups frappés sans pitié, devant tous ces exils, devant tous ces échafauds? Les contemporains ne virent guère que cela : Richelieu laissa une mémoire abhorrée, et, vivant, il n'eut pour lui. qu'un trèspetit nombre de politiques , à la tête desquels était Louis XIII; et encore celui-ci, à la mort de son redouté ministre, en approuvant et en gardant le système, fut d'avis de le pratiquer différemment. Mettons-nous donc à la place d'une jeune fille sortie d'une race féodale, mise à la cour par la Reine-mère, et jetée à quinze ans dans celle d'Anne d'Autriche. Disons-le : plus son cœur était noble, moins son esprit pouvait voir clair dans le fond des affaires du temps. Mlle de Hautefort ne connaissait ni les intérêts de la France, ni l'état de l'Europe, ni l'histoire, ni la politique/ Tout son esprit, si vanté pour sa vivacité et sa délicatesse, était incapable de percer les voiles du passé et de l'avenir, et le présent la blessait dans tous ses instincts d'honneur et de bonté. Gracieusement accueillie par Marie de Médicis, au bout de quelque temps elle l'avait vue exilée, et elle apprenait que sa première protectrice, la femme d'Henri le Grand , la mère de Louis XIII , dont les torts surpassaient son intelligence, était réduite à vivre en Belgique des secours de l'étranger. Elle n'avait pas connu la première jeunesse un peu légère d'Anne d'Autriche. Depuis 1630, elle n'avait rien aperçu qui pût choquer la sévérité de ses regards. Elle trouvait fort naturel qu'abandonnée et maltraitée par son mari, la Reine en appelât à son frère le roi d'Espagne, et qu'opprimée par Richelieu elle se défendît avec toutes les armes qui lui étaient offertes. Elle voyait les malheurs de la Reine, et

CHAPITRE PREMIER. u 24

elle croyait à sa vertu. Une piété fervente lui faisait accompagner avec joie Anne d'Autriche aux Carmélites et au Val -de -Grâce. Là, on n'aimait pas plus Richelieu que plus tard on n'aima Mazarin ; là, et particulièrement aux Carmélites, chez ces dignes filles de sainte Thérèse et de Bérulle , on priait pour les deux reines, bienfaitrices de la maison ; on priait pour les victimes de Richelieu ; et il s'était trouvé une sainte religieuse qui, en 1632, dans l'effroi et le silence universel, n'écoutant que la charité et l'amitié, osa élever la voix en faveur du garde des sceaux Michel de Marillac, exilé à Châteaudun, mit sur sa tombe une épitaphe magnanime1, et mêla publiquement ses larmes à celles de Charlotte Marguerite de Montmorenci, princesse de Condé , quand la hache impitoyable du cardinal faisait tomber, à Toulouse , la tête de son frère. En 1633, Mlle de Hautefort avait vu frapper et disperser tout l'intérieur de la Reine, Mra* de Chevreuse , dont au moins l'intrépidité devait lui plaire, chassée de la cour pour la deuxième fois, et le chevalier de Jars, condamné à mort 2, ne recevant sa grâce que sur l'échafaud. Toutes ces cruautés indignaient

4. La jeunesse de M"* de Longueville, 3* édit., chap. Ier, p. 440. 2. M-* de Chevreuse, chapitre iw, p. 42.

M1Ie de Hautefort ; la courageuse fidélité des amis de la Reine excitait la sienne ; elle brava donc les menaces prophétiques de Louis X11I, elle repoussa toutes les offres de Richelieu, qui n'était à ses yeux qu'un tyran de génie , et elle se donna tout entière à la reine Anne, fermement résolue à partager jusqu'au bout sa destinée.

Richelieu, n'ayant pu la gagner, entreprit de la perdre dans l'esprit du Roi. Plus que jamais il se mêla de leurs nombreux démêlés , non plus pour les accommoder, mais pour les aigrir. D'intermédiaire bienveillant, il devint un juge sévère. Aussi, quand Louis XIII était mécontent de la jeune fille , il la menaçait du cardinal. Celle-ci s'en moquait avec l'étourderie de son âge et la fierté de son caractère. Richelieu fit jouer sur le cœur du Roi deux ressorts habilement inventés. Louis XIII était défiant et dévot. Des rapports perfidement exagérés lui apprirent que, dans l'intérieur de la Reine, Mlle de Hautefort faisait avec elle des plaisanteries sur ses ma-, nières, sur son humeur, sur son amour. D'autre part lorsque , épris de plus en plus de la beauté toujours croissante de cette charmante fille, dont les grâces se développaient avec les années, il se reprochait un sentiment trop ardent pour être toujours entièrement pur, au lieu d'apaiser comme autrefois les scrupules

Chapitre Premier. 23

de sa conscience, on les nourrissait, et on finit par lui faire un crime d'un attachement immodéré, condamné par la religion. Enfin , vers 1635, à la suite d'une querelle plus vive qu'à l'ordinaire , le triste amant prit le parti de rompre avec une maîtresse aussi peu complaisante , et, pendant plusieurs jours, il ne lui parla plus. Il ne l'aimait pas moins , et le soir, chez la Reine, ses regards mélancoliques et passionnés avaient peine à s'éloigner de l'attrayant visage. 11 la contemplait en silence, et, quand il voyait qu'on y prenait garde, il détournait sa vue d'un autre côté 4. La rupture était commencée ; le cardinal la fit durer deux années entières.

Il y avait alors parmi les autres filles d'honneur de la Reine une jeune personne de fort bonne naissance, qui , sans avoir toute la beauté de Mlle de Hautefort, était aussi très agréable. Marie était une blonde éblouissante, parée de bonne heure des charmes les plus redoutables ; Louise Angélique de La Fayette était brune et délicate. Si elle n'avait pas le grand air de sa compagne, si elle n'enlevait pas l'admiration , elle plaisait par sa douceur et sa modestie. À la place de la vivacité et de la grâce , elle avait du jugement et de la fermeté, avec un cœur porté à la

*

4. Montglat, ibid , p. 476.

tendresse, mais défendu par une piété sincère â. Les confidents du Roi, de faciles serviteurs, Saint- Simon , favori émérite , qui avait fait son traité avec le ministre et ne songeait qu'à lui complaire , bien d'autres encore , parmi lesquels on met à tort ou à raison l'oncle même de Mlle de La Fayette , l'évêque de Limoges 2, portèrent Louis XIII à faire attention à la jeune fille par tout le bien qu'ils lui en dirent. Louis XIII commença à lui parler pour faire dépit à MUe de Hautefort ; mais , comme il était homme d'ha-

\. Il nous a été impossible, malgré toutes nos recherches, de découvrir un portrait peint de MUe de La Fayette, et le père Lelong ne cite d'autre portrait gravé que celui' de Montcornet, auquel on ne peut se fier. C'est Mme de Motteville qui nous apprend que MUe de La Fayette était brune, t. Ier, p. 72 : a L'inclination du Roi se tourna vers un objet nouveau dont la beauté brune n'étoit pas si éclatante, mais qui avec de beaux traits de visage et beaucoup d'agréments avoit aussi de la douceur et de la fermeté dans l'esprit. »

2. La Porte, Mémoires, collection Petitot, t. LIX, p. 332 : « Pendant ce temps il se fit une cabale de M. de Saint-Simon, de M. l'évêque de Limoges, de Mme de Sénecé, et de MM11" d'Esches, de Vieux-Pont et de Polignac, pour introduire MIle La Fayette à la place de Mme de Hautefort. Son Éminence protégea tellement cette intrigue qu'en peu de temps on vit que le Roi ne parloit plus à Mme de Hautefort, et que son grand divertissement chez la Reine étoit d'entretenir M11* de La Fayette et delà faire chanter.» Montglat, ibid., composé autrement cette cabale : il y met Saint- Simon, bien entendu, Sanguin, maître d'hôtel ordinaire du Roi, et#le duc d'Halluin, c'est-à-dire ce même Charles de Schomberg, alors marié, et qui ne soupçonnait guère que plus tard il s'attacherait à Mn* de Hautefort tout aussi tendrement que Louis XIII.

Chapitre Premier. 25

bitude â, à force de lavoir, l'inclination lui vint pour elle, et il l'aima sérieusement. Mlle de La Fayette commença aussi par être flattée des hommages du Roi ; puis, quand il lui ouvrit son cœur, quand il lui montra ses tristesses intérieures, ses ennuis profonds parmi les grandeurs de la royauté ; quand elle vit l'un des plus puissants monarques de l'Europe plus misérable que le dernier de ses sujets, elle ne put se défendre d'une compassion affectueuse, elle entra dans ses peines et les adoucit en les partageant. Le Roi, se trouvant à son aise avec une femme pour la première fois de sa vie, laissa paraître tout ce qu'il y avait en lui d'esprit, d'honnêteté , de bonnes intentions , et il connut enfin la paix et la douceur d'une affection réciproque. Mlle de La Fayette en effet finit par aimer Louis XIII ; Mme de Motteville, qui plus tard devint son amie et reçut ses plus intimes confidences , l'assure 2 , et nous la croyons. Mlle de La Fayette n'aima pas seulement le Roi comme un simple gentilhomme, avec le plus entier désintéressement, sans s'enorgueillir ni sans profiter de sa faveur : elle l'aima comme un frère, d'un sentiment aussi pur

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