Front matter
DE
PORT-ROYAL
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
I
Antoine Arnauld , né à Paris le 6 février 1621 , était le vingtième enfant d'un avocat du même nom qui avait plaidé en 1594, au parlement de Paris, la cause de l'Université contre les Jésuites. L'exemple de son père et ses goûts le portaient à suivre la carrière du barreau ; mais il en fut détourné par l'abbé de Saint-Cyran , directeur de l'abbaye de Port-Royal et ami de sa famille , qui le décida à embrasser l'état ecclésiastique. Après de fortes études de théologie , où il se pénétra des sentiments de saint Augustin sur la grâce, il fut admis en 1643 au nombre des docteurs de la maison de Sorbonne. La même année vit paraître son traité de la Fréquente Communion ; mais ce livre dont l'austérité formait un contraste remarquable avec la morale indulgente des Jésuites, souleva des haines si puissantes que , malgré l'appui de l'Université, du parlement et d'une partie de l'épiscopat, l'auteur dut céder à l'orage et se cacher comme un fugi-
IV NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
tif. A partir de ce moment, objet d'inimitié pour les uns et d'admiration pour les autres , mêlé activement aux querelles théologiques que les doctrines de Jansénius provoquèrent en France , la vie d'Arnauld fut celle d'un chef de parti et se passa dans la lutte, dans la persécution et dans l'exil. En 1656 , la Sorbonne, appelée à prononcer, l'effaça, non sans une vive opposition, du rang des docteurs, pour avoir avancé cette thèse janséniste, que l'Évangile et les Pères nous montrent, en la personne de saint Pierre , un juste à qui la grâce nécessaire pour agir a manqué. Une transaction entre les partis, conclue en 1668 sous le nom de paix de Clément IX , procura à l'Église de France quelques années d'un repos glorieux , qu'Arnauld employa à défendre la cause de l'orthodoxie catholique contre les ministres Claude et Jurieu ; mais en 1679 , l'hostilité redoutable de l'archevêque de Paris , François de Harlay, les rigueurs exercées contre Port-Royal et les craintes personnelles qu'il inspirait à Louis XIV, l'obligèrent à quitter la France. Il se rendit d'abord à Mons, puis à Gand, à Bruxelles, à Anvers, cherchant de ville en ville une retraite qu'il n'y trouvait pas , et malgré son grand âge , ses infirmités et les périls de cette vie errante , ne cessant pas d'écrire et de combattre. Il est mort à Liège le 8 août 1694 à l'âge - de quatre-vingt-trois ans * .
Par le nombre de ses ouvrages , par l'étendue de son
1. Une édition des Œuvres d'Arnauld a été publiée à Lausanne , 1775-1781, en quarante-deux volumes in-4°, auxquels il faut joindre deux volumes du Traité de la Perpétuité de la Foi, et un volume de la vie de l'auteur.
D'ANTOINE ARNAIJLD. V
savoir théologique , par la fermeté indomptable de son caractère et la pureté de ses mœurs, Arnauld est une des gloires de l'Église gallicane ; mais ce n'est pas le héros du Jansénisme et de Port-Royal , l'adversaire intrépide des Jésuites et de la Réforme que nous avons ici à considérer, c'est le penseur, le disciple exact ou l'émule judicieux des maîtres de la philosophie moderne qu'il aurait pu égaler, sans toutefois leur ressembler, si d'autres soucis, d'autres études, d'autres luttes n'avaient rempli sa vie et comme absorbé cette mâle intelligence.
IL
Le premier ouvrage philosophique sorti de la plume d' Arnauld est la thèse qu'il rédigea en 1641 pour un de ses disciples au collège du Mans, Charles Walon de Beaupuis, devenu plus tard directeur des écoles de Port-Royal et du séminaire de Beauvais, et mort au commencement du xvin8 siècle avec une grande réputation de savoir et de vertu. Anciennement une thèse consistait en quelques propositions non développées que le candidat devait soutenir contre ses juges. Celle du sieur de Beaupuis n'a rien innové à ce vieil usage ; Arnauld ne fait qu'y poser dans un latin assez pur des conclusions au nombre de vingt-quatre sur différents points de physique, de mathématiques, de morale et de métaphysique l. On sent combien une pareille ébauche a peu d'importance ; elle ne mériterait pas d'être mentionnée , si elle ne marquait le
1. Œuvres complètes, t. XXXVIII, p. 1-6.
VI NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
premier pas d'un homme célèbre dans une carrière où il devait acquérir une gloire durable.
Le cartésianisme fournit à Arnauld une occasion plus favorable d'exercer son talent philosophique. Descartes , sur le point de publier ses Méditations , avait chargé Mersenne d'en communiquer le manuscrit aux théologiens qu'il jugerait « les plus capables, les moins préoccupés des erreurs de l'école, les moins intéressés à les maintenir, enfin les plus gens de bien, sur qui il reconnaîtrait que la vérité et la gloire de Dieu auraient plus de force que l'envie et la jalousie *. » Il espérait recueillir des approbations « qui pussent soutenir l'ouvrage et empêcher les cavillations des ignorants qui auraient envie de contredire, s'ils n'étaient retenus par l'autorité de personnes doctes 2. » Ce qui importait surtout était d'obtenir l'avis des docteurs de la faculté de théologie de Paris. Mais, remarque Bailîet, soit qu'ils approuvassent entièrement l'ouvrage, soit qu'ils le méprisassent, soit enfin qu'ils ne l'entendissent pas, il ne se trouva personne dans tout ce grand et vénérable corps qui voulût s'ériger en censeur de Descartes, si l'on excepte un jeune docteur ou licencié de Sorbonne qui , ayant lu autrefois le discours de la méthode avec plaisir, avait acquiescé au désir du P. Mersenne3. Ce jeune docteur était Arnauld , que les circonstances appelaient , à peine âgé de vingt-huit ans, à donner son jugement d'un ouvrage qui contenait le germe de la philosophie moderne.
1. La Vie de M. Descartes, Paris, 1691, p. 104.
2. Vie de Descartes, p. 102.
3. Vie de Descartes , p. 124.
D'ANTOINE ARNAULD. VII
Le premier objet sur lequel portent les objections, ou plutôt les observations d'Arnauld, est la nature de l'esprit humain. Il rappelle , en commençant , que le plus grand des Pères de l'Église latine, saint Augustin, avait établi pour fondement de la connaissance humaine le même fait que Descartes, l'existence personnelle révélée par la pensée ; rapprochement curieux et utile qui ne détruisait pas l'originalité du cartésianisme et qui , en le fortifiant de l'autorité d'un nom respecté , prévenait de fâcheuses résistances.
Arnauld examine ensuite si la distinction de l'âme et du corps peut se conclure de l'idée que nous avons de l'un comme sujet étendu et de l'autre comme sujet pensant, et développe les motifs qui le portent à regarder cette conclusion , non pas sans doute comme fausse en elle-même , mais comme hasardée et sans rapport suffisant avec les prémisses. Après avoir médité de nouveau la question et pesé les réponses de Descartes, Arnauld finit par se rendre à son avis, et déclara tout ce que l'auteur des Méditations avait écrit sur ce sujet « très-clair, trèsévident et tout divin * . » Ce jugement laconique où respire l'enthousiasme envers un philosophe de génie , ne diminue pas , selon nous , la portée des réserves précédentes. Osons le dire, toute preuve de la spiritualité de l'âme, tirée de la différence pure et simple de l'étendue et de la pensée , a pour principe une hypothèse que l'expérience ne confirme pas ou plutôt qu'elle dément, savoir que des attributs différents ne peuvent pas appar-
1. Lettre à Descartes, OEuvrçs complétas , t. XXXVIII.
VIII NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
tenir à un même sujet. Pour compléter la démonstration, il faut pousser plus avant l'analyse psychologique; il faut montrer que tout phénomène de conscience implique l'unité et l'identité du principe pensant , conditions que ne remplit pas la substance matérielle , assemblage mobile de parties qui se renouvellent de jour en jour; surtout, il faut dégager cet élément essentiel de notre nature morale qui se possède et se gouverne parce qu'elle se connaître veux dire la force volontaire et libre, opposée à l'inertie de la matière ou à son aveugle et fatale activité. La gloire impérissable de Descartes est d'avoir vivement senti , fortement soutenu que le principe intellectuel est distinct de l'organisation physique; mais peut-être n'a-t-il pas établi cette vérité avec toute la rigueur désirable en se bornant, comme il l'a fait, à répéter sous toutes les formes que la notion de l'étendue ne comprend pas celle de la pensée et qu'elle n'y est pas comprise. La conclusion si importante qu'il tire de cette prémisse indubitable exigeait un complément de preuve , sans lequel cette partie des Méditations offrait encore des obscurités. Arnauld soulève deux autres questions assez graves : la première si nous avons connaissance de tout ce qui se passe en nous, la seconde si nous pensons toujours. Puisque l'existence de l'âme consiste dans la pensée, exister pour elle, c'est penser; elle pense donc du moment qu'elle existe, c'est-à-dire à l'instant même de la conception, et ce phénomène se continue sans interruption pendant toute la durée de la vie. Comme d'ailleurs la pensée n'a de réalité qu'autant qu'elle vient se redoubler dans la conscience , il faut bien que pas une seule de nos
D'ANTOINE ARNAULD. IX
pensées ne nous échappe , sauf à en oublier par la suite le plus grand nombre. Telle est la réponse que Descartes adresse à Arnauld : elle nous paraît la conséquence rigoureuse de sa théorie sur la nature de l'âme.
Relativement à la démonstration de l'existence divine , Arnauld critique avec vivacité cette pensée que Dieu est positivement par soi-même comme par une cause1. Il montre que la cause précédant toujours son effet, si la divinité était la cause de son être, elle se précéderait elle-même : elle se serait donné ce qu'elle possédait déjà; elle se conserverait ou plutôt elle se rendrait ce qu'elle ne peut jamais perdre, conséquence inadmissible ou même absurde. A parler proprement, on ne peut pas demander la cause de l'existence divine ; cette cause n'est pas pour la raison. Dieu existe comme un triangle a trois angles, parce qu'il est dans la nature d'un être parfait d'exister. Descartes rétracta dans sa réponse la proposition qui avait scandalisé Arnauld. Il convint : 1° que Dieu n'est pas la cause efficiente de lui-même; 2° qu'il ne se conserve par aucune influence positive , et il se borna à justifier les termes de la troisième méditation; ce qu'il déduisit peut-être plus au long que la chose ne semblait le mériter, « afin , dit il , de montrer qu'il prenait soigneusement garde à ne pas mettre dans ses écrits la moindre chose que les théologiens pussent censurer avec raison 2 . »
Arnauld termine en signalant quelques points susceptibles d'alarmer la foi et d'être entendus en mauvaise part,
1. Voyez les réponses de Descartes aux objections de Catérus.
2. Réponses aua; quatrièmes Objections.
X NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
entre autres le doute érigé en méthode et la confusion des erreurs spéculatives et des erreurs pratiques.
Les gbjections d'Arnauld se distinguent par une modération respectueuse qui contraste avec la légèreté malveillante de quelques-uns des adversaires du cartésianisme. Elles élevèrent très-haut sa réputation comme penseur, et le placèrent au nombre des partisans les plus éclairés du nouveau système. Dans les années suivantes, les querelles théologiques tournèrent ailleurs son attention et ne permirent pas même qu'il entretînt avec Descartes des relations suivies ; mais s'il n'a pas contribué au succès de la réforme philosophique, autant qu'on pouvait l'espérer d'un esprit de cette trempe, elle a du moins obtenu toutes ses sympathies , et dans plusieurs circonstances , il en a défendu les principes avec chaleur envers d'injustes attaques. Les rapports des théories cartésiennes avec le dogme chrétien étaient peut-être le point qui soulevait le plus de controverses entre les sectes religieuses et les partis rivaux qui divisaient alors la France. Les protestants soutenaient que la définition de la matière par l'étendue ne pouvait se concilier avec le dogme de la transsubstantiation , et quelques écrivains catholiques, partageant cette manière de voir , y puisaient des armes contre tout exercice indépendant de l'intelligence. S'il eût fallu les en croire , la philosophie se composait de vraisemblances , mélangées de beaucoup d'incertitudes et d'erreurs ; elle touchait à l'hérésie et presque toujours s'y égarait : l'esprit humain ne pouvait parvenir à la certitude que par la foi. Ces déclamations dangereuses trouvèrent chez Arnauld un antagoniste éloquent et convaincu.
D'ANTOINE ARNAULD. XI
Aux ministres Claude et Jurieu, il répondit dans plusieurs chapitres de la Perpétuité de là Foi que les mystères se croient et ne s'expliquent pas, et il opposa une réfutation victorieuse au traité de Y Existence du corps publié par un chanoine breton, fougueux ennemi du cartésianisme et de la philosophie. Il montra combien il était périlleux et téméraire de soutenir que les Saintes Écritures commentées par les Pères sont l'unique source de la vérité , et qu'en dehors de cet enseignement divin tout est faux et douteux. « Cette prétention, disait-il, n'est autre chose qu'un renouvellement de l'erreur des Académiciens et des Pyrrhoniens que saint Augustin a jugé si préjudiciable à la religion qu'il a cru devoir la réfuter*. » — « C'est exposer la religion au mépris des libertins, continue-t-il , que de vouloir persuader qu'il n'y a rien de certain dans les livres d'Euclide et d'Archimède, dans l'analyse de Viète , dans la géométrie de Descartes ; que tant de découvertes des derniers siècles ne doivent point être réputées véritables si elles ne sont confirmées dans l'école de Dieu , qui est l'Eglise , et appuyées par ses livres 2 . » Qu'il nous soit permis de le faire remarquer, lorsque Arnauld tenait ce langage, il était d'accord avec la tradition constante de la société catholique. Beaucoup de systèmes ont eu le malheur d'être condamnés par le saint-siége ; la philosophie envisagée comme un libre développement de la raison ne le fut jamais. L'Église n'interdit pas à la pensée de se replier sur elle-même , et d'éclairer des lu-
1. OEuv. compl., t. XXXVIII, p. 97.
2. Ibid., p. 98. Voy. aussi une lettre sur le scepticisme de Huet , citée par M. Cousin, Pensées de Pascal, introd., p. xxm.
XII NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
mières de la science les mystères de son origine , de sa nature et de sa fin. Elle veut que la foi demeure invariablement respectée, mais elle ne prétend pas que son empire soit universel et exclusif, et que l'esprit humain ne possède pas , indépendamment de la foi , des vérités propres. Ceux qui ont contesté à la raison cette portée et ces droits , et qui , cachant un scepticisme dangereux sous un faux air de spiritualité , ont douté de sa puissance d'arriver à la certitude , sont quelques esprits peu sincères et peu sages , que la philosophie ne désavoue pas plus hautement que l'Église elle-même qui les a repoussés plusieurs fois de son sein * .
III
Avant les persécutions qui l'obligèrent, en 1679, de quitter la France , Arnauld vivait habituellement à Port- Royal -des -Champs, dans la société de Nicole, Sacy, Lancelot, et du duc de Luynes, traducteur des Méditations de Descartes. Ces pieux et savants solitaires consacraient les heures de relâche à converser de la philo-
1. Voy. l'Instruction pastorale de Mgr Affre, sur la composition, l'examen et la publication des livres en faveur desquels les auteurs ou éditeurs sollicitent une approbation. Paris, 1842, in-4° passim ; le discours de Mgr Sibour, pour l'établissement de la fête des Ecoles, Paris , 1853, in-8°, et surtout les actes du dernier concile d'Amiens, cap. xvi, § 3: « Dum rationalismum impugnant, caveant etiam ne rationis hure manse infirmitatem quasi ad impotenliam reducant. Hominem, ratio- « nis exercitio fruentem,hujus facultatis applicationeposse percipere aut a etiam demonstrare plures veritates metaphysicas et morales inter quas « existentia Dei, anima; spiritualitas, libertas et immortalitas atque « boni et mali essentialis distinctio, etc., etc., annumerantur, constanti « scholarum catholicarum doctrina compertum est. Falsum est rationem
D'ANTOINE ARNAULD. XIII
sophie et surtout du cartésianisme * . Au milieu de ces entretiens, une rencontre imprévue donna naissance à un des ouvrages qui honorent le plus le xvne siècle et la philosophie française, je veux dire, Y Art de penser. Comme la conversation roulait un jour sur la logique, un des interlocuteurs cita , comme très-digne de remarque , l'exemple d'un maître qui, dans sa jeunesse, la lui avait apprise en quinze jours. Arnauld répondit qu'on pouvait mieux encore, et qu'en trois fois moins de temps il promettait de faire voir toutes les règles essentielles au jeune fils du duc de Luynes , Henri de Chevreuse , qui était présent. La proposition ayant été acceptée, il se mit à l'œuvre, de concert avec Nicole , et en moins d'une semaine , par un prodige de facilité savante , fut achevée la Logique de Port-Royal que le duc de Chevreuse résuma en quatre tableaux, à étudier en quatre jours 2 . L'ouvrage, célèbre avant de paraître , circula quelque temps en manuscrit ; mais comme on craignait qu'il ne fût imprimé en fraude sur une copie infidèle , l'auteur se décida à le publier, en 1662, chez Charles Savreux, imprimeur ordinaire de Port-Royal, avec un discours préliminaire
1. Voy. les Mémoires de Fontaine, Utrecht, 1736, et l'ingénieuse et savante histoire de Porl-Royal , par M. Sainte-Beuve, t. II, p. 305 et suiv.
2. L'Art de penser, avis (OEuv. comp., t. XLI).
XIV NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
écrit par Nicole1. Une seconde édition, augmentée d'un nouveau discours et de plusieurs chapitres également dus à Nicole , parut en 1664, et fut accueillie par un succès non moins général que la première. \lArt de penser devint dès lors ce qu'il est resté depuis , un livre classique que les écoles d'Angleterre et d'Allemagne ont emprunté de bonne heure à la France2, et qui a pris peu à peu dans l'enseignement la place des indigestes compilations, héritage de la scolastique.
Arnauld distingue quatre principales opérations de l'esprit; concevoir, juger, raisonner, ordonner; concevoir, c'est-à-dire nous former des idées des choses qui se présentent à nous; juger, c'est-à-dire affirmer une idée d'un autre ; raisonner ou tirer un second jugement d'un premier; ordonner, ou disposer diverses idées, divers jugements , divers raisonnements sur un sujet déterminé. Arnauld se trouve ainsi conduit à diviser la Logique en
1. L'Art de penser a été attribué à divers auteurs, mais deux notes citées dans le catalogue manuscrit des livres de l'abté Goujet et reproduites par M. Barbier (Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes , Paris, 1806, t. I, p. 496), me paraissent trancher la question ; suivant l'une, qui est de Racine, élève, comme on sait, de Port-Royal : « Les discours et les additions sont de Nicole ; les premières parties sont du même, avec le docteur Arnauld ; la quatrième partie, qui traite de la méthode, n'est que de ce célèbre docteur. » ^Suivant l'autre note: « Ce qu'il y a de M. Nicole est le fruit de ce qu'il avait enseigné sur la philosophie à M. Le Nain de Tillemont, qui fut instruit, en effet, dans les écoles de Port- Royal. »
2. En 1736 , selon les auteurs de la Bibliothèque raisonné e , t. XVI , p. 480 , il avait déjà paru dix éditions françaises de Y Art de penser, et autant d'éditions latines. Celle de 1704 publiée à Halle, est accompagnée d'une introduction de Fr. Buddée. Nous avons sous les yeux une traduction anglaise publiée tout récemment , avec une introduction et des notes, par M. Th. Spencer Baynes , et déjà parvenue à sa seconde édition. Edimbourg, 1851.
D'ANTOINE ARNAULD. XV
quatre parties , dont la première traite des idées , la seconde des jugements , la troisième des raisonnements, la quatrième de la méthode.
Les idées sont considérées selon leur nature et leur origine, la différence de leurs objets, et leurs principaux caractères de simplicité et de composition , d'universalité et de particularité , de clarté et de confusion , etc. Sur la question des origines des idées , Arnauld se prononce avec force contre le système qui les fait dériver des sens : » Il n'y a rien , dit-il , que nous concevions plus directement que notre pensée même, ni de proposition qui puisse nous être plus claire que celle-là : Je pense, donc je suis ; et nous ne pourrions avoir aucune certitude de cette proposition , si nous ne concevions distinctement ce que c'est qu'être et ce que c'est que penser — Si donc on ne peut nier que nous n'ayons en nous les idées de l'être et de la pensée , je demande par quels sens elles sont entrées?... Il faut avouer que les idées de l'être, et de la pensée ne tirent , en aucune sorte , leur origine des sens ; mais que notre âme a la faculté de les former de soi-même — »
L'étude du jugement est ramenée à celle de la proposition qui l'exprime, et , par conséquent , du langage dont le rôle, les services et les inconvénients, soit comme expression , soit comme auxiliaire de la pensée, sont appréciés avec un détail et surtout une exactitude égalée peut-être, mais non surpassée par Locke et Condillac. Arnauld distingue d'abord, selon l'usage des scolastiques, quatre sortes de propositions : 1° affirmatives universelles ; 2° affirmatives particulières ; 3° négatives universelles ;
XVI NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
4° négatives particulières. Il traite ensuite des propositions simples, complexes, composées. Amené par le développement de son sujet à parler de la définition et de la division , il en détermine l'objet et les conditions essentielles. Il termine par l'indication des règles de la conversion des propositions.
La théorie du raisonnement qui fait l'objet de la quatrième partie de la Logique de Port-Royal , reproduit sous une forme plus précise et plus populaire l'analyse savante donnée par Aristote et les philosophes scolastiques. On a souvent remarqué les deux chapitres qui la terminent et qui sont relatifs aux sophismes : ils ont été écrits par Nicole, et ils offrent cette connaissance profonde du cœur humain qui fait le mérite des Essais de morale, du même auteur.
Pour la méthode , Arnauld suit fidèlement la trace de Descartes. Il commence par établir la possibilité de la science, et en même temps les bornes nécessaires de l'entendement humain. Il distingue ensuite deux méthodes, l'analyse qui va du composé au simple; la synthèse qui remonte du simple au composé. Il revient sur la définition dont il explique les règles plus en détail, pose également les règles qu'il faut suivre à l'égard des axiomes ou propositions évidentes par elles-mêmes , et des démonstrations. Enfin il donne quelques préceptes pour bien conduire sa raison dans la croyance des événements qui dépendent de la foi humaine , et il en fait l'application à la croyance des miracles.
Tel est le plan de la célèbre Logique qui porte le nom de Port-Royal. On voit que ce plan laissait en dehors
D'ANTOINE ARNAULD. XVII
du cadre de la logique toute une partie essentielle, la théorie de l'induction et les règles de l'expérience, ces règles tracées d'une main si ferme par le génie de Bacon, appliquées si heureusement par Copernic et Galilée. Mais à part cette lacune regrettable, Y Art de 'penser est en son genre un chef-d'œuvre. On ne peut apporter dans l'exposition des arides préceptes de la logique plus d'ordre, d'élégance et de clarté qu'Arnauld, un discernement plus habile de ce qu'il faut dire parce qu'il est nécessaire , et de ce qu'il faut taire parce qu'il est superflu ; un choix plus heureux d'exemples instructifs , une connaissance plus exacte de la nature humaine et des choses propres à former le jugement en épurant le cœur. Quelques omissions inévitables ne détruisent pas le mérite de ces grandes et précieuses qualités. La portée de la raison humaine permet rarement aux écrivains d'embrasser une matière dans toute son étendue. Il suffit à leur gloire qu'ayant négligé certaines faces de leur sujet , ils aient traité excellemment les autres questions.
La Grammaire générale et raisonnèe de Port-Royal , publiée vers le même temps que Y Art de penser, rappelle cet excellent ouvrage sous le double point de vue du fond et de la forme ; mais outre qu'elle n'a qu'un rapport trèsindirect avec la philosophie , Lancelot en est le principal auteur , et Arnauld , sous le nom duquel on l'a souvent réimprimée1, n'y a pris part que par ses conseils. Il nous suffira donc, sans nous y arrêter, de l'avoir mentionnée.
Arrivons à un débat célèbre qui est le fait principal de
1. Œuv. compl., t. XLI.
XVIII NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
la carrière philosophique d' Arnauld , dont il a rempli les dernières années , ses controverses avec Malebranche , à l'occasion du Traite de la Nature et de la Grâce, et de la Recherche de la Vérité.
IV
Suivant une opinion célèbre que plusieurs philosophes de l'antiquité partagèrent, nous ne voyons pas les objets matériels en eux-mêmes, nous n'apercevons que des idées et des images détachées de leur surface, et qui, entrant en contact avec nos organes, produisent en nous le double phénomène de la sensation et de la connaissance. Ce sont, par exemple, les idées du papier sur lequel j'écris ces lignes , de la plume que ma main dirige, de la table où je m'appuie, des divers objets dont je suis environné, qui frappent actuellement mes regards , non ce papier même, cette plume, cette table, ces objets. Depuis les astres qui brillent sur nos têtes , jusqu'au brin d'herbe que foulent nos pieds , toutes choses ne s'offrent ainsi à l'entendement que par l'intermédiaire de fragiles apparences émanées d'elles. Lucrèce a embelli des couleurs de la poésie1 cette singulière théorie que Démocrite avait imaginée, et qui fut reproduite par Epicure. Aristote paraît l'avoir adoptée, et, sur la foi de son nom, elle
Mittier ab rébus, summo de corpore eorum Quas quasi membrana? vel cortex nominitanda est, Quod speciem ac formam similem gerit ejus imago.
Ltjcbetius , de Rerum natura , IV, V. 46 et sqq.
D'ANTOINE ARNAULD. XIX
régna dans les écoles du moyen âge , où elle donna lieu à de subtiles controverses sur les espèces impresses et la manière dont elles se transformaient en espèces expresses par un travail de l'intellect agent.
La philosophie moderne fit justice de ces chimères. Elle prouva , avec la dernière évidence , que les objets sensibles n'émettent rien de pareil à des images de leurs propriétés; et si désormais quelque chose put demeurer obscur et sujet à discussion, ce furent les motifs qui avaient porté tant d'illustres génies et toute une grande époque à suivre une hypothèse tellement contraire à la raison et au bon sens. Mais tout en rejetant les principes d'Epicure et les espèces de la'scolastique, les penseurs les plus éminents du XVIIe siècle ne contestaient pas que la connaissance humaine ne roulât tout entière sur les idées représentatives des choses, au lieu de porter directement sur les choses elles-mêmes. S'ils refusaient de voir dans les idées un produit et une émanation de la substance matérielle, ils ne doutaient ni de leur réalité, ni de l'importance du rôle qu'elles jouent dans la perception extérieure; bien plus, la question de leur origine semblait offrir d'autant plus d'intérêt que l'ancienne explication était abandonnée.
Au milieu d'autres recherches sur la nature de l'entendement, Malebranche rencontra cette question épineuse, et naturellement porté aux spéculations d'une piété sublime, nourri de la lecture de saint Augustin et imbu de sa doctrine , il la résolut , conformément à son génie propre et à ses études , par un système célèbre dans l'histoire de la philosophie, la vision en Dieu. Les idées de
XX NOTICE SUR LES TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
l'intelligence divine interposées entre nous et les corps, devenaient dans ce système le milieu immuable où nous apercevons toute vérité. Elles n'étaient pas seulement la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, mais l'objet immédiat, sinon le terme des contemplations de l'esprit. Malebranche exceptait la notion de l'âme que nous acquérons par sentiment intérieur et celle des facultés morales de nos semblables, que nous connaissons par conjecture.
Une hypothèse qui rattachait aussi étroitement la pensée de l'homme à son auteur pouvait séduire quelques imaginations ardentes, mais elle était si nouvelle, si paradoxale, si*téméraire, elle soulevait de si graves difficultés, que tous les esprits droits, calmes, circonspects, et le cartésianisme en avait singulièrement augmenté le nombre , devaient l'accueillir avec défiance ou la repousser ouvertement. Arnauld avoue cependant qu'il y avait d'abord donné peu d'attention, et, absorbé par d'autres soucis, ne s'était pas occupé de rechercher si elle était vraie ou fausse, bien ou mal fondée. Il ne se mit à l'étudier sérieusement que dix années après la publication de la Recherche de la Vérité, quand le Traité de la Nature et de la Grâce eut paru. Se proposant de combattre les principes de ce dernier ouvrage sur la manière dont la Providence gouverne le monde, il jugea utile de commencer par un examen approfondi de la vision en Dieu, marche indiquée par l'auteur même à ses adversaires1, et dans les
1 . Défense de M. Arnauld contre la Réponse au livre Des vraies et des fausses Idées , part. II , passim.
D'ANTOINE ARNAULD. XXI
premiers mois de 1682, il composa le livre Des vraies et des fausses Idées, publié l'année suivante1.
Une question très-simple, résolue au moyen d'une distinction qui ne l'est pas moins , fait tout le fond de cet important traité. Les idées existent-elles? Là est le nœud du débat. Le mot idée, répond Arnauld, a une double signification, l'une vulgaire, l'autre philosophique : selon la première, il désigne la perception de l'âme; selon la seconde, des êtres représentatifs distincts de nos perceptions. Considérées comme l'acte même du sujet qui perçoit, les idées existent; considérées comme intermédiaires entre l'esprit et le corps, elles n'existent pas. La doctrine des idées est donc vraie dans un sens qui est celui du vulgaire; elle est fausse dans un autre qui est celui des philosophes , particulièrement de Malebranche.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Logique de Port-Royal, suivie des trois fragments de Pascal sur l'autorité en matière de philosophie, l'esprit géométrique et l'art de persuader. [Par Antoine Arnauld avec la collaboration de Pierre Nicole] Avec une introd. et des notes par Charles Jourdain.
