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Confidences de mlle Mars;

Beauvoir, Léocadie Aimée Doze, "Mme. Roger de Beauvoir,", Mars, Anne François Hippolyte Boutet-Monvel, known as Mlle., 1778 or 9-1847 · 1855 · Scanned text

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Authors
Beauvoir, Léocadie Aimée Doze, "Mme. Roger de Beauvoir,", Mars, Anne François Hippolyte Boutet-Monvel, known as Mlle., 1778 or 9-1847
Language
French
Published
1855
Length
99,737 words · about 6 h 59 min
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Contents (4)
  1. Chapitre Premier about 23 min
  2. II about 6 min
  3. III about 7 min
  4. IV about 6 h 23 min

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Chapitre Premier

Par une soirée du mois de septembre, nous étions, elle ri moi, dans son élégant salon de Chantilly. Elle ! c'esfc-a-dire une de ces délicieuses créatures dont Dieu est avare; un composé de grâces, de distinction, d'esprit et de sensibilité ; une de ces rares intelligences qui viennent, au monde pour réussir et charmer. Natures privilégiées qui ne connaissent pas les bornes de la lutte! heureuses natures, à qui tout est facile et qui n'ont point à redouter ni les déceptions, ni les dents de Tamour-propre, ni la misère, triste et hideux cortège de la vie d'artiste.

Jetée sur la scène du monde aristocratique, la femme dont ije parle eût été la plus grande dame de son temps. Destinée à Tait, elle y devint souveraine. Sa royauté fut de celles que la main des hommes ne peut ébranler ni détruire, et qui restent debout à l'heure où les autres s'écroulent dans les tempêtes sociales, et ne sont plus que ruines et poussière!

Le sceptre de cette femme était sa grâce et son sourire; elle se couronnait de son génie, et pour courtisans elle avait l'admiration et l'amour de la foule enivrée; sa voix charmait les plus insensibles, soumettait les plus rebelles, et s'en faisait écouter pendant les longues et souriantes années de cette royauté incontestée. Elle régna sur Paris. Ce que ni un empereur ni un roi ne purent faire par la force des armées, soumettre et garder Paris, ce grand inconstant, elle le lit par l'irrésistible attrait du talent.

Ainsi passa dans sa route lumineuse cette reine de Fart, que déjà peut-être le lecteur a nommée. Sa vie ne fut qu'un continuel sourire^ et une longue victoire. Adorables triomphes qui s'obtiennent sans coûter une larme î

A la voir ainsi, étendue nonchalamment dans un grand fauteuil d'une forme Louis XV, la tête appuyée sur sa main blanche et fine, le regard rêveur, la lèvre souriante, il eût été impossible de donner un âge à cet ensemble délicieux.

Ce n'était ni le visage d'une jeune fille, ni celui d'une vieille femme, mais quelque chose de fin et de séduisant comme un pastel de Latour ; peut-être voyait-on que le temps l'avait effleurée de son aile, mais légèrement, et comme s'il eut tremblé de détruire un ouvrage si charmant de la nature el de Fart, car il y avait là comme lafleur d'une éternelle jeunesse.

Celle que je cherche à peindre ici datait, en effet, de l'autre siècle, sans avoir perdu de sa grâce première. Au printemps de sa vie, Célimène avait dit étourdiment son âge, l'écho avait répété Fimprudent aveu; mais, en la regardant, qui pouvait s'en souvenir? Quant à elle, l'insoucieuse, depuis longtemps elle l'avait oublié. La vie d'une femme se divise en trois parties : la première est consacrée à comprendre, la seconde à éprouver, la troisième à regretter,

Elle n'en était encore qu'à la seconde; les yeux de son cœur regardaient-ils le passé de ce soir-là? Je l'ignore; mais il y avait dans toute sa personne un abandon et une mélancolie qui m'émurent; en me captivant; muette et attentive, j'éprouvai à la regarder je ne sais quel plaisir indéfinissable. Quoique l'intimité qui régnait entre nous depuis plusieurs années m'eût donné chaque jour l'occasion d'arrêter mon regard sur son visage, la rêverie que j'y voyais répandue l'éclairait d'un doux reflet qui me le rendait plus cher. Les traits étaient d'une exquise pureté, et la physionomie formait un assemblage des plus distingués: l'esprit à côté de la candeur, la finesse de l'intelligence unie à la sérénité. Sur ce visage, l'œil de l'envie pouvait peut-être découvrir une ride légère : mais l'abbé deChaulieu, en l'apercevant, en eût dit ce qu'il «lisait de Ninon de Lenclos:

Dans cette ride l'Amour s'arrête et se joue.

Je crois plutôt qu'ici l'Amour aurait dû s'arrêter au cœur î

Une poétique pâleur donnait un vif éclat à l'expression de ses yeux. Sa taille noble et élevée, quoique un peu forte, à la manière des statues grecques, avait conservé toute l'élégance i de la première jeunesse.

Chacun de ses mouvements était empreint d'une distinction l qui révélait les habitudes du grand monde et la science des convenances. Ses bras et ses épaules avaient une beauté et une fraîcheur de contours à ravir un peintre ou un disciple de Phidias ; l'ivoire de ses dents, les plus régulièrement belles que j'aie vues, illuminait son visage. Son sourire était l'immortalité de sa jeunesse.

Une telle femme était faite pour inspirer encore de profondes passions. Elle n'avait pas voulu ou ne pouvait pas vieillir. Sa physionomie obéissait si fidèlement à son cœur, qu'il devenait aisé de suivre toutes les impressions de son âme, — Sa gaieté, car elle était gaie, n'avait pour cause ni l'indifférence, ni le goût de la raillerie, ni l'oubli des tristesses humaines, ni la froideur d'une malignité caustique. Elle n'eût jamais sacrifié un ami absent aux jeux de l'esprit. Cette gaieté que nous admirions tous en elle prenait sa source dans les dons les plus aimables de l'intelligence, de l'imagination, et la tranquillité de la conscience. L'éloge la faisait rougir, et c'est à peine si elle osait parler de ses succès. Jamais simplicité ne

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fut plus vraie, jamais jugement ne fut plus sain que le sien, jamais caractère ne fut plus droit, plus loyal. Elle méprisait le charlatanisme, parce que, disait-elle, c'était F échelle par où grimpait la médiocrité ambitieuse.

Le nom de mademoiselle Mars complétera cette esquisse.

À ceux qui trouveraient ce portrait les couleurs un peu vives de la jeunesse, je répondrai que je voyais alors mademoiselle Mars avec les yeux d'une jeune fille, pour laquelle la vieillesse n'existe pas. — En un mot, c'était une femme, ce n'était point une date. Les vieillards seuls dénoncent la vieillesse.

Depuis quelques instants j'étais plongée dans une contemplation pleine de charmes; elle s'en aperçut et me dit avec un de ses plus gracieux sourires:

— A quoi pensez- vous?

— A vous, lui répondis-je.

— À moi?

— Qu'y trouvez-vous de si surprenant? En vous voyant ainsi, recueillie et silencieuse, je me demandais vers quelle époque du passé vous tourniez votre souvenir.

— Vraiment! fit-elle; eh bien, oui, je songeais, en effet, au temps qui n'est plus.

Elle soupira.

— J'ai beaucoup vu, continua-t-elle, j'ai observé les mœurs de mon temps, et dans ma mémoire plus d'un fait curieux, plus d'un caractère singulier, plus d'une aventure piquante, plus d'une histoire dramatique, peuvent se ranimer et revivre.

— Vos souvenirs! m'écriai-je, oh ! quel charmant livre!

— Que vous voudriez bien feuilleter, curieuse! reprit-elle obligeamment.

—■ Oui, me hasardai-je à lui dire.

— Puisqu'il en est ainsi, ce soir, j'en détacherai de ma vie quelques-uns pour vous contenter et vous amuser un peu, ma chère enfant, si toutefois vous n'avez rien de mieux à faire qu'à m'écouter. Mais sachez bien que ce ne sont pas de fausses confidences.

Je m'approchai d'elle avec une joie inexprimable. Mes yeux, ma bouche, mon regard, mes oreilles, tout en moi écoulait.

— Tenez, me dit-elle en me montrant un magnifique diamant qui étincelait à son doigt, je vais vous raconter l'histoire de cette bague. Oh! ne vous attendez pas à quelque drame bien compliqué et terrible, une trilogie finissant par une fiole de poison ou plusieurs coups de poignard, comme le mode en vient! C'est une histoire toute simple et inachevée, une comédie sans dénoùment.

En 18.., je jouai le rôle de mademoiselle de Beauval dans Briteïs et Palaprat. En quelques mots, voici l'analyse de la pièce: Brueïs et Palaprat sont dans la situation la plus criti - que; la comédie du Grondeur, leur seule espérance, vient d'être sifflée. Que devenir? Que faire? Comment assouvir la faim inhumaine de cet être qu'on appelle le créancier? Déjà l'huissier, M. Grapin, frappe à la porte, armé de l'arrêt de saisie, il entre, il est entré...

A sa voix, la muse qui consolait la pauvreté de nos deux amis s'effraye et s'envole. La prison va s'ouvrir, et entraîne leur aimable génie et leur gaieté; déjà Brueïs est prisonnier. Une femme, un ange souriant, vient à l'aide des deux poètes ; c'est mademoiselle de Beauval, la charmante comédienne; comme eux, elle a des dettes, mais il lui reste un diamant d'un grand prix.

— Prenez-le, dit-elle à Palaprat, qui est resté libre,

Heureuse d'avoir pu le sauver du naufrage, Pouvais-je lézarder pour un meilleur usage?

Survient le duc de Vendôme, qui arrive au dénoùment comme le deus ex machina : il apporte la liberté de Brueïs, et ainsi reviennent dans la maison de nos deux poètes la liberté, l'abondance et la joie. Ce que le diamant de mademoiselle de Beauval avait commencé, la générosité de M. le duc de Vendôme fachève.

Toute cette petite intrigue est fort simple, vous le voyez, ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir un véritable succès. Le soir de la représentation de Briteïs et Palaprat, le régisseur, comme c'est l'usage, me remit le diamant qui devait sauver les deux amis. Celait un morceau de verre grossièrement taillé, entouré d'un anneau de cuivre. Je le pris sans y faire attention et le rendis à un garçon de théâtre.

Deux jours après, on donnait encore cette jolie comédie; ce soir-là, il y avait salle comble. Sur le point d'entrer en scène, à la place de la bague de l'avant-veille, le régisseur m'apporta un élégant écrin en velours bleu clair accompagné d'un billet coquettement cacheté. Un doux parfum s'en exhalait. Je regardai le message et le messager avec étonnement.

— Madame, me dit-il, cet écrin et cette lettre sont pour vous. On me les a remis à l'instant.

— Qui donc?

Un domestique en livrée qui m'a recommandé de remplacer la bague d'avant-hier soir parcelle-ci.

En disant ces mots, il me tendit récrin. Je l'ouvris. Jugez de ma surprise, il renfermait le plus beau brillant qu'on pût voir! Un instant je fus éblouie de l'éclat des mille feux qui s'échappaient de sa riche prison de satin et de velours. Puis, jetant les yeux sur la lettre que je tenais sous ma main, j'en rompis précipitamment le cachet, espérant qu'elle me donnerait le mot de cette singulière énigme.

Voici à peu près ce qu'elle contenait:

« La bague que j'ai vue au doigt de mademoiselle de Beauval n'était digne ni d'elle ni de vous. Acceptez celle-ci, madame, sans hésitations pour le présent, sans craintes pour l'avenir. Elle ne cache aucune pensée profane, aucun désir coupable. C'est à l'artiste seule que cette bague est offerte. Celui qui la lui envoie restera toute sa vie le plus inconnu de ses admirateurs; il en prend ici l'engagement sur sa parole de bon et loyal gentilhomme. »

Je cherchai un nom au bas de ce billet; il n'était pas signé. J'aurais voulu refuser cette bague et ne pas la passer à mon doigt, car le généreux désintéressement de celui qui me l'envoyait m'était suspect, je l'avoue. Mais comment faire? la toile était levée... le public attendait... La nécessité m'ôta tout scrupule.

M MADEMOISELLE MARS 7

j'entrai en scène, Durant la représentation, mes yeux cherchèrent à deviner l'auteur de la lettre mystérieuse, mais inutilement. Le spectacle fini, je regagnai ma loge, en proie à une rêverie inquiète. La première chose que remarqua ma femme de chambre fut ce diamant. Je lui racontai sou étrange origine.

— Madame, me dit- elle, cette pierre doit être fausse.

— Pourquoi? lui demandai-je.

— Si elle était vraie, la valeur en serait énorme; elle est fausse, j'en suis sûre.

— Tu crois? Eh bien ! tant mieux! Les grands seigneurs qui font de pareils présents à une femme de théâtre sont pour la plupart des marchands qui réclament tôt ou tard le montant de leur facture, et je n'ai nulle envie d'acquitter celle-ci.

Tout en parlant de la sorte, je gardai soigneusement, et comme malgré moi, la lettre de mon admirateur inconnu.

Ma loge se remplit bientôt d'un brillant essaim de célébrités. J'interrogeai tous les visages sans aucun profit pour ma curiosité. Un secret instinct me dit alors que pas un des amis qui m'entouraient ce soir-là ne pouvait délivrer mon cœur du doute qui l'oppressait. Je restai rêveuse, préoccupée, au milieu de l'esprit qui bourdonnait autour de moi. L'heure du départ sonna; la foule d'oisifs et de causeurs se perdit et disparut dans les labyrinthes de l'immense Paris; moi-même, je partis.

Lorsque je me trouvai seule avec ma femme de chambre ;

— Je vais bien étonner madame, me dit-elle gaiement.

— Saurais-tu le nom du chevalier vertueux qui a écrit le billet? m'écriai-je vivement.

— Ptan, répondit-elle, mais je sais le prix du diamant, ce qui vaut mieux.

Je la regardai sévèrement.

— Tenez, madame, excusez-moi, je n'ai pas pu y tenir. Tandis que madame causait dans sa loge, j'ai été le montrer à H***, le fameux lapidaire du Palais-Royal. Oh! madame, le beau diamant! M. H*** l'a estimé trente mille francs. C'est la

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plus belle eau qu'il ait vue de sa vie, m'a-t-il dit; et ces gens-là s'y connaissent.

Je fis un mouvement d'étonnement et grondai cette fille de la démarche qu'elle avait faite sans mon aveu.

— Dame! reprit-elle avec un sérieux comique, dans Je cas où Ton présenterait demain à madame la facture de cette bague, il faut bien qu'elle en sache le prix. Si Ton n'était point prévenu de ce qu'on doit, on ne serait jamais en mesure de payer ses dettes.

Je souris de sa repartie; elle s'en aperçut, et, me croyant désarmée, garda le silence.

Il

Les jours, les mois, ies années se passèrent sans que j'entendisse parler de mon inconnu, c'était ainsi que je le nommais. Son diamant restait enseveli dans mon coffre à bijoux. Je n'osais plus m'en parer; il me semblait que c'était un dépôt qu'on m'avait confié, et que tôt ou tard on viendrait réclamer. Cependant je ne trouvais jamais ce diamant sans une vive émotion. C'était pour moi comme un souvenir à la fois doux et irritant. Un jour, je dînais chez un des artistes de la Comédie-Française, lorsqu'un vieil ami de ma mère vintm'annoncer que tous mes diamants avaient été volés. Je courus à mon hôtel.

J'y trouvai mes gens consternés et le désordre partout. La nouvelle "n'était que trop vraie. Tout mon riche trésor courait les grandes routes aux mains d'un escadron de coupeurs de % bourses. C'était pour moi une perte considérable; ces honnêtes gens avaient fait leur métier en conscience, j'étais complètement dévalisée. Grâce à l'activité de la police et à fofcte d'argent, je découvris l'auteur du vol ; il fut arrêté, jugé et condamné aux galères, comme vous savez.

A l'heure qu'il est, mon habile coquin se croit un personnage célèbre, il tire vanité de sa position sociale. Les curieux qui visitent le bagne l'honorent, il est vrai, d une attention toute particulière. Le drôle le sent bien, et, les arrêtant d'un air superbe, leur dit :

— Là, là, ne courez pas si vite et regardez-moi un peu. ..,

j'en vaux bien la peine Je suis très-connu, très-célèbre....,

J'ai occupé tout Paris. C'est moi qui ai volé les diamants de mademoiselle Mars, vous savez bien , ces magnifiques diamants que vous avez tant admirés?

Où la vanité va-t-elle se nicher? Mon voleur se croit un héros!

Revenons à mes diamants. La justice me les restitua presque tous, démontés et en fort mauvais état ; mais, hélas ! à mon grand regret, la bague mystérieuse se trouva au nombre des pierres qu'il me fut impossible de retrouver, et la singularité de l'aventure en faisait pour moi une véritable pierre précieuse; aussi fut-elle la plus regrettée. Bientôt le temps, qui calme les plus grandes blessures de rame, passa son aile sur cette impression et l'effaça. 11 n'en fut plus question.

A quelques années de là, la baronne de B*** m'invita à un grand bal costumé. Tout ce que Paris renfermait à cette époque de distingué, de spirituel et de célèbre devait s'y trouver réuni. Les préparatifs de cette fête avaient fait grand bruit et excitaient le désir des jolies femmes et des danseurs élégants. Le faubourg Saint-Germain entrait en lice avec la Chausséed'Antin et se disputait les lettres d'invitation. L'esprit, la noblesse, le talent, la gloire, la- science, la beauté, la jeunesse et l'institut, — quel assemblage ! direz-vous, — y voulaient danser chacun avec son masque !

Comment vous4 retracer ici le tableau de cette fête? Ce fut une nuit d'enchantements. Mosaïque vivante de tous les costumes, de tous les pays, de toutes les époques, de toutes les classes de la société! Peuple de masques n'obéissant qu'à un maître, le bal; ne reconnaissant qu'un roi, le plaisir!

Trois heures du matin sonnaient lorsque je songeai à me retirer. Au moment où je franchissais la porte d'un r etit boudoir que le signal du bal avait rendu désert, une main se posa sur mon bras. Je tressaillis et regardai avec une sorte d'épouvante le hardi fantôme qui s'arrêta devant moi.

1U CONFIDENCES

— Remettez- vous, ma chère enfant, et n'ouvrez pas ces grands yeuxT curieux.

Il n'y avait pas de quoi frémir assurément, car ce hardi fantôme n'était qu'un élégant cavalier. Son masque me dérobait son visage; mais, en dépit du soin qu'il prenait de se cacher, je vis bientôt, — les femmes ont le coup d'œil rapide, — que j'avais affaire à une taille svelte et à une main fine et blanche qui dénonçait un gentilhomme. Celui-ci portait le costume des grands seigneurs de Charles VII! Une petite toque de velours bleu, surmontée d'une agrafe étincelante de pierreries et fièrement posée sur sa tête, laissait passer les boucles soyeuses de cheveux noirs et abondants. A ses mouvements empreints de noblesse et de vivacité, je devinai que cet homme devait être jeune encore.

Lui et moi nous gardâmes quelques instants le silence. J'attendais qu'il parlât.

— Avez-vous oublié la représentation de Brueïs et Palaprat? me demanda-t-il enfin d'une voix profondément émue*

— Non, lui répondis-je étonnée; comment l'aurais-je oti* bliée?

«— Merci, merci mille fois* reprit-il en me serrant la main avec transport* C'est le souvenir du coeur, celui-là, je n'avais pas le droit de l'exiger ; oh! c'est le meilleur, il ne s'efface jamais ; V autre a disparu, l'avez-yous regretté?

En prononçant cette phrase, il appuya sur le mot Vautre avec un accent qui pénétra jusqu'au fond de mon âme, 11 ♦Hait impossible de ne point le comprendre.

— Oui, m'écriai-je, entraînée malgré moi; oui, je l'ai regretté, non à cause de sa valeur, mais parce qu'il y avait en lui un mystère fait pour occuper et troubler une imagination de femme et d'artiste.

— Et si vous le retrouviez, en éprouveriez-vous quelque joie?

— Une bien grande, je vous le jure.

— Surtout, poursuivit-il tristement, s'il vous était rendu avec son auréole romanesque?

— Vous dites vrai! répondis-je, livrée à une émotion que je ne pouvais cacher.

Mon cœur battait violemment, j'oubliais le lieu ou se passait cette scène, ces lumières, ce bruit, cette fête étincelante... Je fus toute au passé, toute au souvenir, toute à celui que le hasard, après tant d'années écoulées, avait rapproché de moi. Ma main se trouvait dans la sienne; il la pressa avec une tendresse infinie, ses lèvres s'y posèrent... Je renonce à analyser ce que j'éprouvai alors. Je sentais que j'avais mille questions à lui adresser,., et elles s'arrêtaient en se glaçant sur mes lèvres... J'aurais voulu passer mon bras sous le sien; je n'osai. 11 me regarda quelques secondes encore, comme en proie à un combat intérieur, et sans que j'eusse le courage de l'interroger et de le retenir; puis il sortit brusquement en me jetant ces mots, que je n'oublierai de ma vie :

— Un homme d'honneur doit immoler les désirs les plus impérieux de son cœur à sa parole. Je vous l'ai promis, madame, et, quoi qu'il m'en coûte, je resterai le plus inconnu de vos admirateurs. Adieu... adieu pour toujours.

Je fus anéantie; je portai involontairement ma main à mes lèvres et je poussai un cri: j'avais au doigt le diamant de BrueïsetPalaprat. C'était bien lui. A défaut de mes yeux, mon cœur me le faisait reconnaître. Je parcourus les salons de la baronne de B*** sans retrouver cet homme étrange ; il avait quitté le bal.

Madame de B*** passa près de moi* L'expression toublée de . mon visage parut l'étonner : elle ne m'en demanda point la cause, et je n'osai ni lui adresser une seule question, ni lui parler de la rencontre que j'avais faite. Quel éclaircissement aurait-elle pu me donner? Il y avait douze cents personnes , dans son hôtel cette nuit-là ! Etait-il possible qu'elle devinât le nom que je cherchais depuis si longtemps, et qu'il était écrit là-haut, comme dit Jacques le Fataliste, que je ne saurais jamais?

— Comment! lui dis-je après un moment de silence, vous ne revîtes jamais votre inconnu ?

— Jamais, reprit*elle avec tristesse.

— Quel dommage que les bagues ne parlent pas ! m'é~ criai-je.

— Tulle que vous êtes! y pensez-vous? niais que deviendrions-nous, bon Dieu! si nos bijoux étaient indiscrets?

CHAPITRE DEUXIEME,

LE PRÉJUGÉ.

J

Je remerciai mademoiselle Mars de son récit.

— Convenez, lui dis-je, que peu d'hommes eussent été capables de remporter un£ pareille victoire sur leur passion; car, je n'en saurais douter, le héros de cette aventure vous a tendrement aimée.

— Je le crois, reprit-elle avec une modestie coquette qui n'appartenait qu'à elle, et il me l'aurait dit, comme tant d'autres, sans ce diamant qui était venu en quelque sorte se placer entre lui et moi. Sans doute mon cher inconnu était doué d'une de ces natures tendres et romanesques qui s'effarouchent d'un doute jeté, môme comme une ombre légère, sur leur cœur et sur leurs sentiments. Il ne voulut pas me déclarer sa passion, de peur de me faire outrage en me laissant soupçonner qu'il croyait en avoir payé le retour, — et il aima mieux me perdre que de m'offenser. Cette délicatesse, ce pu-

' ritanisme, la jeunesse dorée et parfumée de ce temps-ci rappellerait tout simplement une sottise.

Vous disiez vrai tout à l'heure, peu d'hommes ont cette hauteur d ame d'immoler le plaisir au sentiment, ou de faire passer le 'devoir avant la vanité.

Les uns, ce sont les plus nombreux, ne croyant à rien, se font profanateurs; les autres, esclaves de l'opinion, étouffent le cœur sous l'égoïsme. J'ai connu un de ces hommes à l'âme de bronze; quand je cherche dans le passé, son nom se lève dans mon souvenir froid et triste comme un jour funèbre ; il me rappelle une douloureuse histoire de la vie intime.

Vers Tannée 18.., je me liai avec madame Duvernois; c'était une femme d'un caractère difficile, allier, bizarre; véritable

DE MADEMOISELLE MARS \o

exagération vivante, elle prenait la vie et les idées au rebours, et appelait énergie ce qui n'était en elle qu'un entêtement déraisonnable. Sa fortune venait du commerce; sans être riche, madame Duvernois Tétait assez pour avoir dans le monde ce qu'on nomme vulgairement une position honorable, et faire accepter ses ridicules et ses allures tant soit peu bourgeoises. Mais sa véritable richesse, la seule digne de l'envie do tous, c'était sa fille.

Marie avait seize ans à l'époque où je la connus; sans être remarquablement belle, elle attirait les regards par un charme irrésistible. Figurez-vous une tête de madone pour la pureté des traits et la douceur de l'expression.

La première fois que je la vis, je ressentis pour cette enfant un sentiment de tendresse presque maternelle.

Le caractère aigre et emporté de madame Duvernois formait un dur contraste avec l'angélique douceur de sa fille.

Je plaignais cette pauvre Marie d'avoir une telle mère, et ne la regardais jamais sans tristesse. Madame Duvernois était veuve depuis de longues années; sa volonté n'avait à redouter aucune volonté; aussi dictait-elle ses lois en souveraine absolue.

Au nombre des personnes qui fréquentaient son salon, je remarquai un jeune homme dont les yeux s'arrêtaient souvent sur Marie avec une expression qui me fit bientôt deviner le secret de son cœur. L'amour parlait dans ses regards; je ne me trompais pas : M. Charles de Nérac était épris de Marie, et M. Charles de Nérac était bienfait pour plaire et être aimé.

Sa réputation d'homme à la mode, la distinction de ses manières, la beauté de son visage, le charme de sa conversation, son élégance et son esprit combattaient pour lui et triomphaient aisément.

D'une famille riche et honorable, M. de Nérac était de noblesse. Je demandai quelques détails sur son caractère et ses mœurs; on me répondit qu'il était très-bien venu des mères impatientes de marier leurs filles; on lui reconnaissait une fortune indépendante; quant au moral, sa réserve était vantée, sa bravoure éprouvée. Il s'était toujours tenu à l'abri du scandale, qu'il redoutait par-dessus tout, et Ton ne lui connaissait aucune liaison compromettante pour son avenir d'homme à marier : .« 11 marche discrètement et agréablement dans la vie, » disait-on de lui. Mais au fond, vous le verrez plus tard, c'était un de ces caractères timorés qui ont toujours peur de l1 éclat et sont prêts à tout sacrifier à cette interrogation, qu'ils se font à eux-mêmes : « Quedira4-on de moi ? »

Ce que je savais en ce moment de M. de Nérae était fait, jusqu'à un certain point, pour me rassurer. Aussi ma tendresse pour Marie se mit-elle à suivre avec une sorte de satisfaction le développement de son amour pour ce jeune homme, amour deviné par moi seule, et dont le dénoûment me parut devoir aboutir au bonheur de tous deux.

Je me promis cependant d'interroger le cœur de Marie, la première fois que je me trouverais seule avec elle. Cette occasion se présenta bientôt; l'aimable enfant, avec cette candeur d'une âme qui n'a encore été effleurée ni par le doute ni par le mensonge, m'avoua qu'elle aimait M. de Nérac, qui, de son côté, ressentait pour elle un profond attachement.

Elle me parla avec mélancolie des chagrins que lui causait sa mère, et avec un sourire d'espérance des joies que lui donnait son amour.

Elle resta ainsi une journée entière à me confier ses tristesses dans le présent et ses rêves de bonheur pour l'avenir. La tendresse de M. de Nérac était son unique bien; elle s'en parait avec orgueil. Enfin, avec l'ardeur d'une captive qui entrevoit la liberté, elle me pria de parler à sa mère et de hâter par un mariage le dénoûment de cette passion mutuelle.

Je la baisai au front, et. le lui promis, puisque c'était là son vœu le plus ardent. Si vous aviez vu sa joie à cette promesse! Légère comme une gazelle, elle me sauta au cou, m'embrassa vingt fois et me quitta enfin, toute rose de bonheur, en m'appelant sa mère... Hélas ! je ne l'étais que par le cœur !

A peine Marie était-elle hors de chez moi, que l'autre mère, celle qui avait le droit et la force, entra d'un pas ferme et avec une sorte d'autorité. Sans même me donner le temps de lui offrir un fauteuil :

— Je viens, dit-elle, vous parler d'une affaire sérieuse qui intéresse le bonheur (te ma fille.

Je ne doutai pas un instant qu'il ne fût question de M. de Nérac.

— Cela tombe à merveille, lui répondis-je enchantée. Moi-même je me disposais à aller vous trouver pour vous entretenir de Marie... Mais à tout seigneur tout honneur. Commencez, madame, je vous écoute.

— Marie a seize ans, reprit madame Duvernois. A seize ans, on n'est plus une enfant. Elle a de l'esprit, de l'intelligence, de la grâce, on la trouve jolie; eh bien ! savez-vous à quoi je songe pour elle? Vous connaissez rna passion pour les arts?

Ces mots me firent sourire.

Madame Duvernois, comme tant d'honnêtes bourgeoises enrichies dans la toile ou dans la canelle, affectait, en effet, des goûts singulièrement aristocratiques que la nature lui avait refusés, et un enthousiasme étrange pour la poésie, la musique et la peinture, auxquelles la pauvre femme n'entendait rien. Elle en avait la vanité et n'en retirait que le ridicule.

C'était une espèce de M. Jourdain en jupons qui voulait faire oublier que son père avait vendu du drap sous les piliers des halles.

Sans s'apercevoir de ce sourire peu charitable, je l'avoue, qui raillait les prétentions de son amour-propre, elle reprit avec un air de profonde satisfaction :

— Vous connaissez ma passion pour les arts? J'aurais voulu pour tout au monde m'y faire un nom comme le vôtre; mais puisque cette joie m'est refusée, je veux au moins la retrouver . et en jouir dans une autre moi-même.

Je ne sais pourquoi, en entendant ces mots, je ressentis une vague inquiétude.

— Oui, continua madame Duvernois en Rapprochant de moi avec plus de familiarité, oui, ma chère, nous aurons nos triomphes et nos couronnes. J'y ai bien réfléchi, c'est un projet arrêté, une affaire conclue; je fais de Marie une artiste; elle débutera à la Comédie-Française.

A cette étrange révélation, si brusquement faite, je fus atterrée.

— Y pensez-vous ? nfécriai-jc, y pensez-vous? Quoi ! Marie au théâtre! quand vous êtes riche, quand vous avez une dot à donner à votre fille, quand vous pouvez en faire une honnête femme en la mariant à un honnête homme ! Un pareil projet a-t-il pu vous venir à l'esprit? Comment, vous sa mère, vous sa seule protectrice en ce monde, vous lui raviriez le bonheur certain pour courir après la renommée douteuse? Vous la précipiteriez dans les orages et les aventures de la vie de théâtre ! Vous l'enlèveriez aux joies intimes de la vie régulière et honorée! Non, en vérité, non, madame, non, vous ne le ferez point. Vous ne sacrifierez pas votre fille!

— Sacrifier ma fille ! répliqua aigrement madame Duvernois, la sacrifier! quand j'attire sur elle les couronnes et le succès! quand je veux la rendre illustre ! quand j'ouvre â sa jeunesse une carrière où elle brillera applaudie, enviée, admirée!

— Eh ! mon Dieu, vous ne voyez que la victoire et le triomphe. Et la défaite, et la honte, vous n'y songez pas ! Plus le sommet est élevé, glorieux, difficile â atteindre, plus la chute est douloureuse et l'abîme profond.

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