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Le parlement et la Fronde. La vie de Mathieu Molé. Notices sur Édouard Molé, et M. le comte Molé

Barante, Amable-Guillaume-Prosper Brugière, baron de · 1859 · Scanned text

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Barante, Amable-Guillaume-Prosper Brugière, baron de
Language
French
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1859
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Contents (3)
  1. Preface about 2 h 4 min
  2. I about 6 h 1 min
  3. Table Des Matières about 1 min

Continue:

Preface

Depuis trente ans, nous avons vu s'éteindre plusieurs des illustres et nobles familles de l'ancienne magistrature. Les noms de d'Aguesseau, de Lamoignon, de Mole n'appartiennent plus qu'à l'histoire. Ils y tiennent une place éminente. La biographie de ces grands hommes n'est pas seulement le récit de leur vie , c'est un chapitre des Annales de la France. Leur conduite, leur capacité, leurs vertus sont intimement liées aux institutions et au gouvernement du pays. On ne saurait parler d'eux sans montrer qu'ils étaient les dépositaires de la tradition et de l'esprit de cette autorité judiciaire, préposée à la conservation et à la défense des lois du royaume.

« Après la royauté, — dit M. le comte Beugnot qui « avec tant d'érudition et de discernement a expliqué « l'origine et le caractère du Parlement, — il n'existait « pas en France d'institution politique, qui jetât un « plus vif éclat et qui fût plus hautement soutenue par

a

Il PRÉFACE.

a l'opinion , que le Parlement de Paris. Placé depuis « la naissance de la monarchie féodale près d'un trône « qui reposait sur des bases mal assurées , il l'avait « consolidé, en propageant et en faisant dominer des « idées de justice et de droit, sans lesquelles il. n'y a « ni trône, ni monarchie. L'ancienneté de son origine, « de mémorables services rendus à la patrie dans les « circonstances les plus funestes; son indépendance « énergique et mesurée, les vertus héréditaires de ses « membres; telles étaient les sources auxquelles le « Parlement puisait l'autorité qu'il exerçait sur les a esprits aussi bien que sur les affaires de l'État ! . »

Ce fut par la force des choses, et par une évidente nécessité que le Parlement de Paris se trouva progressivement, investi d'un pouvoir presque souverain. L'origine de cette institution remontait à une époque, où nulle distinction ne s'était encore établie entre les fonctions diverses que la souveraineté féodale exerçait sans contrôle; lorsque les vassaux n'avaient d'autre garantie que la désobéissance et la rébellion; lorsque les sujets n'en avaient aucune que l'assistance d'un conseil, dont le roi prenait les avis. Le progrès de la civilisation , l'influence et l'exemple de l'Église, qui avait des tribunaux et qui jugeait d'après un code appelé le droit canon; l'idée de droit qui prenait racine dans les coutumes, convertirent peu à peu ce conseil du roi

1 Préface des Olim publiés par M. le comte ïîeugnot.

PRÉFACE. m

en une sorte de cour de justice, où siégèrent des ecclésiastiques et des clercs , seuls doctes de ces siècles d'ignorance.

Lorsque les vassaux grands ou petits furent contraints à ne point exercer une juridiction souveraine, le conseil du roi eut à prononcer sur les appels formés contre les sentences seigneuriales. Par cela même, il devenait un pouvoir politique et l'instrument principal de l'autorité royale. Seulement , pour prononcer sur les causes, qui intéressaient personnellement les possesseurs de fiefs , une cour des Pairs fut établie. Mais ce tribunal avait une juridiction extraordinaire et une existence temporaire. - — « De sorte qu'aucune « atteinte ne fut portée aux attributions de l'ancienne c< Cour royale : elle resta ce qu'elle avait été , c'est-à- « dire le conseil suprême et ordinaire de la royauté : « institution ancienne et vénérée , qui ne jugeait pas « seulement des procès, mais qui discutait et promul- « guait les établissements généraux, les traités avec « les puissances étrangères ; qui délibérait sur la paix « et la guerre, et qui était, autant que le permettaient « les principes du gouvernement, une assemblée des « chefs de la nation '. »

Ainsi ce conseil, dont le roi prenait les avis, délibérait sur les affaires de toute sorte , dont le gouvernement avait à s'occuper : législation , justice , admi-

1 M. le comte Beugnot.

IV PREFACE.

nistration, politique extérieure étaient comprises dans les attributions de l'autorité souveraine.

Selon les progrès de la civilisation , et par suite de l'ordre que les rois voulaient établir dans l'exercice de leur pouvoir, cette unité confuse fut divisée, et ses fonctions réparties entre des sections diverses. Ainsi le Parlement de Paris, lorsque Philippe le Bel le rendit habituellement sédentaire , fut une sorte de commission prise dans son conseil.

Il a toujours gardé ce caractère dérivé de son origine, lors même que les conseillers ne furent plus délégués pour chaque session et lorsque, beaucoup plus tard, leurs charges devinrent inamovibles. Ainsi, en acquérant cette indépendance, le Parlement ne cessa point de se considérer comme le conseil du roi, et cette prétention fut rarement contestée.

Le Parlement avait, pour se maintenir dans cette situation de Conseil du roi, un motif considérable. Le pouvoir du souverain n'avait pas cessé d'être considéré comme absolu; la justice était rendue en son nom : il était le juge suprême. Il semblait donc qu'il n'y avait pas un jugement , pas un arrêt de justice, dont on ne pût appeler au Roi. Comme personnellement il ne pouvait pas prononcer en connaissance de cause, l'examen préalable d'un conseil de magistrats éclairés ou expérimentés était indispensable. Il s'ensuivait que ce conseil aurait pu avoir une autorité supérieure à celle du

PRÉFACE. V

Parlement, qui dès lors n'eût plus été une cour souveraine, et n'aurait pas conservé la puissance nécessaire pour maintenir l'observation des lois du royaume. C'eût été placer au-dessus de lui une cour de cassation, qui aurait prononcé sur l'interprétation des lois; c'était même créer une haute cour d'appel, qui aurait prononcé sur les faits et sur les personnes.

Or un tel conseil ne donnait point une garantie d'indépendance, et ses arrêts ne pouvaient obtenir la confiance ni le respect des justiciables et de l'opinion publique.

Les principales luttes du Parlement et ses conflits avec l'autorité royale étaient donc des réclamations contre les atteintes portées à la justice ordinaire et légale. Il combattit sans cesse les privilèges de committimus, les évocations au conseil, les cassations d'arrêt, les jugements par commissions. Mais les rois ne renoncèrent jamais expressément à cette prérogative.

La vérification et l'enregistrement des lettres patentes, des édits et des déclarations du roi, ainsi que le droit de remontrance, dérivaient aussi de l'origine du Parlement. Ce n'était point comme cour judiciaire que le Parlement exerçait cette attribution : n'ayant point cessé d'être une section détachée du conseil du roi, étant chargé de réprimer et de punir la désobéissance aux lois, il était simple, qu'elles lui fussent offi-

VI PRÉFACE.

ciellement communiquées. La volonté du roi était ainsi constatée et promulguée, par l'autorité qui avait pour mission de juger les délinquants. Il fallait nécessairement qu'elle en eût la connaissance authentique : autrement elle aurait continué à juger d'après les lois existantes.

En outre, comme conseil du Roi, le Parlement maintenait dans ses attributions le droit et le devoir de donner son avis sur les actes d'autorité royale qui lui étaient communiqués. Il eût été sans doute plus raisonnable de consulter, avant de se décider, les conseillers qui avaient le plus de lumières, d'expérience et d'indépendance ; mais c'eût été associer trop complètement une compagnie judiciaire à l'administration du royaume. On croyait lui accorder moins de puissance, en lui concédant le droit de proposer des amendements. En ce sens le droit de remontrance lui fut rarement contesté.

Quant au droit de refuser la vérification et l'enregistrement, cette prétention ne fut jamais formellement admise. Les lettres de jussion et les lits de justice imposaient une obéissance contrainte, accompagnée parfois de protestations, qui avaient l'inconvénient de diminuer l'autorité morale de la loi, en déchaînant l'opinion publique.

L'autorité, ou pour parler plus exactement fin-

PRÉFACE. Vil

fluence politique du Parlement ne s'établit donc que progressivement, et à mesure que l'administration du royaume devenait plus régulière et plus compliquée. Avant Louis XI, il n'avait pas l'importance qu'il acquit alors, et qui s'accrut ensuite. Même sous Charles VII, où le gouvernement et l'administration commencèrent à suivre une marche mieux ordonnée, le Parlement ne fut pas associé à la salutaire action de l'autorité royale et des États généraux.

Pendant le règne suivant, le Roi se servit souvent du Parlement , notamment dans ses relations avec la cour de Rome. Les cours de justice étaient aussi le meilleur instrument à employer pour réduire à l'obéissance et à la soumission les seigneurs féodaux ; c'est ce que remarquait avec éloge Machiavel, vingt ans après la mort de Louis XL — « Il établit, dit-il, un « tiers juge qui, sans que le Roi en eût la responsabi- « lité, abattit les grands et vint en aide aux petits. »

C'est alors que l'inamovibilité fut accordée au Parlement : le Roi avait intérêt à lui donner un caractère d'indépendance, qui permettait à son autorité personnelle de ne point paraître responsable. Il résulta que quelquefois il en fut contrarié; mais au total le pouvoir royal y trouva son avantage, et la nation aussi.

Pendant la prison de François Ier, le Parlement de Paris devint même un véritable conseil de gouvernement; il prit des mesures pour la défense du royaume,

Yin PRÉFACE.

nomma Guillaume de Montmorency commandant de la milice et reçut son serment. Madame, mère du Roi, lui rendait compte des ordres qu'elle donnait. — Les conditions auxquelles le Roi consentait pour obtenir sa délivrance furent discutées au Parlement, et des paroles de blâme furent prononcées. Son autorité royale fut contestée; sa volonté n'était point considérée comme libre et réelle , puisqu'il était en captivité. Ainsi le règne de François Ier, et par suite le règne de Henri II, contribuèrent à augmenter l'importance du Parlement. Les magistrats, qui le composaient, acquirent aussi une position sociale plus aristocratique; ils jouissaient d'une grande considération, méritée par leur talent ou leur caractère.

Comme les relations d'État à État comportaient des discussions de droit et des négociations, les rois y employaient des hommes doctes, habiles, exercés aux affaires. L'administration intérieure était devenue plus régulière et plus compliquée; elle avait plus de ménagements pour les peuples; de sorte que les ambassadeurs, les chanceliers, les ministres étaient le plus souvent choisis dans la magistrature.

L'embarras des finances avait suggéré au gouvernement, comme ressource fiscale, la vénalité des offices. Les charges parlementaires, déjà inamovibles, prirent ainsi le caractère de la propriété. Avant même que l'hérédité devînt aussi un droit, acquis à prix d'argent,

PRÉFACE. IX

elle existait en fait comme conséquence de la vénalité.

Ainsi se forma l'aristocratie du Tiers État. Elle se trouva même plus employée aux affaires publiques, que l'aristocratie féodale, qui restait exclusivement militaire, et qui d'ailleurs n'avait jamais usé de sa supériorité et de son indépendance que pour ses intérêts propres, non pas même pour l'intérêt collectif de la noblesse.

Au contraire, l'esprit parlementaire se préoccupait des intérêts généraux, de l'ordre public, de l'observation des lois. Une autre circonstance contribuait à donner aux magistrats le courage de leur opinion et le talent de la défendre. Pendant le seizième siècle, le Parlement se recruta parmi l'ordre des avocats. L'aristocratie des magistrats ne dérogeait point en se mêlant au barreau ; les fils des plus nobles familles exerçaient cette profession avant de succéder à leurs pères. Ainsi était contractée l'habitude de défendre , en toute liberté, et comme accomplissement d'un devoir, la cause confiée par le client.

C'est ainsi que le Parlement avait, de règne en règne, élevé sa position. Il était devenu un grand corps dans l'État'; si on pouvait lui contester des attributions politiques , il fallait du moins lui reconnaître un réel pouvoir sur l'opinion. Le barreau, les tribunaux inférieurs, les officiers ministériels formaient autour de lui un monde, dont il était le centre.

X PRÉFACE.

Ce n'est pas à dire que le Parlement fût une institution telle, que les intérêts et les libertés du pays y trouvassent une véritable et efficace garantie. Cette compagnie n'était point une assemblée des représentants de la nation, elle n'avait pas la mission expresse de contrôler l'administration du royaume; elle n'était point déléguée pour voter les impôts et allouer les dépenses. La souveraineté judiciaire lui était même contestée. Elle ne pouvait opposer un refus définitif aux volontés du Roi, ni même faire entendre ses remontrances, sans en avoir obtenu la permission. Les efforts les plus courageux pouvaient échouer contre un pouvoir absolu, lorsqu'ils ne réussissaient pas à le persuader.

Faire écouter ses remontrances, ne rien dissimuler au roi; lui expliquer l'erreur ou l'iniquité d'une volonté que lui avaient inspirée ses conseillers; servir d'organe aux plaintes et aux murmures du peuple; annoncer quels dangers pourraient en être la suite; prendre soin de concilier dans son langage la liberté et le respect: ainsi procédait le plus souvent l'opposition du Parlement. Lors même que les remontrances s'exprimaient, ce qui était rare, avec un ton de mécontentement et d'aigreur, elles n'avaient point un caractère séditieux. — « Sauf le bon plaisir du Roi, » était la formule prononcée ou sous-entendue, qui terminait les discours les plus courageux.

PRÉFACE. XI

Faut-il en conclure que le Parlement de Paris a été une institution inutile aux libertés publiques et qu'il ne donnait aucune garantie aux intérêts de la nation; qu'il ne la représentait point, et n'était point délégué par le suffrage populaire, ni même par l'opinion publique?

Ou bien, avec les historiens et les publicistes, qui ne voient le salut et le repos, que dans l'humble obéissance à un pouvoir absolu, faut-il dire que le Parlement s'arrogeait, sans aucun droit, une intervention dans les affaires publiques; qu'il entravait le gouvernement, troublait l'esprit public, contrariait et impatientait le roi ?

Ce serait renier une des gloires de la France, désavouer le témoignage de la tradition nationale, et l'opinion des hommes les plus sages, et les plus éclairés, notamment de Bossuet et de Montesquieu; ce serait même repousser les louanges des publicistes étrangers.

Au lieu d'accuser le Parlement de l'imperfection de son institution, il serait plus juste de remarquer, que l'esprit dont il était animé, les vertus et le mérite des grands magistrats, la combinaison d'une courageuse indépendance avec une consciencieuse fidélité, le respect des traditions et des maximes consacrées par le temps et presque toujours acceptées par les rois et la nation, ont suppléé aux attributions qui lui manquaient. 11 s'est acquitté constamment de son principal devoir; il a été le défenseur delà loi contre l'arbitraire.

xn PRÉFACE.

Il a été essentiellement conservateur des droits de la couronne en s'opposant à la rébellion, et des droits du peuple en résistant à la tyrannie.

Mais ce qui fait surtout l'honneur du Parlement, c'est l'influence qu'il exerçait sur l'esprit national. Son indépendance, son courage pour la justice, le respect qu'inspiraient les mœurs austères des magistrats, la dignité et la fermeté de leur langage, entretinrent constamment une opinion publique animée et libre, qui empêcha la France de se courber patiemment sous le joug du pouvoir absolu. C'est ainsi qu'une institution incomplète, en maintenant la liberté des esprits, peut avoir plus de puissance et d'efficacité que des institutions, en apparence et officiellement dotées de pouvoirs plus grands, mais qui se taisent et sont annulées jusqu'à l'obéissance passive de la pensée. C'est grâce au Parlement que jamais on n'a pu dire que la royauté était despotique en France. Lorsqu'elle a été acceptée comme absolue , c'est qu'en ce moment, elle gouvernait au gré du pays et qu'elle procurait l'ordre, le repos , la prospérité ou la gloire. La soumission tenait aux circonstances , et Pellisson, sortant de la Bastille, tout en écrivant le panégyrique de Louis XIV pouvait dire : — « Je sais bien que les esprits des Français « ne sont pas nés pour la servitude. »

Les deux grands moments de l'histoire du Parlement

PRÉFACE. Xiil

sont la Ligue et la Fronde; c'est alors surtout qu'il eut un caractère politique. Parmi les troubles et les révolutions qui mirent en question la dynastie et, cinquante ans plus tard, le pouvoir royal, son action, sa puissance, ses qualités et ses défauts se manifestèrent, précisément, parce qu'il eut un plus grand rôle.

A ces deux époques le nom de Mole apparaît avec éclat. Ce nom avait déjà été honoré par Guillaume Mole, qui, lorsque Charles VII et Jeanne d'Arc marchaient vers Reims, où le Roi devait être sacré, leur avait ouvert les portes de la ville de Troyes, occupée alors par les Bourguignons.

Son petit-fils, Nicolas Mole, entra comme conseiller au Parlement et mourut en 1545. Il eut un fils !, Charles - Nicolas Mole, qui lui succéda; puis il fut conseiller du Roi et surintendant général des finances.

Edouard Mole, son fils, fut conseiller au Parlement en 1567, On lira, dans le récit de sa vie, en quelles circonstances il devint procureur général. Jamais le ministère public n'eut à prendre de telles conclusions : ce fut lui qui proposa l'arrêt par lequel la loi Salique fut maintenue, et Henri IY reconnu roi de France.

La guerre civile, l'anarchie qui désolait la France; Paris livré aux désordres d'une populace furieuse et au pouvoir de princes ambitieux et rebelles, ne lais-

1 Le Père Anselme lui donne le prénom Nicolas ; les registres du Parlement. l'appellent Charles.

Xiv PRÉFACE.

saient pas au Parlement une grande autorité; il fut décimé et opprimé; mais il eut le courage de la résistance. En définitive, il donna force à laloi, et ce fut par droit de naissance, et non point par droit de conquête ou de révolution, que Henri IY monta sur le trône. Toutefois le Parlement ne tient pas une place considérable dans l'histoire de la Ligue, et la biographie d'Edouard Mole comporte peu de détails.

Il en est tout autrement de la vie de son fils, Mathieu Mole. La raconter, c'est écrire l'histoire de la Fronde. En effet, tous les événements, toutes les variations de la Fronde se rattachent aux délibérations et aux actes du Parlement. L'autorité royale, la sédition et les cabales des partis y cherchèrent toujours un appui et une sanction légale.

Or Mathieu Mole est le véritable représentant, et, comme on dirait, dans le langage actuel, l'idéal du Parlement. Il avait le caractère, la tradition, les vertus parlementaires ; il défendit avec la même force d'âme, et toujours dans une juste mesure, l'autorité royale ou les intérêts du peuple; il. résista aux menaces d'une populace furieuse, aux intrigues des ambitieux, aux séductions de la cour. Il eut à débattre les attributions de sa compagnie, à maintenir la liberté d'opinion et de parole des magistrats. Sa grande et respectable figure s'élève au-dessus de la confusion de ce drame dont le dénoûment fut amené par la détresse et la lassitude,

PRÉFACE. xv

où les luttes stériles de l'ambition et des intérêts personnels avaient jeté la France.

Mais donner encore une histoire de Ja Fronde, lorsqu'elle a été écrite si souvent, et récemment avec un succès mérité par M. de Sainte-Aulaire et M. Bazin ; mais raconter ce qu'on peut lire dans les Mémoires du cardinal de Retz, dans ces récits où brille tant d'esprit, et même un grand esprit, où les scènes sont si vivantes, les jugements si pénétrants, où tant d'intrigues et de dessous de cartes sont mis au jour, — n'est-ce pas une entreprise téméraire et hasardeuse?

Ce qui peut l'excuser, c'est que l'histoire de la Fronde n'a pas encore été écrite au point de vue du Parlement : c'est là pourtant où venaient aboutir toutes les questions; c'est là que les paroles et les actes prenaient un caractère officiel. C'est précisément à cette époque qu'on peut le mieux juger le mécanisme du gouvernement monarchique; la marche que suivaient les affaires d'État ; les attributions reconnues ou contestées du Parlement.

On semble aujourd'hui si découragé des formes délibératives, du contrôle exercé sur l'administration publique et des garanties données aux droits civiques et privés, que l'on en est venu à jeter un blâme rétroactif sur nos anciennes institutions; non point parce qu'elles étaient insuffisantes , mais parce qu'elles laissaient subsister une possibilité de réclamation et d'examen.

XVI PRÉFACE.

Il peut donc n'être pas inutile d'expliquer quelles relations l'autorité royale entretenait avec le Parlement; quels étaient le caractère et la portée de son opposition ; de montrer jusqu'à quel point il était l'organe de l'opinion publique et le défenseur des intérêts du peuple; de raconter quels moyens employaient la cour ou les factions, pour y acquérir de l'influence.

On a dit quelquefois qu'une histoire du Parlement pourrait être l'histoire civile de la France; cela est plus vrai pour l'époque de la Fronde que pour toute autre, car ce fut alors que tous les ressorts de cette forme de gouvernement et de cette prétendue constitution furent mis en jeu.

En écrivant la vie de Mathieu Mole, il était impossible de ne pas rappeler le souvenir de ceux qui ont porté ce nom, et qui l'ont aussi illustré. Avant que son dernier descendant eut, dans la France nouvelle, soutenu dignement l'honneur que sa famille avait acquis sous l'ancienne monarchie, les titres historiques de ses aïeux avaient été solennellement consigné dans un acte royal, qui manifestait une reconnaissance, qu'on pouvait appeler nationale.

En 1781, des lettres patentes de Louis XVI s'exprimaient en ces termes : — « Considérant que la famille « de notre cher et bien-amé Mathieu-François Mole,

PRÉFACE. XVII

« ancien Premier Président de Notre Cour de Parlement à Paris, est une de celles qui Nous a donné les témoignages les plus persévérants de dévouement et de zèle; que jamais aucun des membres de cette famille ne s'est écarté de ces sentiments; que même plusieurs d'entre eux, dans des circonstances trèsdifficiles, ont fait éclater des talents, un courage et une fidélité dignes de toute Notre bienveillance : notamment Guillaume Mole, qui, fidèle au milieu de la défection presque générale, remit à Charles YII la ville de Troyes et par cette action mémorable , ouvrit à ce Prince le chemin de la capitale. — Edouard Mole, dont l'inébranlable fermeté ne cessa d'opposer l'autorité des lois constitutives à cette ligue criminelle, qui s'efforçait d'écarter du Trône l'un des plus augustes de Nos prédécesseurs, et dont le courage et l'activité provoquèrent cet Arrêt célèbre qui affermit enfin la Couronne sur la tête d'Henri IV. — Mathieu Mole, dont le nom rappelle toutes les vertus qui peuvent honorer le citoyen et l'homme public , qui, Premier Président de Notre Parlement, et Garde des Sceaux de France pendant les troubles de la minorité de Louis XIV, sut allier l'intrépidité des héros à toutes les qualités d'un vrai Magistrat et d'un grand Ministre, et dont la vigueur d'àme et de génie, l'attachement aux lois, les bons exemples et les sages conseils furent une des principales causes de

b xvin PRÉFACE.

« la cessation des désordres publics. — Que dans le « même temps, où Mathieu Mole opposait à l'intrigue « la fermeté la plus inébranlable et servait son Prince « à l'abri des lois, le Chevalier Mole, son fils, par sa a valeur et ses talents militaires, élevé au grade de « Chef d'Escadre, se rendait redoutable aux ennemis a de l'État, fortifiait à ses dépens l'île de Porque- « rolles dans Notre pays de Provence , et la mettait à « l'abri des incursions de Nos ennemis. Aussi fut-elle « érigée en Marquisat par Louis XIV; et comme ce « prince le témoigne lui-même dans ses lettres d'érec- « tion, pour reconnaître, en quelque façon, les consi- « dérables services rendus dans ses armées par ledit « sieur Chevalier Mole. — Enfin , voulant aussi ré- « compenser les services du sieur Mathieu-François « Mole, qui, dans les places de Président à Mortier et « de Premier Président en Notre Parlement de Paris, « s'est montré le digne héritier des vertus de ses pères ; « et comptant sur les mêmes témoignages de dévoue- « ment et de fidélité du sieur Mole de Champlàtreux, a son fils , actuellement conseiller en Notre dite Cour « de Parlement, et qui, par l'effet de la grâce expec- « tative que Nous lui avons accordée, sera le septième a Président à Mortier de son nom en ligne directe. — « Nous avons résolu de conférer au sieur Mathieu- « François Mole et à ses descendants mâles les titre et « dignité de Comte et à cet effet d'ériger en Comté la

PRÉFACE. XIX

« terre et seigneurie de Champlâtreux '. » — Suivait 1'énumération des terres et fiefs qui, à ce moment, composaient la terre de Champlâtreux et les diverses prérogatives qui résultaient de l'érection en comté.

1 Au temps de Mathieu Mole , Champlâtreux n'était point une vaste propriété, et le château n'était qu'un modeste manoir, où il habitait pendant les vacances avec sa famille, et n'invitait que ses amis les plus intimes. Son fils, M. de Champlâtreux, commença à l'embellir. Soitpar économie, soit par bon goût, il ne changea point le caractère de l'architecture du vieux château. Le Père Léon, ancien ami de son père, en lui dédiant une nouvelle édition de son livre intitulé : les Couronnes des Saints, lui parlait des changements qu'il avait faits à une première édition: — «J'ai fait à peu près ce que « vous avez fait dans votre belle maison de Champlâtreux, c'est « une ancienne nouveauté ou une antiquité renouvelée. » — Lorsque Mathieu- François Mole eut épousé une fille de Samuel Bernard , il se trouva assez riche, pour agrandir la propriété, en acquérant des terres voisines, et pour faire construire un des plus beaux châteaux des environs de Paris. Achevé en 1857, il fut l'ouvrage d'un architecte nommé Chevotet qui était alors en réputation. Le parc fut agrandi; de larges allées conduisaient de la grande route au château , et la tradition est restée que M. de Malesherbes donna ses conseils et ses directions pour ces plantations.

Pendant la tyrannie révolutionnaire, Edouard- François Mole périt sur l'échafaud et ses biens furent confisqués. Le château de Champlâtreux fut converti en hôpital militaire. Lorsque les biens des condamnés furent restitués et l'ordre public rétabli, h* comte Mole fit réparer les dégâts commis dans le château, et au retour d'un voyage en Angleterre il fit dessiner le parc dans le môme goût qu'il avait admiré dans les vastes jardins anglais.

GUILLAUME MOLE.

En 1429, le roi Charles VII, d'après les conseils de Jeanne d'Arc, et prenant foi en sa mission divine, marchait vers Reims où il devait être sacré. Il se présenta devant la ville de Troyes. Elle était occupée par une faihle garnison de Bourguignons ; les sommations faites au nom du Roi, eurent un refus pour réponse. L'armée royale n'était pas nombreuse } elle manquait de vivres, de munitions et d'artillerie-, toutefois, la Pucelle fut d'avis de tenter l'assaut et promit, au nom de Dieu, que par amour ou par puissance, le Roi entrerait à Troyes avant deux jours.

La garnison n'était guère en mesure de repousser l'attaque. Le peuple de la ville était épouvanté des merveilles qu'on racontait de la Pucelle. D'ailleurs, il y avait à Troyes, comme dans toutes les villes, un parti contraire aux Anglais et aux Bourguignons, qui désirait rentrer sous l'autorité du Roi. A la tète de ce parti étaient Guillaume Mole , un des principaux habitants

i

2 GUILLAUME MOLE.

de la ville, et ses beaux-frères, Jean Leguisé, évêque de Troyes, et Gilles Leguisé, son frère, chancelier des foires de Champagne. Ils persuadèrent facilement au peuple et même à la garnison de traiter avec les assiégeants. On commença à parlementer. La menace d'un assaut hâta la négociation } l'évêque et les principaux de la ville se rendirent au camp du Roi , et il fut réglé que la garnison sortirait librement avec ses armes. Une complète abolition fut accordée aux bourgeois pour fait de rébellion.

C'est la première fois que le nom de Mole , destiné à une bien plus grande illustration, paraît dans l'histoire de France.

EDOUARD MOLE.

La postérité de Guillaume Mole vit accroître son importance, dans les générations suivantes, par de nobles et considérables alliances dans la noblesse de Champagne. Son arrière-petit-fils, Nicolas Mole, s'établit à Paris, où il fut d'abord conseiller à la Cour des Aides, et en 1617, conseiller au Parlement. Son fils Edouard Mole, après avoir acquis beaucoup de réputation dans le barreau, entra au Parlement en 1567. .

Après le meurtre du duc de Guise àj Blois et l'alliance de Henri III avec le roi de Navarre, au mois de janvier 1589, la Ligue demeurait maîtresse de Paris. Bussy-Leclerc, alors gouverneur de la Bastille et tout-puissant dans la ville, entra, armé et le pistolet à la main, dans la Grand'Chambre et commanda à plusieurs membres du Parlement, dont il donna la liste, de le suivre à l'hôtel de ville. Lorsque le Premier Président lui demanda par quelle autorité il agissait ainsi ; il répondit que si on ne lui obéissait pas, quelques-uns d'entre eux pourraient s'en mal trouver. Le Premier Président de Harlay, les présidents de Thou, Potieret Brisson, suivis de cinquante ou soixante conseillers, qui pour la plupart n'étaient point sur la liste, furent conduits à la Bastille à travers une populace, qui les insultait et les menaçait. Dès le lendemain Brisson et plusieurs autres furent mis en liberté-, successivement tous sortirent de prison, hormis le Premier Président de Harlay.

Brisson fut chargé par le Parlement de remplir les fonctions de Premier Président. Un arrêt, conçu dans les termes suivants, porta qu'Edouard Mole, conseiller , « est nommé pour l'exercice de l'état de procureur général du Roi pour l'absence de Jacques de la Guesle 1. »

Ce choix était dicté par les clameurs d'une populace échauffée et menaçante, qui criait : Mole! Mole! Ce n'est pas qu'il eût jamais montré le moindre assentiment à la sédition; il avait été la veille conduit à la Bastille; mais il avait une grande réputation d'intégrité.

Brisson, en acceptant les fonctions, qui lui étaient conférées parla suggestion des chefs de la Ligue, déposa secrètement chez deux notaires une protestation, où il alléguait la force et la contrainte que la licence populaire exerçait contre lui : il ajoutait que des gens de bien et d'honneur, bons et fidèles serviteurs du Roi, lui avaient conseillé de temporiser et de s'accommoder au

1 Registres du Parlement.

EDOUARD MOLE. j?

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