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Préface
L'homme a dit : « J'ai dompté la nature, j'en suis le roi. » Monarque faible et timide qui tremble devant sa conquête, et qui, en y découvrant une force nouvelle, cherche à l'atténuer avant de s*en servir,
« La mer immense, dit-il, semblait placée entre les sociétés comme une barrière infranchissable, — la mer relie les sociétés ; les régions de l'air m'étaient interdites, — je les traverse ; l'électricité me foudroyait, — elle unit ou dissout à mon gré, elle porte la parole, en une minute, d*un hémisphère àTautre, et quels miracles, grâce à elle, ne me sera-t-il pas donné d'accomplir! »
Mais les mers entr' ouvrent leurs abîmes, l'aéronaute tombe du haut des cieux; et, quand le physicien, honteux de sa pusillanimité, veut forcer sa machine de verre, l'étincelle redevient foudre et le tue.
C'est que la nature, maîtresse de l'homme bien plus qye l'homme ne Test de la nature, n'accepte des lois qu'à la condition de faire respecter les siennes, et en tète elle a écrit la loi de mort. Cette esclave
VI PRÉFACE.
superbe nous l'impose comme un peuple dicte sa constitution au roi qu'il choisit librement ; du pouvoir qu'elle nous laisse, elle fixe à son gré la limite et la durée. En voulant nous soustraire à ses dé* cretSy nous les accomplissons nous-mêmes; quand nous diminuons les chances de destruction, nous rendons plus terribles celles qui restent ; nous opposons une force à Tautre, et, à un moment donné, les deux forces se combinent pour nous anéantir. — Privé de ses voiles par un coup de vent, le navire, abandonné aux flots, devenait leur victime ; aujourd'hui, la vapeur est chargée de le défendre ; mais souvent insuffisante, et quelquefois hostile, elle laisse s'engloutir, ou emporte dans les cieux, des bâtiments, plus vastes que ceux d*autrefois, parce qu'ils ont plus de vigueur. Jadis, dans les guerres, peu d'hommes succombaient; la découverte delà poudre a rendu les batailles plus rares et plus meurtrières. Que la guerre disparaisse, de l'agglomération des hommes naîtra la peste. Dieu nous a dit : « Faites-vous aussi heureux que vous le pourrez y dans le monde que je vous donne, mais vous ne dépasserez jamais la limite que je vous marque; quelque loin que s'étende le domaine de l'idée, celui de la vie tie s'agrandira pas. »
A Thistoire de cette grande lutte, si féconde en revers, l'auteur de ce livre a emprunté une page, — la plus terrible peut-être et la plus féconde en grands enseignements. — SiThomme, sur terre, a tant de peine à combattre contre les dangers qui le menacent sans cesse, de quelle énergie le marin ne doit-il pas s'armer? Autour de lui, il ne voit que des ennemis : dans le ciel naît la tempête, la mer cache des écueils, et si, des flancs du navire même, vient à jaillir la flamme, isolé, de qui pourra-t-il espérer du secours?
Le premier aussi, il a compris l'insuffisance de cette volonté, que notre vanité faisait si puissante, et cherchant un appui en
PRÉFACE. VII
dehors de lui-même, il a imploré un aide mystérieux nommé Providence. Celte force que nous rencontrons partout, hostile tour à tour et bienveillante, qui échappe à nos calculs, contrarie nos prévisions et renverse nos plans; cette force supérieure à Thomme, qui voudrait se croire supérieur à tout, Vétonne d'abord, l'irrite, puis le terrasse. Il cherche alors son vainqueur et refuse de le voir dans cette matière inerte sous ses doigts intelligents qui la pétrissent à leur gré; croire au hasard serait nier sa prudence, il le rejette; pour lui, clairvoyant contre un ennemi aveugle, quelle honte de succomber, si un être plus clairvoyant, plus intelligent, — il alla même plus loin, — si un être parfait ne se servait pas de cet ennemi comme d'un instrument. C'est ainsi que dans toutes les actions de sa vie il comprit l'intervention de Dieu, nomma cette intervention Providence, et tâcha de se la rendre favorable par la prière. Nous nous sommes abaissés par fierté, et l'idée de la Divinité protectrice fut d'abord chez nous la conscience de notre faiblesse et une révolte de notre orgueil. '
Et telle est la violence de cette réaction, que l'homme le plus habitué à voir le danger face à face, celui que rien n'effraie et que rien n'étonne, se fait aussi, devant la Providence, le plus petit et le plus humble. Le marin se confie en elle comme un enfant en sa mère. Chez lui, cette confiance procède de l'instinct, non du raisonnement; il croit, uniquement parce qu'il a besoin ; il chancelle et cherche un appui, quel qu'il soit. Dieu est à ses yeux bien moins le Créateur de l'univers que le soutien de la créature ; et, comme si cette Divinité invisible lui semblait encore trop éloignée, il en accepte avec empressement les manifestations extérieures ; avant le départ, il appellera sur son bâtiment la bénédiction du prêtre; après avoir disputé vainement son existence à une mer en furie, quand il aura dépensé toutes ses forces, et qu'un miracle seul pourra le sau-
VIII PRÉFACE.
ver^ il pressera sur son sein une croix, une médaille, talismans
précieux.
Le plus souvent même, les prières , les vœux de nos matelots s'adressent à Marie. Qui, sur la terre, sait nous consoler dans nos douleurs, nous encourager dans la lutte, mieux que la femme? Une de ses larmes, la promesse d'un sourire, et nos plaies se guérissent, notre cœur se raffermit. Une mère, une sœur,, une épouse, tous ces êtres chéris qui prient là-bas pour celui qui court sur l'Océan, se présentent à son esprit au moment suprême : elles semblaient placées près de lui comme une providence ; — il aime à penser qu'une femme continue dans le ciel ce rôle sublime. — Et puis Dieu, qui mesure tout à son éternité, ne verrait peut-être qu*une épreuve passagère» là où Marie ne verra qu'une souffrance.
Rentré au port, le marin ira déposer sur l'autel de la Vierge la médaille que, dans le danger^ il pressait sur ses lèvres; les murs de la chapelle sont tapissés de tableaux, à la voûte sont suspendus de petits navires : culte des images, soit; — mais dévotion touchante dans sa naïveté. — À chacun de ces ex-voto se rattache le souvenir d'un drame : près du chef-d'œuvre donné par Téquips^e d'un vaisseau qui lutta longtemps contre la tempête et contre la famine, se trouve le présent modeste du pêcheur, dont un miracle a sauvé la frêle barque; tous ont été amenés dans ce temple par le même sentiment, et, quelles que soient les passions qui grondent dans ces cœurs endurcis, leurs bouches, souvent habituées au blasphème, ne prononcent qu'avec respect le nom de leur divine protectrice.
Aux environs de Bordeaux, dans le petit village de Talence, s'âève UDC église consacrée à xMarie ; c'est le pèlerinage des marins. Il y a trois ans environ, passant devant cet édifice, j'y entrai pour voir une statue de la Vierge dont on disait dans le pays des choses
PRÉFACE, IX
morveilletises. La messe était terminée, le prêtre quittait l*autel ; seul et prosterné sur les dalles, un homme en costume de matelot écoutait religieusement les dernières paroles de Toflice et s'étudiait à répéter les gestes du célébrant. Il sortit de l'église en même temps que moi et trouva bientôt le moyen de s'imposer comme compagnon de route. Ses traits fortement accentués, sa physionomie dure, sa parole brutale, contrastaient singulièrement avec la piété qu'il avait montrée. Comme s'il eût compris mon étonnement, il me dit avec une énergie de langage que je dissimulerai :
« Cela doit vous surprendre un peu, Monsieur, de me voir sortir de là dedans. C'est un vœu, et Pierre Martin ne manque jamais à ^ un serment. Le capitaine nous avait annoncé que nous étions perdus; la tempête grondait fort, je jurais plus fort qu'elle; c'était une lutte de gosier à faire trembler. Un de mes camarades m'interrompit : r— a Pierre, ne jure pas, me dit-il, tu affliges notre bonne patronne. » Je le regardai tout étonné : — « Tiens, ajout a-t-il, prends» cette médaille, embrasse-la, elle te portera peut-être bonheur. » — « Je le veux bien, m*écriai-je, et , si elle me sauve, je promets à la Vierge d'aller chaque matin entendre la messe chez elle tout le temps que nous resterons dans le premier port. » Voici quinze jours que je suis à Bordeaux , j'ai entendu quinze messes ; je ne sais pas prier, moi; je tâche de copier le prêtre et je répète : « Merci. »
À l'entrée de la ville, il me quitta. Le soir, deux gendarmes entraînaient un matelot ivre qui hurlait et se débattait entre leurs mains. Le malheureux avait frappé une femme; était-elle morte ou seulement blessée, je n'ai pu le ss^voir. Je me mêlai à la foule pour voir l'assassin, je reconnus Pierre : tout sentiment s'était évanoui chez lui, le vin en avait fait une bête sauvage. J'ignore ce qu'il est
X PRÉFACE.
devenu; mais si la justice humaine lui a imposé une terrible expiation^ au pied de l'échafaud, son cœur, resté sourd à tous les raisonnements de la religion, a dû s'ouvrir au nom de Marie tombé de la bouche du prêtre.
Ces enseignements ne sont pas les seuls que Ton puisse retirer de la lecture de ce livre ; niais ils suffisent pour montrer que, dans le récit des souflfrances endurée^ par les naufragés, il y a autre chose qu'un alimçnt pour la curiosité.
Ernest FAYÈ.
AVIS
Une Histoire des naufrages a déjà été publiée d'après celle de M. Eyriès; c'est sur ce second travail que nous avons fait le nôtre. Nous avons supprimé quelques naufrages d'un intérêt médiocre ; il en est d'autres, et des plus célèbres, pour lesquels nous renvoyons le lecteur aux Aventures les plus curieuses des Voyageurs^ de M. Hombron, ouvrage publié par notre librairie. Dans ce nombre se trouvent : le Naufrage de la Méduse^ les Aventures de Selkirk, etc.
A la suite des relations empruntés au livre de M. Eyriès se placent des récits anciens oubliés daiis son recueil, et quelques catastrophes récentes, qui n'avaient pas encore été publiées.
Plus de vingt éditions de VHistoire des Naufrages de M. Eyriès, rapidement épuisées, assurent le succès de cet ouvrage, pour lequel aucun soin n'a été épargné, tant sous le rapport de la typographie qu'au point de vue de la correction du texte.
HISTOIRE
DES NAUFRAGES
CHAPITRE PREMIER Relation de Pictro Quirini, en 1431
Excité par le désir d'augmenter sa fortune, Pietro Quirini, marchand vénitien établi à Candie, entreprit un voyage en Flandre, sur un vaisseau chargé de coton, de vins et d'autres productions du pays. Son iils qu'il voulut emmener avec lui mourut cinq jours avant le départ, et ce malheur fut pour lui le triste présage des maux que lui préparait l'avenir.
Le 25 avril 1431 , il partit de Candie, qui appartenait alors aux Vénitiens; des voies d'eau qui se déclarèrent à son navire par la maladresse d'un pilote, l'obligèrent à relâchera Cadix pour le faire radouber. Il en partit le 14 juillet, mais un vent de N. E. le repoussa au large, près des lies Canaries, parages qu'il ne connaissait pas et qu'on redoutait comme très-dangereux. Les vivres diminuaient, et , les ferrures du gouvernail s'étant détachées, il fallut encore relâcher : on arriva donc à Lisbonne le 29 août et on en repartit le 14 septembre.
A peine au large , le pauvre navire fut assailli par une violente tempêie, qui dura plusieurs jours et le poussa au delà des Sorlingues, au moment où il aUait entrer dans la Manche. La tempête augmenta le 10 novembre ; le gouvernail se détacha encore et le navire fut poussé au loin vers l'ouest. Il fallut rattacher le gouvernail avec des cordages; mais il (ut de nouveau arraché, et l'on ne put s'en rendre maitre qu'au bout de trois jours
t 1 lies nombreuses et petites, dont plusieurs ne sont que des écueils, près de la côte d'Angleterre, à huit lieues de la pointe du comté de Comouailles.
Sr HISTOIRE DES NAUFRAGES.
d'efforts inonïs. Dans cette extrémité, il fallut songer à économiser les vivres, et la distribution en fut restreinte au strict nécessaire : chacun se soumit à cette mesure de prudence.
Le danger était imminent; le marchand vénitien se retira dans sa chambre ; après s'y être recueilli et avoir prié un instant, il vint plus fort et plus confiant ranimer le courage éteint de son équipage. Après des essais infructueux de gouvernails nouveaux , le 25 novembre ils se trour vèrent en butte à la violence de la tempête accrue au plus haut degré. Mais enfin le vent s'apaisa et retarda les derniers moments du pauvre équipage. La pluie et le vent avaient tellement endommagé les voiles, qu'elles se déchirèrent toutes, loi'squ'on voulut les hisser. Le navire, privé de gouvernail et de voiles, fut ballotté avec violence, et il fit de si grandes voies d'eau que Ton eut beaucoup de peine à l'empêcher de couler à fond.
Le 4 décembre, quatre»lames d'eau vinrent se briser, sur le pont et le navire s'enfonça encore plus dans la mer. L'équipage, malgré sa fatigue, dans l'eau jusqu'à la ceinture, parvint à le vider entièrement. Les trois jours suivants le temps se radoucit un peu ; mais le 7, la bourrasque souleva tellement la mer, que les vagues ressemblaient à des montagnes. Tantôt le vaisseau montait jusqu'aux nues, tantôt il descendait dans un abîme au milieu des flots : Tobscurité profonde n'était interrompue que par le feu brillant des éclairs. Le vaisseau penchait tant du côté sous le te vent, et l'eau entrait si abondamment par le plat-bord, que les matelots, qui s'attendaient à chaque instant à être engloutis, se regardaient tristement les uns les autres, ne sachant ce qu'il fallait faire; enfin, ils coupèrent le grand mât, comme le seul remède à employer. Au moment où le mât tombait, une secousse du navire le jeta dans la mer, sans qu'il touchât le pont. Le vaisseau, allégé, roula moins, et l'équipage s'occupa, pendant une nuit obscure et bien pénible, à vider l'eau qui le remplissait.
Quirini réunit alors tous les hommes de l'équipage : « Vous le voyez, mes amis, leur dit-il, il n'est plus possible de gouverner notre vaisseau ; nos vivres diminuent avec rapidité. Rester ici, c'est se vouer à une mort certaine par la faim» ou par les flots. Jetons-nous plutôt dans les embarcations avec les provisions qui nous restent : nous pouvons avec l'aide du ciel espérer encore de nous sauver, si le temps se radoucit. »
L'équipage y consentit, jugeant que la côte la plus proche était celle d'Irlande, éloignée de plus de 700 milles ^. On se prépara en conséquence
1 Le mille marin raitO>4167 de Uene, c'est-à-dire un peu plus de deu\ cinquièmes: une lieue fait donc environ deu\ milles un tiers. 700 milles équivalent à 291 lieues ordinaires.
tE VÉNITIEN QUIRINI. 3
àquitterlenavireàlapreniière occasion favorable. Quirini proposa de tirer au sort pour désigner quarante-sept personnes qui monteraient dans la chaloupe, les vingt-une autres devant s'embarquer dans le canot. Le nombre d'hommes requis pour le canot se présenta volontairement, et Quirini entra dans la chaloupe avec ses officiers, malgré ]a préférence qu'il a-vait pour le canot. On se hâta alors de mettre les deux bateaux à la mer ; cette opération fut longue et difficile ; mais enfin le 1 7 elle fut terminée. Les provisions furent partagées, mais les deux embarcations ne pouvaient contenir qu'une très-petite quantité de vin.
Le moment de la séparation fut cruel pour tous : on s'embrassa mutuellement avec de vives expressions de regret. Le capitaine ressentit une vive douleur, quand il fallut abandonner son malheureux navire qu'il avait construit avec tant de soin et de plaisir, et sur la riche cargaison duquel il avait fondé les plus belles espérances.
Le canot fut séparé de la chaloupe dans un brouillard qui s'éleva vers le soir. Le lendemain au point du jour, on ne le vit plus, et depuis l'on n'en a plus entendu parler. Les hommes de la chaloupe pleurèrent le sort de leurs compagnons, qu'ils supposaient avoir péri ; mais bientôt ils craignirent d'en éprouver un semblable; la mer devint si furieuse, qu'une monstrueuse lame vint se briser sur l'arrière de la chaloupe et la remplit presque entièrement d'eau. Chacun se hâta de la vider, et dan&le trouble de la terreur, on jeta par-dessus bord tout ce qui tomba sous la main : vin, vivres et vêtements. La perte d'une partie du vin obligea de restreilidre chaque homme à un verre par jour ; au bout de huit jours, il fallut réduire encore cette ration de moitié.
Les souffrances de ces infortunés ne diminuaient pas : jour et nuit ils étaient dans la nécessité de débarrasser la chaloupe de l'eau qui l'emplissait. Ils n'avaient jamais éprouvé un froid aussi vif, à Venise, dans les plus rudes hivers. Les matelots en sentaient bien plus la rigueur, étant légèrement vêtus, médiocrement pourvus de vivres, et exposés à l'intempérie des nuits qui duraient vingt heures. Leurs pieds s'engourdirent, et la perte de toute sensation s'étendit à leur corps entier. Toiu'mentés par la faim, ils dévoraient tout ce qu'ils pouvaient atteindre; puis, frappés soudainement, leur tête tremblait, ils tombaient, et rendaient le dernier soupir.
Il mourut ainsi deux et mêmequatre hommes par jour, du 19 au 29 décembre; le 5 janvier, vingt-six avaient péri. Ils furent ensevelis dans les flots par leurs compagnons.
Tout le vin était consommé : les pauvres marins, ne prévoyant aucun i HISTOIRE DES NAUFRAGES.
termeàleuirssouffrauces, se préparèrent de nouveau à la mort; Quirini lui-même regrettait do n'être pas au nombre de ceux qui avaient Gni leurs jours et leurs peines. Animés du désir de conserver leur vie, quelquesims burent de l'eau salée, ce qui leur fut fatal dans un délai plus ou moins long.
On passa cinqjours dans cette situation déplorable. Le 3 ou 4 janvier, un matelot aperçut, vers le point du jour, quelque chose qui ressemblait à de hauts rochers couverts de neige. 11 communiqua, avec une sorte d'inquiétude, sa découverte à ses camarades, qui, tournant les yeux de ce côté, attendirent impatiemment qu'il flt plus clair. Avec quelle joie inexprimable ils reconnurent que réellement ils avaient la terre devant eux!
A cette vue leur vigueur se ranima ; mais le vent étant contraire , ils ne purent se servir de voiles, et leurs forces étaient trop épuisées pour faire usage des avirons. Le jour n'avait plus que deux heures de durée. Le vent et le courant réunis emportèrent la chaloupe ; la terre disparut. I /équipage, surpris par la nuit, tomba dans une incertitude cruelle. Au point du jour, on ne vit plus rien. Dans le courant de la journée on aperçut à l'est de hautes montagnes. Pour ne pas perdre cette terre |)ondant la nuit, on releva sa position avec la boussole.
Vers trois heures du matin, on se trouva au milieu d'écueils et de rochers. Une lame qui vint se briser dans la chaloupe exposa l'équipage au danger le plus imminent. La joie des matelots (it de nouveau place à l'affliction et ils se recommandèrent à la protection delà Providence. La chaloupetoucha;heureuscment une autre lame la souleva et la porta à terre contre un roc, à l'abri de tout danger.
Quand la chaloupe prit terre, cinq matelots, impatients d'apaiser leur soif, sautèrent par-dessus bord et s'empressèrent d'avaler une quantité /ncroyable de neige qu'ils ramassèrent ; puis ils en portèrent à leurs camarades, qui employaient tous leurs efforts pour empêcher la chaloupe (le se briser contre les rochers. Ils essayèrent ainsi de modérer leur soif brûlante. Quirini déclare qu'il croit avoir avalé autant de neige qu'il en aurait pu porter. Il attribue à son effet salutaire la conservation (le sa vie, tandis que deux hommes moururent, pour avoir bu de l'eau salée.
L'équipage, qui n'avait ni cordage ni aucun autre moyen de mettre la chaloupe en pureté, resta toute la nuit occupé à la tenir éloignée du rivage. Le lendemain, seize hommes, reste des quarante-sept embarqués (lansTorigine, descendirent à terre, ils se couchèrent sur la neige, et re-
LE VÉFflTlEN QUIRINI. r>
mercièrent le ciel de leur délivrance miraculeuse. La faim les obligea d'examiner l'état de leurs provisions : quelques débris de biscuit en mauvais état, un jambon et un petit morceau de fromage. Us firent un peu de feu avec les bancs de la chaloupe , et préparèrent leurs chétiCs^ aliments.
Ayant reconnu que le lieu où ils s'étaient sauvés n'était qu'un roc aride, ils résolurent de le quitter le lendemain ; ils remplirent cinq barriques d'eau de neige, et partirent sans savoir où se diriger ; mais à l'instant où ils entrèrent dans la chaloupe, l'eau y pénétra de tous côtés, parce que^ dans la nuit précédente, on n'avait pas eu la précaution de l'empêcher dv battre contre les rochers. Deux des hommes chargés de la tenir éloignée de la côte, s'impatientant de ne point voir revenir leurs camarades, étaient descendus à terre pour réchauffer leurs membres glacés. La chaloupe avait été tellement endommagée, qu'elle coula quand on voulut y entrer. L'équipage fut contraint de retourner à terre.
Pepuis dix-huit jours que ces infortunés avaient abandonné le navire, ils calculèrent qu'ils avaient fait 2500 milles sans voir la terre, et qu'ils sr trouvaient sur l'île des Saints, située le long de la côte de Norwége,et soumise au roi de Danemark ^. Quoique leur position fût déplorable, ils réfléchirent qu'elle était encore bien préférable aux dangers d'une mer orageuse. Ils se firent, avec lès voiles et les avirons de la chaloupe, deux petites tentes pour s'abriter et fendirent d'autres débris pour se chauffer.
La seule nourriture qu'ils purent se procurer, consistait en herbes marines, en moules etautres petits coquillages qu'ils ramassaient sur le bord de la mer, mais en quantité à peine suffisante pour assouvir leur faim. Us se partagèrent en deux détachements ; treize hommes étaient sous une tente, et trois sous l'autre. Une partie était couchéedansla neige, et l'autre assise autour du feu ; mais la grande humidité du bois rendait la fumée si insupportable, que ces pauvres gens furent menacés de perdre entièrement la vue. Le secrétaire de Quirini eut le cou rongé jusqu'aux nerfs, et mourut. Trois Espagnols vigoureux et pleins de santé moururent pour avoir bu de l'eau salée. Les treize hommes qui survécurent se trouvèrent si faibles et si épuisés, que, pendant trois jours et trois nuits, ils furent incapables dv traîner horsde la tente les cadavres de leurs compagnons. '
Us passèrent ainsi onze jours, au bout desquels le domestique de Quirini , étant sorti pour ramasser des moules, découvrit à la partie du rocher la plus éloignée, une hutte en bois et tout auprès des traces de bétail. La hutte étant en bon état, les naufragés prirent le parti de s'y établir. Us
1 C'est peut-être d'Heiligeland, sur la cùte de Norvège, par 66» de latitude boréale, qu'il est question. Il est cependant probable que Quirini était beaucoup plus au nord.
s'y rendirent tons, à l'exception dé deux ou trois, qui étaient trop faibles pour marcher, et emportèrent avec eux plusieurs paquets de bois à brûler. Quoique la hutte ne fût éloignée que d'un mille et demi, Quirini eut à peine la force de faire ce trajet et éprouva beaucoup de difficulté à marcher dans la neige. Après y être arrivé^ il ressentit une grande joie de l'espoir fondé que des habitations humaines n'étaient pas éloignées.
Deux jours après, un des matelots, occupé à chercher des moules le long du. rivage, trouva un grand poisson qui ne pesait pas moins de deux cents livres ; il était frais et semblait n'avoir été jeté là que depuis peu de temps ; mais, à cette époque, des dissensions avaient affaibli l'équipage, en le divisant en deux partis. Le matelot qui avait trouvé le poisson chercha à le cacher à ceux du parti opposé au sien ; mais ces derniers ayant été instruits de la trouvaille, voulurent en profiter de gré ou de force« Quirini interposa sa médiation, et ordonna que le poisson fût partagé également : alors on le coupa en morceaux, et on le porta à la hutte, où on le fit bouillir et griller. Quelques-uns, trop impatients, le dévorèrent tout cru. Après en avoir mangé avec avidité pendant quatre jours, on s'aperçut qu'il fallait le ménager. Par une sage répartition, ce qui restait suffit à la nourriture de l'équipage dix jours encore, car l'ouragan était si violent, que l'on ne pouvait se procurer d'autres provisions. On eut ensuite recours à la ressource de chercher des moules le long du rivage, jusqu'au 31 janvier 1432.
Cependant un pêcheur qui demeurait sur une île nommée Rustène *, éloignée d'environ huit milles, vint avec ses deux fils dans cet îlot désert pour chercher du bétail qu'ils y avaient laissé. Le père était resté sur le rivage pour prendre soin du bateau ; ses fils s'avancèrent vers la hutte, et virent, à leur extrême surprise, de la fumée sortir du sommet. Cette fumée, dans un lieu inhabité, faisait le sujet de leur convarsation, lorsque le son de leur voix frappa Toreille de Cristoforo Fioravanti. « N entendez-vous pas des voix humaines ? dit-il à ses compagnons désolés.. — Ce sont, lui répondirent-ils, les cris des oiseaux de proie qui attendent notre fin, pour se repaître de nos cadavres, comme ils ont déjà dévoré ceux de nos camarades. » Dans ce moment une multitude de corneilles étaient occupées à déchirer les cadavres des naufragés.
* Celte ile Rustène est certainement l'île Ru$t ou Roest des cartes géographiques. EUe est située par le 68« de latitude N. et foit partie du groupes d'iles Lofoden, plïicé le long de la côte N. 0. de Non^ège, et célèbre par ses pêcheries. Plusieurs des particularités rapportées par Quirini se retrouvent dans le Voyage en Norvège de M. de Buch, le seul voyageur qui ait décrit ces contrées boréales.
LE VÉNITIEN QUIRINI. 7
Cependant, les voix devenant plus distinctes, les naufragés sortirent de^ la hutte, et aperçurent deux jeunes gens qui pâlirent de crainte à la vue de tant d'étrangers ; mais reconnaissant bientôt des hommes dans la détresse, ils leur adressèrent la parole, et leur nommèrent le lieu de leur demeure. Quiriiii ne comprenait pas leur langage. Sur ces entrefaites, deux de ses gens allèrent au canot dans Tespoir d'y obtenir des provisions : comme ils n'y trouvèrent rien^ ils jugèrent que ces hommes n'avaient fait qu'un court voyage. On décida que deux des naufragés s'embarqueraient dans le bateau, qui ne pouvait en contenir un plus grand nombre. Quelques-uns étaient d'avis de retenir un des jeunes gens, pour que Ton vînt plus tôt à leur secours ;. mais Quirini leur représenta avec raison qu'il serait injuste de faire la moindre offense à ceux qui étaient absolument maîtres dé les soulager. Ghirardo di Leone et Cola di Otranto, qui entendaient un peu le français et l'allemand, s'embarquèrent. Le bateau partit, laissant le reste de l'équipage dans une grande anxiété. 11 se passa un jour et une nuit avant son retour et les malheureux craignirent que sa charge n^ l'eût fait périr.
La causé de ce délai venait simplement de ce que tous les habitants de l'ile, étant allés à la pèche, n'avaient pu apprendre plus. tôt la pitoyable position des naufragés ; mais leur curé, qui était un dominicain ailemand> leur dépeignit en tenues pathétiques l'état de ces malheuiseux, leur montra ceux qui étaient arrivés, et promit la bénédiction du ciel à ceux qui les premiers les assisteraient.
Six bateaux chargés de provisions abordèrent près de la hutte des naufragés : la joie de ceux-ci en voyant de si grandes marques d'amitié ne se peut décrire. Le curé accompagnait ses paroissiens. En arrivant il demanda, en latin, quel était le capitaine du bâtiment naufragé ; Quirini s'étant fait connaître, ils reçurent un pain de seigle, qui leur par-ut de la manne. Le moine fit boire de la bière à Quirini ; puis, le prenant par la main, il lui dit de choisit* deux de ses gens pour s'embarquer avec lui. Quirini désigna Francesco Quirini de Candie et Cristoforo Fioravanti de Venise. Ces quatre honunes s'embarquèrent dans le bateau qui appartenait au principal habitant de Rustène : c'était un pécheur. Quand on aborda, Quirini, qui ne pouvait marcher à cause de sa faiblesse, s'appuya sur le bras du fils de ce pécheur. Le reste de l'équipage fut distribué dans cinq autres bateaux.
En entrant dans une maison, il en rencontra la maîtresse, suivie d'une servante; il allait, à l'imitation des esclaves grecs, se prosterner aux pieds de cette femme : elle l'en empêcha. Touchée de sa triste situation, elle le conduisit auprès du feu^ et lui donna une jatte de lait. Pendant trois mois qu'il passa ^dans cette maison, cette femme lui témoigna constamment la plus grande bonté. Ses compagnons, au nombre de dix, répartis dans d'autres maisons, furent traités avec la même humanité. On leur fournissait abondamment du poisson, du beurre et du lait, et quelquefois de la viande.
11 restait cependant deux honunes que leur faiblesse avait retenus sur le rocher ; ils étaient trop éloignés pour avoir pu être instruits de ce qui SQ passait. Les habitants de Rustène allèrent à leur secours ; mais ils en trouvèrent un déjà mort, et l'autre à l'extrémité. Ils enterrèrent le corps du premier aveCj huit autres nalifragés morts auparavant : on célébra ensuite un service pour eux. Celui qui avait survécu fut amené à Rustène, où il niourut deux jours après.
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The end
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