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Avant-propos
En terminant le volume qui précède celui-ci, nous donnions une petite esquisse de l’œuvre du grand Evêque qui, le premier, gouverna notre Eglise canadienne “après la Conquête ”’, et laissions clairement entendre que nous n’avions pas l'intention, à notre âge, d'entreprendre nous-même l’exposition de cette œuvre et de poursuivre notre travail au delà du régime français.
Mais nous avons recu tant de lettres bienveïllantes d’importants personnages civils et ecclésiastiques : nous exhortant à continuer nos travaux historiques, que nous n'avons pas cru devoir nous arrêter à notre première détermination. Voici, par exemple, ce que nous écrit un de nos éminents Prélats :
“ C’est un beau monument que vous élevez à l'Eglise et à Ja Patrie canadienne. J'espère que vous ne vous croirez pas encore assez vieux pour ne pas continuer votre travail historique sur l'Eglise du Canada. Il me semble que M Briard vous tend maintenant les bras et sollicite votre plume.”
X AVANT-PROPOS
Nous n'avons pu rester sourd à de si pressants appels, si conformes d’ailleurs à ce que nous écrivait naguère, après la publication de notre Vie de M® de Laval, Son Eminence le Cardinal Rampolla, de la part du Souverain Pontife Léon AIT
“ Ga Sainteté ne doute pas que vous avez fait une œuvre vraiment utile, et que vous allez continuer à mettre en lumière par vos écrits les gloires de l'Eglise canadienne. ”
Nous nous sommes remis à l'œuvre: œuvre préparatoire, d’abord, passant tout un hiver à compulser les archives, à étudier et à copier les documents, afin de ne rien écrire que d’après les sources les plus authentiques : œuvre de classification et de rédaction, où, suivant notre habitude, nous avons tenu à laisser parler eux-mêmes, autant que possible, les personnages du temps et à les faire revivre, pour ainsi dire, sous nos yeux. Comme fruit de notre travail, nous offrons aujourd’hui au public un premier volume, qui sera suivi de quelques autres, si Dieu nous prête santé et vie.
Ce volume était déjà parti pour l'impression, lorsque nous avons lu, dans le numéro de janvier dernier de la Revue Catholique de Normandie, quelques lignes si bienveillantes à notre adresse, que la reconnaissance nous fait un devoir de les reproduire ici. Elles terminent un article intitulé Distinctions honorifiques :
& M'erminons enfin, dit l’auteur *, par notre bien cher ami et fidèle collaborateur M. l’abbé Auguste Gosselin, de la Société Royale du Canada, qui, pour son histoire de l'Eglise ooue BR, Re RU ——
1. M. l'abbé C. Guéry, aumônier du Lycée d'Evreux.
AVANT-PROPOS XI canadienne, a mérité, à plusieurs reprises, de recevoir les félicitations et les encouragements des Pontifes Romains. Nous l'avons dit déjà dans notre livraison du 15 janvier 1914, et nous sommes heureux de le répéter ici, ces éloges sont véritablement mérités par cette œuvre magistrale qui comprend, en ce moment, six grands volumes in-8vo ?. Nous souhaitons à l’infatigable historien, malgré son âge, de terminer cette histoire de l'Eglise du Canada, après quoi il pourra justement dire: Exige monumentum ære perennius.”
Quelle reconnaissance, également, ne devons-nous pas à Son Eminence le Cardinal Merry del Val pour l'intérêt qu'il a bien voulu porter à nos travaux historiques, en les déposant aux pieds de Notre Saint-Père le Pape Pie X, dont il était l'éminent Secrétaire d'Etat, et nous obtenant sa bénédiction apostolique! Lai ayant fait connaître la décision que nous avions prise de continuer notre histoire de l'Eglise du Canada, après la Conquête, nous avons eu le bonheur de recevoir de Son Eminence, en date du 30 mars dernier, une lettre des plus encourageantes, heureux présage de succès :
“Je suis très heureux d'apprendre que vous continuez votre intéressant travail sur l'Eglise du Canada et que vous vous êtes laissé persuader de ne pas vous arrêter à l’époque de la Conquête. Ces annales documentées, en faisant revivre les grandes et nobles figures de vos premiers Evêques, invitent notre vieille Europe, qui les a trop peu connus, à ad-
2. 1° La Mission du Canada avant Mgr de Laval: Récollets et Jésuites. 1 vol. de 176 pages; 2° Vie de Mgr de Laval, 2 vols, l’un de 671 pages, l’autre de 704 pages; 3° L'Eglise du Canada depuis Mgr de Laval jusqu'à la Conquête, 3 vols, le premier, de 503 pages, le deuxième, de 472 pages, et le troisième, de 606 pages.
XII AVANT-PROPOS mirer les labeurs et les sacrifices des pionniers de l'Evangile et de la civilisation chrétienne au Canada. Et cette auréole de gloire pour votre cher pays est une apologie victorieuse de l'Eglise notre mère, dont votre plume vient nous rappeler le triomphe, en nous redisant “ qu’il n’y a plus de mers, plus de solitudes, plus de montagnes, plus de lieux inaccessibles où Jésus-Christ n’arbore les hardis pavillons de ses enfants confondus avec le sien. . . ”
Nous n’avons donc pas à regretter la résolution que nous avons prise de continuer notre histoire de l'Eglise du Canada, après la Conquête. Puisse notre travail, puisse ce volume, en particulier, répondre à l'attente de ceux qui nous ont encouragé à poursuivre notre œuvre!
VACANCE DU SIEGE (1760-1766)
MONSEIGNEUR BRIAND DE 1766 À 1775
CHAPITRE: T
VACANCE DU SIÈGÉ ÉPISCOPAL. — ADMINISTRATION DU DIOCÈSE PAR LE CHAPITRE.—LE GOUVERNEMENT DE LA COLONIE.
E siège épiscopal de Québec étant devenu vacant par la u mort de M® de Pontbriand, le 8 mai 1760, l’administration du diocèse revenait de droit au Chapitre :, en attendant la nomination d’un autre évêque; et il le gouverna en effet durant six années entières. Il y a peut-être peu d’ex-
1. Conc. Trident., Sessio XXIV, cap. XVI.
emples d'une aussi longue administration capitulaire, du moins dans notre pays.
Mais qu'était à cette date le Chapitre de Québec? Des treize membres qui le composaient, suivant son institution par MF de Laval, un seul était mort, et n'avait pas été remplacé: M. de Tonnancour. Les douze autres étaient vivants, mais cinq étaient en France: le Doyen, M. de La- Corne, et le Grand-Chantre, M. Hazeur de l'Orme, qui y résidaient depuis nombre d’années pour les affaires du Chapitre; l’archidiacre M. de Miniac, qui y était retenu par ses infirmités, étant devenu complètement aveugle; et MM. Cugnet et Collet. Ceux-ci avaient quitté le Canada peu de temps après la prise de Québec, avec la permission de l'Ordinaire, mais au grand regret du clergé, qui, vu le petit nombre de prêtres du diocèse, avait regardé leur départ comme une véritable désertion: et nous verrons que c'était tout spécialement l'opinion de M. Briand.
Collet n’avait pas le sou. Le Chapitre avait dû lui prêter une certaine somme d'argent, plus un calice pesant “ quinze écus de six francs ”, un ornement et le linge nécessaire pour se faire une chapelle sur le vaisseau. On fut obligé plus tard de réclamer tous ces objets *.
Il ne restait donc ici que sept chanoines: MM. Briand, Poulin, de Rigauville, Resche, Perreault, Saint-Onge et Gaillard *.
Mais ils étaient dispersés, et dans l'impossibilité de se réunir: vu les circonstances de la guerre, l'Evêque avait jugé qu’ils étaient dispensés de l'office canonial. Perreault, Saint-Onge et Gaillard habitaient la partie du pays qui appartenait encore à la France: Gaillard desservait la panie date QU di je pes tntee tee PR SRE
2. Archives de l’'Evêché de Québec, registre du Chapitre, assemblée du 26 septembre 1763.
sur avait aussi M. Récher, curé de Québec; maïs il n’était que chanoine honoraire.
roisse de Lanoraie, dans le district de Montréal, Perreault était aux Trois-Rivières, Saint-Onge à Batiscan. Les quatre autres chanoines étaient restés dans la partie du pays devenue anglaise par la capitulation de Québec: Poulin et Resche seuls étaient dans la ville; Briand et Rigauville habitaient l'Hôpital-Général, en dehors de la ville, par conséquent, où il y avait défense expresse de pénétrer.
D’après le saint Concile de Trente, les membres d’un Chapitre n’ont qu'une juridiction collective pour l’administration du diocèse. Ils doivent se réunir dans les huit jours qui suivent la notification de la vacance du siège, et élire un vicaire capitulaire en qui se résume leur juridiction, et qui gouverne le diocèse au nom du Chapitre.
M de Pontbriand avait prévu l'impossibilité où seraient les chanoines de se réunir, advenant sa mort. Aussi, avant de quitter Charlesbourg pour se rendre à Montréal, le 13 septembre 1759, comme nous l'avons dit dans notre précédent volume, avait-il donné au chanoine Briand, son compatriote et son ami, les pouvoirs les plus amples pour administrer, en ce cas, le diocèse, suivant la faculté qu’il en avait reçue du Saint-Siège. Les lettres de vicaire général données à M. Briand sont des plus solennelles : signées par l’Evêque, et contresignées par le curé Eudo , elles portent de plus la signature de trois témoins ecclésiastiques, MM. Morisseau ° et Marcou, et le P. de Bonnécamps *, jésuite, et de deux témoins laïques, le conseiller Perthuis, et M. Descheneaux, “écrivain ordinaire de la Marine”. Elles sont aussi très flatteuses pour M. Briand:
4. Gilles Eudo, curé de la Sainte-Famille, île d'Orléans: “ Pendant le siège de Québec, il se retira à Charlesbourg avec tous ses paroissiens. ” (Tanguay, Répertoire du Clergé, p. 115).
5. Jean-Baptiste Morisseau, curé de Charlesbourg.
6. Voir dans les Mémoires de la Société Royale de 1895 notre étude sur le P. Bonnécamps, p. 50.
“ Te connais, dit l'Evêque, votre capacité, et combien vous êtes capable de nous aider dans notre état d'infirmité, et dans la situation présente de cette colonie, à supporter le fardeau de ce diocèse, dont la divine Providence nous a chargé...”
Quelques mois plus tard, toujours rempli de sollicitude pour son immense diocèse, du Séminaire de Montréal, où il va mourir dans quelques jours. il écrit de nouveau à son vicaire général:
“ I] y a, monsieur, dans les lettres de grand vicaire que je vous ai données, à l’article qui regarde les pouvoirs extraordinaires que le Souverain Pontife m'a donnés, et que je vous ai communiqués, une chose qui manque pour une plus grande explication. C’est que mon intention est que vous exerciez les dits pouvoirs extraordinaires, et que vous puissiez le faire même après ma mort, suivant le pouvoir qu’en donne Sa Sainteté, jusqu'à ce qu’il soit pourvu par les voies de droit à l'exercice de la juridiction épiscopale. ”
Muni de ces pouvoirs, M. Briand, dans l'impossibilité où étaient les chanoines de se réunir pour élire un vicaire capitulaire, administrait le diocèse, lorsque le 2 juillet 1760, le gouverneur Murray, par une proclamation, donna “aux habitants de Québec une permission générale d'entrer dans la ville pour en retirer les effets qu'ils y auraient et qui leur seraient nécessaires ”.
Briand et Rigauville n’ont alors rien de plus pressé — car la permission est donnée pour une journée seulement * — que de se rendre aux Ursulines, & dans le dessein d’y tenir, avec M. Poulin, président du Chapitre, et M. Resche, une assemblée au sujet de la vacance du siège ””.
L'assemblée a lieu “ dans la chambre du Noviciat ”, que les Ursulines, avec la permission de l'Ordinaire, ont mise à
RE ET TETE | À (A
7. Reg. du Chap, assemblée du 30 sept. 1761.
la disposition de M. Resche, et de M. Récher, curé de Québec, “ pour y faire leur demeure ”. C’est aussi aux Ursulines, “ dans une voûte ”, que les archives du Chapitre ont été déposées, dès le commencement du siège de la ville; et leur église a été désignée, également, comme “ église paroissiale et canoniale ”, dès le mois d'octobre 1750.
M. Briand, prenant la parole, rappelle d’abord à ses confrères la prorogation de pouvoirs que lui a accordée M°' de Pontbriand pour la vacance du siège épiscopal, à cause des circonstances :
“Mais, ajoute-t-il, il m'est parvenu, par voie confuse, qu'on doute, dans les parties supérieures de la colonie, de la validité des nominations de grands vicaires faites par le feu sieur Evêque. Remédions au plus tôt aux inconvénients qui pourraient naître de cette incertitude. Impossible de convoquer MM. Gaillard, Perreault et Saint-Onge: toute communication avec eux nous est interdite par le gouvernement anglais sous les plus grièves peines. Mais nous sommes ici, sans eux, la majorité des chanoines présents au Canada, donc en nombre suffisant pour nommer validement les grands vicaires du Chapitre. Je propose que nous procédions sans délai à cette nomination, quitte à la faire ratifier plus tard, si nous pouvons nous mettre au complet. ”
La proposition de M. Briand est agréée à l’unanimité; et le digne chanoïne s'étant réservé à jeun, on se rend à l’église, où il célèbre la messe du Saint-Esprit, avec Gloria et Credo, “ comme pour chose grave ”. On récite le Veni Creator; puis on retourne à la salle capitulaire; et, sur la proposition de M. Resche, syndic du Chapitre, on élit “ vicaires généraux du diocèse MM. Briand, Perreault et Montgolfier, M. Briand spécialement chargé de la partie dépendante du gouvernement anglais, M. Perreault spécialement chargé du gouvernement des Trois-Rivières et de la partie de Québec encore soumise aux Français, M. Montgolfier, du gouvernement de
Montréal et de tous les Forts et Postes qui sont dans la partie supérieure de cette colonie ”. M. Maillard est nommé “grand vicaire de l’Acadie, Tle-Royale, Ile Saint-Jean et pays adjacents, M. Forget pour les Illinois, et le P. Beaudouin, jésuite *, pour la Louisiane et pays en dépendants ”.
Pour se conformer aux sages et touchants conseils, quasi testamentaires, de M de Pontbriand ?, l'assemblée décide qu’elle ne nommera ni official, ni promoteur, ni autres officiers “ nécessaires à l'exercice de la juridiction ecclésiastique contentieuse ””. Elle est ‘“ persuadée que la prudence des grands vicaires leur fera prendre tous les moyens de pacifer les affaires de‘telle sorte, qu’il ne sera point nécessaire de recourir au for extérieur et contentieux * ”.
C'était la première assemblée capitulaire sous le régime anglais. La dernière qui avait eu lieu sous le régime français datait du 30 juin 1750.
Dans une assemblée subséquente, tenue le 23 septembre 1760 “ chez M. Poulin, président, dans une chambre de l'Hôtel-Dieu de Québec où il demeurait ” ”, le Chapitre nomma grand vicaire M. l'abbé de l'Ile-Dieu, “ résidant à Paris, pour les parties de la Louisiane et Mississipi ””.
La capitulation de Montréal avait eu lieu le 8 septembre précédent. Tout le pays appartenait désormais aux Anglais, et rien n’empêchait que tous les chanoines résidant au Canada pussent se réunir. Is le firent en effet le 30 septembre 1761, et l'assemblée eut lieu, cette fois, à l'Hôpital-Général, 4 dans la chambre du chapelain ”, M. de Rigauville. Elle
8. Archiv. de l'Év. de Q., lettre de Benoit XIV à l'abbé de l’Ile-Dieu. Permis à l'Evêque de Québec de nommer grand vicaire le Supérieur des Jésuites de la Nouvelle-Orléans, “pour exercer la juridiction sur les Capucins ”...
0. Mandements des Evêques de Québec, t. II, p. 146.
10. Registre du Chapitre.
11. Il était bien malade, et mourut le 10 octobre suivant. M. Briand le remplaça à la présidence du Chapitre.
confirma toutes les élections faites précédemment, et de plus nomma son doyen, M. de LaCorne, “ vicaire général du diocèse, en France, pour le mettre en état de travailler plus efficacement au bien du diocèse, chapitre et clergé du Canada” On ne mentionnait pas spécialement l'affaire de l’épiscopat, mais c'était sans doute la principale qu’on avait en vue; et nous verrons avec quelle diligence et quelle efficacité M. de LaCorne s’en occupa.
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On comptait donc huit grands vicaires nommés par ie Chapitre. Quel était parmi eux le véritable Vicaire Capitulaire? Le Concile de Trente ne suppose pas, en effet, qu’il puisse y en avoir plusieurs: Capitulum decernat Vicarium; il ne dit pas: Vicarios *. Le Chapitre de Québec, vu l’immensité du diocèse, et la division du pays en plusieurs districts ou gouvernements civils, avait nommé plusieurs grands vicaires pour faciliter la tâche de l'administration: mais n’y en avait-il pas un parmi eux qui, sans que la chose fût dite expressément, était regardée comme leur Chef, en qui se résumait toute la juridiction diocésaine, et qui était vraiment le Chef de l’Eglise de Québec pendant la vacance du siège épiscopal? Que de fois nous nous sommes posé cette question! et nous n’hésitons pas à dire qu’il nous semble hors de doute que Briand était regardé par ses confrères et était bien réellement le Vicaire Capitulaire du diocèse. L'abbé de l'Ile-Dieu dit quelque part que le Chapitre avait choisi M. Briand “ pour être à la tête et le premier des grands vicaires, le siège vacant ”. Dans une lettre de M Desglis au Nonce
12, Session XXIV, De Reformatione, chap. XVI.
13. Lettre de l’abbé de l’Ile-Dieu au Card. Préfet de la Propagande, 12 nov. 1764, citée dans les Recherches historiques, vol. XV, p. 355.
du Pape à Paris, il est appelé expressément “ premier grand vicaire, sede vacante #. Même titre: “ premier grand vicaire du diocèse ”, dans les Znformations canoniques présentées à Rome lors de sa nomination à l’épiscopat *. Les autres grands vicaires, Montgolfier à Montréal, Perreault aux Trois-Rivières, font des mandements pour leur district respectif *; mais ils les soumettent tout d’abord à Briand: “ Je joins ici une copie du mandement que je vais faire publier pour le Carême dans ce gouvernement, ” lui écrit M. Montgolfier . Ils ont en lui une confiance sans borne, et le reconnaissent évidemment comme leur supérieur; nous en trouvons mille preuves dans les archives: en voici une entre autres: M. Montgolfier lui écrivant un jour pour des affaires de mariage: ‘“ J'attendrai de vous, monsieur, des règles de conduite, dit-il. s’il arrivait que les choses fussent poussées plus avant #.” Ce n’est que par humilité, par condescendance et par prudence que Briand ne se prévaut jamais de sa qualité de premier grand vicaire: à vrai dire, le titre de vicaire capitulaire n'apparaît pas même dans les archives de l’époque.
Arrivé au Canada en même temps que M® de Pontbriand, il servait l’Église de Québec depuis dix-neuf ans avec un dévouement inlassable et un désintéressement parfait. Il avait toujours été le bras droit, l’homme de confiance, le véritable grand vicaire de son évêque, sans en avoir le titre: il é’était toujours effacé, et semblait avoir pris pour devise: Ama nesciri et pro nihilo reputari. D'une grande timidité
14. Archiv. de l’Ev. de Q., Reg. D. E, lettre du 2 janvier 1785.
15. Archives du Séminaire de Québec, Informations canoniques sur Mgr Briand, nommé à l’Evêché de Québec, Paris 11 février 1766.
17. Archiv. de l’Ev. de Q., cartable des lettres de grands vicaires, lettre du 17 janvier 1761.
18. Lettre du 17 janvier 1761.
naturelle **, plein de défiance de lui-même, il évitait de parler en public: et lorsque, devenu évêque, il se vit forcé de précher, dans le cours de ses visites pastorales, ce fut toute une révélation de l'entendre: il étonnait tout le monde par la force et l’onction de sa parole, par son esprit pratique, par sa science *. Ayant accompagné M® de Pontbriand dans presque toutes ses visites pastorales, il connaissait parfaitement nos campagnes, l'esprit de nos populations, leurs qualités, leurs défauts; il connaissait à fond tous les membres de notre clergé, dont plusieurs étaient même ses amis personnels.
Risquerons-nous un détail sur l'extérieur de sa personne ? Nous n’avons rien trouvé de bien précis à ce sujet; mais d’après les peintures que nous avons de lui, nous croyons que son physique n'avait rien de particulièrement remarquable, et que ce n’est pas par la séduction de sa personne qu'il pouvait en imposer, mais par ses éminentes qualités de cœur et d'esprit. Il était plutôt de taille moyenne. Ses traits étaient réguliers, sans avoir rien de bien remarquable.
Sous ce rapport, il était certainement inférieur à M. Montgolfier, qui passait pour un des plus beaux hommes de son temps, et dont l’air noble et les grandes manières en imposaient *, aux nouveaux maîtres du pays, surtout. Montgolfier était d’ailleurs un prêtre très distingué sous bien d’autres rapports.
Quant au troisième grand vicaire du diocèse proprement dit, M. Perreault, c'était, lui aussi, un homme de valeur, de bonne éducation et généralement respecté. Voici ce qu’écrivait de lui, après sa mort, l’annaliste des Ursulines:
“ Ses belles qualités et son rare mérite l'ont fait regretter
10. Faïillon, Vie de Mme d'Youville, p. 174.
20. Archiv. de l’Ev. de Q., lettre de M. Marchand à Mgr Briand, 4 oct. 1767.
21. Faillon, Vie de Mme d'Youville, p. 173.
des grands et des petits; sa piété, sa douceur, son esprit pacifique le rendaient cher à tous. Il a conduit avec prudence et bonté l’église de la Basse-Ville, lui servant de père et de confesseur, étant toujours prêt jour et nuit à assister les malades. C'était le bras droit et le conseil de notre illustre Evêque. Toutes les maisons religieuses ont eu part à 5a bienveillance et à sa libéralité *. ?”
M. Perreault, né à Québec le 18 septembre 1719, était issu du mariage de Joseph-François Perreault et de Suzanne Pagé-Carcy, laquelle était fille du propriétaire de ce terrain, situé au pied du promontoire de Québec, qui, de son nom, s'appelle encore Pointe-à-Carcy.
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En même temps que le gouvernement de notre Eglise, devenue veuve de son premier pasteur, se constituait régulièrement par la nomination d’un vicaire capitulaire et de plusieurs autres grands vicaires, le gouvernement de la Colonie, lui aussi, s'organisait. Après la capitulation de Montréal, le Canada tout entier ayant été réduit par les armes anglaises, Sir Jeffray Amherst en prit le commandement et devint notre premier gouverneur anglais. Puis, avant de retourner à New-York, où il stationnait, comme commandant en chef des Troupes Britanniques de l’ Amérique du Nord, il divisa le pays en trois gouvernements militaires : Québec, Trois-Rivières et Montréal. James Murray commandait déjà à Québec, depuis la capitulation de cette ville #: il
22. Les Ursulines de Québec, t. IIL p. 53.
23. Murray n'était que le troisième lieutenant de Wolfe à la bataille des Plaines d'Abraham; mais les deux premiers, Moncton et Townshend, ayant été blessés, et obligés de retourner en Angleterre, la charge honorable de commander à Québec échut à Murray. (Constitutional Documents, t. I, p. 22).
APRÈS LA CONQUÊTE ft le continua dans son gouvernement, nomma le général Gage gouverneur de Montréal, et le colonel Burton gouverneur des Trois-Rivières: le tout sous le bon plaisir du Roi, qui confirma ces nominations, ainsi que les cours cu chambres de justice qui furent établies dans chaque gou- “vernement, et donnèrent généralement satisfaction aux Canadiens. Tout s'y faisait en français, et suivant nos lois et coutumes françaises. Chacun des trois gouverneurs avait à son service un secrétaire Suisse français #, et rendait généralement ses ordonnances et ses jugements en français.
‘“ Du reste, nous dit un historien, les Canadiens, un peu défiants, s'arrangeaient de façon à vider leurs différends à l’amiable, en appelant des notables ou le curé comme arbitres. Les études des notaires de cette époque contiennent des centaines de transactions de ce genre, qui avaient la vertu d’une sentence finale *. ” |
Voici ce que dit un des premiers publicistes canadiens qui écrivirent sur la période qui suivit immédiatement la Conquête : |
‘‘Les gouverneurs de cette époque n'avaient rien tant à cœur que de nous attacher à eux, en conservant nos usages et nos lois. L'on n’apercevait nulle part la prétention d’introduire les lois anglaises, et encore moins celle de juger suivant la loi martiale. .. Les cours de justice n'avaient de militaire que le nom, qu’elles avaient pris des juges qui y présidaient *. ”
Il faut dire la même chose du régime des quatre premières années qui suivirent la Conquête: on l’a appelé le régime ou le règne militaire, parce que le gouverneur du Canada
24. Cramahé, secrétaire de Murray; Mathurin, secrétaire de Gage; J. Bruyères, secrétaire de Burton.
25. J.-Edmond Roy, Histoire de la Seigneurie de Lauzon, t. III, p. 10.
26. Mémoires de la Société historique de Montréal, Règne militaire en Canada, p. 41.
s'était autre que le Chef des Troupes Britanniques de l Amérique, et que ceux qui administraient, sous lui, les trois gouvernements canadiens, appartenaient, eux aussi, à l’armée anglaise qui occupait encore le pays. Ce régime n’avait de militaire que le nom: rien de plus juste et de plus bienfaisant, en général, que ce régime, surtout lorsqu'on le compare avec la première constitution qui nous fut donnée après Je Traité de 1763, avec ce régime despotique qui substitua les lois anglaises à nos lois françaises, et exigea de ceux qui voulaient prendre part à l'administration du pays le serment anticatholique du éesé.
Tant que le sort du Canada ne fut pas scellé, le pays n'étant pas encore cédé officiellement par la France à l’Angleterre, celle-ci avait tout intérêt à ménager les Canadiens. Notre pays était conquis, il est vrai; mais était-on absolument sûr de le garder? était-on bien certain de la tournure que pouvaient prendre les choses en Europe? Pour les Canadiens, surtout, on sait que leur espérance de retourner à la France n’était pas éteinte dans leurs cœurs, non seulement ceux des campagnes, mais Ceux de la classe instruite: nous l'avons montré dans le volume précédent *.
On ne trouve généralement rien de blessant pour les Canadiens dans la correspondance des gouverneurs de l’époque : tout au plus peut-on signaler une boutade du Suisse Haldimand, le futur gouverneur du Canada; mais alors il n’était que gouverneur des Trois-Rivières, où il avait remplacé Burton, devenu gouverneur de Montréal. Ecrivant à son ami Gage, qui, lui, avait remplacé Amherst à New-York:
“ Je voudrais, disait-il, que nous fussions débarrassés de toutes les Croix de Saint-Louis et de tous les prêtres LN
27. L'Eglise du Canada sous Mgr de Pontbriand, p. 555.
28. Archives du Canada, Haldimand Papers, Série B., vol. 22, p. 9, lettre du 15 avril 1764.
Il écrivait cela en 1764. Le traité entre la France et l’Angleterre était alors signé, et Haldimand donnait cours aux sentiments de sa nature aigre et capricieuse. Sa boutade était d’ailleurs sans conséquence: il était sur le point de partir pour le gouvernement de la Floride *.
Le grand vicaire Perreault, des Trois-Rivières, eut un jour à se plaindre de M. Burton, qui avait affiché un Placard, où il y avait quelque chose de blessant pour la religion. Il n'eut qu’à lui écrire, et le placard fut modifié:
‘“ Rien de plus judicieux et de mieux raisonné que votre lettre à M. Burton, lui écrit M. Briand: elle a eu son effet, et elle le devait avoir. ”
Puis il ajoute: “ M. Murray ne m'a point donné cette peine. Je n’ai pas eu connaissance qu’il ait inséré ces paroles injurieuses à la seule vraie religion de Jésus-Christ, que nous professons °°. ?
Les Rapports de Murray, Gage et Burton à la Cour de Londres sont remplis de paroles obligeantes pour les Canadiens:
“ Je puis vous assurer, écrit Gage à Amherst,que tout le temps de mon administration à Montréal, j'ai eu la plus grande attention à ce que les Canadiens fussent traités suivant les intentions bienveillantes de Sa Majesté. Nul dommage à leurs propriétés, nulle insulte à leurs personnes ne sont restés sans punition. Tout reproche sur leur état de
29. Haldimand était encouragé à décharger sa bile contre le clergé, par ce qui se passait en France, comme on peut le voir par la réponse que lui fait Gage le 25 juin suivant:
“ D’après tous les rapports qui nous arrivent, les affaires religieuses se compliquent, et nous sommes à la veille de quelque changement. Les Parlements commencent à se mêler de ces affaires délicates. Celui de Paris vient de passer un acte contre l'archevêque de cette ville et un autre évêque, à l’occasion de lettres pastorales. L’archevêque a été obligé de s'éloigner de Paris, et tous les évêques qui y étaient ont eu ordre de retourner dans leurs diocèses. Mauvais présages pour le Canada.” (Ibid., p. 30).
30. Archiv. de l’Ev. de Q., Reg. III des Lettres, lettre de 1762.
pays conquis par nos armes, toute allusion blessante à leur religion a été sévèrement interdite. Aucune distinction entre Anglais et Canadiens: tous ont été traités comme les sujets du même Prince. Les soldats vivent en bons termes avec les habitants : il y a entre eux estime et affection réciproque *. ?
“ Les Canadiens, les paysans surtout, écrit Burton, semblent très heureux du changement de régime. Ils sont protégés dans l'exercice de leur religion. Ils commencent à gotûter les bienfaits d’un gouvernement doux et indulgent, qui fait le bonheur de tous les sujets de l’Empire *.”?
Le Rapport de Murray est très long, très détaillé, même pour les choses de notre Eglise, rédigé avec soin, avec exactitude, et dans un esprit généralement favorable aux Canadiens :
“ C’est une race forte et saine, dit-il, vivant avec simplicité, de mœurs vertueuses, et d’une grande sobriété *. 7
“Murray, écrit un de nos historiens, avait un caractère bouillant, singulièrement partagé entre la rudesse et la douceur. Il savait racheter ses emportements par des actes généreux. Sous une apparence sévère, il cachait un cœur sensible et plein de bonté.
“ Après les avoir traités haut la main, après les avoir traqués comme des bêtes fauves, après avoir fait brüler leurs demeures, il se prit à aimer ces Canadiens, dociles à l’autorité, qu'il voyait aussi simples dans leurs mœurs qu’il les avait trouvés braves sur les champs de bataille. Qui sait? Le sort de ce peuple agreste et militaire le faisait peut-être souvenir de son pays, des malheurs de ces belliqueux montagnards Ecossais, si fidèles à leurs anciens princes.
“ On vit Murray, pendant le terrible hiver de 1760, par-
31. Constitutional Documents, t. I, p. 60. 32. Ibid., p. 65. 33. 1bid., p. 60.
tager la ration de ses soldats avec les malheureux habitants que la guerre avait réduits à la dernière extrémité. On raconte de lui plusieurs traits du-même genre. C’est ainsi qu'il fit reconstruire à ses frais le presbytère du curé de Saint-Laurent, M. Martel, qui avait eu l’art de lui plaire. Il donna une cloche à l’église du Château-Richer, dont les habitants avaient beaucoup souffert pendant le siège. .. Appelé à gouverner dans les circonstances les plus difficiles, Murray finit par s’attirer l'estime et les sympathies des vaincus *, . .”
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