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Henri de Bernières, premier curé de Québec

Auguste Honoré Gosselin · 1902 · Scanned text

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Author
Auguste Honoré Gosselin
Language
French
Published
1902
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Contents (36)

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Préface

Les pages qui suivent ont paru d'abord dans la Revue catholique de Normandie, publiée à Evreux, chef-lieu de l'ancien archidiaconé de Mgr de Laval, puis ont été réunies en un volume, dont quelques centaines d'exemplaires se sont rapidement écoulés au Canada. La faveur avec laquelle elles ont été accueillies s'explique par l'intérêt qu'offre la carrière, toute de dévouement, de celui qui en est l'objet.

Quelle plus belle et plus méritante carrière, en effet, que celle de ce noble enfant de la ville de Caen ? Premier curé de Québec, premier supérieur du séminaire de cette ville naissante, premier doyen du chapitre, vicaire général de l'évêque, administrateur de son diocèse à maintes reprises, sa vie s'identifie, pour ainsi dire, avec celle du pieux prélat : Henri de Bernières est vraiment, croyons-nous, une des " gloires de l'église canadienne " que le saintpère, par l'organe du cardinal Rampolla, daignait naguère nous engager à mettre en relief. Aussi nous sommes-nous occupé d'écrire sa biographie presque aussitôt après la publication de la vie de Mgr de Laval.

— vi —

Cette biographie a paru dans la Revue catholique de Normandie sous le titre général Les Normands au Canada, faisant partie d'une série de travaux que nous republierons peut-être un jour, où nous avons essayé d'esquisser quelques-unes des plus intéressantes figures normandes qui apparaissent au berceau de notre histoire. Nous croyons devoir laisser cet en-tête à la nouvelle édition, toute remaniée et considérablement augmentée, *que nous offrons aujourd'hui au public.

Par une heureuse coïncidence, elle voit le jour au moment même où se célèbrent les noces d'or de notre grande Université-Laval, fondée à Québec par le séminaire dont Henri de Bernières fut le premier supérieur, et auquel il consacra tout ce qu'il avait de ressources et d'énergie. N'est-il pas naturel que nous songions immédiatement à lui en faire hommage ?

Tout humble et modeste qu'est notre travail, nous osons donc le déposer avec confiance aux pieds de notre Aima Mater, avec l'expression de notre vive reconnaissance et de notre respectueuse admiration pour les continuateurs de l'œuvre de Henri de Bernières, héritiers de son dévouement et de ses vertus.

1852-1902

A

L'UNIVERSITÉ LAVAL

FONDÉE PAR

le Séminaire de Québec

DONT

Henri de Bernières

FUT

le Premier Supérieur

CET OUVRAGE EST

RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ À L'OCCASION DES

NOCES D'OR

DE CETTE NOBLE ET VÉNÉRABLE INSTITUTION

Pour nous soumettre aux décrets d'Urbain VIII, nous déclarons que, dans l'appréciation des faits, comme dans les titres honorifiques donnés à Mgr de Laval, à Henri de Bernières ou à d'autres personnages, dans cet ouvrage, il ne faut voir qu'un ' témoignage purement humain, qui ne veut en aucune manière prévenir le jugement de l 'Eglise, notre mère.

PREMIER CURÉ DE QUÉBEC (l)

Chapitre I Préambule

Lettre de M. de Bernières-Louvigny à Mgr de Laval partant pour le Canada. — Portrait de Henri de Bernières. — L'abbé d'Acque ville. — La Société des Bons- Amis. — Bernières- Louvigny et Mgr de Laval.

Au moment de quitter Paris, au mois d'avril 1659, pour aller s'embarquer à La Rochelle sur le vaisseau qui devait le conduire à son vicariat apostolique de la Nouvelle-France, Mgr François de Montmorency-Laval reçut la lettre suivante, qui dut lui causer un sensible plaisir :

« Mon très cher et honoré frère, Jésus soit notre tout à jamais ! Ce mot est pour vous prier très humblement d'agréer que mon neveu vous accompagne ; je le tiendrai bienheureux de

(1) Voir dans l'Appendice, la "Liste des curés en titre de Québec," jusqu'à nos jours.

faire ce voyage avec vous, vous lui servirez de père et de directeur. O que la Providence de Dieu est admirable ! Le petit clergé de Canada (i) sera composé de quatre personnes (2), pauvres, abjectes, méprisées du monde, mais pleines du désir d'être tout à fait à Dieu, puisqu'elles ne veulent uniquement que Dieu (3). »

Le jeune homme qui présentait à Mgr de Laval cette lettre de Bernières-Louvigny, s'appelait Henri de Bernières,et appartenait à l'une des premières familles de la ville de Caen„ Beau, bien fait, d'une constitution délicate,, aux manières douces et engageantes, tout dans sa personne trahissait la noblesse de son origine et l'éducation distinguée qu'il avait reçue- Mais ce qui frappait le plus en lui, c'était la retenue dans son maintien et ses discours : <r C'est un gentilhomme, écrivait Marie de l'Incarnation, qui ravit tout le monde par sa modestie (4).»

(1) 1/ auteur de la lettre voulait parler du clergé séculier ;: il n'ignorait pas que les Jésuites étaient au Canada depuisplus d'un quart de siècle.

(2) Mgr de L,aval, MM. Torcapel et Pèlerin, et le jeune de Bernières. A ces quatre personnes, se joignirent, à L,a Rochelle, M. de Lauson-Charny et le P. Jérôme Lalemant. Puis, outre les Jésuites, il y avait déjà au Canada quatre Sulpiciens, et deux ou trois autres prêtres séculiers.

(3) "Mémoire sur la vie de M. de I,aval, premier évêque de Québec," par M. de I^atour. A Cologne, chez Jean-Frédéric Motiens, 1761, p. 21.

(4) " lettres de la mère Marie de l'Incarnation," édition. Richaudeau, 1876, t. 1, p. 138.

Son père, Pierre de Bernières, baron d'Acqueville, était mort depuis plusieurs années ; mais sa mère, Madeleine Le Breton, vivait encore : l'abbé d'Acqueville — c'est ainsi qu'on nommait le jeune homme (i) — n'eut pas le courage de lui dire adieu. Il partit sans consulter sa famille (2), faisant généreusement le sacrifice de tout ce qu'il avait de plus cher au monde pour se consacrer aux missions du Canada.

Quoique simple tonsuré (3), l'abbé d'Acqueville avait déjà été gratiné d'un des principaux bénéfices ecclésiastiques de sa ville natale ; il avait été nommé curé de Saint-Pierre de Caen (4) : faveur qu'il devait sans doute non moins à ses mérites et à ses vertus qu'à sa naissance. Cédant aux désirs de son oncle et mettant en pratique les leçons de pauvreté qu'il en avait reçues, il avait renoncé à ce bénéfice ecclésiastique pour s'attacher à Mgr de Laval.

(1) De la même manière, on nommait Mgr de Laval, avant qu'il fût évêque, l'abbé de Montigny, parce qu'il était fils du seigneur de Montigny-sur-Avre.

(2) " Mémoires sur la vie de M. de Laval," p. 21.

(3) Il reçut les ordres mineurs dans l'église des Jésuites de Québec le 2 décembre 1659. "Journal des Jésuites, p. 268. " La sœur Juchereau dit qu'il vint " tout jeune ecclésiastique. " " Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec. A Montauban, chez Jérôme Legier, 1751, p. 390. "

(4) " Notice sur M. Jean de Bernières- Louvigny, " par l'abbé Laurent, curé de Saint-Martin-de-Condé, dans la " Semaine Religieuse de Bayeux, " 1871, p. 487.

Il alla donc le rejoindre à Paris, rue Saint- Dominique, faubourg Saint-Michel, dans la maison des Bons-Amis (i), où les confrères du vénéré Prélat s'étaient réunis pur lui dire un dernier adieu.

Voici, d'après un vieux manuscrit, aux Archives nationales de Paris, quelques-uns de ceux qui devaient être présents à cette réunion :

M. de Meurs, de Bretagne ; M. Gonthier, de Dijon, plus tard grand vicaire du diocèse de Langres ; les deux frères Ango de Maizerets, natifs de Rouen ; M. Chevreuil, de Bretagne ; M. de Bourges, de Paris ; M. Boudon, grand archidiacre d'Evreux ; M. Gazil, du Poitou ; M. de Fermanel, de Rouen ; M. Bezard ; M. de la Motte- Lambert, conseiller de la cour des aydes à Rouen ; M. Poitevin, curé de Saint- Josse ; M. Sain, natif de Tours ; M. Bretteau, docteur de Sorbonne, curé à Rouen ; M. Dudouyt ; M. Thiersault, aumônier de la reine ; M. de Chameçon ; M. de la Chapelle-Pajot.

Quant au lieu où se réunissaient les Bons- Amis, voici ce qu'on lit dans une vie manus-

(i) C'est à cette maison que, quelques mois auparavant, et peu de jours après sa consécration épiscopale, le prélat reçut une singulière visite, celle d'un huissier qui vint lui signifier un arrêt du Parlement de Paris lui défendant d'exercer ses fonctions de vicaire apostolique.

crite du pieux Boudon, le célèbre archidiacre d'Evreux (i) :

« Le lieu propre de leur assemblée n'inspirait que la piété et le désir d'être tout à Jésus- Christ. C'était une grande salle, mais sans tapisserie, ni autres ornements superflus, dans laquelle il y avait des sièges de paille, et un grand tableau parfaitement bien fait, où étaient représentés les cœurs de Jésus et de Marie, honorés par les humbles et ardentes prostrations des saints Anges, avec ces paroles au-dessous, qui marquaient l'esprit et la vocation de ces pieux Congréganistes, et qui étaient comme l'expression de leurs plus pressants désirs : *Cor Jesu et Mariœ, cœtus nostrig/oria.»

L'auteur ajoute :

« Ces jeunes gens vivaient tous ensemble dans une si grande union de cœur et d'âme, qu'on ne les appelait plus autrement, dans le quartier, que la Congrégation des Bons- Amis.

« Ils ne travaillaient alors qu'à leur propre sanctification, excepté seulement M. Boudon, M. de Montigny, M. de Laval et quelques autres, qui s'occupaient à faire quelques petites courses pour instruire les pauvres de la campagne.»

(i) Archives de l'Evêché d'Kvreux.

Dans la lettre que nous avons citée tout à l'heure, on reconnaît aisément le ton et la manière du pieux Jean de Bernières-Louvigny, fondateur de l'Ermitage de Caen, celui que l'on a appelé avec raison le père spirituel de Mgr de Laval. Notre prélat avait passé quatre années entières dans la société de ce saint homme ; et Marie de l'Incarnation écrivait à son sujet : « Il est intime ami de M. de Bernières, avec qui il a demeuré quatre ans par dévotion.» Elle ajoutait: «Aussi ne faut-il pas s'étonner si, ayant fréquenté cette école, il est parvenu au sublime degré d'oraison où nous le voyons.»

C'est après s'être démis, vers la fin de 1653, de ses fonctions d'archidiacre d'Evreux, que Mgr de Laval alla demeurer à l'Ermitage, à l'exemple de saint Ildefonse, qui, lui aussi, après avoir été archidiacre, se retira dans un cloître avant de devenir évêque. Le projet qu'on avait formé de l'envoyer comme vicaire apostolique au Tonkin et à la Cochinchine avait manqué : il se rendit à Caen pour s'y livrer, sous la direction de M. de Bernières, au travail de sa perfection et se préparer à l'accomplissement des desseins de la Providence à son égard.

Il apprit, à l'Ermitage, sa nomination, en

16.57) comme vicaire apostolique de la Nouvelle-France ; et M. de Bernières-Iyouvigny se hâta d'en informer la Vénérable Marie de l'Incarnation, au Canada :

«M. de Bernières me mande, écrit-elle elle-même à son fils, que l'on veut nous envoyer pour évêque M. l'abbé de Montigny, qu'on dit être un grand serviteur de Dieu. Ce serait un grand bien pour ce pays d'avoir un supérieur permanent, et il est temps que cela soit, pourvu qu'il soit uni pour le zèle de la religion avec les révérends pères Jésuites.»

C'est de l'Ermitage de Caen que Mgr de Laval partit pour aller recevoir à Paris la consécration épiscopale. Quelques jours après cette consécration, le 12 décembre 1658, le pieux fondateur de l'Ermitage s'empressait de lui écrire, au nom de tous les hôtes de cette sainte solitude :

« Je ne puis vous exprimer, lui disait-il, la joie que nous avons tous reçue d'apprendre par vos chères lettres votre sacre, qui a été fait sans doute par une providence toute particulière de Dieu. Vous pouvez tout, monseigneur, en Celui qui vous comforte. Ne quittez jamais, permettez-moi de vous parler de la sorte, cette manière d'agir en esprit d'anéantissement. Dans le grand emploi que Notre-

Seigneur met sur vos épaules, et dans toute la conduite de votre vie, ne vous comportez jamais autrement ; vous expérimenterez des secours extraordinaires de Dieu, lequel, s'il ne fait pas réussir ce que vous entreprendrez pour les affaires ^extérieures de sa gloire, avancera celles de votre intérieur, vous jetant dans une entière abnégation de vous-même. Votre âme trouvera des trésors immenses dans cette sainte pratique de l'anéantissement.

u Je vous ai déjà dit plusieurs fois, monseigneur, que vous avez grande vocation à cet heureux état. Je vous tiens plus riche d'aller au Canada avec cette grâce, que si vous aviez tous les trésors du monde. Je craindrais pour vous, en vérité, l'abondance d'honneurs et de bien temporel ; mais il ne faut rien craindre pour celui qui ne veut rien en ce monde que de se perdre en Dieu.

« Nous aurions grande consolation de pouvoir encore vous voir une fois avant de quitter la France, afin de parler à cœur ouvert du divin état de renoncement ; c'est assez néanmoins que Dieu vous parle lui-même : je l'en remercie de tout mon cœur. »

On peut dire que l'Ermitage de Caen a été comme le berceau de l'Eglise du Canada. C'est là que s'est formé à la pratique des plus hautes vertus le premier évêque de ce pays. C'est là également que se sont formés ses principaux collaborateurs, presque tous enfants de la Normandie, MM. de Maizerets, Dudouyt, Morel, et surtout Henri de Bernières, dont nous essayons d'esquisser la monographie.

Jetons donc un instant les yeux sur cette sainte maison, qui a eu son histoire, et où, durant une période de dix années environ r s'épanouirent tant de vertus et fleurirent tant de beaux exemples de piété chrétienne.

CHAPITRE II l'ermitage de caen

Description de l'Ermitage, bâti sur le terrain du monastère des Ursulines.— I<e Canada, à l'Ermitage.— L'esprit de l'Ermitage. — Abus qui s'y glissèrent, surtout après la mort du pieux fondateur.

Il n'est pas indifférent, quand on veut étudier un personnage historique, de bien se rendre compte de l'habitation matérielle où il vivait, du paysage, des alentours, et de le mettre, pour ainsi dire, dans son vrai cadre.

L'Ermitage de M. de Bernières-Uouvigny et l'ancien monastère des Ursulines fondé par sa sœur, avec leurs dépendances, occupaient tout l'espace compris entre la rue Singer et la rue Frementel, ainsi que la place Singer, à Caen. Une partie de cette propriété avait appartenu aux chanoines de l'Hôtel-Dieu et s'appelait le Jardin-de-la Fontaine.

Jourdaine de Bernières obtint de son père, Pierre de Bernières, qui demeurait à Caen et y possédait de grandes propriétés, la permission de consacrer à la fondation d'un monastère la part d'héritage qui lui revenait. Elle choisit, de préférence à tout autre, l'Ordre des Ursulines cloîtrées, tel que Mme Sainte-Beuve venait de l'établir (i6ro) à Paris, s'affilia à cet Ordre, et fonda en 1624 Ie monastère des Ursulines de Caen.

Elle acquit le terrain dont nous venons de parler, et y fit construire son couvent. D'après Huet, le savant évêque d'Avranches, qui, lui aussi, était de Caen, ce couvent était « magnifique et superbe.»

C'était un édifice carré, en pierre de taille, élevé de deux étages, formant une cour intérieure, autour de laquelle régnait un cloître. La façade principale donnait sur la rue Saint- Jean, et mesurait près de deux cents pieds. On construisit plus tard une chapelle qui prolongeait encore cette façade, du côté de l'ouest.

En arrière du monastère s'étendait le jardin^ coupé de belles avenues et planté de vergers. Il y avait une fontaine et un bassin, que l'on voyait encore, paraît-il, il y a peu d'années, au milieu de la place Singer.

La fondatrice du monastère en fit enclore les bâtiments, ainsi que le jardin, d'un mur d'enceinte. Comme son terrain était contigu à celui des Carmes, elle eut soin, suivant les prescriptions de l'Eglise, de laisser un espace entre sa clôture et celle des Pères.

— ^3 —

La lisière de séparation s'appelait l'impasse des Ursulines, et, agrandie plus tard, devint la rue Singer.

Le couvent, commencé en 1633, fut .terminé en 1636 ; et les Ursulines qui avaient demeuré jusque-là sur la rue Guilbert, en prirent possession le 30 juillet.

Il restait, devant le monastère, entre le mur d'enceinte et la rue Saint-Jean, une très vaste cour inoccupée. M. de Bernières-Louvigny demanda à sa sœur la permission d'y bâtir son Ermitage. La maison fut commencée en 1646. Elle s'élevait entre cour et jardin, à deux étages, et était construite, comme le couvent, en pierre de taille. Elle avait sept ouvertures de front sur chaque face.

Cet édifice, sévère et sans ornements, offrait néanmoins dans son ensemble un aspect imposant. Ses murailles, de trois pieds d'épaisseur, ses hauts pignons, les grandes fenêtres en forme de lucarnes, à tympans, les uns en triangle, les autres circulaires, qui éclairaient le second étage, les ouvertures carrées du rez-de-chaussée et des appartements supérieurs, offraient tous les caractères de l'architecture de l'époque. A ces appartements, doubles, vastes et d'une hauteur convenable, on accédait par un escalier en pierre qui allait jusqu'aux combles.

M. de Bernières entreprit la construction de son Ermitage, sur les conseils du P. Jean- Chrysostôme, religieux du Tiers - Ordre de Saint-François, qu'il avait choisi dès 1636 pour son directeur de conscience. L'édifice fut terminé en 1649, et il en Prlt possession avec plusieurs de ses amis, ecclésiastiques et laïques, qui le regardaient comme leur maître et désiraient se former, par ses exemples et sous sa direction, aux exercices de la vie contemplative.

A ceux qui seraient surpris de voir des personnes religieuses, surtout, se mettre sous la direction spirituelle de simples laïques, nous rappellerons que la chose n'était pas rare au dix-septième siècle. Pour n'en citer qu'un exemple, nous mentionnerons celui de Mme de Maintenon, écrivant des lettres de la plus haute spiritualité aux religieuses de Saint- Cyr :

« Une commission de l'évêque de Chartres* approuvée par le pape, écrit M. d'Haussonville, avait en 1689 nommé Mme de Maintenon supérieure spirituelle delà Communauté des Dames de Saint-Louis, et elle en exerçait les fonctions avec beaucoup d'application et de minutie (1). »

(1) " Revue des Deux-Mondes " du 15 décembre 1901.

De l'Ermitage, M. de Bernières n'avait qu'un pas à faire pour se rendre au parloir des Ursulines. A la demande de sa sœur, il y allait une ou deux fois par semaine, durant la recréation, et conversait des choses de Dieu avec les religieuses et les élèves. Elle ne pouvaient se lasser de l'entendre, et goûtaient infinimentces entretiens spirituels si délicieux dont il avait le secret.

Que de fois, sans doute, il fut question,, dans ce petit cénacle, des destinées religieuses de la Nouvelle-France ! Que de vœux y furent formés pour le succès de l'œuvre de Marie de l'Incarnation et de Mme de Ea Peltrie ! On sait que M. de Bernières-Eouvigny, l'oncle du premier curé de Québec, fut l'un des principaux instruments de la Providence pour l'établissement des Ursulines au Canada. C'est lui qui accompagna et encouragea Mme de Ea Peltrie dans ses voyages à Paris et à Tours,, qui fut son conseiller et l'aida dans toutes ses démarches. Il fut également le conseiller et l'appui de la Vénérable Marie de l'Incarnation, (i) Tout son désir aurait été d'accompagner

(i) I,a Vénérable Marie de l'Incarnation avait " une croix d'argent longue de quatre pouces, et armée d'épines et de clous fort pointus, qu'elle portait sur le dos en mémoire de celle que Notre-Seigneur porta sur ses épaules lorsqu'on le conduisit au calvaire." Elle déclara un jour à un religieux ' que c'était M. de Btrnières qui lui avait donné cette croix,.

les Ursulines jusqu'au Canada ; mais il resta en France pour gérer leurs affaires et leur servir de procureur (i). Mme de L,a Peltrie écrivant à Jourdaine de Bernières avant de quitter la France :

« Aidez-moi, disait-elle, à remercier votre frère. Sans lui, qu'aurais-je fait ?. . . Tout le monde le nomme mon ange ; et il m'en a servi en effet (2).»

« M. de Bernières-Iyouvigny demeurait à la porte du monastère des Ursulines, écrit un auteur, et s'en disait le boulevard pour y conserver la foi et le défendre contre la malignité du siècle. Ses entretiens firent tant de fruits dans la maison, et y excitèrent une ferveur si générale, que près de trente personnes de la première classe embrassèrent la vie religieuse, soit dans la maison, soit dans d'autres communautés. »

lorsqu'elle était encore en France, en échange d'une autre qu'elle avait, et que depuis ce temps-là elle l'avait toujours portée sans la quitter." "Vie de la Mère de l'Incarnation," par son fils Claude Martin, 1677, p. 624.

(1) L,a Mère de l'Incarnation écrivant en 1642 a une religieuse de France, la priait de solliciter des aumônes pour le Canada, et lui disait : "Si vous faites quelque petite cueillette des personnes affectionnées à la gloire de Dieu, ayez la bonté d'en faire l'adresse à un très pieux gentilhomme de Caen, nommé M. de Bernières, qui s'emploie charitablement à l'établissement de cette maison." — "M. de Bernières lui a envoyé (à Mme de I,a Peltrie) cette année (1652) cinq poinçons de farine, qui valent ici cinq cents livres. Il nous a aussi envoyé une horloge, avec cent livres pour nos pauvres Hurons. "

(2) " Semaine religieuse de Bayeux," 1871, p. 392.

La Providence semble avoir placé l'Ermitage de M. de Bernières près du monastère des ursulines de Caen surtout comme une barrière contre les ravages et les persécutions des jansénistes. Sitôt après la mort du saint Homme, les religieuses eurent à souffrir mille outrages de la part de ces ennemis de la foi et de la vraie piété.

Le jansénisme n'eut pas d'adversaires plus redoutables, à Caen, que M. de Bernières-Louvigny et son ami le vénérable P. Eudes ; et voilà pourquoi les adeptes de cette secte, le fameux Nicole, en particulier, répandirent tant de calomnies contre les habitants de l'Ermitage et contre la congrégation des Eudistes.

L'esprit de l'Ermitage est celui qui animait la Compagnie du Saint-Sacrement fondée à Caen par le baron de Renty, en 1645 > c'est encore celui qui anime la belle société de Saint-Vincent-de-Paul : unir la vraie et solide piété à l'accomplissement des devoirs chrétiens et à la pratique des bonnes œuvres. Lorsque le baron de Renty mourut, en 1649, ^es deux sociétés de l'Ermitage et du Saint-Sacrement n'eurent pas de peine à se fondre en une seule, sous la direction de M. de Bernières-Louvigny. Les réunions eurent lieu désormais à l'Ermitage, et M. de Bernières en était l'âme. Il (2)

excitait tout le monde par ses conseils et ses exemples à l'amour du bien et à la pratique des bonnes œuvres.

Il faut lire les documents de l'époque pour se faire une idée du prestige qu'il exerçait sur ses disciples, sur ses amis, sur tous ceux qui se rangaient sous sa conduite, par la pureté et l'élévation de ses entretiens.

Un ami de Boudon apprenant que celui-ci vient d'entrer à l'Ermitage, lui écrit de Paris :

«Je vous assure que je serais bien heureux d'aller à Caen, à présent, dans un temps où M. de Bernières a de grandes lumières sur toutes sortes de vertus . . . J'espère que vous aurez là bien du contentement et que vous avancerez beaucoup par la conversation de ce grand serviteur de Dieu, car on nous assure que ses paroles sont toutes pleines d'onction, et l'on voit bien qu'elles viennent de l'esprit de Dieu. C'est là le sentiment de la Mère du Saint-Sacrement (i). »

Cette note d'admiration pour M. de Bernières-Louvigny éclate dans tous les écrits du temps. Il n'y a de voix discordante que dans le camp janséniste, dans les mémoires, par exemple, de l'abbé Nicole.

(i) Archives de l'évêché d'Kvreux, Papiers de Boudon.

« Je puis assurer, écrit le pieux Boudon, en en parlant de l'Ermitage, que pendant le temps que j'ai eu le bonheur d'y passer, je n'y ai jamais ouï d'autres entretiens que ceux de l'oraison ; on n'y parlait d'autre chose, et c'était" la plus douce récréation de ce saint lieu. Les discours, les nouvelles du monde n'y avaient aucun accès. Il n'y avait point d'exercices fixés par la règle, la journée se passait en une oraison perpétuelle. L'on se levait de grand matin, et tout le temps était employé au service de Dieu. M. de Bernières ne sortait que pour les bonnes œuvres dont il prenait soin. »

« La petite maison qu'on nomme l'Ermitage, écrit à son tour Daniel Huet, est devenue célèbre par l'éminente piété de Jean de Bernières, qui, en s'éloignant du monde, y choisit sa retraite, et de plusieurs saintes personnes qu'il y avait attirées, et qui, après s'y être consommées comme lui dans la vertu, se sont répandues en divers lieux et y ont produit des fruits infinis pour l'éternité (i). »

« Au milieu de la corruption du siècle, écrit Charlevoix parlant de M. de Bernières-Louvi-

(i) "Les Origines de Caen," par Daniel Huet, évêque d'Avranches, Rouen, 1706, p, 228.

gny,- il était parvenu à ce qu'il y a de plus sublime dans la vie mystique (1). »

Il avait une très grande dévotion envers le saint Sacrement et communiait tous les jours : « J'aimerais mieux, disait-il, perdre le monde entier, si je le possédais, qu'une seule communion. »>

Sa piété était éclairée et active : éclairée, en ce sens qu'il aimait avant tout les sentiers battus et recommandés par l'Eglise : « Il avait le don de la foi dans un très éminent degré, écrit le pieux Boudon, portant une opposition extraordinaire aux moindres nouveautés en fait de doctrine ; » active, se traduisant par toutes sortes de bonnes œuvres envers le prochain : il employait en aumônes la plus grande partie de sa fortune, vivant lui-même avec une extrême simplicité ; et il ne cessait de recommander aux habitants de l'Ermitage la pratique de la charité et la visite des indigents. Aussi les trouvait-on toujours, dans la ville de Caen, partout où il y avait quelque misère à soulager, quelque affliction à consoler, quelque -malheureux à ramener dans le sentier du devoir.

Faut-il prendre trop au sérieux les réserves que fait sur M. de Bernières-Louvigny, l'abbé

(i) Vie de la Mère Marie de l'Incarnation," p. 202.

L,affetay : « L'admiration que nous inspire son immense charité, dit-il, ne nous empêchera pas de déplorer sa conduite envers Mgr Servien. Il aurait voulu lui communiquer son ardeur impétueuse contre tous ceux qu'il soupçonnait de jansénisme ; il blâmait témérairement ses démarches et ses vues conciliantes ; il empiétait sur son initiative, et faisait dire qu'il était plus évêque que le véritable pontife (i).»

Il est facile, en tout temps, à un homme de bien de dépasser la mesure dans les moyens qu'il emploie pour s'opposer aux désordres ; à plus forte raison à une époque troublée comme celle où vivait M. de Bernières-Louvigny, où très souvent le clergé, le clergé supérieur, surtout, n'était pas à la hauteur de sa tâche. Dans le diocèse de Bayeux, en particulier, le prédécesseur de Mgr Servien, Edouard Molé, n'observait nullemeut la résidence. Que d'abus et de misères avaient dû s'y introduire, et par suite exciter, peut-être outre mesure, le zèle de pieux laïques comme M. de Bernières !

N'est-ce pas cet évêque Molé qui fit tous ses efforts pour ruiner la congrégation du P. Eudes, ce boulevard avancé contre le jansé-

(i) " Histoire du diocèse de Bayeux," 1855, p. 210.

nisme, et démolir le séminaire établi à Caen par cet homme de Dieu (i) ?

« J'ai vu, étant à Caen, écrit Mgr de Laval, M. l'évêque de Bayeux fort animé contre le séminaire du P. Eudes, en venir jusqu'à l'extrémité de faire fermer la porte de la chapelle du dit séminaire au peuple ... Il n'en fit pas davantage, n'ayant rien à redire aux mœurs ; s'il avait pu faire davantage, il l'aurait fait, ayant son frère pour lors ministre d'Etat (2).»

Ce qui est certain, c'est que M. de Bernières lui-même était en garde contre cette fâcheuse tendance de certains laïques à vouloir se substituer à l'autorité ecclésiastique. Il écrit un jour à une personne qui voulait s'attacher à sa direction :

« Ce n'est pas à moi à conduire les âmes, et il n'est pas à propos que vous demeuriez plus longtemps sous la direction d'une personne qui n'a ni qualité ni grâce pour cela. Vous n'ignorez point que je ne suis pas dans l'Ordre de l'Eglise, et que Notre-Seigneur ne peut pas donner bénédiction à mes conseils. Sortez donc de cet engagement pour entrer dans un

(1) " Gallia Christiana," p. 395.

(2) Archives du Séminaire de Québec, lettre de Mgr de Laval à M. de Brisacier, supérieur des Missions-Etrangères, 1692.

autre plein de grâce et de rosée du ciel (i).»

Ce qui est certain également, c'est que l'Ermitage de M. de Bernières-Louvigny fut une école de vertu pour un grand nombre d'âmes à l'abri de tout reproche, et d'un mérite consommé. Quels hommes que les Montmorency- Laval, les Maizerets, les Dudouyt, les Morel, et Henri de Bernières, dont nous allons esquisser les travaux au Canada ! Quels caractères fortement trempés ! Quels héros de sacrifices, de zèle et de dévouement !

Voyons par exemple ce que pensait de Mgr de Laval l'évêque de -Bayeux. Assurément, s'il avait à se plaindre de l'Ermitage de M. de Bernières-Louvigny, on ne s'en apercevrait pas à la manière dont il parle d'un des principaux hôtes de cette pieuse solitude !

Mgr Servien prit possession de son siège épiscopal le 10 mars 1655 et mourut le 2 février 1659. Se trouvant à Paris, en juillet 1657, en même temps que Mgr de Laval, tout récemment nommé par le roi au vicariat apostolique de la Nouvelle-France, il fut appelé à rendre témoignage dans l'enquête exigée pour les Informations canoniques. Voici ce qu'il déclara sous serment :

(1) " Semaine religieuse de Bayeux," 1871, p. 517.

« Je connais, dit-il, surtout depuis un an, le candidat à l'épiscopat du Canada. Je me félicite hautement de la manière dont il a exercé les fonctions de son ministère sacerdotal et administré quelques communautés religieuses de mon diocèse (i).

« Je l'ai toujours vu remplir ses devoirs de prêtre, dans mon diocèse, avec une très grande piété, et l'on m'a dit que c'est la même chose à Paris.

« Depuis que je le connais, sa conduite a toujours été conforme à la foi catholique, sa vie non seulement pure, mais exemplaire.

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