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Le Vénérable François de Montmorency Laval, premier évêque de Québec

Auguste Honoré Gosselin · 1906 · Scanned text

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Author
Auguste Honoré Gosselin
Language
French
Published
1906
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Contents (9)

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lk vénérable François de Montmorency-Laval

PREMIER ÉVÊQUE DE QUÉBEC

Enregistré conformément à l'Acte du Parlement du Canada en l'année mil neuf cent six, par l'abbé Augustk Gosse LIN, au Ministère de l'Agriculture, Ottawa.

Préface

Nous offrons aujourd'hui au public une nouvelle édition de la Vie abrégée de Mgr de Laval que nous avons publiée il y a quelques années ; et, avec la bienveillante permission de Mgr notre archevêque, nous la lui dédions respectueusement, comme au seizième successeur du Vénérable Prélat.

Cette nouvelle édition, augmentée de quelques pages importantes, semble venir à son heure. En effet, l'Eglise du Canada célébrera dans deux ans (1908) le deux-centième anniversaire de la mort]^(6 mai 1708) de son premier évêque ; et, à cette occasion, on va lui élever dans sa ville épiscopale, tout près de sa cathédrale, en face de l'université qui porte son nom et duTséminaire qu'il a fondé, un magnifique monument qui redira aux âges futurs sa gloire et ses ^mérites, ainsi que la reconnaissance de notre pays pour ses bienfaits. N'est-il pas à propos, pour mieux apprécier ce monument, de bien connaître la

X vie et les travaux de celui qui en est l'objet ?

Le deuxième centenaire de la mort de Mgr de Laval coïncide précisément avec le troisième anniversaire séculaire de la fondation de Québec par Champlain. Heureuse circonstance, qui va nous permettre de confondre dans un même hommage public de piété filiale le Père de la patrie canadienne, et le fondateur de notre Eglise, l'immortel Champlain, sous les auspices duquel la colonie canadienne prit naissance, et l'illustre Montmorency- Laval, qui, envoyé dans la Nouvelle-France à une des époques les plus critiques de son histoire, lui donna, pour ainsi dire, une nouvelle vie.

Colbert, le grand ministre de Louis XIV, écrivant un jour à Mgr de Laval, lui disait :

La colonie canadienne n'a de vie que depuis le temps que vous vous êtes dévoué pour elle ..." Ceux qui liront attentivement cet ouvrage trouveront cette parole, tout étonnante qu'elle est, parfaitement justifiée.

LETTRE DU CARDINAL RAMPOLLA

Se:crétairk d'Etat Dt S. S. Léon XIII À i.'autï:ur dî: la <Yit m Mgr de; Lavai.»

(^Traduit de l'italien^

A M. Tabbé Auguste: GosskivIn^

Curé de Saint-Féréol,

Québec, Canada.

Illustrissime Seigneur,

Le Saint-Père me charge de vous informer qu'il a reçu votre lettre en date du 19 juillet dernier, ainsi que l'exemplaire que vous lui avez envoyé de l'ouvrage que vous avez publié sous le titre de Vie de Mgr de Laval, premier Evèque de Québec et apôtre du Canada.

En m'acquittant de cette charge, il m'est agréable de pouvoir ajouter que Sa Sainteté a appris avec beaucoup de plaisir par votre lettre, comme aussi par celle que lui a adressée votre Eminentissime Archevêque, le but très louable que vous vous êtes proposé, en écrivant ce livre, de faire connaître et de

XII consigner à l'histoire tous les faits qui ont trait aux vertus éminentes du premier Evêque de Tillustre Siège de Québec, et le grand bien qu'il a opéré au milieu de son troupeau.

Aussi, Sa Sainteté, ne doutant pas que vous avez fait une œuvre vraiment utile et que vous allez continuer à mettre en lumière par vos écrits les gloires de TEglise canadienne, vous a accordé de tout cœur la Bénédiction apostolique que vous avez sollicitée.

En portant à votre connaisaance ces sentiments bienveillants du Saint-Père, je suis heureux de me souscrire, avec des sentiments d'estime toute spéciale,

De Votre Seigneurie,

Le très affectueux serviteur,

M. Card. RampoI/IvA.

Rome, 5 septembre 1890.

Le Vénérable

François de Montmorency-Laval

CHAPITRE I naissance: de: MGR IvAVAI,

Naissance de François de Montmorency-Iyaval. — Le Thimerais ; Montigny-sur-Avre. — Le Château de Montuel. — Le prieuré et l'église de Montigny. — La famille Montmorency- Laval. — La famille Péricard. — Un événement tragique.

François de Montmorency-Laval, premier evêque du Canada, naquit à Montigny-sur- Avre, diocèse de Chartres, France, le 30 avril 1623 (^). Son père était Hugues de Laval, chevalier, seigneur de Montigny ; sa mère, Michelle de Péricard.

Entre l'immense plaine de la Beauce chartraine et celle de Saint-André, une autre Beauce, grenier de la Normandie, toutes deux si riches, mais si monotones dans leurs horizons, s'étend un pays légèrement ondulé, gra-

(i) Voir Note I de l'Appendice.

cieusement accidenté, et formant contraste par ses bocages et ses collines avec le pays chartrain, qui en est à peu près dépourvu : c'est le Thimerais, qui fut autrefois détaché du Perche, et fait aujourd'hui partie du département d'Eure-et-Loir. Montigny-sur-Avre, berceau de Mgr de Laval, appartient au canton de Bresolles, dans le Thimerais. C'est une commune d'environ cinq cents âmes, éparpillées dans une quinzaine de hameaux. La rivière Avre, qui descend des collines du Perche, et lui donne son nom, arrose ce joli endroit et y répand une délicieuse fraîcheur. Placé entre deux coteaux peu élevés, à demi enfoui sous les arbres, Montigny offre un aspeél des plus gracieux et des plus pittoresques. En été, c'est un bijou dans un écrin de verdure.

C'est aussi une terre essentiellement française, qui n'a jamais relevé que de la couronne de France, tandis que la Normandie et plusieurs autres provinces françaises subirent assez longtemps le joug de l'Angleterre. Le Thimerais était autrefois couvert de châteaux-forts qui le protégeaient contre les invasions anglo-normandes ; et à quelques arpents de Montigny se voient encore les vestiges de fossés royaux qui séparaient la vraie France de la Normandie ou France anglaise.

A Montigny même, sur la crête d'une colline bien boisée, au pied de laquelle coule, du côté du nord, la rivière Avre, se dresse encore, en. face du château moderne du duc de Richelieu,, qui fut ministre sous la Restauration, une de ces forteresses dont nous venons de parler. Flanquée de tourelles bien conservées et d'un fortin aux trois quarts détruit par le temps, elle offrait des moyens de défense importants et dominait toute la vallée : des fossés en défendaient l'entrée au midi, à Test et à l'ouest; ils sont comblés maintenant. C'est le château de Montuel, qui fut construit, dit-on, par les Templiers : on voit encore la statue d'un Chevalier de cet Ordre au-dessus d'une des ouvertures du second étage. Après la suppression des Templiers (13 12), ce château oassa, avec ses dépendances, entre les mains des chevaliers de Malte. Plus tard, au seizième siècle, il devint la propriété des ancêtres de Mgr de Laval, seigneurs de Montigny, par leur alliance avec les Mézières. Aujourd'hui, les restes imposants de ce vieux château du moyen-âge servent de communs à une construction toute moderne^ affublée du nom pompeux de Château de Montuel.

Est-ce dans le vieux château de Montuel,. qui appartenait probablement encore à cette époque à la famille de Laval, ou bien au château plus moderne de Montigny, bâti là-bas dans la vallée, sur les bords de la rivière Avre, non loin de Té^lise, qu'est né Mgr de Laval, et qu'il a passé ses années d'enfance ?

Il est bien difficile de répondre sûrement et d'une manière incontestable à cette question : les titres de propriété et autres documents qui pourraient la résoudre ont généralement disparu pendant la Révolution ; la tradition elle-même est d'un silence désespérant sur ce sujet. Mais tout nous porte à croire que le premier évêque du Canada vit le jour au château de Montuel :

(( Suivant toutes les probabilités, dit un auteur bien renseigné, les seigneurs de Montigny habitaient d'abord le Château de Montuel, qui leur offrait toute sûreté pour la défense. Ce ne fut que plus tard, et vers la moitié du dix-septième siècle, qu'ils en firent construire un autre, sur les bords de l'Avre, par Mansard, fameux architecte né en 1598, mort en 1666 (1).))

Près du château de Montuel, à l'ombre d'un charmant bosquet de maronniers

<i) Annuaire du Département Eure-et- Loir pour 1852, p. 268.

et de platanes (^), s'élève une petite chapelle gothique bien conservée, avec des contreforts terminés en pyramides où grimacent des ligures d'animaux fantastiques. Trois petites fenêtres à vitraux coloriés tamisent les rayons du soleil et laissent pénétrer à l'intérieur de cet édifice une lumière discrète. Cette chapelle était évidemment desservie par le prêtre qui,, dans les actes de l'état civil, aux archives communales, est désigné sous le titre de (( chapelain de Montigny. »

A part ce chapelain, deux autres prêtres étaient attachés à l'endroit : un prieur-curé, chanoine régulier de Saint-Augustin, qui n'y résidait cependant pas généralement — Montigny était en effet un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Vincent-aux-bois, près de Châteauneuf, — et un vicaire, qui faisait les fonctions de curé en son absence. Le prieur-curé, lors de la naissance de Mgr de Laval, était (( Noble D. Claude Legrix, doéleur en Sorbonne ; )) le vicaire, Jacques Ribot ; le chapelain du seigneur de Montigny, Pasquier-Duguay.

L'ancien prieuré existe encore, et sert de demeure au jardinier du château. C'est de tous;

(i) Toutes les descriptions topographiques que nous donnons ici sont extraites des notes de voyage que nous avons; recueillies lors de notre pèlerinag^e au lieu de naissance de? Mgr de I^aval, au printemps de 1891.

les édifices de Montigny, après le vieux château de Montuel, celui qui nous intéressa le plus, lors de notre pèlerinage au lieu de naissance de Mgr de Laval, parce qu'on lui a gardé complètement son cachet d'antiquité, ses vieux colombages, ses solives énormes, posées très dru, sea escaliers abrupts.

Quant à Téglise paroissiale, les réparations qu'on lui a fait subir à diverses époques lui donnent une apparence un peu moderne : les vitraux seuls ont conservé leur cachet d'ancienneté. Mais c'est bien la même église que du temps de notre Prélat : ici très probablement il fut baptisé et confirmé, peut-être par son oncle maternel, l'évêque d'Evreux; ici il s'agenouilla dans son enfance et reçut le pain des forts ; ici il fut souvent parrain des enfants de l'endroit, comme l'attestent les registres, oii l'on reconnaît avec plaisir sa signature, la même que nous avons vue bien des fois dans les registres de l'évêché de Québec. Dans cette église, sa famille avait un banc seigneurial, suivant le droit de l'époque ; sous les dalles du chœur reposent les cendres de ses ancêtres : les registres en font foi. Ils proclament en même temps la vénération dont étaient entourés à Montigny Hugues de Laval, père de notre Prélat, son épouse Michelle de Péricard, et tous leurs enfants.

L'église de Montigny est sous le vocable de saint Martin de Tours ; ce qui prouve, au ' témoignage des archéologues français, que la fondation de la paroisse remonte à une époque très reculée.

Du reste, cette église n'a rien de monumental ni d'artistique. Une inscription de vulgaire apparence, gravée assez grossièrement dans le stuc qui revêt les murs du sanctuaire, à son intersection avec une chapelle latérale, nous apprend qu'elle fut dédiée en 1618, cinq ans avant la naissance de Mgr de Laval, par son oncle François de Péricard, évêque d'Evreux : les noms du seigneur de Montigny et de son épouse y sont mentionnés.

Au-dessus de cette inscription murale régnent les armes de la branche cadette des Montmorency, avec leurs seize alérions et leurs cinq coquilles : preuve évidente qu'Hugues de Laval, seigneur de Montigny, sous les auspices duquel eut lieu la dédicace de l'église, et qui s'était occupé sans doute de sa reconstruction, se regardait et était reconnu comme appartenant à l'illustre famille des Montmorency. Il suffit, d'ailleurs, de consulter les ouvrages généalogiques les plus autorisés, comme André

Duchênes, le P. Anselme et Moréri : Mgr de Laval était Montmorency de famille, Laval seulement par convention : c'est-à-dire que son ancêtre, au treizième siècle, Mathieu de Montmorency, ayant épousé en secondes noces Emme de Laval, de la noble famille de Laval, avec l'entente que ses enfants en porteraient le nom et les armes, son fils, Guy de Montmorency, né de ce second mariage, laissa à la branche aînée, issue du premier mariage de son père, le nom de Montmorency, pour prendre celui de Laval, et devint sous ce nom le chef de la branche cadette des Montmorency, à laquelle se rattachait Mgr de Laval. Le Prélat lui-même ne porta jamais le nom de Montmorency ; il signait dans les registres ou ailleurs (( François de Laval, » comme appartenant à la branche cadette. Devenu prêtre, et avant d'être élevé à Tépiscopat, on l'appelait tout simplement (( l'abbé de Montigny, » du nom de la seigneurie de son père.

La branche Laval-Montigny, issue de la branche cadette des Montmorency, était sans doute un peu effacée sous le rapport de l'influence et surtout de la fortune. Mais à l'époque de Mgr de Laval, presque toutes les branches de cette grande famille des Montmorency avaient vu pâlir l'éclat, sinon de leur blason, du moins de leurs richesses d'autrefois.. Nous savons, par exemple, par les Mémoires du marquis de Sourches, qu'un des principaux représentants des Montmorency-Fosseux était alors réduit à une telle pauvreté qu'il n'avait pour vivre qu'une petite pension de sept cents livres que lui faisait le Roi, et sa paie de mousquetaire.

La seigneurie de Montigny, même avec ses annexes, Montbaudry, Alaincourt et Revercourt, qui étaient peu de chose, ne pouvait évidemment procurer au père de Mgr de Laval un revenu considérable, surtout pour l'éducation des sept enfants que la Providence lui avait donnés. Heureusement, comme nous le verrons, l'évêque d'Evreux vint au secours de son beau-frère. La fortune du seigneur de Montigny, dans son humble médiocrité, put se maintenir ; et lorsqu'il mourut, prématurément, en 163b, il la laissa intaéle à son épouse. Celle-ci administra avec talent et économie le bien de sa famille. C'était une femme d'un grand mérite. Quelques mots glanés ça et là au hasard dans les registres nous révèlent sa vertu, la distinction de ses manières, et la dignité avec laquelle elle faisait les honneurs de sa maison.

La famille Péricard, à laquelle elle apparte-

— lO — naît, était une illustre famille de robe, qui occupa à diverses reprises des emplois importants au parlement de Normandie. Elle donna un grand nombre de prélats à l'Eglise. Mme de Laval avait elle-même deux frères évêques, révêque d'Evreux, dont le nom a déjà été mentionné, et révêque d'Avranches. Elle eut le bonheur de voir son fils François élevé à la dignité épiscopale. Un autre se fit religieux, et devint prieur de Tabbaye bénédictine de La Croix-Saint-Leufifroy. Sa fille unique, Anne- Charlotte — nous ne tenons pas compte d'une fille posthume, Isabelle, qui ne vécut que sept mois — entra dans la communauté des Filles du Saint-Sacrement,' à Nantes, dont elle devint Supérieure.

Lorsque Mme de Laval mourut en 1659, quelques mois seulement après le départ de son fils pour le Canada, elle laissa intaéle la seigneurie de Montigny à son quatrième fils, Jean- Louis de Laval. Celui-ci eut à son tour une nombreuse famille, six garçons et quatre filles, mais ne paraît pas avoir administré avec économie son patrimoine. C'est lui qui fit construire, ou du moins restaurer à grands frais dans le parc silencieux de Montigny, à l'ombre de vieux arbres, le château à la Mansarde, dont on admire encore l'élégance et les vastes pro-

— II — portions ; mais c'est aussi sous lui que commença à décliner la fortune de la famille : elle -alla toujours en diminuant.

L'aîné des fils de Jean-Louis de Laval recueillit la succession de son père, décédé en 1708: mais en 1720 il se vit obligé de vendre sa seigneurie de Montigny, et de se retirer sur sa modeste terre de Montbaudry, où il mourut Tannée suivante. La seule de ses quatre sœurs qui se maria, Anne-Gabrielle, épousa à Montigny, le 15 juillet 1720, Léon Malart, seigneur de la Varende. L'aéle de ce mariage est le ^dernier, dans les registres de Tétat civil, oii le nom de Laval soit mentionné.

A partir de 1720, il n'en est plus question à Montigny. La famille de Laval disparut de ce lieu, où elle exerça si longtemps une influence 'bienfaisante : elle finit par s'éteindre bientôt 'Complètement. Le château de Montigny, passé en des mains étrangères, changea de maîtres plusieurs fois ; et quant à la seigneurie, le nom même en fut effacé par la Révolution. Faut-il s'étonner si le silence s'est fait autour du berceau de Mgr de Laval, et si la tradition ne nous apprend presque rien de son enfance, de îson éducation première, des traits de son caractère dans le bas âge ?

Tout ce que nous savons sur ce sujet se réduit à un seul mot; mais ce mot résume tout, et il est d'une authenticité incontestable. Dans les Informations canoniques (^), espèce d'enquête qui eut lieu, suivant le droit et l'usage, lors de l'élévation de Mgr de Laval à l'épiscopat, les témoins déclarèrent sous serment (( qu'il était né de parents probes, très pieux et vraiment catholiques. )) Ne peut-on pas en conclure sûrement que ses parents s'appliquèrent à lui donner une éducation saine, chrétienne, forte et virile, telle que la France, sortie récemment des guerres civiles, avait droit de l'attendre de ses enfants, surtout ceux des familles nobles, afin de pouvoir se refaire de ses blessures, sous l'administration énergique de Richelieu, et prendre le premier rang parmi les nations européennes ?

On sait encore, d'après les Informations canoniques, que le jeune de Laval se montra dès l'enfance très pieux et exact à recevoir les sacrements de l'Eglise : ce qui prouve qu'il sut profiter de la bonne éducation qu'il avait reçue.

Il grandit et se forma à la vertu sous le rayon de l'amour maternel et la douce influence decette femme forte et chrétienne que nous avons;

(i) Voir Note II de l'Appendice.

déjà fait connaître au lefleur. Il eut le bonheur de garder sa mère assez longtemps; mais il n'avait que treize ans lorsqu'il perdit son père, un homme de bien, dont la mort dut laisser un grand vide dans sa famille. L'ade de sépulture d'Hugues de Laval, écrit par le curé dans les registres de Montigny, est touchant dans sa simplicité, et vaut une oraison funèbre :

(( Le dix septembre seize cent trente six (1636) Messire Hugues de Laval, Chevalier, seigneur de Montigny, Montbaudry, Révercourt, demeurant en son manoir seigneurial de Montigny, et en la communion de l'universelle Eglise, a rendu l'âme à Dieu, âgé de 46 ans, après s'être confessé â moi, curé du dit lieu. Le corps duquel fut inhumé le onze septembre au lieu et place de ses ancêtres, (signé) Labbé.»

Le nom de Richelieu est tombé tout à l'heure sous notre plume. Ce grand homme, dans le cours de son laborieux ministère, travailla puissamment et efficacement pour la gloire de la France: le voyageur qui visite le château de Versailles aperçoit, en arrivant à la cour d'entrée, la statue de l'illustre Cardinal, qui tend le bras et semble dire : « C'est moi qui ai fait la France ce qu'elle est. » Malheureusement les moyens employés par Richelieu pour arriver à ses fins furent souvent d'une rig-ueur excessive ; et parmi les a6tes que l'histoire lui reproche le plus, figure en caractères de sangl'exécution capitale du duc Henri de Montmorency, qui avait soutenu Gaston d'Orléans dans son opposition aux projets si souvent arbitraires du puissant ministre.

Cet événement tragique, avec les circonstances de cruauté inflexible qui l'accompagnèrent, jeta la terreur dans la France entière: il eut surtout un douloureux retentissement dans toutes les familles qui tenaient de près ou de loin à celle des Montmorency. Le jeune de Laval dut en entendre parler à la maison paternelle ou au collège : il dut frémir au récit de cette exécution et de tant d'autres aéles sanglants que l'on reprochait à la politique de Richelieu.

Il est difficile de calculer l'influence que de pareils récits peuvent avoir sur un esprit de huit ans. Cette influence, cependant, est toujours souverainement forte et puissante : (( Il y a des années sacrées, celles de la jeunesse, dit M. Cochin, où les sentiments et les événements se précipitent dans une âme, comme un métal en fusion qui se fixe et laisse une empreinte que les années peuvent ensuite user et déformer, mais n'efifacent jamais (^). » Il est permis de croire que le jeune de Laval conçut dès lors cette répulsion quasi instinélive qu'il eut toute sa vie pour l'injustice, pour les procédés arbitraires, pour les empiétements des puissants du siècle, cet amour du droit, de la paix et de la conciliation, cette inclination à prendre le parti du faible et de Topprimé contre l'oppresseur, cette grande fidélité à ses amis et à tout ce qu'il croyait bon et juste, que l'on remarqua dans toute sa carrière, et qui lui gagnaient tous les cœurs.

[i] Eloge de Montalemhert^ dans le Correspondant de 1870, t II, p 148.

CHAPITRE II AU COIvIvÈGE: de: lyA I^IvÈCHE

François de I^aval au collège de I,a Flèche.— Il est nommé Chanoine d'Kvreux.— Il fait sa théologie, à Paris, au collège de Clermont— Il est ordonné prêtre, — Il résigne son canonicat et devient archidiacre d'Kvreux.

François de Laval était le troisième fils du seigneur de Montigny. Les deux aînés ayant embrassé la carrière des armes, conformément aux traditions de la famille et aux mœurs de l'époque, ses parents le destinèrent à Tétat ecclésiastique, et renvoyèrent dans l'automne de 1631 au collège royal de La Flèche pour y commencer ses études littéraires : il n'avait que huit ans et quelques mois.

Ce collège était, à cette époque, après celui de Clermont, à Paris, la première maison d'enseignement des Jésuites, en France; les Jésuites étaient aussi regardés comme de très habiles éducateurs de la jeunesse. Un siècle plus tard ils avaient encore cette réputation, qu'ils ont, du reste, conservée jusqu'à nos jours : nous voyons, en effet, les citoyens de Montréal, voulant fonder un collège dans leur ville, insister auprès de M. de Beauharnois, gouverneur du Canada, pour que la diredion en soit confiée aux Jésuites :

(( Vous connaissez mieux que nous, disent-ils, les talents particuliers que Dieu leur a donnés, et qui sont connus partout, et singulièrement en France, ce qui attire dans leurs collèges toute la jeunesse la plus florissante et la plus distinguée du Royaume (^).))

Le collège de La Flèche avait été fondé par Henri IV, qui n'avait rien épargné pour le doter largement et en faire une maison de première classe sous tous les rapports :

(( Voulons et entendons, disait le Roi dans son édit de création, qu'il soit comme un séminaire général et universel, auquel ils enseigneront toutes les sciences et facultés qu'ils ont accoutumé d'enseigner aux plus grands collèges et universités de leur Compagnie, savoir est : la grammaire, les humanités, la rhétorique, la langue latine, grecque et hébraïque, la philosophie, logique, morale, physique et métaphysique, les mathématiques, la théologie scholastique, les cas de conscience et la sainte Ecriture (^). ))

[i] Archives de la Marine, à Paris, Canada, Correspondance g^énérale, vol. 43.

[2] Le collège Henri IV de la Flèche, par le P. de Rochemonteix

Le cours classique était de dix ans, savoir sept ans pour la grammaire, les humanités et la rhétorique, trois ans pour la philosophie, les sciences physiques, les mathématiques. Venait ensuite la théologie, pour ceux qui voulaient Tétudier ; et ils étaient nombreux, à cetteépoque, même parmi ceux qui ne se sentaient aucune vocation religieuse : le cours de théologie durait quatre ans : de sorte que l'élève qui faisait un cours complet, à La Flèche ou à Clermont, en avait pour quatorze ans d'études, et d'études sérieuses : «Les maisons religieuses, au dix-septième siècle, écrit le P. de Rochemonteix, exigeaient de leurs élèves des connaissances sérieuses et approfondies. ))

François de Laval fit son cours complet chez les Jésuites, dix ans d'études littéraires et philosophiques au collège de La Flèche, puis quatre ans de théologie au collège de Clermont. Dans ces deux collèges, il était pensionnaire. Le pensionnat de La Flèche, à l'époque où il y fut envoyé, comptait trois cents élèves, l'élite de la noblesse française. Le collège avait de plus environ mille externes.

Remarquons qu'à cette époque l'élève qui partait pour le collège s'attendait généralement d'y rester tout le temps de son cours classique : on disait adieu à sa famille pour ne la revoir qu'à la fin de ses études, à moins de circonstances tout-à-fait exceptionnelles : les vacances se prenaient au collège :

« Suëtte (^), écrit le P. de Rochemonteix, est un petit bourg à six lieues de La Flèche. Il y avait là autrefois un Prieuré, appartenant aux Jésuites, où les Pensionnaires venaient se distraire pendant les grandes vacances. Ils s'y rendaient à tour de rôle, par bandes de dix-huit à vingt, avec un Père Jésuite pour les gouverner, deux ou trois valets pour les servir. Chaque bande y passait huit jours. On les y conduisait à cheval, et on les ramenait de même. Ils donnaient vingt-cinq sols par jour et faisaient là assez bonne chère. Les frais extraordinaires étaient encore de quelques livres pour les chevaux, cuisiniers et servantes. )) Parlant ensuite des jours de congé à La Flèche : (( En été, dit-il, on péchait, on chassait, on se baignait, on faisait de grandes excursions à travers la campagne. Gare aux fruits dans cette charmante saison ! . . . Les plus studieux, vers la fin de Tannée scolaire, s'asseyaient sur les bords du Loir ou à l'ombre d'un chêne séculaire ; là ils repassaient ensemble

[i] Ne serait-ce pas en souvenir de cet endroit que les Jésuites auraient appelé la Siiette la route qui conduit de Sainte-Foye à leur ancienne mission de Lorette ?

21 — ^

Le même auteur ajoute : « Les programmes d'enseignement et d'examen de La Flèche que nous avons lus, indiquent tous Cicéron comme l'auteur de prédilecft.ion. La préférence pour cet écrivain s'explique aisément : sa langue^ celle du siècle d'Auguste, est, avec la langue grecque, la plus belle et la plus harmonieuse qu'on ait jamais parlée. Pour former le goût littéraire de la jeunesse, on ne saurait donc étudier le latin à une source plus pure. »

Voici maintenant un petit tableau de la vie du pensionnaire, à La Flèche :

(( Tous les jours ordinaires se suivent et se ressemblent. Ils sont plus remplis, plus plénibles que ceux de nos collèges d'aujourd'hui ; les récréations sont moins nombreuses, la liberté plus à l'étroit. En dehors des récréations, les pensionnaires parlaient latin ; ils se rendaient d'un exercice à l'autre en silence, jamais eh rang, sous la surveillance d'un préfet ; ils ne devaient jamais s'entretenir ni avoir de rapports avec les externes, dont ils étaient par-^ tout séparés, même en classe. »

C'est avec ces vieilles méthodes, regardées^ aujourd'hui comme surannées, que la France d'autrefois forma tant de grands hommes qui honorèrent le dix-septième et le dix-huitième siècle.

Il aurait été difficile, d'ailleurs, de trouver un endroit plus propre que La Flèche pour l'établissement d'un collège : c'était, à cette époque, une simple bourgade, sans bruit, sans commerce: tout y favorisait le recueillement et l'étude. II y avait un grand nombre de communautés : les Carmes, les Chanoines de Saint-Augustin, les Cordeliers, les Récollets, les Franciscains: la vie religieuse y coulait à pleins bords. C'était en même temps un endroit enchanteur : La Flèche est agréablement située sur la rive droite du Loir, au milieu d'un charmant vallon qu'entourent des coteaux chargés de vignes et de bocages.

Les élèves s'attachaient à leur Aima Mater et la revoyaient plus tard avec bonheur. Descartes voulut un jour se procurer ce plaisir :

(( Il se rendit à La Flèche, écrit le P. de Rochemonteix, et y reçut la plus cordiale hospitalité : il revit avec un plaisir extrême sa chambre, les classes, la salle des Actes, la chapelle, le parc : il voulut tout visiter. » Ce grand homme écrivait lui-même : (( J'ai passé à La Flèche huit ou neuf ans de suite dans ma jeunesse ; et c'est là que j'ai reçu les premières semences de tout ce que j'ai jamais appris. »

C'est là également que le jeune de Laval puisa ces connaissances aussi étendues que profondes qu'on remarquait en lui, et qui lui furent d'un si grand secours pour remplir dignement le rôle auquel la Providence le destinait. (( Il était très versé dans les lettres sacrées et profanes, )) nous disent les Informations canoniques. Il possédait admirablement la langue latine, comme on peut s'en convaincre en parcourant sa correspondance avec le saint-siège : il va sans dire, en effet, qu'il n'écrivait jamais qu'en latin au Pape et à la Propagande.

Son professeur de rhétorique fut le P. Vavasseur, poète distingué, (( le meilleur humaniste de son époque, » dit le P. de Rochemonteix; son professeur de physique et de mathématiques, le P. de Riennes, un savant très remarquable.

Il connut à La Flèche plusieurs des Pères qu'il revit plus tard au Canada ou qui le précédèrent dans cette mission, entre autres les PP. Pijart, Gabriël Lalemant, Claude Dablon, Jacques Buteux, Simon Le Moyne, Jean Dolbeau.

Mais parmi ceux qui exercèrent le plus d'action sur son âme et d'influence sur ses destinées doivent être mis au premier rang le P. Meslant et le P. Pinthereau, qui furent successivement directeurs de la Congrégation des Pensionnaires, à laquelle il appartenait : c'étaient des hommes de Dieu et en même temps des esprits d'élite, qui savaient former les jeunes gens à la vertu et les préparer aux luttes de l'avenir.

Laval s'attacha, lui aussi, au collège de La Flèche et aux vénérables direéleurs de cette institution. Son cœur débordera un jour de reconnaissance à la pensée de tout ce qu'il doit aux Jésuites, et il écrira à leur Général, à Rome :

(( Dieu seul qui sonde les reins et les cœurs, et qui pénètre jusqu'au fond de mon âme, sait combien j'ai d'obligation à votre Compagnie, qui m'a réchauffé dans son sein, lorsque j'étais enfant, qui m'a nourri de sa doctrine salutaire dans ma jeunesse, et qui depuis lors n'a cessé de m'encourager et de me diriger .... Je vous conjure de ne point voir, dans cette expression de mes sentiments de reconnaissance, le simple désir de remplir un devoir de convenance ; c'est du fond de mon cœur que je vous parle. Je sens qu'il m'est impossible de rendre de dignes actions de grâces à des hommes qui m'ont appris à aimer Dieu et ont été mes guides dans la voie du salut et des vertus chrétiennes. ...»

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