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Les partages de la Pologne et la lutte pour l'indépendance

Karol Lutostaski · 1918 · Scanned text · Free in the US

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Author
Karol Lutostaski
Language
French
Published
1918
Length
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Contents (12)

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LES PARTAGES DE LA POLOGNE

ET

LA LUTTE POUR L'INDÉPENDANCE

Tome Premier Karol Lutostanski

LES

'partages de la POLOGNE

ET LA LUTTE

POUR L'indépendance"

BUREAU POLONAIS D'ÉTUDES ET DE PUBLICATIONS POLITIQUES

LIBRAIRIE PAYOT & C'^

LAUSANNE ! PARIS

1, Rue de Bourg | Bd St-Germain, 106

M-CM XVill

V

TABLE GÉNÉRALE

Avant-propos vij

Préface ix

Introduction : Les causes essentielles de la chute de la République de Pologne . . . xiij

Avant les partages de la Répurlique de Pologne 1

Les partages de la République de Pologne 29

La lutte pour l'indépendance 231

Régime des Puissances copartageantes dans les territoires de la République de

Application des traités de Vienne aux territoires polonais 417

Réaction en Pologne après la révolution 1830-1831 497

Incorporation de Gracovie à l'Autriche 531

Régime des Puissances copartageantes dans les territoires de la République de

Table des matières et index des sources i

Abréviations employées pour l'indication des sources xxxv

Index des noms propres xxxix

ACTES KT DOCUMENTS

V

Avant-propos

En livrant au public le présent volume, fruit d'un travail entrepris en Suisse (1916-1917) par M. K. Lutostanski, professeur à l'Université de Varsovie, nous sommes heureux de pouvoir inaugurer la série des Recueils que le Bureau Polonais d'Études et de Publications Politiques se propose de faire paraître.

La nécessité d'un tel ouvrage a été mise en lumière par la grande guerre qui, créant un monde nouveau, pose aussi les fondements du futur État polonais et fait entrevoir la renaissance de l'ancienne République, détruite par l'astuce et par la violence, il y a à peu près un siècle et demi.

Ce n'est pas la plume des publicistes, mais bien des pièces authentiques, irréfutables, qui doivent montrer aux nations, appelées à construire l'avenir, ce que fut naguère la Pologne dans ses rapports avec ses populations diverses et ses voisins. Ce sont ces documents qui, mis sous les yeux du lecteur, lui expliqueront pourquoi et comment la République a croulé sous les coups des despotismes conjurés ; comment le peuple polonais a lutté sans trêve pour recouvrer son indépendance, assise de la liberté et du droit; comment, écrasé par la force, sanglant, il devenait chaque fois la victime, toujours insoumise, d'une oppression sans cesse accrue ; comment enfin la grande guerre, provoquée par ses spoliateurs, fraye, peu à peu et malgré eux, la voie à la réparation et au châtiment.

Le volume de M. Lutostanski, contenant les documents relatifs aux partages de la Pologne et à ses luttes pour l'indépendance, forme la partie centrale de l'œuvre projetée. Nous espérons que deux nouveaux Recueils, actuellement en préparation, concernant l'un la guerre mondiale, l'autre les relations polono-lithuaniennes, paraîtront bientôt et seront suivis par des pubhcations analogues.

En rendant facilement accessibles ces sources qui, avec l'Encyclopédie Polonaise en cours d'impression à Fribourg, fourniront les matériaux nécessaires pour embrasser la question polonaise dans son ensemble, nous remplissons un devoir envers la Pologne renaissante. Nous pensons aussi servir les peuples, au moment où ils se régénèrent dans des flots de sang, en présentant sous un vrai jour une nation qui a de tout temps combattu et souffert pour l'idéal dont s'inspire l'humanité dans la grande lutte actuelle.

Bureau Polonais d'Études et de Publications Politiques, Jan Rozwadowski.

vij

Préface

« Au nom de la Très-Sainte et Indivisible Trinité », il y a près de cent cinquante ans, la Russie, la Prusse et l'Autriche se concertèrent pour anéantir l'État polonais ; puis, comme le nom de Pologne évoquait un spectre redoutable, ils résolurent de l'effacer à jamais de la langue des nations, afin que l'iniquité commise fût ensevelie dans un éternel oubli. Ils pensaient que de la sorte ils pourraient jouir en paix du fruit de leur crime. Sur le tombeau de leur victime, on écrivit : « Finis Poloniae », et on essaya d'étouffer sous la pierre sépulcrale le souvenir même d'un millier d'années de civilisation et de grandeur.

De sombres pronostics accompagnèrent l'œuvre des spoliateurs. La sentence condamnant la République de Pologne à la mort politique n'était pas encore signée, que l'on s'apercevait en toute évidence avoir mis de force au cercueil, non le cadavre d'une nation décrépite, mais le corps vivant d'un peuple en plein essor. Sous l'auréole de l'héroïsme déployé dans la lutte pour la délivrance de la patrie, pour les droits de l'homme, l'insurrection de Kosciuszko porta devant le tribunal de la justice historique une éloquente protestation contre la violence exercée sur la République.

L'existence politique de la Pologne n'en fut pas sauvée ; il ne resta plus sous le soleil un pouce de terre polonaise libre.

Néanmoins la voix des combattants pour la liberté ne se tut pas. Elle se fit entendre, parmi le fracas des batailles livrées par les Légions de Dombrowski sur la terre d'Italie, dans le chant qu'elles entonnèrent, et qui, pendant plus d'un siècle d'esclavage, devait attester les infrangibles aspirations des Polonais à l'indépendance, leur foi inébranlable en l'inanité définitive de l'oppression étrangère, en le triomphe de leur cause, de leurs droits non périmés : « Non, la Pologne n'est pas morte ».

A travers les murs épais de la prison, cette voix, à maintes reprises, retentit sur le vaste monde : elle fut l'âme des grands soulèvements nationaux de 1830 et de 1863, où elle fit appel à l'aide et à la justice du genre humain. Mais alors, paraît-il, l'heure de la Pologne n'avait pas encore sonné, l'heure si attendue de la liberté des peuples.

Après la sanglante défaite de la dernière insurrection, la question polonaise commença de plus en plus à être écartée de l'arène internationale et à déchoir au rang de question intérieure des États copartageants. C'est à eux en définitive que, pour qu'elle ne troublât plus l'a ordre légal » établi, en fut abandonnée la solution.

Et voici que cet « ordre établi » a été enfin ébranlé dans ses fondements.

ix

PRÉFACE

Aujourd'hui, du système politique des États copartageants il ne reste plus que des ruines. Et sur ces ruines, comme une nécessité historique, surgit l'image de la future République de Pologne. Sa restauration apparaît l'inéluctable condition de la mise en équilibre du système européen et mondial ; sans elle, pas de paix possible.

Notre génération a perdu la mémoire de toute cette tragique succession d'événements qui, à partir des partages de la Pologne au XVIIP siècle, se sont déroulés durant tout le XIX® siècle, et au dénouement desquels nous allons assister. Il nous a donc semblé qu'il serait utile de lui en rappeler les actes les plus importants et de lui soumettre les documents diplomatiques échangés au sujet de la question polonaise.

Le présent volume comprend des pièces diplomatiques relatives à une période de cent cinquante ans, à commencer par les dernières années avant les partages, jusqu'au jour où a éclaté la guerre, en 1914.

Ces documents, classés par ordre de dates, sont reproduits sous deux formes :

Premièrement, in extenso, ainsi qu'en extraits qui à eux seuls constituent un tout, un fragment homogène d'un acte duquel, par exemple, a été supprimé le début, la fin, etc., passages qui ne concernaient pas la Pologne ou avaient trait à des détails tout à fait secondaires dont notre publication n'avait pas à tenir compte.

Secondement, en extraits qui, par eux-mêmes, ne constituent pas un tout ininterrompu, c'est-à-dire où on a omis certains passages et phrases du contexte. Nous avons appliqué ce système de résumé surtout aux documents fort étendus dont la citation in extenso eût été matériellement impossible, car elle eût démesurément accru l'ampleur de notre publication en la surchargeant de détails superflus et, par là-même, plutôt nuisibles à la clarté des textes. Bien que nous ayons apporté tous nos soins à rédiger ces résumés avec la plus grande précision et impartialité, n'ayant recours presque exclusivement qu'aux termes mêmes employés dans les pièces originales, nous avons considéré comme indispensable de faire ressortir la nature particulière des documents en question en les reproduisant en caractères distincts. Grâce à cette impression spéciale nous avons pu éviter de remplacer les passages omis par des points qui ne disent rien au lecteur et, par contre, compliquent la lecture des actes.

Les pièces ont été, bien entendu, rapportées dans leur teneur littérale et en conservant toutes les particularités de leur style, même de leurs fautes. Nous avons seulement substitué la nouvelle orthographe à l'ancienne. Nous nous sommes également permis de faire de légères corrections à l'orthographe des noms propres, afin d'uniformiser, d'une part, la manière d'écrire dans tout le Recueil, et, de l'autre, pour rectifier certains mots défigurés dans l'original et s'éloignant par trop de la prononciation polonaise.

Afin de faciliter au lecteur l'exacte compréhension de ces documents, il nous a paru nécessaire de rappeler en de brèves notices, intercalées entre les actes et imprimées en caractères italiques, les principaux événements qui se sont déroulés à l'époque en question, ainsi que de faire

X

PRÉFACE précéder les grandes périodes de notre histoire contemporaine de succinctes caractéristiques, aussi objectives et aussi documentées que possible. C'est de même sous forme de notices que nous avons cité des documents de politique intérieure polonaise qui ont exercé une influence décisive sur l'évolution des affaires de Pologne et, par conséquent, se trouvent en rapport direct ou indirect avec les matières des correspondances diplomatiques d'alors. Il s'agit ici, en premier lieu, de la Constitution du 3 mai 1791, des Chartes constitutionnelles du Duché de Varsovie et du Royaume du Congrès, enfin, du Statut organique de 1832, qae nous reproduisons tous en extraits textuels plus ou moins étendus.

Plusieurs cartes géographiques, dessinées par M. Biske, ont été annexées au présent volume, pour illustrer les changements territoriaux survenus en Pologne depuis 1772.

Certaines lacunes que l'on pourrait reprocher à cette publication sont dues aux conditions anormales dans lesquelles elle a été faite : les temps de guerre et la difficulté de communications avec la Pologne. Nous espérons toutefois qu'elle aura, au moins en partie, atteint son but de faire la lumière sur la question polonaise en mettant en relief son développement historique sur le terrain international.

C'est aux Polonais des États-Unis d'Amérique, au Département National Polonais de Chicago, que, par l'intermédiaire de l'Agence Polonaise Centrale de Lausanne, le Bureau Polonais d'Études et de Publications Politiques est redevable des fonds qui l'ont mis à môme de couvrir les frais de cette édition.

Nous remercions M. Stanislas Filasiewicz qui a assumé les soins méticuleux des corrections et, en général, a dirigé les travaux de publication du Recueil ; de même que M. Paul Rongier, lecteur à l'Université de Cracovie, pour son concours compétent apporté à la rédaction française de l'ouvrage.

Nous adressons, enfin, l'expression de notre gratitude à la Bibliothèque du Musée National Polonais de Rapperswil, qui nous a permis de profiter, en une large mesure, de ses riches collections.

Karol Lutostanski.

xj

LES CAUSES ESSENTIELLES DE LA CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE DE POLOGNE

En 1772, lorsque les cabinets de Saint-Pétersbourg, de Berlin et de Vienne s'accordèrent pour démembrer une partie des territoires de la Pologne, ils pensèrent devoir présenter cet attentat à l'Europe sous les couleurs les moins blessantes, et le faire passer pour un acte nécessaire au salut de l'humanité. C'est la Russie qui s'appliqua le plus à justifier cette violation; l'Autriche suivit cet exemple ; la Prusse seule ne se soucia guère de sauver les apparences. La convention, conclue à Saint-Pétersbourg, le 5 août (25 juillet vieux style) 1772, sous l'invocation de la Très-Sainte Trinité, traitait les titres prétendus légaux des trois Puissances à s'emparer des pays polonais limitrophes comme une considération secondaire, additionnelle. Elle insistait tout particulièrement sur « l'esprit de faction qui maintenait l'anarchie en Pologne, y faisant craindre la décomposition totale de l'État, qui pourrait troubler les intérêts des voisins de cette République, altérer la bonne harmonie qui existe entre eux et allumer une guerre générale ». Pour le second partage (1793) on allégua de tout autres raisons: cette fois la Prusse et la Russie se voyaient contraintes d'occuper les territoires polonais, afin d'y combattre « l'esprit du démocratisme français et les maximes de cette secte atroce » (les Jacobins). Le même prétexte légitima aux yeux des voisins la nécessité d'une liquidation définitive de l'État polono-lithuanien.

Dans les conventions ultérieures entre la Russie, la" Prusse et l'Autriche (1797), la nation polonaise était traitée comme n'existant plus légalement, et le mot Pologne était rayé de la langue des hommes.

Elle subsistait pourtant, cette nation, elle grandissait et elle ne cessa jamais de manifester sa volonté de vivre, de vivre libre (1806, 1830, 1846, 1848, 1863). La science polonaise, les lettres, l'art, l'eftbrt économique, pendant tout le XIX*" siècle, vinrent crier aux ennemis et aux tyrans : « Nous durons », — et aucune répression, aucune tentative de désagrégation de la société polonaise, aucun mensonge conventionnel de la diplomatie n'ont pu étouffer cette protestation de plus en plus puissante à chaque génération.

ACTKS ET O.iCUMl'.NTS *** xiij

Pour démontrer que, par la bouche de Mickiewicz, de Leiewel, de Gzartoryski, ne parlait pas la nation polonaise, apte à une existence indépendante, mais que ce n'était là que le râle d'agonie d'une race expirante, l'historiographie officieuse russe et allemande s'efforcèrent à l'envi d'établir qu'en 1772-1795, loin d'avoir commis un assassinat, on n'avait fait qu'ensevelir un suicidé, car l'ancienne Pologne nobiliaire, longtemps avant les partages, était tombée en décomposition politique, sociale et morale. Une foule de plumes s'attachèrent à mettre en relief cette découverte, et non sans succès: dans l'opinion européenne, jusqu'à l'heure actuelle, il en est resté quelque chose.

Les reproches dont l'ancienne République a été l'objet ont été discutés et réfutés plus d'une fois.

Qu'à la chute d'une grande Puissance de plus de treize millions d'habitants au XVIIP siècle avait contribué la désorganisation ou l'inertie intérieure, personne n'a jamais songé à le nier. Sur l'État polonais pesait plus d'un défaut: la faiblesse du pouvoir exécutif; l'indépendance excessive des provinces à l'égard des autorités centrales ; le respect sans pareil et l'exaltation inouïe de la liberté individuelle qui avait trouvé son expression dans le fameux « liberum veto ».

Tout cela est incontestable. Mais quel État européen de cette époque, avant la Révolution, n'eut pas ses tares qui, en général diamétralement opposées à celles de la Pologne, — car elles résultaient de l'hypertrophie de la machine bureaucratique au détriment du corps social, — n'en étaient pas moins profondes, ni moins redoutables.

Les rapports entre les classes de la société en Pologne, sans doute, laissaient beaucoup à désirer : depuis longtemps l'équilibre y avait été rompu au profit du clergé et de la noblesse ; les villes s'étaient appauvries et n'avaient pu se développer à l'aise, les paysans étaient attachés à la glèbe. Mais, à cet égard, le monde occidental ne valait guère mieux que la Pologne : en France, en Allemagne, il est vrai, la force économique et intellectueUe de la bourgeoisie en adoucissait le sort; mais, par contre, le paysan silésien, brandebourgeois, russe, échappait volontiers à son seigneur, à son percepteur d'impôts, à son recruteur, pour aller se réfugier sous la protection du régime polonais, plus clément.

La prétendue « intolérance » religieuse des Polonais, si souvent stigmatisée, n'était absolument rien, même à l'époque la plus pénible pour les dissidents (1736-1768), en comparaison des vexations auxquelles étaient alors en butte les catholiques en Angleterre, en Suède, en Danemark, les protestants dans la plupart des pays catholiques, les sectaires en Russie. En réalité, dans les temps modernes, tous les cultes, sauf les Ariens, ont toujours été tolérés en Pologne, et, en 1768 et 1775, les dissidents acquirent des droits politiques à peu près égaux à ceux des catholiques.

Moins fondée encore était l'accusation portée contre la noblesse polonaise du XVIIP siècle d'avoir provoqué la décomposition morale du pays. L'« esprit de faction » se réduisait pour la plupart à des conceptions différentes de l'intérêt pohtique de la République : les uns voyaient en la Russie l'ennemi principal, les autres en la Prusse; les uns avaient recours à une tactique conciliatrice, les autres, au contraire, préféraient une manière d'agir intransigeante. La corruption ministérielle, cet ulcère commun à toute l'Europe d'ancien régime, n'avait pas plus gangrené la Pologne que la Russie ou la Prusse. La corruption parlementaire y était beaucoup plus superficielle qu'en Angleterre ou en Suède. Les mœurs privées des hautes classes aristocratiques en Pologne, comme partout du reste, subirent l'influence néfaste du scepticisme libertin du « siècle

XIV des lumières », mais celles de la noblesse moyenne n'en furent pas atteintes. Sous le rapport de la moralité, Varsovie n'avait certes rien à envier à Berlin, à Paris, à Saint-Pétersbourg ou à Londres.

Du reste, il s'agit ici, non tant de comparer les vices intérieurs de la Pologne d'avant les partages avec ceux de l'Europe d'alors, que de constater si c'est vraiment en ces vices qu'il faut chercher la cause essentielle de la chute de l'Etat. N'a-t-on pas considéré comme destructeurs certains phénomènes qui, cent ans plus tard, eussent passé pour des manifestations normales du progrès? Et y a-t-il des raisons de prétendre que la Pologne sans le « liberum veto », sans la toute-puissance de la noblesse, sans la décentralisation, ou sans quelques autres défauts de son organisation, que la Pologne, gouvernée sous Stanislas-Auguste comme l'ont été au XIX® siècle l'Angleterre, la Suisse, les États-Unis d'Amérique, n'aurait pas attiré les convoitises de ses voisins. Osons le dire nettement : de telles raisons n'existent pas ; tout porte, au contraire, à croire qu'elle n'en aurait pas moins été la victime des trois Puissances conjurées contre elle.

Ce qui s'est passé en 1772, 1793, 1795, était un inéluctable et au point de vue psychologique très compréhensible attentat de monarchies absolues et militaristes contre un peuple passionnément attaché à la constitution libérale de sa patrie et abhorrant 1' « absolutum dominium », de même que les armées permanentes dont celui-ci s'était fait son instrument le plus docile. C'est là le fond même de la question. Le reste, ces prétendus «titres légaux» sur les provinces polonaises, cette (( intolérance » à l'égard des dissidents, cet « esprit de faction », ce désordre intérieur « faisant craindre la décomposition totale de l'État », tout cela ne fut que prétexte.

La République polonaise des Jagellon?, au moins à partir de la fin du XVP siècle, constituait un phénomène tout exceptionnel, en opposition avec les autres pays de l'Europe; et ce contraste s'accentua de jour en jour. Partout la souveraineté « par la grâce de Dieu » écartait les États de la participation aux affaires pubhques : en Pologne, la Diète légiférait, contrôlait, gouvernait sans entraves. Partout étaient réduites les libertés provinciales, municipales, étendus les pouvoirs des fonctionnaires royaux : en Pologne florissait l'autonomie locale. Partout on levait des troupes, on entretenait sur pied de grosses arm.ées contre les ennemis extérieurs et intérieurs, c'est-à-dire contre les propres sujets du prince : en Pologne, le cas échéant, la nation elle-même devenait l'armée pour la défense de la patrie. Partout le citoyen s'était transformé en sujet, l'intimité même de la vie privée n'était pas à l'abri des ingérences du pouvoir : le Polonais voulait rester et restait maître de sa destinée et n'aurait pas laissé le gouvernement empiéter sur la moindre de ses franchises.

Aucun Européen, ni le Suédois, ni le Hollandais, ni même l'Anglais, ni à plus forte raison nul autre, n'avait, au cours des siècles, conquis tant d'inestimables libertés. Le droit de voter l'impôt fut concédé à la noblesse polonaise en 1374 ; l'inviolabilité de la propriété, en 1422 ; le droit de participer à la nomination des juges de première instance, en 1454, par le statut de Nieszawa, qui, en même temps, décida qu'aucune modification ne pouvait être introduite dans l'organisation territoriale et qu'on ne pouvait proclamer la levée générale (le « pospolite ruszenie ») sans assentiment des diétines. L'autonomie locale se développa à partir du XIV" siècle ; la Diète devint corps légiférant au XV^ siècle et atteignit la pleine reconnaissance de son pouvoir législatif en 1505. Au moment où venait de s'éteindre la dynastie des Piast (1370) naquit pour la noblesse le droit d'élire le Roi, droit reconnu définitivement à chaque gentilhomme, en 1573 ; en même temps fut sanctionné le droit de rébellion contre le souverain au cas où celui-ci aurait rompu son pacte avec la nation. A

XV partir de 1578, les juges aux tribunaux d'appel étaient aussi choisis par les nobles. Tous ces privilèges n'appartenaient, il est vrai, qu'à une seule classe sociale qui en jouissait sans restrictions. Mais cette classe constituait au moins le 10 °/„ de la population totale, comptait plusieurs centaines de milliers d'hommes majeurs. Jusqu'à la Révolution française, dans aucun État européen, une partie aussi considérable de la nation n'a été appelée à collaborer dans une telle mesure à la législation et au gouvernement. La République royale de Pologne avait une constitution plus démocratique que l'Athènes de Périclès, elle comptait plus d'électeurs que l'Angleterre en 1832.

Ennemie du despotisme des souverains, remplie de méfiance et d'aversion pour les intrigues diplomatiques, sans bureaucratie et sans nombreuse armée permanente, sans visées conquérantes, ne cherchant aucunement à anéantir ou à dénationaliser les peuples voisins, ni même ses propres citoyens allogènes, la Pologne constituait une criante anomalie parmi les Puissances du XVP au XVIIP siècle, et, par cela même, devait conjurer contre elle les menées spoliatrices des autocraties qui l'entouraient. Pendant longtemps elle fut sauvée par l'esprit public de ses citoyens, actifs, stimulés par le sentiment de leur précieuse liberté. Malheureusement, un moment arriva où les larges masses de la nation ne surent plus se maintenir au degré de culture élevée qui leur eût été indispensable pour gouverner l'État parmi tous ces écueils et ces embûches. Après avoir réalisé de grands progrès à l'époque de la Renaissance et de la Réforme, l'instruction publique en Pologne, et surtout l'éducation politique, fut négligée ; conjointement s'abaissèrent les mœurs de la noblesse.

Pour expliquer ce phénomène, il n'est pas du tout nécessaire de présumer qu'il était le fruit de l'épuisement de la vitalité civilisatrice de la race polonaise. Il faut seulement ne pas oubher qu'au cours du XVIP siècle, alors que commencèrent à déchoir les forces intellectuelles de la Pologne, pendant quatre-vingt-cinq ans, celle-ci fut en proie à des guerres incessantes, guerres défensives le plus souvent, parfois guerres de revendications, contre la Suède, la Moscovie, la Turquie, les Cosaques, les Tatars, peuples, orientaux pour la plupart, qui, bien que redoutables militairement, étaient en général d'une civilisation moins avancée; aussi le contact permanent avec eux contribua-t-il à orientaliser en une certaine mesure la culture polonaise, à l'éloigner de l'Occident. A cette même époque, où les Polonais comptaient quatre-vingt-cinq années de campagne, l'Autriche et l'Espagne ne furent sous les armes que pendant soixante ans, sans profit non plus pour leur développement; la Suède, environ cinquante ans, la France quarante, la Hollande trente, l'Angleterre vingt-cinq. Rien de surprenant à ce qu'une nation contrainte à guerroyer sans trêve, à servir de rempart à la civilisation chrétienne occidentale, n'ait pas marché de pair avec ses heureux voisins dans la voie du progrès intellectuel, organisateur et économique.

Ces voisins s'aperçurent de bonne heure de l'assoupissement de l'énergie polonaise. Sous le règne même de Jean-Casimir, dernier Roi de Pologne de la maison de Wasa (1648-1668), se firent . jour les premiers projets de partage de la République, projets prématurés, qui furent déjoués, mais où se dessinaient dès lors, en leurs hgnes principales, les convoitises des Puissances hmitrophes de la Pologne : la maison de Hohenzollern avait jeté son dévolu sur la Prusse Occidentale et la Posnanie, la Russie sur toutes les provinces ruthènes et lithuaniennes, les Hongrois (Rakoczy) sur la Petite Pologne. Ces visées se fixèrent et se précisèrent, comme direction aussi bien que comme étendue, à l'époque néfaste de l'Allemand, Auguste le Fort, Roi de Pologne et Électeur de Saxe (1697-1733), lequel, poursuivant son idée favorite d'établir en Pologne le régime absolu et d'y xvj introduire l'hérédité du trône en faveur de sa descendance, était prêt, lui-môme, à céder de vastes territoires polonais à quiconque l'eût aidé à perpétrer ses desseins. Ce n'est pas moins de neuf fois qu'il reprit les pourparlers relatifs à un démembrement partiel de la Pologne. Le conflit de ce monarque avec la noblesse polonaise qui se révoltait contre le séjour prolongé dans le pays des troupes saxonnes, y voyant l'instrument destiné à servir les vues ambitieuses du Roi, permit à Pierre P"" de s'immiscer comme médiateur dans les affaires intérieures de la République.

Enhardie par l'influence qu'elle était parvenue à acquérir de cette façon, la Russie se préparait à absorber, au moment opportun, l'ensemble des terres polono-lithuaniennes. Ce programme maximum, représenté par Pierre le Grand, Ostermann, Bestoujew, Michel Worontsow, Panin, ne tenait pas compte des prétentions des autres voisins de la Pologne. Le cabinet de Berlin était pins modeste ; il se contentait de l'annexion de la Prusse Occidentale, de la Warmie, de Gdansk (Dantzig), éventuellement de la Samogitie, de la Gourlande et d'une partie de la Grande-Pologne, pourvu toutefois que ces acquisitions fussent effectuées au plus tôt et digérées complètement. Ces aspirations de la Prusse se révélèrent dans une série de négociations entreprises par Frédéric 1"; dans des conventions et des armements du temps de Frédéric-Guillaume ; dans les aveux politiques de Frédéric II (1731); dans les instructions qu'il donna à ses généraux et à ses diplomates (1750-1759), enfin dans ses deux testaments politiques : celui de 1752 et celui de 1768.

L'Autriche, dont la situation était différente, menacée elle-même de spoliation à l'extinction des Habsbourg, ne pouvait accepter de participer aux démembrements qu'en dernière éventualité, ce qui ne l'empêcha pas pourtant de se rencontrer avec les deux autres monarchies absolues, limitrophes de la Pologne, dans une action tendant à préparer le terrain pour une intervention.

On sentait, en effet, au seuil du XVIIP siècle, que la République se souvenait encore de la récente délivrance de Vienne, fait d'armes d'un retentissement énorme dans la chrétienté tout entière, qu'elle pouvait s'éveiller et trouver des amis en Europe : il s'agissait donc d'empêcher tout développement de la nation, de la faire rétrograder au point que le mal devînt sans remède.

Cette action débilitante fut d'abord entreprise séparément. Lisola, envoyé impérial, et Hoverbeck, envoyé de l'Électeur de Brandebourg, s'attachèrent, chacun de son côté, à endormir la Pologne. Les deux Puissances allemandes se donnèrent la main pour le traité de 1686, afin de contrecarrer de commun accord les visées dynastiques des Sobieski, visées qui auraient pu entraver la libre élection au trône. Dès lors, la Prusse travailla inflexiblement et infatigablement à précipiter la « mort naturelle » de la République polonaise. Parfois, et non sans hésitation, elle fut secondée en cette tâche par l'Autriche.

La Russie ne se joignit que plus tard à ces menées. Elle avait d'abord à surmonter son involontaire timidité à l'égard de la civilisation polonaise plus ancienne, à s'approprier la culture militaire et administrative de l'Occident et à se rendre mieux compte des progrès de la décomposition intérieure en Pologne. C'est ce que réussit à faire Pierre P"" : lorsque Auguste le Fort provoqua une guerre civile dans la République, le Czar intervint entre le Roi et la nation, et, par la force des armes, imposa sa médiation aux deux parties. Les successeurs de Pierre le Grand surent exercer une telle pression sur les affaires polonaises qu'en pratique leur médiation se métamorphosa en garantie usurpée. Pour renforcer son influence, la Russie eut recours à divers moyens :

xvij elle plaça sur le trône de Pologne des candidats de son choix ; elle entretint dans le pays, en partie à sa solde, de nombreux partisans; enfin, elle étendit sa protection sur les dissidents.

Cependant, comme elle désirait s'annexer tout le pays, il convenait de permettre à la République de faire quelque résistance aux convoitises des autres Puissances : ce calcul, conjointement avec des vues politiques secondaires, poussa la Russie à autoriser la Pologne à opérer çà et là de chétives réformes et à augmenter modestement l'effectif de ses troupes.

Mais ces ménagements ne tardèrent pas à être superflus, et, à partir de 1748, les envoyés russes à Varsovie devinrent sans réserve les agents actifs du désordre.

Sur ce terrain, Saint-Pétersbourg et Berlin, quelles que fussent les conjonctures internationales ultérieures, s'entendirent facilement. A commencer par la convention de Potsdam (1720), ils se lièrent par une série d'accords, conclus en 1726, 1730, 1732, 1740, 1743, 1762, 1763, 1764, 1769, à l'effet de sauvegarder la libre élection au trône, de maintenir le liberum veto et de protéger les droits des dissidents.

Par le simple fait de cette coalition des deux grandes Puissances militaires du Nord se trouvait annihilée toute velléité de réforme, étant donné qu'il était devenu impossible de réaliser le moindre amendement des lois fondamentales sans coup d'État et qu'un coup d'État devait infailliblement susciter la guerre civile qui, à son tour, ne pouvait manquer d'amener l'intervention des tout-puissants voisins, c'est-à-dire la perte de quelques provinces.

Seuls d'autres voisins de la République, avec l'aide d'États plus éloignés, eussent pu faire contrepoids à la Prusse et à la Russie, à condition toutefois d'observer entre eux la plus étroite solidarité.

Mais l'Autriche qui, même en 1719 (traité de Vienne avec l'Angleterre et la Saxe), s'était encore montrée prête à raffermir le gouvernement d'Auguste le Fort, en 1726 et en 1739, se joignit à la Russie pour conserver la libre élection au trône de Pologne. Sous Auguste III, Marie-Thérèse fit appel à la vigilance de la Russie contre les projets d'abrogation du liberum veto (1749 et 1752). En 1764, Kaunitz préconisait la conservation de l'anarchie polonaise comme principe directeur de la politique autrichienne à l'égard de la Pologne.

Méconnaissant son propre intérêt, la Turquie, quatrième voisin de la Répubhque, suivait cet exemple par indolence, et ce n'est qu'au moment où le désastre était inévitable qu'elle essaya de rebrousser chemin.

Bien plus encore : pendant une longue suite de générations, des Puissances lointaines. Puissances qui étaient considérées et se considéraient elles-mêmes comme alliées naturelles de la Pologne, par imprévoyance ou par indifférence, agirent contre la renaissance politique de ce pays, l'empêchèrent de sortir du chaos.

La France, à chaque interrègne, posait une candidature qu'elle soutenait par de l'argent, au lieu de l'appuyer par des troupes et des conseils sensés, et, comme elle n'aboutissait ainsi qu'à des échecs, elle s'opposait à la politique des candidats adverses qui avaient triomphé, en provoquant la dissolution des Diètes, en démoralisant les magnats, en consolidant dans la petite noblesse la conviction que le salut do la patrie consistait en la « liberté dorée » et en la résistance aux projets de la Cour. On en vint au point que les ministères de Louis XIV et de Louis XV finirent par croire eux-mêmes à cette allégation absurde, et personne ne la formula aussi nettement que xviij

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