Préface
Les questions préhistoriques excitent depuis quelques années un légitime intérêt ; la surprise, l'incrédulité même avaient accueilli les premières révélations sur l'antiquité de la race humaine, sur la contemporanéité de l'homme avec les pachydermes, les édentés gigantesques qui peuplaient le globe à l'époque quaternaire. Bientôt les preuves se sont multipliées avec une si éclatante évidence, que le doute n'a plus été possible et aujourd'hui nous pouvons affirmer que dans des temps, dont nous sommes séparés par une série incalculable de siècles, l'homme habitait notre continent, déjà bien vieux au moment de son apparition. Aucune chronologie ne peut mesurer ces temps ; aucun calcul ne peut les supputer ; l'histoire et la tradition sont muettes ; c'est par des travaux qui tiennent du prodige, par les inductions les plus précises, que l'on est arrivé à trouver quelques traces d'un passé presque fabuleux, à saisir quelques vestiges de ces rudes pionniers, les ancêtres du genre humain. Leur berceau primitif était selon toute apparence situé en Asie ; c'est de là, que par des immigrations successives, dont la durée défie toute science, ils se sont répandus sur l'Europe, fuyant le froid et cherchant des régions plus fertiles ou des pays plus giboyeux.
Vers le môme temps, des hommes sortis probablement de la même souche erraient dans le Nouveau-Monde, sur les bords de l'Atlantique et du Pacifique. Comme leurs contemporains
VI PRÉFACE.
Européens ou Asiatiques, ils étaient nomades, et ne connaissaient d'autres abris que les cavernes ou les rochers. Quelques silex informes leur servaient à la fois d'armes et d'outils ; et leur état social misérable et dégradé ne peut mieux se comparer qu'à celui connu dans nos régions, sous le nom d'âge de pierre. Par une de ces grandes lois, que la science ne peut méconnaître, au milieu d'une faune et d'une flore absolument différentes, des hommes semblables par leur charpente osseuse, semblables par leur intelligence et leurs conceptions, parcouraient au môme moment les forêts tropicales de l'Inde et les froides régions du Canada, chassaient l'ours et le renne sur les rives du Delaware et du Mississipi, comme sur celles de la Seine où de la Tamise.
Ce n'est pas tout ; les habitants de ces continents séparés par l'Océan, séparés par des déserts en apparence infranchissables, passeront par les phases d'une civilisation identique. Aux nomades succèdent les sédentaires ; ils s'établissent sur les rivages de la mer, sur les rives des fleuves qui leur fournissent en abondance la nourriture qu'ils aiment ; ces kjôkkenmôddings, ces amas de débris de toute sorte, attestent la longue durée de leur habitation. Les siècles se déroulent, des besoins nouveaux se font jour ; des goûts artistiques se révèlent, mais par une bizarrerie étrange, c'est cà la terre seule que les Américains demandent tout d'abord leurs matériaux ; de là, ces pyramides, ces tumuli, ces mounds construits avec une régularité mathématique et auxquels parfois leurs constructeurs s'efforcent de donner la forme humaine ou bien celle des animaux qui les entourent. Des dangers menacent ces hommes, ils n'hésitent pas à placer leurs demeures sur des rochers presque inaccessibles, à vaincre des difficultés de construction qui paraissent insurmontables aux hommes du xix^ siècle. Des villes s'élèvent, des monuments dont les ruines imposantes sont encore debout attestent l'aptitude de ces races dont on commence seulement à connaître l'existence.
Si les mounds et les cliff-houses, les villes sans nom et les temples sans dieux, ne peuvent nous donner la moindre certi-
PRÉFACE. VII
tude sur leurs constructeurs ou sur la date de leur érection, ils nous permettent du moins de connaître les mœurs, les usages, les coutumes, les conceptions religieuses de ces anciens habitants de l'Amérique. Déjà nous pouvons dire, qu'au moment de l'arrivée des Espagnols, la première en date des invasions de l'Europe, la civilisation des Américains lentement développée durant des siècles ne le cédait en rien à celle de leurs vainqueurs.
Dans un précédent travail, j'ai raconté l'âge de pierre en Europe, les premières étapes des vieux habitants de notre continent; la bienveillance avec laquelle cette étude a été reçue m'engage à la continuer, à retracer ces mêmes temps en Amérique, à rechercher les premières lueurs d'une civilisation, fille ou sœur de la nôtre, et à poursuivre ces recherches jusqu'au xvf siècle de notre ère. Des travaux remarquables facilitent ma tâche ; c'est surtout aux Etats-Unis, que ces travaux se sont multipbés ; de nombreuses associations étudient avec ardeur ce lointain passé ; des musées ont été fondés, où déjà l'on peut admirer des collections importantes ; des explorations sont dirigées avec une énergie et une persévérance auxquelles on ne saurait refuser un légitime hommage. Le succès a couronné ces efforts ; chaque jour amène les découvertes les plus curieuses, les résultats les plus inattendus. Ce sont ces recherches, ces découvertes que je désire faire connaître aux lecteurs Français; mais il faut bien ajouter que, quelle que soit leur importance, quel que soit l'intérêt qu'elles, excitent, dans l'état actuel de la science, je le dis au début de ce travail, comme je le répéterai en terminant, elles ne sauraient encore comporter de conclusion. Je ne sais rien d'aussi fatal à la science vraie, que les hypothèses hasardées, les théories applaudies par la foule et démenties le lendemain par les faits : « Quand on est aussi faible dans ses connaissances que nous le sommes, disait récemment M. Yirchow (1), on doit être plus modeste dans ses théories. »
(1) Congrès anthropologique de Francfort-sur-le-Mein, août 1882.
VIII PRÉFACE.
Celte ignorance ne saurait nuire, il semble, aux études préhistoriques ; l'obscurité qui les enveloppe est de nature au contraire à stimuler Feffort des penseurs, et je ne sais pas, pour ma part, de plus magnifique spectacle que cette marche ascendante de l'humanité qui se poursuit à travers le temps et à travers l'espace. Chaque connaissance acquise, chaque progrès accomph, deviennent le point de départ de connaissances nouvelles, de progrès nouveaux qui forment à jamais le glorieux patrimoine des générations.
Un sentiment plus élevé encore se dégage de ces études, c'est une profonde reconnaissance envers Celui qui a créé l'homme, qui l'a fait capable de si grandes choses, qui lui a accordé une telle puissance et une telle intelligence. La science libre et forte ne saurait renier son auteur.
Paris, 7 octobre 1882.
Chapitre I
L'existence du continent américain était inconnue aux Égyptiens et aux Phéniciens, comme aux Grecs et aux Romains. Nous ne trouvons rien, ni chez les historiens, ni cliez les géographes, qui permette d'affirmer que les peuples anciens soupçonnassent même un grand continent au delà de l'Atlantique, et quelques vagues récits, quelques hypothèses hardies, interprétées plus tard à l'aide de faits accomplis, ne peuvent tenir lieu de preuves sérieuses. M. de Guignes a cherché à établir que, dès le cinquième siècle de notre ère, des communications existaient entre la Chine et l'Amérique; les hommes du Nord, selon des légendes où un peu de vérité se mêle à beaucoup de fable, seraient arrivés dans la Nouvelle-Angleterre, vers l'année 1000; et sur des cartes dressées au quatorzième et au quinzième siècle, des terres et des îles aux contours incertains figurent pour la première fois au delà de FOcéan. Les Esquimaux communiquaient librement d'un continent à l'autre, dans les régions circumpolaires ; mais ces hommes étaient aussi inconnus que les habitants de l'Amérique eux-mêmes. Nous
L'AMÉRIQUE
PRÉHISTORIQUE.
verrons dans la suite de cette étude tout ce qui a été dit sur les rapports qui ont pu exister entre l'ancien monde et le nouveau. Bornons-nous à dire ici que c'est du seizième siècle seulement que datent les premières notions positives sur ces terres nouvelles, sur ces peuples mystérieux. A côté du nom à jamais glorieux de Christophe Colomb (1), il faut placer ceux de Jacques Cartier, de Jean et de Sébastien Cabot, d'Amerigo Vespuce, de Magellan, de Pizarre et de Fernand Cortès, de celui-ci surtout qui établit le premier d'une manière incontestée la suprématie européenne.
Cortès fiéi)ai- Cortès débarqua à l'embouchure de la petite rivière de
que sur 1(!
sol du Tabasco, dans le ffolfe du Mexique, et livra successivement
Mexique. ' ^ ^ ^ l '
deux batailles aux Indiens (2), qui prétendaient s'opposer à sa marche. La seconde eut lieu le 18 mars 1519; elle fut sanglante et longtemps disputée. La victoire resta aux Espagnols : Cortès planta sur le sol américain son grand étendard en velours noir brodé d'or, portant une croix rouge au milieu de flammes bleues et blanches, avec cette légende en latin : Amis, suivons la a^oix, et si nous avons la foi, nous vaincroiis par ce signe. C'était la prise de possession de l'Europe ; à partir de ce moment les destinées du Nouveau Monde furent indissolublement unies à celles de nos régions (3).
(t) Christophe Colomb partit de Palos auprès de Séville le 3 août 1492 ; après une navigation de soixante-dix jours, il débarqua sur l'île de Sau Salvador.
(•2) Colomb estimait, selon les idées de son temps, que la terre qu'il voyait devant lui était le littoral des Indes; de là le nom d'Indes occidentales et aussi celui d'Indiens donné aujourd'hui encore aux habitants, comme si la postérité avait tenu à honneur de perpétuer l'illusion du grand navigateur.
(3) Toutes les questions préhistoriques touchant l'Amérique ont été traitées par de nombreux écrivains. Une bibliographie complète exigerait des volumes, nous nous contenterons de citer : Atwater, Desonption of the Antiquities nf Ohio ; les intéressants mémoires publiés par le Smithsonian Imtitute, et parmi eux Squier et Davis, Ancient Monuments of the Mississipi Valley ; Antiquities of the S'ate of New- York, et Lapham, Aiitiquities of Wisconsin. — Schoolcraft, Eist. andStat. Informations respecting the Indian Tribes of the United States, 6 vol. — Baldwin, Ancient America. — Wilson, The Prehistoric Man. — Waldeck, Voyage au Yucatan. — Charnay, Cités et ruines américaines, avec une préface de 'V^iollet-le-Duc. — Stephens, Central America, 2 vol. — Prescott, Cojiquest of Mexico ; Conquestof Pom. — Jones, Antiquities of the Southern Indians. — Morton, Crania Americana. — Nott and Gliddon, Types of Mankind. — Foster, Prehistoric Races of the United States. — Bras-
L'HOMME ET LE MASTODONTE. 3 Au seizième siècle, FAmcrique était habitée de l'Océan Populations
, Ti 1 • 1 11 i Nouveau
Arctique au cap llorn, des rivages de 1 Atlantique cà ceux du Pacifique, par des millions d'hommes offrant des types ana- ctiaFiore. logues, des caractères semblables à ceux des hommes de l'ancien continent. Toutes les nuances de la coloration se retrouvaient parmi eux, depuis le blanc rosé des habitants des Cordillères des Andes, des vallées formées par l'Amazone ou de l'île Sainte-Catherine, jusqu'au noir de suie de quelques tribus de la Californie ou de la Floride, des indigènes de l'île de Saint-Vincent, ou bien des Charmas qui habitaient les rives sud du Rio de la Plata (1). Au Nord les Esquimaux étaient petits; au Sud les Patagons étaient remarquables par leur haute stature (2). Certaines tribus Indiennes se composaient d'individus aux membres grêles, aux extrémités fines; d'autres étaient robustes, fortement constitués. Chez les uns la tête était ronde ; chez d'autres, au contraire, la dolichocéphalie était prononcée. Les uns avaient le système pileux très développé; chez les autres il l'était fort peu. Les uns rasaient leur tête, les autres laissaient pousser toute leur chevelure. Il serait long d'énumerer les différences de types et de races que devaient rencontrer les Européens, en pénétrant pour la première fois sur le continent Américain.
Ces hommes vivaient au milieu de mammifères, d'oiseaux, de poissons, de reptiles inconnus dans nos climats. Le lama (3) était leur seul animal domestique; ils l'utilisaient comme bête de somme ; ils se nourrissaient de sa chair ; ils se vêtaient
seul' de Bourbourg, Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale, 4 vol. — Southall, Récent Origin of Man. — Short, The Norlh Americans of Antiquity. — Tylor, Researches on the Primitive History of Man. — Squier, Peru, Incidents of Travel and Exploration in the Land of the Incas. Avant tout, il faut mentionner l'important ouvrage de H. Bancroft, The Native Races of the Pacific States of North America^ 5 vol.
(1) Nott and Gliddon, Types of Mankind. — Broca, Pruncr-bey, Bul. Soc. Anth., 1862. — Amegbino, La Antiguedad del Nombre en el Plata, t. I, p. 71.
(3) Le lama [Auchenià], ruminant de la famille des Camélidés. Il se rapproche du chameau par la structijre particulière de son estomac. Son habitat est au sud de la Cordillère des Andes. Le guanaco et la vigogne sont des variétés de la même famille.
L'AMÉRIQUE PRÉHISTORIQUE.
de sa laine. Les bœufs, les chameaux, les chèvres, les moutons, les chevaux, les ânes leur étaient inconnus. Le chien, notre fidèle compagnon, paraît aussi leur avoir été étranger (1). 11 était mal remplacé par le coyotte (2) ou loup des prairies, que Ton parvenait à conserver en captivité et même jusqu'cà un certain point à dompter ; les grands félidés étaient représentés par le jaguar (3), le lynx (4), le puma (5) dont l'habitat s'étendait depuis le Canada jusqu'à la Patagonie, par l'ocelot (6) qui hantait le Mexique, le Pérou et le Paraguay ; les ursides, par un petit ours noir (7) et par un autre d'une taille et d'une force prodigieuses (8). Tous les deux offraient de notables différences avec ceux que pouvaient connaître les Espagnols. Les singes eux-mêmes, si nombreux dans l'Amérique du Sud, ne ressemblaient en rien à ceux de nos continents. Tous avaient une queue longue et prenante, dont ceux-ci étaient dépourvus. La différence de la végétation était non moins caractéristique. Les arbres étaient d'espèces étrangères à l'Europe et à l'Asie. Le maïs était la seule céréale cultivée dans les deux Amériques. Les Indiens ne connaissaient point le blé, le seigle, l'orge, l'avoine, le millet ou le riz ; ils possédaient en revanche un haricot d'une autre variété que le nôtre, le manioc (9),
(1) On cite cependant certaines espèces que l'on peut ranger parmi les canidés ; on les appelait xulos au Nicaragua, tzomes dans le Yucatan, techichis au Mexique. On les châtrait, puis on les engraissait ; ainsi préparés ils étaient regardés comme une nourriture délicate.
(2) Lupus cagottus (Smith). Nous lisons dans une description ds la Virginie publiée on 1G49 : « The Wolf of Carolina is the dog of the woods. The Indians had no other curs before the Christians came amongst them. They are made domestic. They go in great droves in the night to hunt dear which they do as the best pack of hounds. »
(3) Felis Onca (Linné) ; vit dans l'Amérique du Sud.
(4) Felis Canadeusis (Geof. St-Hil.) ; il est connu sous le nom de loup-cervier et sa peau formait un des principaux produits de la compagnie de la Baie de Hudson. Les indigènes mangent sa chair; elle est blanche et insipide.
(5) Felis concolor (Illiger).
(6) Felis Pardalis (Linné).
(7) Uj-sus Americanus. Son habitat est dans l'Amérique du Nord.
(8) Ursus ferox. Il entraînait facilement un bison pesant plus de mille livres. Ces ours étaient encore assez nombreux eu Californie, il y a une vingtaine d'années. Les Indiens les chassaient et en venaient à bout avec leur redoutable lasso.
(9) Les racines de manioc fournissent une fécule connue sous le nom de tapioca.
L'HOMxME ET LE MASTODONTE. 5
le tabac (1), la tomate, le poivre, qui ont été pour nous de précieuses acquisitions.
Les Américains, qui se soumettaient successivement aux vainqueurs étrangers, parlaient des centaines de dialectes ditîérents. M. Bancroft compte plus de six cents de ces dialectes, de l'Alaska jusqu'à Fisthme de Panama (2); M. Ameghino (3), huit cents dans l'Amérique du Sud. La plupart, il est vrai, sont de simples dérivés de langues mères, comme l'aymara et le guarani. Nous donnons ces chiffres sur lesquels il est difficile de s'entendre ; la linguistique manque de règles précises; chacun peut donc soit les augmenter, soit les diminuer, selon la manière dont il envisage la question. Pour n'en citer qu'un exemple, certains philologues portent k treize cents les langues de l'Amérique du Nord, tandis que Squier réduit à quatre cents celles des deux Amériques (4).
Ces dialectes offraient une disparité totale de mots à côté d'une grande analogie de structure (5). « En Amérique, dit
(1) On prétend que le tabac fut importé pour la première fois en Europe en 1588, par sir Waîter Raleigli.
(2) T/ie Native Races of the Pacific States, t. III, p. 557. Ces dialectes peuvent se ramener à quatre familles distinctes : 1° ÏEsquimau, qui offre de grandes analogies avec les langues européennes et reste étranger aux idiomes américains ; 2° le Tinneh parlé au nord des montagnes Rocheuses et s'étendant dans l'Alaska, les possessions anglaises, rOrégon, la Californie et le Texas ; 3° VAztec ou le Nahua que l'on retrouve dans toute l'Amérique centrale. Les remarquables poèmes de Nezahualcoyotl, roi de Tezcuco, sont écrits dans cette langue. 4° Le Maya-Quiché, selon toute probabilité, la langue la plus ancienne de l'Améri/iue centrale, dominait dans le Yucatan, le Chiapas et le Guatemala. Les Indiens du Yucatan la parlent encore, assure-t-on, de nos jours ; et le Senor Orozco y Berra nous apprend que tous les noms géographiques de la Péninsule appartiennent au Maya [Geog. de las Lenguas de Mex, p. 129).
(3) La Antiguedad del Nombre, t. I, p. 77. M. Ameghino cite ce fait curieux que, dans certaines tribus, les femmes parlent un dialecte distinct de celui des hommes. Il est plus probable que les expressions seules diffèrent selon les sexes.
(4) Nott and Gliddon, Types of Mankind. Squier prétend que 187 mots dans ces 400 dialectes sont communs à des langues étrangères ; 104 se retrouvent dans les langues asiatiques ou australiennes, 43 dans les langues de l'Europe, et 40 dans celles de l'Afrique.
(5) « Other peculiarities common to ail American languages might be mentioned, such as reduplications, or a répétition of the same syllable to express plurals ; the use of fréquentatives and duals ; the application of gender to the third person of the verb ; the direct conversion of nouns, substantive and adjective, into verbs and their conju-
L'AMÉRIQUE PRÉHISTORIQUE.
M. de liumboldt (1), depuis le pays des Esquimaux jusqu'aux: rives de FOréiioque, et depuis ces rives brûlantes jusqu'aux glaces du détroit de Magellan, les langues mères entièrement différentes par leurs racines ont, pour ainsi dire, une même physionomie. On reconnaît les analogies frappantes de structure grammaticale, non seulement dans les langues perfectionnnées, mais aussi dans les langues extrêmement grossières. Des idiomes dont les racines ne se ressemblent pas plus que les racines du slave et du basque ont les mêmes ressemblances que l'on retrouve dans le persan, le grec, le sanscrit et les langues germaniques. »
Ces idiomes étaient polysynthétiques (2) et agglutinants (3), le signe en général d'un état rudimentaire de civilisation ; ils étaient cependant plus riches que ne le ferait supposer l'absence de tout développement intellectuel (4). Leur diversité peut s'expliquer par le mélange fréquent des races, les migrations, les coutumes nouvelles, les idées nouvelles qui pénètrent peu à peu chez les peuples même les plus dégradés ; plus encore par l'instabilité et la mobilité aujourd'hui reconnues des idiomes sauvages. Des missionnaires affirment qu'ils ont trouvé absolument transformé, après dix ans d'ab-
gation as such ; peculiar generic distinctions arising from a séparation of animate frora inanimate beings. » (Bancroft, /. c, t. III, p. 556.)
(1) Cité par Prichard, Histoire naturelle de l'homme, trad. Roullin, t. II, p. 75.
^2) Galatin {Truns. Am. Ethn. Soc, t. I, chap. m) définit une langue polysynthétique, celle où l'on exprime par un seul mot tout ce qui modifie le sujet ou l'action, ou bien encore plusieurs idées complexes ayant un rapport naturel entre elles. La langue aztèque est une des plus étranges en ce genre. Citons le mot Amatlacuilolitquitcutlaxlahuilli, qui veut dire : paiement reçu pour avoir porté un papier sur lequel on avait écrit ; ou bien encore Winitawtgegindliskawlungtanawnelitisesti, qui, traduit en français, signifie : ils auront bientôt fini d'accorder des faveurs éloignées à toi ou à moi.
(3) Une langue agglutinante est celle où l'on place les racines à côté les unes des autres pour former des mots différents sans changer leur construction. « Casi todas las lenguas americanas son polisilâbicas o aglutinativas, es decir que difieren esencialmente del grupo de lenguas monosilùbicas del Asia oriental y de las lenguas a flexion que hablan los pucblos arianos. » (Ameghino, /. c, t. I, p. 7G.)
(4) Nous ne saurions partager l'avis du chanoine Farrar [Families of Sprech, p. 134 otsuiv. London, 1873) qui prétend que la richesse que l'on admire dans les anciennes langues américaines n'est qu'un moyen de dissimuler leur pauvreté.
sencc, le langage des tribus qu'ils visitaient de nouveau (1).
La différence dans la civilisation de ces hommes n'était ffuère Différence
de la
moins remarquable. Elle ne saurait cependant nous surpren- civilisation
^ chez les pou-
dre : car à la même époque des diversités tout aussi radicales „ p^^d^
t A 1 Amérique.
existaient chez les races européennes, et subsistent même de nos jours, malgré la fréquence des communications. Parmi les peuples de l'Amérique, les uns étaient riches, industrieux, adonnés à l'agriculture; ils avaient un gouvernement organisé, des villes, des lois, un système religieux, une puissante hiérarchie sacerdotale. En rendant compte à l'empereur Charles-Quint d'une reconnaissance envoyée dans la province de Quacalco, Cortès lui mandait que les rives du fleuve (2) étaient parsemées de grandes et nombreuses cités. « Toute la province, ajoutait-il, est fort plane, riche et abondante en toutes les productions du pays (3). » Sur bien d'autres points, il pouvait signaler une situation non moins florissante. A côté de ces peuples, que l'on ne saurait mieux comparer qu'aux antiques nations de l'Asie, habitaient d'autres races, en contraste complet avec eux; des Indiens sédentaires et agricoles vivant en commun, dans des pueblos semblables par leurs dispositions à des ruches d'abeilles; les Algonquins et les Apaches, sauvages nomades se nourrissant d'herbes ou de racines, quand la chasse ou la pêche leur faisaient défaut; les Aléoutes couverts de hideuses peintures, ne connaissant que leurs passions brutales et ignorant un lien même temporaire de mariage (4). Ces hommes adoraient les animaux, le serpent ou le hibou, par exemple, le tigre dans le Honduras, l'écureuil dans l'île de Vancouver. Ce n'était même pas là la limite extrême que pouvait atteindre la dégradation humaine; chez certaines tribus californiennes, hommes et fenmies erraient absolument nus dans
(2) Le Coatzacualco, rivière de l'isthme de Teliuautepec, à l'extrémité sud de la province de Vera-Gruz.
(3) Carta segunda de Relacion ap. Lorenzana, f^s 91-92.
(4j On rapporte que la pluralité des hommes existait chez eux et qu'une femme pouvait avoir à la fois plusieurs maris.
leurs forêts, n'admettant ni lois, ni dieux, ni chefs, et sans autre abri que la cime des grands arbres ou la caverne qu'ils disputaient aux animaux.
L'Amérique du Sud ne présentait pas des contrastes moins frappants. A côté des Péruviens, le peuple le plus riche et le plus avancé en civilisation des deux Amériques, les barbares Querandis occupaient les territoires actuels des républiques de l'Uruguay et de Buenos-Ayres. Don Pedro de Mendoza débarqua le 2 février 1535 à l'embouchure du Roi Ghuelo, où il fonda le Puerto de Santa-Maria-de-Buenos-Aires. Un de ses compagnons a raconté son expédition (1) et ses longues luttes contre des sauvages qui ne connaissaient que les armes de pierre, la fronde avec laquelle ils lançaient des bolas^ et le lasso si redoutable dans leurs mains. L'extrême Sud était moins civihsé encore, et de vastes déserts étaient parcourus par des sauvages nomades, toujours en lutte les uns contre les autres et disputant aux animaux leur gîte et leur subsistance.
Espagnols Tcls étaicut les peuples sur lesquels les Européens allaient se Portugais, jeter comme sur une proie livrée à leur avidité. Tandis que Gortès soumettait l'Amérique centrale, Pizarre renversait le trône des Incas ; les compagnons de Mendoza, les Solis, les Gaboto, les Cabeça de Yaca remontaient le Rio de la Plata, le Paraguay, le Parana; leur valeur et leur énergie assuraient à l'Espagne le magnifique empire colonial qui a duré jusqu'au dix-neuvième siècle. Pourquoi faut-il qu'une indigne cruauté et un sombre fanatisme aient déshonoré leur gloire?
Les Portugais n'étaient pas moins actifs, et les deux nations se disputaient le Nouveau Monde avec une féroce ardeur (2). Le 9 mars 1500, Alvarez de Cabrai quittait le Portugal à la tête
(1) Un soldat allemand, Ulrich Schmidt, qui faisait partie de l'expédition, en a conservé un récit intéressant. Il a été imprimé en 1567 à Francfort-sur-le-Mein, sous le titre de Wahraftige Beschreibung aller und Mancherley Sorgfnltigen Schiffarten auch vieler unbekandten erfudnen Landshaften. On peut aussi consulter Ruy Diaz de Guzraan, Historia del descubrimento, conquistas y poblacion del Rio de la Plata.
(2) Il faut lire, sur la part prise par les Portugais dans la découverte du Nouveau Monde, un excellent travail de M. L. Cordeiro, inséré dans le premier volume du Compte rendu du Congrès des Américanistes tenu à Nancy en 1875.
d'une flotte de treize vaisseaux, pour se rendre dans les Indes par le cap de Bonne-Espérance. Apres avoir dépassé les îles du Cap- Yert, il navigua à l'ouest pour éviter le calme plat qui régnait sur les côtes de la Guinée. Le hasard le servit au delà de ses espérances; six semaines après son départ, il abordait à Porto-Seguro; le Brésil était découvert (1), et il avait l'honneur de donner à sa patrie une contrée seize fois plus vaste que la France (2). Le pavs était habité par les Tupis, de race guaranie (3). Ces hommes, réunis en peuplades dans des villages composés ordinairement de quatre vastes tonnelles de verdure, formant au centre une place carrée, vivaient absolument nus, se servaient avec dextérité de leur arc et se nourrissaient du produit de leur chasse. Une étrange parure les défigurait ; la lèvre inférieure des hommes était perforée par une cheville en bois ou bien par une pierre de jade, dont le poids la faisait pendre d'une façon hideuse (4).
Quelques années après (5), Magellan découvrait le détroit qui porte son nom. Un Itahen, Antonio Pigafetta, qui l'accompagnait, raconte (6) que le grand navigateur a^ant dû hiverner dans la baie de Saint-Julien, on lui amena un Indien surpris par ses matelots. Cet homme, dit notre chroniqueur, était bien formé
(1) Il serait possible qu'avant cette époque les Français eussent abordé sur quelques points du Brésil ; voici ce que rapporte Bergeron {Hist. de la navigatioii. Paris, 1630, p. 107): « Toutesfois nos Normands et Bretons maintiennent les premiers avoir trouvé ces terres-là, et que de toute ancienneté ils ont trafiqué avec les sauvages du Brésil au lieu dit depuis Port-Réal. Mais faute d'avoir gardé par écrit la mémoire de cela, tout s'est rais en oubli ; ce pays fut appelé par les Portuguais terre de Sainte- Croix à cause d'une croix que Cabrai y fit solennellement arborer ; mais nos Français lui ont donné le nom de Brésil, pour ce que ce bois y croist en abondance en certains endroits. » On peut aussi consulter un mémoire de M. Gaffarel {Congrès des Américanistes, Luxembourg, 1877, t. I).
(2) La superficie du Brésil est de 8,750,000 kilom. carrés.
(3/ D'' Couto de Magahaës, 0 Se/vagem, Rio-de -Janeiro, 187G. Les Guaranis peuplaient également la République Argentine, l'Uruguay et le Paraguay.
(4) De nos jours encore cette hideuse coutume se conserve chez les Botocudos, peuplade sauvage et cannibale du Brésil.
(G) Primo Viaggio intorno al globo navigazione sulla squadra di Magagliano. Milano, 1800. — Moreno, Les Paraderas de la Patagonie [Uev. d'anth., 1874).
quoiqu'un peu plus grand qu un homme ordinaire, son visage était peint en rouge (1), et le contour de ses yeux en jaune; il était habillé.avec la peau d'un animal à tête et oreilles de mulet, col et corps de chameau, jambes de cerf et queue de cheval.
11 portait une espèce de chaussure faite avec la peau du même animal, et tenait à la main un arc court et gros avec une poignée de flèches à pointe de pierre blanche ou noire. » C'était un Tehuelche auquel Magellan imposa le nom de Patagon, à raison de la taille de son pied qu'agrandissait encore la forme de la chaussure qu'il portait.
Avant l'arrivée des Européens, la Guyane était habitée par une multitude de petites tribus indigènes qui souvent n'étaient composées que. de quelques familles. Les plus avancés parmi ces hommes cultivaient des champs de manioc, dont les racines suffisaient à leurs besoins. Leurs arcs et leurs hamacs en fil de coton constituaient toute leur richesse. L'autorité de leurs chefs était presque nulle et leur ignorance religieuse si grande qu'on ne pouvait même les accuser d'idolâtrie. Ils n'avaient qu'une idée fort vague d'un bon et d'un mauvais esprit, et leur unique plaisir était de s'enivrer au moyen d'une boisson fabriquée avec des racines de manioc que les vieilles femmes mâchaient et qu'elles faisaient ensuite fermenter (2).
Nous n'avons pas à poursuivre le récit de ces grandes découvertes ; il nous faut revenir aux compagnons de Gortès, et dire les nouveaux sujets d'étonnement qui les attendaient. Jusque dans les contrées les plus éloignées, jusque dans les forêts séculaires qui couvraient le Chiapas, le Guatemala, le Honduras, le Yucatan, et où il fallait le plus souvent se frayer un passage, la hache à la main, des statues, des colonnes, des hiéroglyphes, des villes détruites, des palais abandonnés, des ruines grandioses surgissaient de tous côtés, muets témoins de siècles écoulés et de races disparues. Partout les Conquistadores pouvaient constater une civilisation autrement ancienne et probablement su-
(1) Les femmes avaient l'habitude de se peindre également les seins enrouge.
(2) Teraaux-Gompans, Nolice hist. sur la Guyane française. Paris, 1843, p. 35. j
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périeure à celles des peuples qu'ils soumettaient ; et aussi les luttes, les guerres, tristes fléaux de l'humanité dans tous les temps et sous tous les climats.
Trois siècles environ avant la venue de Cortès, les Aztecs, qui devaient être vaincus par lui, s'étaient établis dans l'Anahuac (1) ; après des luttes fort vives et des défaites qui les avaient momentanément abattus, ils y avaient fondé Tenotchitlan (2) qui était devenu leur capitale. Il est presque impossible de fixer les limites exactes de leur empire qui s'étendait de l'Atlantique au Pacifique, dans les pays qui forment aujourd'hui le Mexique et une partie des Etats-Unis (3). Ces limites variaient sans cesse par la soumission d'une tribu, par la révolte d'une autre qui retrouvait une indépendance éphémère. Il est môme douteux que cet empire fût autre chose qu'une confédération de tribus de race Nahuatl, comme les Aztecs eux-mêmes ; parmi ces peuples, les Acolhuas et les Tepanecs paraissent avoir été les plus importants.
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