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La politique

Johann Caspar Bluntschli · 1883 · Scanned text

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Author
Johann Caspar Bluntschli
Language
French
Published
1883
Length
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Sections
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Contents (30)

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iin

LA

POLITIQUE

II

Ce cadre n'offre-t-ilpas une lacune grave? Peut-être. Il semble qu'il oublie la politique internationale, pour ne s'occuper que de celle de l'État particulier. Cette lacune est d'autant plus surprenante qu'on devait moins l'attendre de l'auteur. Sa Politique ne contient guère qu'une page, excellente d'ailleurs, sur la politique étrangère ; le chapitre iv, livre II, Nationalité et humanité (internalionalité), est le seul qui s'en occupe. Elle méritait davantage.

Par un progrès remarquable des relations humaines, la paix est aujourd'hui l'état quasi-permanent des nations a). Ne peut-on pas se féliciter hautement quand l'on considère qu'une guerre de la France avec l'Angleterre, l'Espagne ou l'Italie, avec presque tous ses voisins, est une éventualité hors de prévision? Les guerres entre États européens sont devenues plus rares que les dissensions intestines des Gantons suisses formant l'ancienne Alliance perpétuelle. Les peuples de l'Europe sont unis par tant de liens, leurs intérêts sont tellement solidaires, qu'ils forment une véritable confédération à l'étal latent, n'attendant qu'un moment propice ou l'impulsion d'un grand homme pour se traduire en acte 6).

d'avec les sciences politiques (comp. Théorie générale, cli. La société, III, 5). La définition de M. Janetest trop étroite si elle s'applique à toute la science polilique (Statsicissenschaft), trop large si elle ne vise ([ue la polilique {Slatskunst) comme science.

a) Les années de guerre des divers Étals sont aux années de paix comme un est à vingt environ.

J;) On nous signale au dernier moment trois articles importants publiés par M. Bluntsclili dans In revue die Gegenwart (9 et 23 février, 2 mars 1878) sous le litre die Organisation des europdïschen Statenverein (un système de confédération européenne}, et dont voici la conclusion : « J'ai la confiance qu'à une date peu éloignée, un ou plusieurs des grands hommes d'Étal du continent entreprendront de réaliser une organisation de ce genre. L'œuvre est beaucoup plus facile que la fondation de l'empire allemand. » — M. le professeur Lorimer, qui apprécie ces ar-

Viii PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

Pourquoi faut-il cependant, en présence de la vivacité de ce sentiment général, que les gouvernements oublient la mission civilisatrice de l'Europe et de la race aryenne? N'était-ce pas à un maître comme M. liluntschli de la leur rappeler? Leurs buts sont mesquins, leurs ambitions égoïstes. Ils s'observent, se jalousent, s'envient, et écrasent les peuples par leurs armements. Ils semblent incapables de coopérer à un grand but commun, de s'émouvoir pour une grande idée. Le moyen âge avait été plus généreux. Une question de prépondérance dynastique ou militaire peut encore mettre l'Europe en feu. Mais que les dynasties y prennent garde ! On ne méconnaît pas impunément ses grands devoirs! Les intérêts évidents de la civilisation peuvent seuls aujourd'hui légitimer la guerre.

III

Les oppositions ingénieuses des qualités de race et des qualités individuelles (chap. i, 1. III), sont peut-être la partie la plus originale de ce volume. Elles appartiennent à ce cercle d'idées psychologiques appliquées aux sciences politiques, qui a enfanté l'œuvre un peu étrange des Études psychologiques sur l'Église el l'Élata). Mais elles évitent les écarts de celles-ci, et mettent en relief plusieurs vérités fécondes. C'est ainsi qu'elles montrent parfaitement l'importance des qualités de race en face des qualités individuelles. Les premières sont visibles, facilement reconnaissables; car c'est la famille, la naissance, le rang, ticles dans une lettre adressée à YAlhany Law journal (13 avril 1378), dit à ce sujet : « Ceux qui connaissent les rapports de Biuntsctili avec l'empire allemand et le grand chancelier seront probablement d'avis qu'un problème dont il est ainsi parit* n'est pas loin d'entrer dans la sphère des négociations diplomatiques. »

[Quatre ans se sont écoulés depuis notre première édition, elle problème n'a pas avancé d'un pas, et l'horizon de l'Europe s'est plutôt rembruni. Nous n'avons rien voulu changer au texte de cette page, qui peut paraître aujourd'hui trop optimiste.]

o) « Cette suprême folie d'un homme intelligent » suivant l'expression de R. v. Mohl, 0. c. I, 259. Comp. Théor. génér.p. 64.

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. IX

la situation qui les constituent, ou qui du moins les font présumer. Les secondes au contraire ont besoin de se révéler pour être connues ; elles sont ignorées tant que l'individu n'a pas prouvé sa valeur personnelle dans les actes. Les qualités de race forment donc des présomptions de capacité, dont le sage politique se gardera de méconnaître la valeur.

Mais c'est surtout dans la fondation et le maintien des États que la volonté de race joue un rôle capital. En effet, qu'est-ce que la volonté générale qui fonde ou garde l'État, sinon la volonté de la race humaine, volonté innée et nécessaire, et qu'on peut assimiler à la sociabilité en tant qu'elle force l'homme à vivre, non pas dans tel État, mais dans l'État? De même, la volonté générale qui fonde ou maintient l'État français ou l'État angolais, est-elle autre chose que la volonté naturelle (non pas nécessaire) de la race anglaise ou française ? Celle-ci s'identifie en quelque sorte avec ]e patriotisme . Elle se transmet naturellement avec le sang ou par l'habitude et l'éducation ; mais elle peut s'acquérir par toute autre voie, et se rencontrer même chez un étranger, un naturalisé par exemple. Enfin, et d'une manière plus large, la communauté de l'espèce n'est-elle pas la source, la condition indispensable de toute w/o?ife^cnera/e et de l'expression suprême qu'elle reçoit dans l'État? Que cet élément central, ce lien commun, vienne à disparaître, que nous soyons en face de volontés purement individuelles et divergentes, et c'en est fait de l'unité et de l'existence de l'État.

Mais comment reconnaître cette volonté générale? Ici le problème est plus complexe, et peut-être la solution donnée par l'auteur n'est-elle pas entièrement satisfaisante. « Nous la reconnaissons, dit-il, par la contradiction même qui est en nous, toutes les fois que nous voulons égoïstement une chose qui viole la nature commune (p. 73) ». Suffira-t-il donc que ma volonté soit entièrement désintéressée pour constituer une volonté générale? L'absence de toute contradiction dans mon for intérieur me sera-t-elle un sûr garant de l'excellence de mes intentions? Oui, sans doute, s'il s'agit des principes les plus simples du droit naturel, par exemple : tu ne voleras point, tu respecteras ton père, tu est né sociable. Ceux-là sont les mêmes chez tous. Non,

X PRÉFACE DU TRAJDUCTEUR.

évidemment, dès que la question se complique de circonstances accidentelles d'utilité ou d'opportunité, comme c'est le cas pour la plupart des questions politiques. Aussi nous est-il difficile de suivre notre auteur dans l'exemple qu'il cite: « César, dit-il, veut régner dans Rome, et Brutus veut le tuer. Il se peut que ces deux volontés ne soient qu'individuelles. Mais, si l'une est la volonté générale de Rome, c'est-à-dire de la nation romaine, il est impossible que l'autre le soit également. » D'accord, dironsnous; et même ici, c'est l'esprit humain, donc de race, qui, de déduction en déduction, formulera la conclusion. Mais cette conclusion raisonnée peut-elle être simplement rapportée « à la conscience par qui Dieu parle à l'homme, à la nature humaine qui manifeste sa moralité » (p. 73)? Nous en doutons fort. C'est là une question de politique pratique à résoudre par l'étude et la réflexion, suivant les circonstances, bien plus que par l'interrogation désintéressée delà conscience. Brutus peut se tromper de la meilleure foi du monde, et César encore davantage.

IV

Nos grandes constitutions représentatives sont une des plus belles conquêtes de notre histoire contemporaine. L'imagination s'exalte quand elle considère toute la fécondité des résultats qui découlent de leur principe. L'édifice politique peut maintenant croître et se développer indéfiniment sans cesser d'être un. Plus même il grandira, plus ses lignes seront majestueuses et harmoniques. Un grand État représentatif devient de plus en plus l'expression de la conscience humaine dans ce qu'elle a de plus élevé, et ne peut poursuivre qu'un idéal de justice et de vérité a).

Mais ces grandes constructions ont une base commune, le suffrage; et l'organisation du suiîrage est ainsi redevenue de nos

o) Une principauté minuscule connine Monaco peut seule demeurer une maison de jeu, — Est-il un seul État moderne qui osât encore faire de la fausse monnaie ?

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. XI

jours, comme elle l'était dans les républiques antiques, et même à un plus haut degré, la question fondamentale de la politique des constitutions.

Toutes les faveurs de l'opinion sont aujourd'hui pour le suffrage universel; les masses le réclament avec passion; les esprits réfléchis eux-mêmes ne peuvent lui refuser leur adhésion.

Gardons-nous de blâmer cette tendance ! Elle est excellente, en tant qu'elle veut associer tout le monde à la chose publique ; qu'elle élève l'esprit politique des grandes classes populaires; qu'elle leur donne conscience de leur valeur et leur fait estimer la dignité de citoyen.

Mais le suffrage universel doit-il être, en outre, égal?

Les nations modernes, jeunes encore, ont souvent accepté d'enthousiasme une solution simple et radicale à la fois : tout national mâle, âgé de plus de 20 (ou 21) ans, vote, et n'a jamais qu'une seule voix.

Cette égalité mathématique, cette dure assimilation des situations si variées de la vie, se justifie-t-elle au môme degré? Faut-il donc qu'il n'y ait qu'une seule règle, une seule loi, mesure unique pour toutes les tailles? De bons esprits, et des plus éclairés, Sluart Mill entre autres, ne l'ont pas cru, et M. Bluntschli est de ce nombre.

En effet, quel est le but à atteindre? Tous nous voulons que les chambres soient l'expression de la pensée et de la raison nationales. Mais faut-il pour cela donner la prépondérance aux jeunes gens à peine échappés de tutelle, sans expérience, sans situation, sans fortune? n'est-ce pas renverser l'échelle naturelle? manquer le but en le dépassant? inspirer du dégoût aux classes cultivées, qui ne retrouvent pas dans le cadre politique la considération dont elles jouissent dans la société? provoquer ainsi l'abstention des meilleurs éléments I Étrange procédé qui, dans une question aussi délicate et aussi compliquée, ne considère qu'un seul facteur, l'âge de 21 ans, pour annuler tout ce qui est au-dessous, pour assimiler tout ce qui est au-dessus. C'est simple sans doute, mais n'est-ce pas un peu brutal? Et Servius Tullius, il y a deux mille ans, n'était-il pas un politique plus

XII PRÉFACE DU TRADUCïF.UH.

sage quand, par son immortelle constitution du cens, il fondait la grandeur de Rome? Nos lois électorales seraient un danger permanent si elles n'étaient un peu corrigées par la longueur du mandat de député, qui permet à nos honorables de trouver des accommodements avec les exigences de leurs électeurs.

Une bonne organisation du suffrage est une science de proportion, qui doit se baser aussi sur la statistique, l'histoire et la nature du pays, le but et l'esprit de sa constitution. Nous admettons volontiers que chacun puisse voter, mais nous demandons que chacun le puisse suivant ses mérites et sa valeur pour l'État. Telle est la seule égalité raisonnable. Or, trois grandes considérations peuvent entrer partout dans la juste distribution du suffrage, l'âge ou l'expérience, la profession ou l'intelligence, la fortune ou l'intérêt, et Ton concevrait très bien que chacune de ces conditions donnât une voix en sus, en telle sorte que celui qui les réunirait toutes pourrait avoir jusqu'à quatre voix.

Cette proportionnalité peut-elle choquer personne ? Non, ce nous semble. L'homme du peuple, âgé de 30 ou 35 ans, généralement établi ou père de famille, à qui l'on donnerait deux voix, pourrait-il se plaindre d'être placé sur la même ligne que l'avocat, le magistrat, l'ingénieur ou le médecin de 23 à 30 ans? Il se sentira plutôt relevé dans sa dignité .d'homme mûr et de père de famille, par cette assimilation qui le tire de la foule des jeunes, et le place au-dessus des fils de famille oisifs ou sans profession.

L'équité ne réclame pas moins énergiquement la représentation des minorités. Les moyens d'y parvenir sont nombreux, et plusieurs d'entre eux ont déjà subi l'épreuve d'une certaine expérience (voy. 1. X, ch. m). Enfin, il est à désirer que les circonscriptions électorales soient basées sur les divisions naturelles du pays, ou mieux, sur les unions organiques, comme dit M. Bluntschli; et peut-être serait-il bon que personne ne put voter sans avoir reçu une sorte de confirmation civique qui assurât dans une certaine mesure sa capacité, et lui rappelât ses devoirs envers l'État (voy. 1. X, ch. i).

PRÉFACE DU TRÂDUCTEUll. XIII

Nous sommes persuadés que c'est à ce système de classes, à celte sage proportionnalité, à cette justice distributive qu'appartient l'avenir. Une raison politique plus mûrie, une expérience plus grande des ressorts du régime représentatif, nous conduiront sans doute à une organisation du suffrage équitable et savante, qui, par ses règles souples et multiples, donne à chacun sa véritable place dans l'État.

Nous n'en voulons pour garants que les résultats du suffrage égal actuel, A Berlin, on lui présente Moltke, et il nomme à une majorité écrasante un radical de bas étage. A Paris, il semble prendre à tâche d'éliminer les aînés de la nation.

Léguée par l'antiquité classique aux âmes d'élite, engendrée à nouveau et conservée en Europe par la Suisse seule, sous l'égide do sa forteresse alpestre et en face de l'absolutisme général, l'idée républicaine est aujourd'hui redevenue une puissance. En conquérant la France, elle a décuplé ses forces. Depuis la Rome antique, elle n'avait pas eu la fortune de s'incarner sous d'aussi favorables auspices dans une grande nation du continent. Elle ose saluer sa conquête comme l'aurore de sa résurrection.

L'Europe attentive considère avec intérêt cette troisième épreuve de la république en France, décisive peut-être pour elle-même. Qu'elle échoue, et la Suisse reprendra pour longtemps son rôle solitaire. Qu'elle réussisse, et probablement la seule influence de son principe transformera l'Europe.

Peuples et dynasties le sentent bien, et cette situation est à lu fois pour la France un honneur et un péril. Il serait presque dangereux de la mettre en relief, si elle n'était aussi sympathique aux masses qu'elle l'est peu aux princes. La politique de la France n'en doit être que plus prudente. Si elle prétend

XIV PIIÉFACE DU TRADUCTEUR.

semer le germe fécond, qu'elle laisse aux temps le soin de le mûrir.

M. Bluntschli cependant croit cette transformation générale peu probable, eii\ en donne sobrement les raisons (1. VIII, ch. iv). Mais pourquoi, dans l'étude de cette question, ne signale-t-il même pas l'importance de la nouvelle république? Est-ce qu'il ignore la puissante action des idéals français sur les formations politiques de l'Europe? Est-ce qu'il ne voit pas quels ardents rayons un foyer républicain comme la France répand forcément autour de lui? Non certes, car il a lui-même souvent placé la France au premier rang des nations civilisatrices. Son silence ne peut donc s'expliquer que par une certaine défiance contre la stabilité de nos institutions actuelles. Aussi ne s'en occupe-t-il que pour réserver son jugement (1. VIII, ch. ii).

Sans doute, la jeune République française s'est maintenant affirmée par huit années de tranquillité relative. Elle a libéré le territoire, et elle vient d'inaugurer avec dignité la neuvième année de son règne en nommant sans encombre son troisième président. La sécurité semble parfaite. Nos fonds publics n'ont jamais été plus fermes. Rien de pareil dans l'histoire depuis des siècles.

Et cependant les esprits réfléchis, même sympathiques à la forme républicaine, n'osent encore saluer son avènement. C'est qu'elle est en réalité bien plus menacée par l'effervescence du dedans que par l'hostilité du deliors. Elle n'a point encore su rallier autour d'elle un grand parti conservateur de gouvernement, et le suffrage universel égal, source unique de toutes ses autorités, peut faire craindre tous les excès.

Reconnaissons du moins combien son rôle pourrait être beau, si, par sa forte sagesse et sa modération, elle devenait lentement et organiquement le gouvernement initiateur des Etats de l'Europe vers un idéal nouveau, fondé sur la paix !

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. xv

VI

Rien de plus intéressant que l'étude de M. Bluntschli sur les partis politiques. Comme il renverse avec vigueur la savante théorie et les habiles formules du célèbre Stahl; comme il raille finement les enfantillages des radicaux, les manies de l'absolutiste ; comme il sait mettre en relief les brillantes qualités du type libéral, la grandeur d'àme et la solide raison du type conservateur! La théorie de /?o/i.mernous paraît profondément saine et vraie, et tout homme politique peut en faire son profit. Elle n'était guère connue en France que par une succincte analyse insérée au dictionnaire politique de M. Block. Je la regarde comme le joyau de ce livre, et je suis heureux de la reproduire, je crois, pour la première fois en français a).

Jetterons-nous un coup d'œil, à la lumière de ses principes, sur nos partis politiques actuels. Trois partis sont puissants en France : les radicaux, les absolutistes et les libéraux. A eux le pouvoir, les organes de la presse, l'opinion. Quant au vrai parti conservateur, à ce type sévère de raison virile et sagement progressive, de respect sans préjugé des traditions et du droit, de grande diplomatie, tel que nous le présente le sénat romain ou les tories anglais, on est frappé du petit nombre de ses adhérents, de la faiblesse de ses organes et de ses chefs : on dirait une lacune. Qui n'est pas dans le camp des libéraux et des radicaux passe, presque sans transition, dans celui des absolutistes. Où faut-il en chercher la cause? Est-ce dans la mobilité du caractère français, porté aux extrêmes? Est-ce dans la raideur du ''atholicisme, qui n'admet pas de terme moyen et pousse nos meilleurs esprits vers le libéralisme? Est-ce dans nos révolutions, qui ont mis en présence trois dynasties rivales, et rejeté

a) La Bibliothèque nationale ne possède pas l'ouvrage de Rolimfr, ni dans le texte ni dans la traduction.

XVI PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

nombre d'esprits sensés dans la réaction? Ces deux dernières causes sont les plus immédiates sans doute. On peut remarquer, d'une part, que Guizot, notre plus éminent conservateur depuis 1830, est un protestant, et que Tliiers, né, et mort dit-on, catholique, est le plus éminent libéral de la même époque ; de l'autre, que d'honorables scrupules groupent encore les meilleurs éléments conservateurs autour des dynasties tombées, et en font ainsi un parti mêlé, plus dynastique que vraiment politique, divisé contre lui-même, et impuissant à rendre au pays les services qu'on pourrait en attendre. Il semble difficile, en France, d'être conservateur sans se mettre à la remorque d'intérêts religieux ou dynastiques; il est difficile, en soi, de le demeurer en s'y mettant. Comme le dit très bien M. Bluntschli : les partis religieux, dynastiques, constitutionnels, ne sont point des formations politiques pures.

En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, ces difficultés n'existent pas, du moins au môme degré. Elles semblent être l'apanage des pays catholiques. Actuellement, partout dans ceux-ci les libéraux sont au pouvoir ; ainsi de la Belgique, de l'Autriche, de l'Espagne, de la France, de l'Italie. Dans ces trois dernières, les éléments conservateurs sont en outre brisés ou paralysés par des querelles dynastiques. Rien de semblable en Angleterre et en Allemagne. Ce sont les conservateurs qui y gouvernent, et de là sans doute les succès de leur politique étrangère. Quant à la Suisse, gouvernée depuis 1848 par un libéralisme modéré, les dernières élections viennent d'y renforcer considérablement le parti de la sagesse conservatrice a).

Et cependant, en France, comme dans tout pays viril, la faiblesse des éléments conservateurs n'est qu'apparente. Ils y sont à l'état latent, nombreux, puissants même. Ce qui leur manque, c'est la cohésion, l'unité, un programme défini, peut-être un grand politique qui puisse s'en faire le chef. On les verrait aussitôt devenir, comme ailleurs, le meilleur parti de gouvernement.

a) La situation a un peu cliangé depuis 1879, mais l'obserViilion générale reste Vraie. (Noie de la 2» cdit.)

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. xvii

VII

Si nous avions à définir le caractère de l'œuvre de M. Bluntschli, maintenant que nous la possédons tout entière, nous dirions volontiers qu'en politique ses tendances sont conservatrices, qu'en religion elle appartient au protestantisme libéral, à la libre pensée.

Ses tendances conservatrices sont incontestables. Nous les avons déjà signalées dans notre préface de la Théorie générale. L'auteur a le respect des traditions ; il sait comprendre la valeur des éléments aristocratiques. Dans sa Politique, nous le voyons tour à tour montrer les limitations nécessaires de l'égalité et de la liberté , relever l'importance des qualités de race, demander l'alliance des idées aristocratiques et des idées démocratiques et la réforme du suffrage égal, fonder les élections sur les classes et les unions organiques. Enfin, sa théorie des partis politiques assimile le conservateur à l'homme mûr dans la plénitude des forces, et lui donne ainsi le premier rang.

Mais en religion, la raison indépendante de l'auteur se prononce nettement contre le dogmatisme traditionnel. S'il garde ses plus vives attaques pour le catholicisme, au fond, il ne ménage pas plus l'orthodoxie protestante que l'orthodoxie catholique. Il repousse le miracle, et ne conserve du christianisme que sa doctrine morale (p. 153 et suiv.). La diversité des croyances lui parait un bien plutôt qu'un mal, au moins dans ce volume (p. 31). Certaines de ses formules sont môme panthéistes (p. 153) ; mais sans doute elles dépassent sa pensée. Sa théologie parait être celle de Laurent, du Dieu « immanent et personnel, » qualités difficilement conciliables quand on les place sur la même ligne, et qui mènent au panthéisme ou à la théologie chrétienne dès que l'on fait prédominer l'une d'elles.

PRÉFACK DU TRADUCTEUIl.

VIII

M. Laurent et M. Bluiitschli sont peut-être les publicistes contemporains qui ont écrit les ouvrages les plus considérables sur le droit public général et le droit des gens. Ces deux célèbres amis ont plusieurs traits de ressemblance. Tous deux repoussent le christianisme dogmatique; tous deux sont épris de liberté religieuse et politique; tous deux acclament l'essor de la société moderne. Mais l'un est plus sobre, plus systématique, plus profond. Ses tendances et sa manière sont conservatrices, et c'est le droit public qui est le centre de son enseignement. L'autre est ardent abondant, exubérant, plein de répétitions, critique plus hardi mais moins sûr. Il appartient à l'école libérale et démocratique, et c'est de l'histoire qu'il a fait son piédestal. Aussi le grand ouvrage de M. Laurent compte-il dix-huit volumes a), tandis que les études politiques de M. Bluntschli n'en ont que trois, cinq, si l'on y ajoute son Droit des gens codifié et son Histoire du droit public au xvi^ siècle.

Les Éludes de Laurent sur l'histoire de l'humanité sont remarquables à plus d'un titre : richesse des matériaux rassemblés, facilité et chaleur du style, hardiesse et nouveauté des points de vue, franchise éclatante de l'allure. L'auteur s'affirme hautement déiste; il admire le gouvernement de la Providence; il combat généreusement le matérialisme. Sa bonne foi et sa conviction ardente se reflètent à chaque page. S'il se trompe, c'est certainement sans s'en douter. Il semble qu'il accomplisse une mission, qu'il ait eu sa vision dans le prodigieux travail auquel il s'est livré dans la nuit du passé, et qu'il en revienne, nouveau prophète, pour dissiper les ombres qui couvraient avant lui la vérité. Que dire de son retentissant ouvrage Le Catholicisme et la à) lôtonnante Técondité : Laurent a écrit en outre plus de 40 volumes sur le droit civil !

PRÉFACE nu TRADUCTEUIl. xlx

neligion de l'avenir (\vi° et xvii° vol. des Éludes)? Avec quel élan il s'attaque aux'vieilles traditions ! avec quelle énergie il revendique les droits de la raison ! comme il signale les fautes de l'orthodoxie! Jamais vieux professeur de droit n'a gardé une aussi intrépide jeunesse. On dirait que Laurent, né catholique, a longtemps souffert des bandelettes sacrées qui comprimaient ses membres; il ne peut maintenant les arracher avec assez de violence ni les jeter assez loin de lui. Sa liberté reconquise devient presque son unique passion, et il frappe en tout sens, pour se convaincre qu'il la possède sans entrave.

Mais, hélas! comme tous les démolisseurs, puissant à ruiner, il est faible à reconstruire. Il avait lui-môme prévu l'éternel reproche : a Nous n'aurons rien fait, » s'écrie-t-il, « tant que nous n'aurons pas reconstruit. » Et il se met courageusement à l'œuvre (xvii, p. 647). Mais que nous donne-t-il à la place des solutions chrétiennes qu'il repousse? Comment comble-t-il le vide immense? Son Dieu « personnel et immanent » ne satisfera point les peuples. Cette formule, qui essaie de trouver un terme moyen entre le panthéisme et le vieux Dieu chrétien extérieur aux choses, s'efforce en vain d'être claire. La personnalité de Dieu se sauve avec peine de l'immanence qui l'engloutit, et l'auteur n'arrive à rien qui soit un progrès sur les formules connuet^. Qu'est-ce d'ailleurs que cette vie « progressive indéfinie, » qu'avec Leroux et Reynaud il nous promet après la mort dans je ne sais quelle planète et sous je ne sais quelle forme? Conceptions de l'imagination qui ne pourront jamais constituer une foi. Les formules de la vie future peuvent être imposées au nom d'une révélation divine. Adressées à la simple raison, elles ne peuvent rien préciser sans faire naître des sourires sceptiques, et si elles ne précisent rien, peuvent-elles être une religion? M. Bluntschli a du moins compris la vanité de ces systèmes ; il n'a garde de s'y engager, et il montre sans doute la supériorité de sa raison pratique, quand il nous dit (p. lo8) « que l'État a le devoir irrécusable de veiller à la conservation de la religion chrétienne, qui lui assure tant d'avantages, aussi longtemps que nulle science et nulle autre religion n'auront acquis sur les grandes classes populaires une autorité aussi générale et aussi persistante. »

PUEFACE DU TRADUCTEUR.

IX

Ces temps sont encore loin de nous, s'ils arrivent jamais. Et cependant, que de changements depuis deux siècles! 11 y a deux siècles, les théologiens protestants de Tubingen condamnaient, au nom de la Bible, Kepler et ses découvertes, et la mère de ce grand homme, poursuivie comme sorcière, échappait à grand'- peine au bûcher. Descartes s'en allait penser en Hollande. Rome brillait Giordano Bruno et persécutait Galilée. Aujourd'hui, c'est un gouvernement libre penseur, enrichi des dépouilles de Saint-Pierre, qui siège à Rome; les théologiens de Tubingen, F. -G. Baur à leur tête, sont les chefs de l'école rationaliste de la critique historique des Livres Saints; et M. Renan, professeur de l'État français, breveté par la « Fille aînée de l'Église » comme le plus apte à parler des antiquités hébraïques, nous enseigne scmi-oflficiellcment que Jésus-Christ n'est qu'un homme, que ses miracles sont des légendes et des mythes a) !

Les idées religieuses de M. Blunstschli ont-elles toujours été les mêmes?

En 1838, la république de Zurich était le siège d'un événement trop peu remarqué dans l'histoire des idées. Strauss venait de publier sa Vie de Jésus. Le gouvernement zurichois l'appela à la chaire de théologie de son université. Aucun État sans doute ne s'était encore montré aussi hardi. Aussi cette nomination engendra-t-elle un orage. Malgré un remarquable discours de M. Bluntschli, les partisans de Strauss l'emportèrent dans le

a) Nous avons encore progressé depuis 1879. La chaire d'Histoire des Religions, cré^e il y a deux ans, a confié à M. Uéville la démolition systématique du christianisme traditionnel, en sorte que l'État français détruit officiellement au Collège de France ce qu'il construit en Sorbonne. (Note de la 2* édit.)

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. XXI

grand conseil. Mais le peuple, plus chrétien que ses autorités, s'émut de leur décision. Une révolution eut lieu, dont M. Bluntschli était l'un des chefs. Les campagnards armés entrèrent dans la ville en chantant des psaumes; le gouvernement radical fut renversé, et Strauss écarté avec une pension d'indemnité b).

M. Bluntschli pouvait être rangé à cette époque parmi les protestants orthodoxes. Il ne peut plus l'être aujourd'hui. Une évolution semblable à celle qui s'est opérée dans le cours des siècles à Rome et à Tubingen, semble s'être lentement opérée dans l'esprit du penseur.

XI

Nous constatons le fait, sans lui en faire de reproche. Cette incrédulité n'est-elle pas le trait caractéristique de l'école contemporaine, le souffle de l'esprit du temps? Tous tant que nous sommes, qui cherchons le vrai par l'étude, nous en ressentons les atteintes, qu'elle qu'ait été la force de notre éducation chrétienne, de nos convictions de jeunesse, des mille liens qui nous enchaînent, de famille, de traditions, d'habitude, de doux souvenirs.

Le vieux cadre du christianisme dogmatique semble partout se briser. En vain s'efforce-t-on d'adapter la Bible aux membres gigantesques du cosmos moderne. Le vêtement étroit craque de toutes parts, et laisse à découvert l'infinité des temps préhistoriques et l'infinité des espaces et des mondes.

Il semble qu'il y ait divorce entre la foi traditionnelle et la science. Nous ne pouvons ici exposer les systèmes. Citons les hommes; n'est-ce pas recourir au principe d'autorité? L'Université de France, dans son ensemblç, paraît acquise à la libre pensée. Sans doute, elle met des ménagements dans l'expression otficielle de ses opinions. Ses chaires de théologie sont occupées par des ecclésiastiques, qui ne peuvent aller contre le dogme reçu. Du jour

h) naiimgartner, die Schweis von 1830 bis 1850, H, p. 315 et suiv.

b.

XXIi PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

OÙ elles seraient confiées à des laïcs, l'Écriture sainte nous serait probablement expliquée à la manière de l'école de Tubingen a). Les autres chaires n'ont à s'occuper de critique religieuse qu'incidemment. Mais les œuvres des maîtres parlent assez haut. On dirait qu'ils se dédommagent dans leurs écrits de la retenue qui leur est imposée dans leurs cours. Malgré des réticences prudentes et calculées, le remarquable Dictionnaire des sciences philosophiques de M. A. Franck, qui parle de toutes les philosophies, excepté de la philosophie chrétienne b), et qui peut être considéré comme l'œuvre collective de l'Université, est certainement un produit du rationalisme ; il essaie d'être déiste à la façon de Cousin. La jeune école italienne, la majeure partie de l'école belge avec Laurent, sont dans le même esprit. Que dirai-je de la science allemande? Allez à la Bibliothèque nationale, ouvrez au mot Goltmensch (Homme-Dieu) la grande encyclopédie d'Ersch et Gruber dédiée au roi de Saxe Frédéric-Auguste, et qui se trouve à la dispositon du public comme un ouvrage classique. L'article se termine ainsi : « A la fin du xviii* et au commencement du xix* siècle, la divinité de Jésus-Christ ne comptait plus parmi les théologiens allemands de défenseur qui méritât d'être nommé » c) ! Or, la science est la plus haute expression de la raison logique.

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