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GRAVURES HORS TEXTE
PRIX NET : ÔS CENTIMES
ALBERT TOZZA & AIMÉ GIRON
II Un Vieil Air Royal
Le Roi accueillit d'un geste souverain, mais gracieux, Richelieu qui s'arrêta devant le maître, les reins légèrement ployés, la tête légèrement inclinée. Il avait vingt-sept ans, et de la Régence, dont il fut l'un des plus jeunes et l'un des derniers « roués », il gardait cette insolence respectueuse, cet aplomb dédaigneux, cette physionomie railleuse et perverse qui déjà lui avaient acquis le renom d'un héros sur le pré et dans les ruelles.
Les cheveux en débâcle, vêtu de brocart, des diamants à son chapeau, trois rangs de point à ses manchettes, le Cardinal, son grand-oncle, en eût fait, lui, selon les exigences de ses amours ou de sa politique, un mignon de couchettes royales ou un attaché de valise diplomatique.
— Je te demandais, duc.
Le duc, un peu plus bas, ploya les reins et inclina la tête.
— Richelieu est comme le Diable, susurra Saint-Amour du bout des lèvres. Sa Majesté le désire, et le voici, par la porte de l'Œil-de-Bœuf ; M. le trésorier de la Popelinière ne le désire pas, et le voilà, chez sa femme, entré par une plaque de cheminée.
Ce ne fut qu'un éclat de rire dans le Balustre, Louis XV interrogea Saint- Amour du regard.
— Oui, Sire, à la porte de la Comédie italienne des plaques de cheminées miniatures se vendent en bijoux nouveaux, et l'aventure court la ville en couplets.
Richelieu donna à son attitude tous les dehors d'une contrition parfaite.
Le roi ne put s'empêcher de rire à son tour.
— Tu en fais donc toujours des tiennes, mon pauvre Richelieu ?
— Avec « celles » des autres, dit d'Epernon.
— Hélas ! Sire, M. de La Popelinière est si sot, et sa femme, quand elle n'extrait ni commente M. Rameau, est si jolie !
— Soit, mais l'on n'entre pas chez. les gens par les cheminées !
— Puisque je suis le Diable, Sire. Dieu entre par où il veut, le Diable par où il peut.
Louis XV fronça le sourcil.
— Et Votre Majesté désire, à son tour, de son- très humble sujet et très obéissant serviteur ?...
Le roi, embarrassé, hésita, rougit.
— Je ne sais plus... trop... Que tu m'amuses tout au moins, toi. •
— Je n'amuse que mes créanciers. Sire. Le roi continua :
— N'as-tu pas commencé, ici, des leçons sur la galanterie, sur le raffinement, car tu es un galant et raffiné coquin, on le dit.
— Les maris me calomnient, et Votre Majesté me flatte, répondit Richelieu en s'éventant de son mouchoir à ruban.
— Je suis le Roi, et le Roi... ajouta Louis XV troublé, doit tout connaître, tout savoir, et tu en sais long, toi, enta qualité d'académicien, car tu es de l'Académie, je crois ?
— Sire, j'ai vingt-sept ans d'âge et trois ans d'Immortalité par la grâce des femmes, et depuis le compliment du traducteur de Quintillien, M. l'abbé Sédoyn, chanoine de la Sainte-Chapelle.
— Un chanoine ?...
— Puisque je suis le Diable, et qu'il s'agissait de me jeter de l'eau bénite.
— Et quels ouvrages as-tu donc écrits, si, par hasard, tu le sais
— Quelques billets doux, Sire, avec beaucoup de fautes d'orthographe.
— Des fautes d'orthographe ?...
— Je suis toujours, et en tout, un grand coupable. Sire; aussi n'ai-je point été admis pour l'orthographe de ces billets, mais pour leur tour.
— J'ai donc besoin d'apprendre comment s'écrit un billet... doux. C'est bien « doux », que tu as dit ?
— Oui, Sire.
— Mais pourquoi doux, mon cher Académicien ?
— Parce qu'ils sont durs aux maris en charge et aux amants en exercice.
— Tu m'intrigues. Reprends donc tes leçons. Nous en étions restés... Où en était-il resté, Saint-Amour?...
L'abbé se composa une physionomie béate :
A la candeur des demoiselles Aux moyens les plus dégourdis De mettre en cage ces oiselles Et de trousser mieux les ailes Aux Anges les plus rebelles Et surtout les plus rebondis, Sur le chemin du Paradis.
— Comme Madame de Polignac, Madame de Toulouse et cette adorable Madame de Soubise, continua, en baissant pudiquement les yeux, le malin petit collet.
Le Roi, devenu pourpre, froissa brusquement la dentelle de son jabot, et s'adressant à Richelieu :
— Eh bien, parle !
Richelieu passa délicatement son mouchoir sur ses lèvres où ne resta qu'un sourire d'une perversité charmante.
— Sire, comme le R. P. Portail dans ses sermons à la Cour, nous traiterons^ aujourd'hui, en deux points, les articles essentiels du Code du Tendre : la tactique et les mouches.
Louis s'adossa au Balustre etles mênins se rangèrent autour de Richelieu, Gesvres s'éventant avec nonchalance, Saint- Amour piétinant sur ses talons roses.
— Sire, on arrive au cœur de la place — terme dont LAcadémie fixera ta signification dans son dictionnaire à venir — par les billets galants, le dépit et la ruse. Les billets galants, Sire, on les écrit soi-même, sans orthographe, comme les miens, à moins qu'on ne les fasse rédiger en beaux rondeaux par M . de Benserade, comme votre grand aïeul, le Roi Soleil.
— Ah ! laissa échapper Louis XV.
— Ce qu'il y faut, c'est du feu, une pointe au bout, avec, par ci par là, un filet de mortel désespoir, et surtout un brin d'éternelle fidélité. Le cœur de la place s'échaufîe, et la place dès lors hésite...
Richelieu s'arrête pour recueillir les murmures flatteurs de La Trémoille, de Gesvres et d'Epernon, tandis que Saint- Amour approuvait de la tête, en croquant une pastille.
— Et puis ? interrogea le roi, tout yeux et tout oreilles.
— J'ai dit : le dépit, Sire. Pour chaque femme, il n'existe qu'une femme au monde, elle... et « c'est assez », eût ajouté M. Corneille. Après M. Corneille, j'ajouterai, moi ; « et c'est tout ». Les autres sont des monstres, des ennemies. Il s'agit donc ici, non plus d'attaquer en face, mais en flanc, et nous sommes en pleine stratégie. Je m'explique et me cite, malgré ce ce qu'il en coûte à mes humilités. Donc, autour de la place à emporter, et de façon à être bien vu, je m'enflamme, je brûle, je me consume pour les yeux de la princesse Vénus, pour la taille de la duchesse Minerve, la gorge de la marquise Hébé. Je me meurs pour le petit pied et aux pieds de mademoiselle Terpsichore ou de madame...
Richelieu s'arrêta malicieusement.
— Tu dis bien le petit pied ? interrogea le roi.
— Oui, Sire. La place, cette fois, enrage, se dépite, certaine qu'elle possède tous ces trésors-là, et quelques autres encore. Allons ! pousse, Richelieu ! et je pousse, communiquant avec gaucherie, dissimulant avec maladresse, égarant avec étourderie, certaine liste, vraie ou fausse — il importe peu — des cruelles que j'ai soumises, et des fidèles que j'ai conquises. La place s'affole, la place se désole. Ne s'est-il pas battu, ce vainqueur de Richelieu, contre des pères, des frères, des maris, des amants ? N'a-t-il pas été mis une, deux, trois fois à la Bastille pour avoir été irrésistible? Ne l'a-t-on pas envoyé même porter, en Espagne, un Cordon bleu ^ i6 quelque Infant à la mamelle afin d'éloigner ses audaces et ses charmes? — Sire, la place est démantelée, je vous assure ; des brèches bâillent de toutes parts ; elle ne demande plus qu'à se rendre.
— Tu crois, Richelieu? interrogea le Roi qui avait la fièvre.
— J'en suis convaincu. A la ruse maintenant ! Il y a bal : un domino hardi passe, ayant au bras un domino tremblant dont le capuchon sentrouve, par hasard. Je souligne le «par hasard ». Un masque de cire se laisse entrevoir aussitôt et avec effroi dissimulé, mais si bien moulé et si bien peint, si ressemblant... Quoi?... Et tous de se chuchoter à l'oreille: « Mais c'est»... «Chut! »... « Ce coquin, ce faquin de Richelieu a fini par... Oh !... » La place, cette fois capitule ; que faire de mieux ? elle est irrémédiablement compromise. Forcée dans ses dedans et ses dehors, heureuse après tout de se rendre, elle se rend. Les autres femmes en crèveront de jalousie. Il est si brûlant, si entreprenant, si charmant, cet affreux duc de Richelieu...
— Et si abominable, ajouta Louis XV dont l'œil brillait, malgré les sévérités qu'il s'efforçait de donner à son front. J'ai bien envie de te renvoyer porter le Cordon bleu, à quelque Infant, de l'autre côté des Pyrénées.
— Sire « que Votre Majesté ne se mette point en colère ». — Je suis, certes, fort détestable, mais si excusable ! Rappelez-vous, Sire, que j'ai été marié, à quatorze ans, avec Mademoiselle de Noailles qui avait trois ans de moins et trois pouces de plus que moi.
— Et d'Epernon l'est à dix-huit ans, riposta le roi.
— Sire, je ne m'en plains pas.
— Et je m'en plains, moi, d'Epernon, dit avec un soupir le Roi qui fit quelques pas dans le Balustre. N'ai-je pas été, à douze ans, uni à Madame Infante qui n'en avait pas quatre ?
— Une petite fille, échappée d'hier aux lisières de l'adorable M™« de Soubise, minauda Saint-Amour qui fermait un œil et ouvrait sa bonbonnière.
Le Roi leva sur l'abbé un regard soupçonneux et timide, et il répéta au plus mystérieux de son cœur : « Oui, l'adorable M"^« de Soubise ! »
Comme le silence du monarque n'annonçait rien de bon :
— Le deuxième point ! les mouches, les mouches, se hâtèrent de réclamer de Gesvres, La Trémoille et d'Epernon.
— Pardon, interrompit Saint-Amour. M. de Richelieu est académicien ettacticien . Moi, je suis d'Eglise, élevé dans son giron, en même temps que sur les genoux des dames de la Comédie, des demoiselles des Italiens, des déesses de l'Opéra. De plus, je fréquente chez la Camargo des Caractères de la danse, et chez la petite Sylvia des « Surprises de l'amour » ; je suis de maison chez la princesse de Ligne, de ruelle chez M™^ de Guéméné, de boudoir chez M«ie de Prie, de toilette chez les chanoinesses de Remiremont, et je vous affirme, que, connaissant de ces dames tous les détours, et tous les toui-s, j'en connais aussi toutes les mouches, les plus assassines et les plus congrues.
— Oh ! l'abbé !
— Fi ! Saint-Amour ! tu mens abominablement.
— Non, j'en ai tant posé et tant baisé ! répondit le petit collet avec componction .
— Alors, parle, mon cousin, dit le Roi, en riant, cette fois.
— Sire, obéit Saint-Amour, xM. de Richelieu sait très bien, et dit fort bien comment il faut « pousser le dernier doux » ainsi que s'exprime Cléonice dans le grand Cyrus de M^^^* de Scudéry. S'il n'était qu'un grand vaincu et se rendît, sans le croire, aux menus pièges dont la place affriande ses abords : — les mouches — placées pour attirer l'œil aux bons endroits et subjuguer les cœurs au bon moment ! Le bon endroit d'une maigriotte n'est pas celui d'une caillette. A chacune de ponctuer avec tact, discrétion et science. Il y faut une psychologie raffinée. On compte cent et quelques noms et formes de mouches, en lune, en croissant, en comète, en étoile, en planète, en cœur, en losange, en carré, etc. Elles ont, toutes, leur muette et provocante éloquence. La passionnée, au coin de l'œil ; la majestueuse, au milieu du front ; Yenjouée, au bord de la fossette des Grâces. La galante, sur la joue, dit: «attaquezmoi !» ; la baiseuse, au pli de la bouche : «halte-là ! »; la gaillaî'de, sur le nez, vous déhe ; la cogut/te, sur les lèvres, vous invite ; la discrète, en vedette près du menton, vous indique le petit chemin des indiscrétions ; la voleuse, sur un bouton, dit tout bas : « coin réservé !» ; la friponne, sur une ligne qui fuit, ou un contour qui se dérobe, crie : « Ose tout ! . . . Ose partout !. . . » Dois-je continuer, Sire ?
— Non ! répondit sèchement le Roi, non ! Tout cela est fou, et ne m'amuse déjà plus
C'est que le Roi venait, dans cette nomenclature, de reconnaître et se rappeler, sur la joue et sur le cou de M'"*^ de Soubise, une «galante» et une «friponne» — et i ouis était jaloux — ce dont Saint- Amour s'aperçut aussitôt. Il avança donc le pied droit ; puis, la bouche en cœur et les doigts en pigeons-voie, il madrigalisa :
Mais pour facile ou pour farouche,
— Sainte y 1 ouche, ou Sainte N'y 1 ouche,
Sire, la plus fine mouche, Quand on sait ou peut oser, C'est encore, encore en plein sur la bouche Un baiser I
— D'honneur, l'abbé, dit Richelieu, tu as l'air de t'y connaître fort... Tu prêches avec une grâce...
— La Grâce d'état, mon cher Frère. Après quelques éclats de rire, auxquels
il n'avait pas mêlé le sien, le Roi se tourna vers Saint-Amour :
— N'as-tu pas dit que mon aïeul écrivait ses billets doux par la plùme du poète Benserade ?
— Je l'ai dit. Sire, parce que c'est de l'Histoire et que, tout, des grands rois appartient à l'Histoire.
— Eh bien ! il me plaît de savoir comment tu t'en tirerais, Tabbé, si j'étais un grand roi, et si tu étais Benserade ?
— Votre Majesté nous rabaisse ! répondit Saint-Amour, en soulignant d'un ton fâché.
— lu connais, poursuivit le Roi, l'air composé par mon bisaïeul Louis XIII... ta... ta... ta...
Roi en essaya quelques notes. Toutes les têtes s'étaient levées et les lèvres réprimaient un petit sourire ironique. Louis XV avait la volx d'une fausseté remarquable.
— Je sais... Je sais, se hâta d'interrompre Saint-Amour
— Peux-tu sur cet air-là me composer, au pied levé, une déclaration tendre à quelqu'une de tes Saintes-y-Touche ou N'y-Touche de tout à l'heure ?
— Puisque le Roi lèvent.
— Et Votre Majesté la chantera? ricana Richelieu.
— Moi... ou quelque autre...
— J'oubliais, reprit avec une malice respectueuse Richelieu, que, sur tous les points, un Monarque est le premier de son royaume.
— Alors, Saint-Amour," compose.
— Mais encore faut-il savoir, Sire, si la dame est blonde ou...
— Non, brune, interrompit le Roi vivement.
— Fort bien, et Saint-Amour commença :
Laissez vos yeux voir dans mes yeux, Puis, s'arrêtant :
— Elle est jolie, naturellement, Sire ?
— Belle, répondit le Roi avec feu. Saint-Amour reprit et continua :
Laissez vos yeux voir dans mes yeux.
Belle et brune...
— Etelle est probablement insensible? interrogea de nouveau Saint Amour.
— Je l'ignore, mais...
— Mettons «insensible». Sire; les invectives, en amour, ne gâtent jamais rien.
Et le petit collet recommença et poursuivit :
Laissez vos yeux voir dans mes yeux. Belle et brune insensible que j'aime ... Et il distilla lentement, galamment, amoureusement, prétentieusement :
Et vous y verrez les cieux, Puisque vous vous y verrez vous-même. Oui, votre regard en a l'azur, Son joli soleil luit dans votre sourire. Et votre baiser est, j'en suis sûr, Ce bonheur des Élus que l'on ne saurait cire. Laissez vos yeux voir dans mes yeux. Belle et brune insensible que j'aime.
Et vous y verrez les cieux.
Puisque vous vous verrez vous-mén^c i8
— Tu es plus grand que Ben sera de, s'écria Louis XV dont s'illuminèrenl les prunelles et s'empourprèrent les joues.
— Oh ! l'abbé, c'est le fin du fin. Je suis anéanti !
— J'en suffoque!.^ j'en suffoque!...
— J'applaudis à tout rompre, car c'est joli !... joli !... joli !...
— « L'insensible » est prise, j'en réponds, persifia Richelieu.
Le Roi n'entendait pas.
■ — Ecris d'abord les paroles, Saint- Amour, écris ; je ne m'en souviendrais plus, et si tu allais les oublier ?
— Voilà, Sire.
Et l'abbé tira une de ses manchettes de dentelles cousues à un lé de toile du blanc le plus immaculé, demanda à de Gesvres son crayon de fard, et griffonna sur la toile les vers qui anéantissaient et suffoquaient ses compagnons.
Le roi s'empara de la manchette, y relut la déclaration, la replia délicatement pour la glisser avec soin dans l'entre-bâillement de son justaucorps.
— Maintenant, Saint-Amour, chante. Apprends-moi les paroles sur l'air. Je ne suis pas sûr de ma voix, et je ne voudrais pas chanter faux un si délicieux madrigal.
— Sire, intervint Richelieu, un roi peut ne pas chanter juste, mais il ne chante jamais faux. Du reste, on doit toujours miauler un brin ou grincer un peu, quand on déclare sa flamme. Les femmes mettent toujours cela sur le compte du trouble, et, c'est dans le trouble, Sire, que l'on pèche.
— Laisse-moi tranquille, toi. Voyons, l'abbé mon cousin, commence. Je te suis.
L'abbé ne se fit point prier, et commença à fredonner ce petit air du roi Louis XIII, vieillot dans sa coupe naïve et monotone, heurté dans sa cadence sautillante et sèche, et que Louis XV essayait de répéter, note après note, détonant soudain, mais remis aussitôt sur la voie par Saint-Amour. Nul n'osait rire ni parler maintenant autour du Roi qui s'acharna à répéter — jusqu'à ce qu'il les sût — paroles et musique — le tout assez mal. Saint-Amour lui persuada à la fin qu'un roi ne devait pas chanter comme un faquin des Italiens, ni une « espèce » de l'Opéra.
Louis XV se tint pour convaincu et semble enfin et un instant, s'être beaucoup amusé. Richelieu s'était avancé.
— Cette déclaration de Votre Majesté, Sire, va faire à la Cour une heureuse, mais combien de malheureuses, car Votre Majesté ne peut ignorer que toutes les femmes raffolent d'Elle, et sont disposées à se disputer ses faveurs au pistolet ou à l'épée, comme la marquise de Polignac et la comtesse de Nesle, pour le marquis d'Arlincourt.
— Je l'ignorerais pourtant sans toi, Richelieu... Maistues'un flatteur et un menteur; demande au duc de Saint- Simon...
— Oh! oh! A très Haut et très Puissant Seigneur, Duc et Pair, de Saint-Simon demander, comme cela, tout simplement, sans les révérences du Cérémonial, les formules de l'Etiquette !
— Alors, reprit le Roi dans les éclats de rire du Balustre, demande à...
Richelieu interrompit gaieirient :
— Je ne reconnais qu'aux sœurs des frères, et aux femmes des maris, le droit de me qualifier de flatteur et de menteur ; mais, cette fois, la preuve que je ne mens pas à mon Roi, c'est que je suis — comme un ordinaire — chargé de perdre, dans les petits appartements de votre Majesté, des billets galants, des distiques brûlants...
— Tu veux rire?
— Rire !... Mais Richelieu en pleurerait plutôt. Sire, puisque Votre Majesté fait un tel ravage sur ses terres. Tenez, Sire, de Mademoiselle de Charolais.
Et le duc tira et flaira un coquet petit poulet parfumé.
— Hein?... la sœur de M. le Duc?...
— Oui, Sire, et qui, dans son désespoir de n'être point encore distinguée par le Roi, projette de se faire peindre en Cordélier, et se. distribuer ainsi sur des bonbonnières, afin qu'il soit bien su que personne ne lui troussera donc les ailes, sur le chemin du Paradis, comme disait Saint-Amour tout à l'heure.
Richelieu tendait le poulet au Roi qui refusa de le prendre et recu'a la main, se souvenant que M. de Fréjiis lui avait fait lire un passage, de Saint-Charles Borromée sur « les allumettes d'impureté ». Richelieu réintégra le poulet dans sa poche droite, et tira de la gauche un étui en vermeil d'où il amena un menu vélin roulé.
— Ceci, un distique ; je devais le déposer sournoisement, par là, dans le Balustre... Il est de Mademoiselle de Sens.
— Encore une sœur de M. le Duc ?...
— Elle adore le Roi comme les autres, et cela depuis que Votre Majesté lui a envoyé la petite chienne Zirzabelle qu'elle étouffe de macarons et pour laquelle elle exige, de sa livrée, les témoignages d'un respect tout royal.
— Elle est un peu folle, ma cousine ! dit en souriant le Roi.
— Elles le sont, toutes, beaucoup, Sire, appuya Saint-Amour, et de par leur aïeul qui, un jour, se croyant lièvre, défendait de sonner les cloches pour ne le point effraver et, le lendemain, devenu plante, se faisait copieusement arroser par un sien page houspillé et épouvanté.
— Celle-ci est, tout au moins, reprit Richelieu, folle de Votre Majesté qui sera le maître, quand il lui plaira, de M"« de Sens et de ses cinq ou six... autres.
— Duc ! releva sévèrement Louis XV.
— C'est que j'ai lu le distique, Sire, et si Votre Majesté faisait comme moi...
— Mais je ne veux pas le lire
— xAlors, l'étui de vermeil ?...
— Tu le rendras.
— Je serai déshonoré cette fois. Sire, auprès de Mademoiselle de Sens.
— Fais-en donc ce que tu voudras.
— Je l'enverrai à ce singulier banquier Paixotte qui, avec quelques plumes de paon, en fabriquera une queue superbe pour transmuer ses déesses en oiseau de paradis.
Une tempête de rires éclata. Il semblait que les Renommées de l'archivolte eussent, soudain, soufflé dans leurs trompettes.
Tous ces jeunes muguets connaissaient, par le menu, les aventures délicates du banquier fameux. Le Roi seul les ignorait, et il fallait l'audace perverse de Richelieu pour oser y faire allusion dans la salle du Balustre.
Louis XV comprit qu'ignorant tout, il ne devait ni rire, ni se fâcher ; mais son visage se renfrogna.
— Je pense, Richelieu, dit-il, que tïï^ as fini aujourd'hui, avec ton ordinaire de Mercure, et que tu as vidé le fond de tes poches.
— Non, Sire, loin de là, car vous êtes le plus aimé des monarques à la Cour, à la Ville, et de l'Opéra au Parnasse — depuis la Camargo qui, avant ou àprès les entrechats inventés par elle, se meurt d'amour pour son Roi, jusqu'à ce petit robin d'Arouet — mon compagnon de Bastille — tout prêt à baiser les pieds de Votre Majesté.
— Il suffit, duc. Quand tu redeviens uq simple flagorneur, tu es ennuyeux comme la pluie, un jour de chasse — et regarde, dans la Cour de Marbre.
La pluie, en effet, tombait toujours grise, toujours serrée, toujours monotone.
Le Roi, se tournant du côté de ses favoris, ajouta :
— Messieurs, vous êtes libres. Pour m'avoir désennuyé quelques minutes ce matin, je vous distribuerai, le Dimanche des Palmes, de jolies petites Semaines- Saintes, des presses de Jacques Colombat, imprimeur de mon Cabinet.
— Et le jour de Pâques, dit précieusement Saint-Amour, Votre Majesté jettera aux marmitons, selon sa coutume, des œufs de toutes les couleurs ?
— Et tu en auras au moins quatre, huit, douze pour les vers que tu sais !. . .
— De quoi faire une omelette copieuse.
— Oui, intervint Richelieu, pour la délicieuse déclaration que Benserade- Saint-Amour a rimée, au nom de Votre Majesté, pour Madame... Madame ?... Fl attendit.
— Pour... Elle !!! murmura le Roi en lui^tournant le dos.
III Le Verbe « Aimer » De Maman Toulouse
Louis XV était seul. Ses favoris, en quittant le Balustre, avaient emporté avec eux cette atmosphère de flatteries intéressées, de corruption précoce, de cynis'fne élégant dans laquelle sa jeune âme de roi et son jeune cœur d'enfant respiraient des leçons empoisonnées. Louis XV était seul, mais, l'imagination échauffée, le sang bouillant, tout entier à cette première obsession d'une femmedontle nom emplit les oreilles, dont l'image emplit les yeux.
11 marcha lentement vers la couche royale, ouvrit avec précaution la porte à droite, traversa vite le cabinet des Perruques, puis au bout, rapidement, descendit le petit degré qui conduisait dans les appartements de M"^« de Montespan. C'est par là que jadis, dans ses gloires souveraines et ses faiblesses vulgaires, son aïeul, le Roi-Soleil, se dérobait pour tomber aux pieds ou entre les bras de la mère du duc du Maine et du comte de Toulouse, les Princes légitimés.
C'est par cet escalier — nous l'avons dit — que Ton allait encore aujourd'hui chez le comte de Toulouse, et qu'en ce moment, le- monarque de quinze ans se hâtait vers la comtesse, cette « maman Toulouse » qui avait su inspirer tant de confiance et une tendresse familière à l'orphelin royal.
Arrivé à la porte du boudoir, il se pencha, écouta... rien î... M'"« de Toulouse était seule aussi. 11 souleva la tenture, poussa les battants et entra sur la pointe des pieds, comme on entre dans un oratoire.
C'est que ce boudoir était, en effet, presqu'un oratoire. 11 en avait Tameublement sévère et la mystérieuse obscurité.
Marie -Victoire -Sophie de Noailles, sœur du maréchal, dont le comte de Toulouse s'était épris aux eaux de Bourbon, et qu'il avait épousée marquise douairière de Pardailhan Gondrin, était, à la fois, une belle mondaine et une dévote aimable. Elle avait perdu son fils aîné. Il ne lui déplaisait pas d'avoir encore, et bien vivant, un autre grand fils comme d'Epernon, dont personne ne demandait l'âge ni ne reclamait les gentillesses. Mais le duc de Penihiès re, qu'elle avait du comte de Toulouse, lui faisant une maternité trop récente, elle l'avait éloigné, en parlait peu, se dépitait même qu'on lui en parlât. Elle redoutait, à trente-sept ans — sans se l'avouer — les respects forcés et préma turés des Petits-maîtres et des Petits-collets. Pétrie d'esprit et de grâce, elle avait les traits d'u Te rare perfection, la gorge fort belle, et cet embonpoint savoureux que sa dernière maternité avait épanouie dans toutes ses lignes et ses contours. Or, le mystère convient à ces maturités qu'atténuent et qu'estompent les teintes ménagées et indécises du demi-jour. De plus, la comtesse était pleine de vertus, un peu dévote, on l'a dit, et les consciences tranquilles et les âmes religieuses s'accommodent, on le sait, des crépuscules favorables à la méditation.
Il n'y avait pas jusqu'à la bergère, où M™e de Toulouse était enfouie en ce moment, qui n'eût l'aspect d'un confessionnal.
C'est là que Louis XV la surprit méditant un point de piété que son majordome et confesseur, l'abbé de Salaberri, lui avait indiqué la veille, et, polissant consciencieusement, d'une vergette de velours, ses jolis ongles roses. Sous un soupçon de bonnet, la fraîcheur du teint de la prude la plus reposée — et c'était tout, mais beaucoup.
Le Roi entia. La comtesse laissa là ses ongles et son oraison mentale,' et se leva avec quelque hâte. Le Roi lui baisa la main .
— Vous êtes toujours belle, maman Toulouse !
— Oh, Sire ! Je suis à faire peur.
— Pourquoi vous lever?... Je vous en prie...
— Non, Sire, prenez ma place ; je m'assiérai là, à vos pieds, sur ce coussin... Je regrette que ma bergère ne soit pas' un trône.
— Vous oubliez, Madame, que chez vous je ne suis pas le Roi, mais un orphelin, le fils adoptif de vos tendresses. Non... Vous, là... et, moi ici.
Et le jeune roi força gentiment la comtesse à se rasseoir dans la bergère, et ce fut lui qui, avec une gaminerie charmante, s'établit à ses pieds, sur le coussin .
— Ah 1 maman Toulouse, commençat-il, je suis bien... bien..-"— il hésita et soupira — bien malheureux '
Madame de Soubise
— Seriez-vous souffrant, Sire ?... Tenez, avec quelques gouttes d'Angleterre ou du général Lamothe...
Et la comtesse, avec empressement, fit mine d'aller quérir les spécifiques.
— Non ! non... Je ne suis point souffrant, mais...
Il hésita et soupira encore.
— Je vous trouve, tout au moins, l'air nébuleux, Sire.
— C'est que... je suis amoureux, je crois.
Ce mot fut un éclair pour la belle dévote, à la lueur duquel elle aperçut tout une suite de conséquences heureuses. Jusqu'ici, elle n'avait eu affaire qu'avec l'enfant. Maintenant, l'adolescent se révélait, et elle pressentait des confidences ; elle entrevoyaitle commencement d'une faveur que, pour son fils d'Epernon, elle rêvait de conquérir après avoir préparé le cœur du Roi par des tendresses et des sollicitudes maternelles. Le bouton, tenu à l'ombre et à l'écart par M. deFréjus, éclatait enfin. Le Roi amoureux et confiant échappait à M. de Fleury, et M. le Duc, premier ministre, était perdu.
— Amoureux, Sire? répondit M™^ de Toulouse ; mais cela vous est, certes, permis, vous êtes homme, et même commandé, vous êtes Roi.
— En êtes-vous sûre. Madame?
— Très sûre... et vous ne trouverez point de cruelles, Sire. N'êtes-vous point la coqueluche de votre royaume ?...
Dans ses deux belles mains, la comtesse prit les deux mains du Roi qu'elle enveloppait de tout le velours violet de ses yeux.
— Mais, ajouta-t-elle, la gorge un peu oppressée, n'avez-vous pas ajouté : « je crois ? »
— Oui. Peut-être devrais-je dire : « J 'en suis certain, » depuis que...
— Depuis que ?... interrogea la comtesse pour forcer l'aveu qui venait de s'arrêter sur les lèvres du Roi.
— Depuis que Richelieu, au Balustre, nous a fait, il y a un mstant, un cours de galanterie, de billets doux...
— Oh ! l'impertinent et adorable monstre ! laissa échapper, sans conviction.
M"^^ de Toulouse... Puis, après un silence, elle reprit :
— Et celle dont vous êtes amoureux, Sire, le sait-elle ?
— Je ne le lui ai point avoué, Madame.
— L'a-t-elle, au moins, deviné?
— Je l'ignore. Il faudrait qu'elle le comprît. Ah ! comme je lui en serais reconnaissant !
M"^« de Toulouse rougit un peu, et le Roi ajouta :
— Pour moi, oserai-je, ou pourrai-je jamais le lui dire ?
— Il faut alors le lui chanter, répondit en souriant la comtesse qui serra les mains du Roi, comme pour lui donner du courage . Ce qui se chante, une lemme l'écoute, mais ne l'entend pas... si elle ne veut pas l'entendre.
— Précisément, Madame, Richelieu m'ayant enhardi et Saint-Amour aidé, j'ai pour elle, là, un billet doux — comme les appelle le duc — un billet doux en vers et qui se chante. Tenez : écoutez. C'est sur un air de Sa Majesté Louis le Treizième... Rien que les paroles, et voyez si je lis avec assez de sentiment.
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The end
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