Read here

Leçons sur l'action physiologique des substances toxiques et médicamenteuses

Edme Félix Alfred Vulpian · 1882 · Scanned text

193,251 words · about 13 h 32 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Edme Félix Alfred Vulpian
Language
French
Published
1882
Length
193,251 words · about 13 h 32 min
Sections
2 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (2)
  1. Avant-propos about 13 h 22 min
  2. Table Des Matières about 10 min

Continue:

Avant-propos

Le journal V École de médecine avait commencé la publication des leçons que j'ai faites, en 1875, à la Faculté de médecine de Paris, sur les médicaments et les poisons ; mais ce journal a cessé de paraître avant d'avoir achevé cette publication, de telle sorte que les dernières leçons sont restées inédites. D'autre part , presque toutes les leçons insérées dans V Ecole demédecine avaient été rédigées un peu précipitamment, parce qu'il fallait qu'elles fussent livrées à peu près à jour fixe; il en était résulté qu'elles n'étaient pas, sur tous les points, conformes à ce que j'avais professé. Je désirais, depuis longtemps, donner ime édition plus complète et moins incorrecte de ces leçons ; mais des circonstances diverses m'avaient forcé à ajourner ce projet. Je le réalise aujourd'hui.

L'édition actuelle diffère très notablement de celle qui a paru dans VÉcole de médecine. J'ai cherché à rétablir, le plus fidèlement que j'ai pu, le véritable texte de mes leçons. Plusieurs d'entre ehes ont dû être, pour

II AVANT-PROPOS

cela, entièrement remaniées ; je citerai, entre autres, les trois premières leçons. Elles ont subi toutes, d'ailleurs, pour une autre cause, des modifications considérables. Depuis le moment où ce cours a été fait à la Faculté de médecine, les sujets qui y sont traités ont été l'objet de nouveaux travaux, qu'il m'a semblé impossible de passer sous silence. De même, je n'ai pas cru devoir ne point tenir compte des faits physiologiques découverts depuis cette époque, lorsque ces faits pouvaient fournir des arguments à l'appui de telle ou telle des démonstrations que j'avais exposées. Je cite, comme exemple, la découverte des nerfs sudoraux et du mécanisme de leur action sur la sécrétion sudorale. Ne convenait-il pas de signaler, chaque fois que l'occasion s'en présentait, l'influence des substances toxiques sur l'appareil nervo-sudoral, et de rapprocher les résultats obtenus par les auteurs qui avaient examiné cette influence des effets de ces' mêmes substances sur les autres glandes? J'ai donc été entraîné à intercaler dans le texte primitif d'assez nombreuses additions.

Le caractère de ce cours n'a pas du reste subi de plus profondes modifications. Il demeure ce qu'il était, c'està-dire, comme je l'ai indiqué dans la première leçon, une suite d'études sur un certain nombre de substances toxiques et médicamenteuses. On y trouvera bien une indication sommaire de la plupart des faits relatifs à l'action exercée par ces substances sur l'économie animale ; mais je n'ai insisté que sur les points qui me paraissaient les plus importants, par rapport à la toxicologie, à la thérapeutique, à la physiologie et à la pathologie.

Les études résumées dans ces leçons ne sont ainsi, à

AVANT-PROPOS m

proprement parler, que des essais. Dès qu'on s'avance un peu dans la recherche du mode d'action des poisons ou des médicaments, on voit les difficultés s'accroître à chaque pas et l'on est bientôt obligé de reconnaître que chaque avenue dans laquelle on s'engage est une impasse sans issue actuelle. Il faut donc se résigner : d'autres investigateurs , pourvus de moyens moins imparfaits , pourront sans doute aller plus loin et vérifier les hypothèses que, faute de mieux, l'on a été obhgé d'imaginer pour combler les lacunes de l'exploration directe.

Non seulement je n'ai pas dissimulé les difficultés chaque fois qu'elles nous barraient la route, mais encore j'ai tenu à les signaler le plus nettement que j'ai pu, afin de bien désigner les points sur lesquels doivent porter les efforts des expérimentateurs. Je me suis appliqué aussi à montrer l'inanité de certaines interprétations qui, sous la garantie d'une grande autorité scientifique, auraient pu être prises pour des théories exactes et faire évanouir toute idée de recherches nouvelles sur des sujets intéressants.

Gomme exemples de ces interprétations^ on peut citer les opinions de l'illustre physiologiste français Gl. Bernard sur le mode d'action du curare, de la strychnine, du sulfocyanure de potassium. Ges opinions (je parle de celles qu'il a d'abord professées) ont laissé de teUes impressions dans la science, qu'aujourd'hui encore il est peu de physiologistes et de médecins qui ne disent et ne répètent, d'après les travaux de Gl. Bernard, que le curare fait mourir les animaux, parce qu'il détruit la motricité des nerfs moteurs ; que la strychnine tue, parce qu'elle aboht la propriété des nerfs sensitifs ; que le sulfocyanure de

IV AVANT-PROPOS

potassium amène la mort, parce qu'il annihile la contractilité des muscles. Le curare est le poison des nerfs moteurs, il tue ces nerfs ; la strychnine est le poison des nerfs sensitifs, elle tue ces nerfs ; le sulfocyanure de potassium est le poison des faisceaux musculaires striés, il tue ces éléments anatomiques : qui ne connaît ces propositions, pour les avoir entendues, ou même pour les avoir énoncées? Or ce sont là tout autant de propositions inexactes , d'erreurs , pour les appeler par leur nom.

Tant que l'on a admis que le curare paralyse les muscles de la vie animale, parce qu'il anéantit la propriété des fihres nerveuses motrices, on a pu croire que l'histoire physiologique de ce poison était à peu près terminée et qu'il n'y avait plus d'autre inconnue à dégager que celle qui concerne le mode d'influence du curare sur la fibre nerveuse elle-même. Mais des physiologistes sont venus qui ont montré que la paralysie curarique précède l'aboKtionde l'action des nerfs moteurs sur les muscles, qu'elle a même lieu à un moment où cette action s'exerce avec autant d'énergie que dans l'état normal ; d'autres physiologistes se sont appliqués à prouver que, même au moment où, sous l'influence des excitants expérimentaux, les nerfs moteurs ne peuvent plus mettre les muscles en mouvement, l'abolition de la motricité de ces nerfs n'est qu'apparente et qu'ils ont conserA^é, à ce moment, toutes leurs propriétés physiologiques. Il a bien fallu alors abandonner l'opinion de Cl. Bernard et se livrer à de nouvelles recherches, qui n'ont pas été absolument stériles. Il est juste de rappeler que ce physiologiste avait lui-même reconnu le peu de soUdité de sa

AVANT-PROPOS v

théorie ancienne sur l'action du curare et qu'il avait cherché à la modifier ; mais il ne l'avait pas entièrement abandonnée, comme on peut s'en assurer en lisant quelques-uns de ses derniers écrits, et elle est certainement la seule connue, celle qui fait encore loi aujourd'hui. N'était-il pas utile de donner un certain développement à la réfutation de cette théorie?

Ce que je dis là du curare s'applique aussi à la strychnine et au sulfocyanure de potassium : j'ai eu soin de l'indiquer dès ma première leçon. La strychnine n'est pas un poison des fibres nerveuses sensitives : elle agit, comme on le savait déjà avant les recherches de Cl. Bernard, sur la substance grise de la moelle épinière. Quant au sulfocyanure de potassium, il n'a pas d'action élective sur les éléments propres des muscles : il peut tuer les animaux avant d'avoir modifié, en quoi que ce soit, les faisceaux musculaires primitifs striés.

Et la manière de voir de Gl. Bernard sur le mode d'action des anesthésiques, quelle fortune n'a-t-elle pas faite aussi ! Ne voyons-nous pas de nombreux médecins admettre, comme lui, que l'éther, le chloroforme, etc., sont des poisons des nerfs sensitifs ? Tant est puissante l'influence d'un grand nom ! Quel singuher rapprochement pourtant, dans un même groupe, dans le groupe des poisons des nerfs sensitifs ! D'une part , la strychnine ; d'autre part, les substances anesthésiques ! N'y avait-il pas , dans cette association bizarre , matière à réflexion et à doutes? Et puis, les expériences les moins comphquées ne démontrent-eUes pas, avec une entière évidence, que la véritable théorie de l'action des anesthésiques est celle qu'avaient formulée, dès 1847, Flou-

VI AVANT-PROPOS

rens et Longet, celle qui attribue les effets de l'éther et du chloroforme (il en est de même pour le chloral hydraté) à l'influence de ces substances sur la substance grise des centres nerveux ?

En réahté, on ne connaît pas encore, aujourd'hui, un seul poison soit des fibres nerveuses sensitives, soit des fibres nerveuses motrices, dans le domaine de la vie animale, soit des fibres nerveuses sympathiques ; c'està-dire un poison qui agisse primitivement — avant d'avoir produit aucune autre altération fonctionnelle — sur les propriétés physiologiques des unes ou des autres de ces fibres nerveuses.

Quant aux poisons musculaires, si l'on veut restreindre cette dénomination à des substances toxiques qui agiraient sur les faisceaux musculaires primitifs , avant d'avoir déterminé des troubles fonctionnels plus ou moins graves, menaçants pour la vie, souvent même mortels, de tels agents n'existent pas non plus. Mais il y a des poisons qui peuvent modifier directement la contractilité des fibres musculaires, en respectant plus ou moins complètement les fibres nerveuses motrices , lorsque l'animal n'est pas tué rapidement ou lorsqu'on entretient à l'aide d'insufflations pulmonaires, si c'est un mammifère, l'oxygénation du sang et les mouvements du cœur après la mort. La vératrine est un poison de ce genre et peut, à la rigueur, par conséquent, être considérée comme un poison musculaire. Mais aucun des nombreux sels métalhques qui ont été désignés par différents auteurs comme des poisons musculaires ne doit porter ce nom.

AVANT-PROPOS vir

Je ne me suis pas borné à soumettre à une critique expérimentale, tout à fait désintéressée, les opinions qui avaient cours dans la science sur le mode d'action des diverses substances toxiques et médicamenteuses. Je me suis efforcé d'ajouter quelques faits nouveaux à ceux qui étaient déjà connus. J'ai cherché, en outre, à bien faire ressortir les apphcations que l'on peut faire, à la physiologie et à la médecine, des résultats obtenus à l'aide de l'expérimentation chez les animaux. Que d'aperçus intéressants nous ont ouverts ces sortes d'études ! Je n'en veux dire ici que quelques mots.

Les recherches sur le curare nous ont fait voir que le mécanisme de la transmission des incitations motrices aux faisceaux musculaires est plus complexe qu'on ne l'imaginait. Une grande obscurité couvre encore, il est vrai, ce qui a lieu entre l'extrémité de la fibre nerveuse motrice et le faisceau musculaire primitif, au moment où celui-ci est mis en contraction par une incitation nerveuse; mais l'analyse des effets du curare conduit à admettre qu'il pourrait y avoir là, entre les deux sortes d'éléments, ' une substance unissante particulière. L'entrée en jeu de cette substance serait nécessaire pour qu'il y eût transmission de l'incitation nerveuse au faisceau musculaire primitif; le curare paralyserait cette substance et empêcherait ainsi le passage de l'incitation de la fibre nerveuse au faisceau musculaire. Je ne parle de cette hypothèse qu'en faisant les plus grandes réserves , d'autant plus qu'elle ne serait pas, il faut bien l'avouer, suffisante à tout expliquer. Gomment, en effet, se rendre compte, sans quelque autre supposition, de la paralysie déterminée par le curare, chez les mammifères, à un

VIII AVANT-PROPOS

moment où les nerfs moteurs semblent avoir conservé tout leur pouvoir excitateur sur les muscles? L'expérimentation permet d'affirmer que la paralysie ainsi produite n'a pas pour cause un trouble fonctionnel des centres nerveux et qu'elle tient réellement à une modification déterminée par le curare, au niveau de la terminaison des fibres nerveuses motrices. Mais quelle est cette modification? Où se produit-elle ? Dans l'état actuel de la science, il est impossible de répondre à ces questions.

Ces problèmes, que soulève l'étude approfondie du curare, restent donc encore sans solution ; mais, suivant moi, c'est déjà quelque chose pour les physiologistes que de savoir que ces problèmes existent ; et ils l'ignoraient avant qu'on eût entrepris cette étude.

La pathologie, du reste, a profité aussi des résultats donnés par l'étude de l'action physiologique du curare. Dans certains cas de paralysie du nerf radial, parmi ceux qui sont attribués à l'influence du froid, on peut observer que le nerf et les muscles auxquels il se rend présentent un état qui reproduit exactement ce que l'on constate chez les grenouilles curarisées, ou chez les mammifères engourdis par le curare et soumis pendant quelque temps à la respiration artificielle. Le nerf radial, dans les cas auxquels je fais allusion, a perdu toute action sur les muscles de la région postérieure de l'avant-bras : quant à ces muscles, ils ont, au contraire, conservé toute leur contractilité. La persistance de la sensibilité et des actions vaso-motrices dans la région de distribution périphérique du nerf radial permet de supposer que les fibres motrices du même nerf, bien qu'impuissantes à mettre en jeu la contractihté des fais-

AVANT-PROPOS ix

ceaiix musculaires qu'elles innervent, ont conservé leurs propriétés physiologiques , comme les fibres sensitives et les fibres sympathiques. Il s'agit clone bien, ainsi que je le disais, d'un état semblable à celui de la paralysie curarique, dans la période que j'ai spécifiée. On doit admettre , par conséquent , pour ces cas de paralysie radiale , qu'il s'est produit , aux extrémités des fibres motrices du' nerf radial, entre ces extrémités et la substance propre des faisceaux musculaires correspondants, une modification analogue à celle dont nous admettons l'existence, dans les mêmes points, chez les animaux curarisés.

Si l'on n'avait pas connu les effets du curare, on aurait sans doute hésité à accepter la possibilité d'une paralysie radiale de ce genre. Qu'eût-on dit pour d'autres cas de la même paralysie périphérique, dans lesquels le nerf radial a conservé toute sa motricité expérimentale? Soumis à l'influence de courants faradiques , à la partie inférieure et externe de l'avant-bras, le nerf radial paralysé détermine dans les muscles correspondants des contractions tout aussi énergiques que celles que provoque la faradisation du nerf radial du côté opposé ; mais l'influx médullaire, mis en jeu par la volonté, ou par des incita-* lions réflexes, n'a plus d'action sur les muscles innervés par le nerf radial paralysé. N'aurait-on pas considéré des relations chniques de ce genre comme des observations erronées? Et cependant de tels faits existent : j'en ai vu d'incontestables. J'avoue que j'aurais été très perplexe et que je it' aurais admis ces faits qu'après de fortes hésitations, si je n'avais reconnu qu'il ne s'agit là, après tout, que d'une paralysie analogue à ceUe qui se produit

X AVANT-PROPOS

chez les mammifères, dans la première période de la curarisatioii.

Ce n'est là qu'un exemple des services que l'étude des substances toxiques peut rendre à la pathologie. J'ai rappelé dans ma première leçon les lumières que les recherches sur la strychnine avaient jetées sur la physiologie pathologique du tétanos. Il ne serait pas difficile de citer d'autres appHcations de ces études.

L'observation clinique avait montré maintes et maintes fois des cas d'anesthésie dans lesquels tel ou tel mode de la sensibihté cutanée était seul paralysé, les autres conservant leur intégrité. Eh bien, l'on a observé des faits du même genre chez des patients soumis aux inhalations d'éther sulfurique ou de chloroforme. Dans des cas de ce genre, on a souvent vu, pendant une certaine période de l'anesthésie produite par ces substances, la sensibilité tactile persister, alors que la sensibihté à la douleur était abolie. Je me souviens d'une malade chloroformée, chez laquehe on pratiquait l'excision de nombreuses végétations siégeant à la région vulvaire : ehe comptait à haute voix chaque coup de ciseaux, sans manifester la moindre douleur, soit par des plaintes, soit par des mou- A^ements des muscles de la face, soit par de l'agitation du corps. Cette analgésie avec persistance de la sensibilité tactile, s'observerait surtout, d'après certains auteurs , dans les cas d'anesthésie produite par l'emploi combiné du chloroforme et de la morphine.

Assurément, ces faits n'apportent aucun appoint de certitude aux faits si clairement révélés par la clinique ; mais cependant ils ne sont pas dépourvus d'intérêt au point de vue de la ph^^siologie pathologique des ânes-

AVANT-PROPOS xi

thésies névrosiques. Ils autorisent à présumer que ces anesthésies ont pour cause des modifications portant sur la substance grise des centres nerveux et non sur les fibres nerveuses sensitives ou sur leurs extrémités périphériques. C'est là sans doute l'opinion de la plupart des pathologistes ; mais, comme il est impossible d'en démontrer l'exactitude d'une façon directe, il n'est pas inutile de faire appel à tous les arguments indirects qui peuvent lui servir d'appui.

Parmi les exemples qui montrent le parti que la pathologie peut tirer de l'étude de l'action des poisons , je citerai encore l'application qu'on a faite des recherches sur la nicotine à la physiologie des tremblements morbides. J'ai montré que les tremblements spasmodiques provoqués chez la grenouille par l'absorption de la nicotine n'ont heu que lorsque l'isthme de l'encéphale a conservé intactes ses relations avec la moelle épinière. Si l'on a séparé sur une grenouille, par une section transversale, le bulbe rachidien de la moelle épinière, avant de soumettre l'animal à l'intoxication nicotinique, il n'y a aura plus, sous l'influence du poison, le moindre tremblement. Gomme d'autres expériences prouvent que le tremblement de la nicotinisation ne dépend pas des parties des centres intra-crâniens, situées en avant de l'isthme encéphahque, on est en droit de conclure que ce tremblement a bien pour cause l'action de la nicotine sur le bulbe rachidien et les autres parties excitables de l'isthme encéphalique. Est-ce trop s'avancer que d'inférer que les tremblements ont, en général, leur point de départ dans des modifications spéciales de ces parties des centres nerveux? N'étions -nous pas en droit, M. Gharcot et

XII AVANT-PROPOS

moi, d'invoquer ces expériences comme contribuant à établir que les altérations inconnues jusqu'ici, qui produisent les troubles du mouvement de la paralysie agitante , doivent avoir leur siège dans l'isthme de l'encéphale ?

On peut mentionner aussi, au même titre que les faits précédents, les données qu'ont fournies à la pathologie du cœur les recherches sur les poisons cardiaques. On a vérifié sur les animaux soumis à l'action de ces poisons tout ce que l'examen clinique avait fait admettre comme irrégularités des mouvements du cœur, et l'on a pu se convaincre que les interprétations des cliniciens étaient exactes. Si l'on met à découvert le cœur d'une grenouille sous la peau de laquelle on a introduit de la digitahne, de l'extrait d'inée ou une substance toxique analogue au point de vue des effets, on peut voir se produire toutes les modifications possibles des mouvements du cœur : l'accélération, le ralentissement de ces mouvements ; des contractions partielles de la masse ventriculaire; des contractions isolées des oreillettes, c'est-à-dire non suivies de systoles ventriculaires ; des systoles avortées du ventricule , c'est-à-dire des faux pas du cœur (Bouillaud) ; des arhythmies rhythmées , des intermittences plus ou moins longues, etc.

Les vrais poisons cardiaques ne sont pas les seules substances intéressantes au point de vue de la physiologique pathologique des affections du cœur. Les anesthésiques, le chloroforme, divers éthers, le chloral, peuvent être employés pour étudier certains points de cette physiologie. Ces substances agissent incontestablement sur l'appareil nerveux intrinsèque du cœur, l'affaibhs-

AVANT-PROPOS xm

sent de telle sorte que des syncopes se produisent plus facilement que dans l'état normal. Ces syncopes sont, en outre, plus daiigereuses dans ces conditions. Les ganglions cardiaques intrinsèques recouvrent, en effet, plus difficilement que dans l'état normal, l'énergie nécessaire pour remettre le cœur en mouvement.

Il est facile d'appliquer ces données à l'histoire des lésions ou des névroses des plexus cardiaques chez l'homme.

Si l'on pousse un peu loin l'action des anesthésiques (chloral hydraté, chloroforme, éther sulfurique, éther bromhydrique, etc.) chez les grenouilles, on voit se produire des troubles intéressants des mouvements du cœur. Ces mouvements se ralentissent très notablement, et ils offrent des modes variés d'irrégularité. Le plus ordinaire consiste en des intermittences rhythmées , survenant après des séries de deux ou trois révolutions complètes du cœur, ou parfois après des séries plus nombreuses. Ces intermittences sont plus ou moins durables, quelquefois assez prolongées. Il s'y ajoute souvent d'autres irrégularités : chaque série de mouvements réguliers du cœur, par exemple , se termine , avant une intermittence, par une systole des oreillettes , non suivie d'une contraction du ventricule, ou suivie d'un resserrement à peine visible de cette cavité. Dans certains cas, il y a deux ou trois systoles auriculaires, dans une série, avant qu'il y ait une systole ventriculaire, etc. Si l'on excisele cœur d'une grenouille chez laquelle l'une ou l'autre de ces irrégularités est bien manifeste , on observe en général, aussitôt après le coup de ciseaux donné, un arrêt complet et souvent prolongé du cœur. Cet organe, entiè-

XIV AVANT-PROPOS

rement détaché , mis sur la table , reste ainsi en repos pendant un temps varié ; puis les mouvements y renaissent. Or, ces mouvements offrent les mêmes caractères, le même genre d'irrégularité, que lorsque le cœur n'avait point été excisé. Si la série de mouvements réguliers séparant deux intermittences successives se composait alors de trois révolutions complètes , on constate des séries de trois mouvements complets , en examinant le cœur séparé du corps de l'animal ; s'il y avait des contractions isolées des oreillettes, on en voit aussi dans ces nouvelles conditions : les intermittences ont une durée relative très analogue à celle qu'elles présentaient. Il s'agit , par conséquent , des effets d'un trouble fonctionnel de l'appareil nerveux intrinsèque du cœur. N'est-il pas permis, en s'appuyant sur ces faits, de penser que les intermittences et les irrégularités diverses des mouvements du cœur ont pour cause, le plus souvent tout au moins , des troubles de l'innervation intrinsèque de cet organe ?

Il est inutile d'insister ici davantage sur les profits considérables que la médecine peut trouver dans l'étude de l'action physiologique des substances toxiques et médicamenteuses : je rappellerai cependant, en passant, que c'est à cette étude^ que nous devons l'introduction de certains agents nouveaux dans la thérapeutique, du chloroforme, par exemple, du chloral hydraté, de l'apomorphine, etc.

J'ai cherché, chaque fois que l'occasion s'en présentait , à compléter l'exposé des effets produits sur les animaux par l'indication des résultats observés chez l'homme. Quelques-unes des substances dont j'ai parlé

AVANT-PROPOS xv

dans mon cours se prêtaient à ces excursions dans le domaine de la clinique ; mais pour plusieurs autres, qui n'ont été soumises à aucun assai thérapeutique sérieux, j'ai été forcé de me borner à ce qui concerne l'influence des doses toxiques et le mécanisme de cette influence.

D'ailleurs , il faut bien dire que l'étude de l'action physiologique des substances employées comme médicaments ne peut pas toujours être faite sur les animaux : il est un certain nombre de ces agents dont les effets thérapeutiques ne peuvent être observés que chez l'homme. Sur l'exphcation du mécanisme de ces effets, les expériences de laboratoire sont naturellement restées muettes. Il en est ainsi pour l'action thérapeutique des sels de quinine. J'ai montré les efforts tentés par divers médecins pour essayer, àl'aide de recherches entreprises sur des animaux, de découvrir le mécanisme de l'influence antipyrétique et antipériodique de ces médicaments. Efforts assurément très-louables ; mais absolument vains ! -Ce n'est pas une condamnation que je prononce ; c'est un fait que je constate. On découvrira sans doute plus tard ce mécanisme. Mais est-ce au moyen de la physiologie proprement dite ? Est-ce par une étude de plus en plus pénétrante des effets du médicament sur l'homme ?

Ce qui vient d'être dit du sulfate de quinine s'applique à d'autres agents thérapeutiques : à l'iodure de potassium, à l'arsenic, au mercure, par exemple. Je ne fais que rappeler ce que j'ai développé dans mon cours. Gomment s'étonner que des expériences sur des animaux ne nous aient rien appris sur le mécanisme de l'action thérapeutique de ces substances ? C'est sur des maladies générales, constitutionnelles, que s'exerce Fin-

XVI AVANT-PROPOS

fluence des agents en question : elle ne s'exerce que progressivement , à la longue , probablement par une modification graduelle de l'agrégat organisé et vivant de tous les éléments anatomiques ; d'où résulte, d'une part, dans les parties déjà altérées, une sorte de suractivité de la tendance à la restitution du type normal et, d'autre part, dans tout l'organisme, un enchaînement, ou même, dans certains cas, une disparition de la cause morbide. Dans de telles conditions d'action, et tant que, chez les animaux , nous ne connaîtrons rien qui soit absolument semblable à la syphilis , à la scrofule , aux dartres, c'est sur l'homme seul que l'on pourra instituer des études relatives au mécanisme de l'influence des médicaments qui font la base du traitement de ces maladies. Il ne faut pas, du reste, se laisser aller à des espérances illusoires. Il s'agit des recherches les plus difficiles, les plus obscures^ et nous n'avons encore en main aucun fil conducteur qui puisse nous guider. Mais ce fil, on parviendra sans doute à le saisir, en tournant le problème dans tous les sens , en le scrutant par toutes les faces. D'un autre côté, ce qui doit encourager les travailleurs , c'est que ces sortes de recherches , même lorsqu'elles sont infructueuses par rapport au but qu'elles visent , mènent parfois à des résultats assez intéressants, soit au point de vue de la pratique médicale, soit au point de vue de la pathologie générale et de la physiologie. Je n'en veux citer qu'un exemple.

C'est de l'action du sahcylate de soude que je veux dire quelques mots, pour montrer comment on peut aborder, à l'aide d'études sur les substances médicamen-

AVANT-PROPOS xvii

teuses , certaines questions de pathologie et de physiologie qui ne sont guère accessibles autrement. Je ne fais qu'effleurer le sujet.

On sait que le sahcylate de soude exerce une action des plus rapides et des plus efficaces sur le rhumatisme articulaire aigu. Dans des cas où plusieurs jointures sont prises, gonflées, congestionnées, très douloureuses , où le malade souffre d'une fièvre intense, de sueurs pro fuses, d'insomnie, etc., on voit le salicylate de soude, ingéré à la dose de 4, 6, 8 grammes par jour, produire en deux ou trois jours, parfois même en vingt-quatre ou trente-six heures, une améhorationdes plus considérables, et il n'est pas rare de voir ces accidents disparaître au bout de peu de jours.

Ce qui est toujours le plus frappant dans les effets du sahcylate de soude, c'est la rapidité avec laquelle il calme les douleurs aiguës du rhumatisme, si bien qu'un malade, dont on pouvait à peine toucher les jointures affectées, les remue parfois de lui-même, sans la moindre souffrance, dès le lendemain du jour où il a commencé à prendre ce médicament.

Le sahcylate de soude a d'abord été essayé dans toutes les variétés de rhumatisme et d'affections rhumatoides. Des médecins ont cru, au début de ces essais, que ce médicament était d'une grande utilité dans toutes ces diverses sortes de cas. Mais plus tard on a bien été obligé de reconnaître qu'on s'était trompé.

Le sahcylate de soude produit de bons effets chez un grand nombre de goutteux, au moment des attaques articulaires aiguës ; il n'a d'ordinaire qu'une influence douteuse sur les accès subaigus ; il n'a aucune action sur la goutte abarticulaire. ~

b xviii AVANT-PROPOS

Lorsqu'il s'agit du rhumatisme articulaire, ce sel n'est réellement efficace que dans les cas aigus, surtout dans les cas de rhumatisme fébrile, multi-articulaire, plus ou moins mobile. C'est là qu'il triomphe d'ordinaire. Il n'a plus qu'une utilité éventuelle et rare dans les cas de rhumatisme subaigu, et il en a encore moins dans les cas d'exacerbation aiguë du rhumatisme articulaire chronique. On peut dire que, dans ces cas, le soulagement qu'il produit, lorsqu'il y a soulagement, n'est habituellement que momentané ; au bout de deux, trois ou quatre jours, les douleurs reprennent leur intensité première, ou à peu près, quoique le malade reste soumis à des doses élevées du médicament. J'ai prescrit le salicylate de soude à un grand nombre de malades atteints de rhumatisme articulaire chronique, soit primitif, soit consécutif, lors des exacerbations auxquelles ils sont pour la plupart si exposés : je ne me rappelle pas un seul cas dans lequel il y ait eu une amélioration durable, c'est-àdire une guérison de l'exacerbation qu'il s'agissait de traiter.

J'ai fait usage aussi du salicylate de soude dans un grand nombre de cas de rhumatisme blennorrhagi que monarthritique ou polyarthritique. Je n'ai jamais obtenu la guérison d'un seul de ces cas à l'aide de ce médicament. Au bout de dix, quinze, vingt jours de traitement par le sahcylate, pendant lesquels je n'avais observé que des améliorations peu marquées et passagères, lorsque les effets n'étaient pas à peu près nuls, ce qui n'était pas rare, il m'a fallu renoncer à l'emploi de ce sel et m'adresser à d'autres moyens : les révulsifs, tels que vésicatoires, badigeonnages de teinture d'iode, saignées locales; le sulfate

AVANT-PROPOS xix

de quinine, Fiodure de potassium, etc., à l'intérieur. Cette médication, bien que n'ayant qu'une influence peu active sur l'affection tenace contre laquelle elle était dirigée, était en réalité un peu moins impuissante que le salicylate de soude. Les insuccès de ce dernier médicament sont si constants que, dans certains cas où le diagnostic entre cette affection et le vrai rhumatisme articulaire aigu reste douteux, on peut, jusqu'à un certain point, l'établir à l'aide des résultats donnés par la salicylate. Pour le dire incidemment, on pourrait trouver dans ces résultats, si souvent heureux dans le rhumatisme articulaire franc, si souvent nuls dans le rhumatisme blennorrhagique, un argument à ajouter à tous ceux qui mihtent contre l'opinion d'après laquelle le rhumatisme blennorrhagique ne serait que le rhumatisme ordinaire survenu dans le cours de la blennorrhagie.

On voit donc que le sahcylate de soude ne réussit guère que dans certains cas d'accès aigus de goutte articulaire et dans la plupart des cas de rhumatisme articulaire aigu fébrile. Il n'a le plus souvent aucune influence sur les affections rhumatismales abarticulaires. Cependant on l'a vu agir favorablement dans des cas de rhumatisme musculaire, et je l'ai trouvé véritablement efficace dans un cas de méningo-myélite rhumatismale aiguë.

Ce médicament est même impuissant — et c'est là un point qui mérite bien l'attention du médecin — contre les comphcations du rhumatisme articulaire aigu. Il n'a aucune action, dans l'immense majorité des cas, soit sur .la péricardite, l'endocardite et l'endopéricardite rhumatismales, soit sur la pleurésie rhumatismale et j'ajoute que tous les médecins sont d'accord sur ce point. J'ai

XX AVANT-PROPOS

VU un nombre considérable de faits qui ne laissent aucun doute sur l'exactitude de cette proposition. Tantôt il s'aa^issait de malades qui venaient à l'hôpital, atteints déjà depuis plusieurs jours de rhumatisme articulaire aigu et chez lesquels on constatait, dès le jour de leur entrée, les signes d'une endocardite valvulaire ; le traitement par le salicylate de soude faisait disparaître rapidement les phénomènes morbides articulaires, mais l'affection cardiaque ne subissait aucune modification, quelle que fût la durée du traitement par ce sel. Tantôt c'étaient des rhumatisants chez lesquels, au moment de l'entrée à l'hôpital, le cœur n'offrait pas le moindre signe de lésion confirmée ou d'irritation inflammatoire, et chez lesquels, malgré le traitement par le salicylate de soude, une endocardite ou une endopéricardite se développait pendant que les jointures se dégonflaient et cessaient d'être douloureuses. Parfois même, l'aff'ection cardiaque n'apparaissait qu'après que les articulations semblaient revenues à l'état normal depuis un ou quelques jours, et, si l'on prescrivait de nouveau le sahcylate de soude à ce moment, la marche de l'endocardite, de la péricardite ou de l'endopéricardite n'était aucunement influencée par ce traitement. Chez un jeune homme atteint de rhumatisme articulaire aigu et traité par le salicylate de soude, les articulations s'étaient déprises avec rapidité : au moment où il ne souffrait plus des jointures, quelques jours après son entrée 'a l'hôpital, une pleurésie d'abord simple, puis bientôt double, se déclarait ; l'épanchement augmentait rapidement, bien que l'on eût maintenu le traitement par le sahcylate, en y ajoutant tous les autres moyens employés en pa-

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…