Read here

Louis XIV et Innocent XI, d'après les correspondances diplomatiques inédites du Ministère des affaires étrangères de France

E. Michaud · 1882 · Scanned text

183,108 words · about 12 h 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
E. Michaud
Language
French
Published
1882
Length
183,108 words · about 12 h 49 min
Sections
18 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (18)

Continue:

Front matter

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the

II Louis XIV

ET

INNOCENT XI

D'APRÈS LES œRRESPONDANCES DIPLOMATIQUES INÉDITES

DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DE FRANCE

PAK

E. MICHAUD

Professeur à l'Université de Berne Correspondant du ministère de l'instruction publique de Russie

TOME DEUXIEME

INNOCENT XI. SA POLITIQUE GÉNÉRALE et ses intrigues contre la France

- *

PARIS

G. CHARPENTIER, ÉDITEUR

13, RUE DE GRKNELLE-SAINT-GBRVAIN, 13

Tous droits réserves

/SJ b

/f

Introduction

Quelques mots seulement, pour indiquer la portée générale de ce second volume et sa connexion intime avec le premier.

Il importait, avant tout, de connaître exactement Innocent XI et sa cour, d'après la peinture même des dépêches diplomatiques françaises. C'est le but que je me suis proposé dans le premier volume, où j'ai fait ressortir, en eiïet, la physionomie curieuse de ce pape célèbre, sa triste réputation chez beaucoup de ses contemporains et même chez quelques-uns de ses amis, son caractère, son genre dévie, son népotisme mal dissimulé, les mœurs des principaux cardinaux et des prélats les plus en vue de sa cour, les intrigues de sa camarilla, les agissements de son entourage et des ordres religieux, ses prétendues réformes et la conduite de ses conseillers les plus influents.

J'ai essayé de mettre particulièrement en relief les instructives figures de Favoriti, de Casoni,des cardinaux de Luca, Cibo, Paluzzo, Âllieri, etc. Un jour nouveau a été répandu également sur le caractère et sur la conduite du vieux cardinal Ottoboni, qui succéda à Innocent XI sous le nom d'Alexandre VIII, ainsi que sur le rôle de la reine Christine de Suède et de son inséparable ami, le, cardinal Azzolini. Pour toute cette cour d'Innocent XI,

II INTRODUCTION.

Tel est le milieu dans lequel s*est accomplie l'action, ou plutôt la lutte, qui a fait du pontificat d'Innocent XI une des époques les plus intéressantes, les plus vives, les plus instructives de l'histoire politico-ecclésiastique, non seulement en France, mais dans tous les pays appelés catholiques.

Toutefois, pour bien saisir les détails de cette lutte, pour avoir une intelligence exacte de cette grande question de rindépendance des États vis-à-vis de Rome, il est nécessaire de connaître auparavant la politique générale d'Innocent XI, l'attitude qu'il a voulu prendre envers les principales puissances de TEurope, le plan politique qu'il a poursuivi. C'est ce que j'ai exposé dans ce second volume. La place qui y est faite à l'Espagne, à l'Autriche, à la Pologne, à la Moscovie, à l'Angleterre, est naturellement de beaucoup inférieure à celle qu'occupe la France. Là, ce n'est qu'un recueil de notes; ici, une étude approfondie.

La politique d'Innocent XI envers la France ayant été une politique d'intrigues haineuses, il était nécessaire de mettre celles-ci en pleine lumière.

Ces intrigues étaient conduites par les chefs des deux grands partis qui étaient alors aux prises, le parti gallican et le parti ultramontain. C'est pourquoi j'ai exposé ce que les dépêches contiennent sur ces deux partis : d abord, sur les agents de Louis XIV à Rome, le duc d'Estrées, ambassadeur, le cardinal d'Estrées, son frère, le marquis de Lavardin, les abbés de Servient, de Bourlcmont, d'Hervault; puis, sur les agents du pape à Paris, les nonces Varesi et Ranucci, l'auditeur Lauri, etc. ; ensuite, sur la cabale ullrainontaine en France et à Rome, sur ses procédés et ses ruses, sur les voies secrètes et détournées par

INTRODUCTION. ni

lesquelles les ambassadeurs, le marquis de Lavardin surtout, cherchèrent à les surprendre; enfin, sur le rôle que joua, dans tous ces débats, le cardinal Le Camus, évéque de Grenoble, si mal connu jusqu'ici.

Désormais, tout est prêt pour la lutte; les deux adversaires sont en présence. Il ne reste plus qu'à les voir agir et à les suivre à travers toutes les péripéties, tantôt tragiques, tantôt comiques, des aiïaires dans lesquelles ils sont engagés. Cette dernière étude constitue le sujet du troisième et du quatrième volume de cet ouvrap:e.

Telle est Tordonnance qui m'a paru la plus simple, la plus claire et la mieux enchaînée. Elle se prête aux plus amples développements, développements que j'abandonne, pour le moment du moins, aux historiens futurs, me contentant de leur fournir aujourd'hui la richesse de toutes ces informations inédites.

Je sais d'avance combien le parti papiste se sentira blessé par la publication de ces documents officiels. Mais, si son fanatisme étroit ne le rend pas incapable d'équité, il devra reconnaître que cet ouvrage n'est nullement personnel; que, de la première ligne à la dernière, j'ai ignoré tout parti pris, n'étant d'aucune école; que j'ai écarté scrupuleusement toute préoccupation étrangère à l'histoire; que j'ai compris celle-ci dans son sens le plus objectif et le plus impartial; que les passions du jour n'ont eu aucune prise sur moi, soit pour la louange, soit pour le blâme, à l'égard d'un passé qui n'est plus à mes yeux qu'une source de leçons tantôt sérieuses, tantôt amusantes, toujours utiles; que je n'ai cherché qu'à raconter et à peindre, ou plutôt que j'ai laissé les hommes d'alors raconter eux-mêmes leurs propres affaires, exposer leurs propres passions; que j'ai laissé l'action se dérouler elle-même, sans chercher jamais ni à la précipiter ni à la ralentir; que je l'ai montrée dans toute sa réalité, tantôt

IV INTRODUCTION.

languissante, tantôt emportée, selon qu'elle Tétait eiïectivement.

Il m'eût été bien facile et fort agréable, je l'avoue, d'écrémer tous ces documents et d'en faire un volume léger, mordant, appétissant, qui eût amusé les amateurs delà galerie. J'ai mieux aimé plaire moins et inslruire davantage. Il court assez d'esprit dans le monde; ce qui manque plus souvcpl, ce sont les docunienls vrais. Les hommes qui ont souci de la vérité préféreront toujours ces derniers, même quand ils sont surabondants et même fatigants. Les choses de poids pèsent, et en général Ton n'aime ni ce qui est lourd, ni ce qui n'avance qu'accompagné de chiffres précis et d'indications ponctuelles. Toutelbisje me serais reproché d'avoir sacrifié la gravité d'un tel sujet à la légèreté des lecteurs. Les esprits sérieux, pour lesquels les drames de la France ne cessent d'être palpitants, à quelque époque qu'ils s'accomplissent, rendront, j'espère, pleine et entière justice à mes intentions et à mes efforts. Ce sera ma meilleure récompense.

En attendant, j'aime à me rappeler ce que Sainte-Beuve écrivait, en 1846, à l'occasion des simples Mémoires de madame de Slaal-Delaunay publiés par M. Barrière. € Nous sommes décidément, disait-il, le plus rétrospectif des siècles; nous ne nous lassons pas de rechercher, de remuer, de déployer pour la centième fois le passé. En même temps que l'activité industrielle et l'invention scientifique se portent en avant dans toutes les voies vers le nouveau et vers l'inconnu, l'activité intellectuelle, qui ne trouve pas son aliment suffisant dans les œuvres ni dans les pensées présentes, et qui est souvent en danger de tourner sur elle-même, se rejette en arrière pour se donner un objet, et se reprend en tous sens aux choses d'autrefois, à celles d'il y a quatre mille ans ou à celles d'hier : peu nous importe, pourvu qu'on s'y occupe, qu'on s'y in-

INTRODUCTION. Y

téresse, que Tesprit et la curiosité s'y logent, ne fut-ce qu'en passant. De là ces réimpressions sans nombre qui remettent sous les yeux ce que les générations nouvelles ont hâte d'apprendre, ce que les autres sont loin d'avoir oublié. >

Puissent les personnes qui liront cet ouvrage, éprouver autant d'intérêt que j'en ai ressenti à le faire ! Puissentelles surtout en profiter dans la direction des aiïaircs religieuses et des affaires politiques ! A quelque parti qu'elles appartiennent, elles se doivent à elles-mêmes de connaître l'histoire, même celle qui les condamne.

LOUIS XIV

ET INNOCENT XI

CHAPITRE PREMIEU

inno<:i:nt \i kt l'Espagne. — don juan

ET LK MAUQUIS DEL CAHPIO.

l

Déjà sous i^lôment X, le j,'ouverneiTifint espagnol était intimement uni à la papauté et des intrigues existaient entre le cardinal Mtard (Nithard), tout-puissant sur la cour d'Espagne, et le cardinal Allicri, cardinal neveu et secrétaire d'Klat. f^e duc d'Kslrées aurait fort désiré les percer à jour; il écrivitârarcliovéquedoLyon, le:2:2 juillet 1070, que les paquets du cardinal Nitard étaient envoyés |jar Altieri, niais (|uc le papo seul et, en cas de vacance du saint-siège, le sacré collège, avaient droit de libre jïassage en France, et ([ue, le pape mort, on aurait le droit (le saisir ces paquets, qui seraient certainement importants pour le service du roi de France*.

Le comte de Melgar arriva à Home le 0 août 1070, comme envoyé «rKspagne; mais le cardinal Nitard le jalousa, et, deux jours après, le duc d*Kstrées pouvait

1. Correspondance de Home, t. CCXLIH, p. i3i.

E. MICHAUD. i*. — 1 t LOUIS XIV ET INNOCENT XI.

écrire à Louis XIV : < Les choses sont déjà fort aigries entre le comte de Helgaret le cardinal Nittard ^ > Celui-ci ne voulut pas reconnaître celui-là pour ambassadeur, en sorte que la faction d'Espagne aurait pu être battue facilement au conclave de 1676, si Ton avait su Taltaquer dans ses endroits faibles. Son rôle dans ce conclave est connu. LecardinalOdescalchi, avant de devenir Innocent XI, était déjà tout espagnol de tendances et d'intérêts; il avait plus de 40 ou 50000 écus de rente dans les terres d'Espagne, il en était né sujet, il y avait des parents et des neveux. Son parent Gallio, évêque de Rimini, avait de rinclination pour l'Espagne. Ses meilleurs amis partageaient les mêmes sentiments. Mais il était de bonne guerre pour lui de ne pas paraître ce qu'il était. Sûr des Espagnols, il voulait s'appliquer à tromper les Français, en gagnant leurs bonnes grâces et par conséquent en ménageant leur susceptibilité. Il chercha à leur faire croire qu'il était leur pape à eux et non celui des Espagnols ; que les Français devaient être sûrs de lui, confiants en lui, et ne pas lui en vouloir, s'il témoignait aussi, en père commun, de la bienveillance envers l'Espagne. Cette attitude d'une habileté consommée, il la prit dès le principe, grâce à la souplesse du cardinal Cibo, et les d'Es- Irées eurent la simplicité d'y croire.

Dès le 30 septembre 1076, le duc d'Estrées écrivit à Louis XIV que le nouveau pape avait dit à Cibo quelques jours après son élection, en parlant des Espagnols: € Non le ho temuti vescovo e cardinale, e non le temero papa (je ne les ai pas craints étant évêque et cardinal, et je ne les craindrai pas comme pape). )» Le duc semblait heureux de rapporter cette parole, qu'il tenait du cardinal Cibo même''! Mais, tout en faisant tenir aux d'Estrées ce langage trompeur et tout en y ayant recours lui-même en maintes occasions, Cibo uedissimulait passa préférence

1. Correspondance de Rome y t. CCXLVI, p. 88-93. S. Ihid., t. CCXLVII, p. 126-U2.

pour le cardinal Nitard comme ambassadeur d'Espagne sur le comte de Melgar^ En effet, le duc d'Estrées, parlant à Louis XIV d'une audience du pape que ce comte venait d'avoir, dit: c II sortit outré de cette audience et dans une conversation fort particulière où il la raconta, il dit ces paroles: Nous voilà bien, le pape est un idiot, et son premier ministre tout français^. > On voit que le comte de Helgar n'avait encore aucune connaissance du cardinal Cibo.

Dans son mémoire du 30 décembre 1676, Servient signala à Pomponne le penchant prononcé du pape pour l'Espagne, son trop de clémence à soutenir le pontificat précédent, sa protection accordée au cardinal Âltieri, sa tendresse mêlée d'obstination. Le pape, dit-il, ne se croit (( au fond pas moins obligé à l'Espagne du pontificat qu'à la France^. > L'abbé de Bourlemont commença à s'apercevoir aussi des mouvements tournants du pape; il écrivit à Pomponne le 29 du même mois: « J'ai su très assurément que les Espagnols font leur possible vers le pape, afin qu'il appelle au gouvernement un neveu qu'il a à Milan, nommé le sénateur Herba, qui est homme d'esprit, enireprenani et entièrement espagnol^. »Au commencement de janvier 1677,* le pape, pour continuer à jeter de la poudre aux yeux du duc d'Estrées, exploita auprès de lui le fait que les Espagnols s'étaient mis avec les hérétiques (Hollandais), sans stipuler que le culte catholique serait maintenu là où le roi de France l'avait établi, et il lui dit (( qu'ils ne savaient pas bien le plus souvent ce qu'ils faisaient. » Le cardinal Cibo, continuant la même tactique, confia au duc ambassadeur que, d'après une

1. Le duc d'Estrées à Pomponne, le 1*' décembre 1676 {Correspondance de nome,i. CGXLVIII, p. 13i-U2). —Le cardinal Nitard mourut à Rome au commencement de février 1681 ; il fut le vingtcinquième chapeau alors vacant (tfricf., t. CCLXXI, p. 55-73).

2. Dépèche du 22 décembre 1676 (ibid.,i. CGXLVIII, p. 246-251).

lettre qu'il avait reçue de Madrid, le marquis de Liche, qui était envoyé à Rome comme ambassadeur, était un matlre consommé dans Tart d^aduler et de simuler, «c un esprit turbulent, qui n^avait étudié toute sa vie qu'à chercher les poisons les plus fins et les plus subtils, comme aussi lamauièredeles communiquer pardu papier, des fleurs et autres choses. » Le cardinal, paraissant ajouter Toi à cette communication, avertit le duc qu'il faudrait se précautionner * ; puis, quelques semaines après, il lui dit qu'il était douteux que ce marquis vint à Rome, et le duc écrivit naïvement à Louis XIV qu'il savait par Cibo « que Sa Sainteté était fort dégoûtée de la façon d'agir des Kspagnolsen toutes rencontres-. » Cependant le marquis arriva à Rome comme ambassadeur, le samedi 13 mars; malgré la guerre qui existait entre les deux puissances, il fut très poli envers le duc et fit môme réloge du roi de France \ Les Espagnols de Rome, qui n'étaient pas satisfaits du cardinal Nitard, témoignèrent une grande joie d'avoir pour ambassadeur ce marquis, qui, outre son sang espagnol, paraissait posséder toutes les qualités nécessaires pour leur plaire et pour assurer le succès de leurs affaires *.

Le pape manifesta l'intention de 'donner la légation de Romagne au cardinal Raggi, qui était de la faction d'Espagne; et, pour que le roi de France n'en fût pas blessé, il présenta ce cardinal comme son propre ami; c'est ainsi qu'il prétendait avec habileté faire passer sous le couvert de Tamitié ce qui pouvait nuire h la France et favoriser l'Espagne'. Les nuages qui lui vinrent du cùté de l'Espagne ne continrent jamais ni grêle ni tem-

1. Le duc d'Eslrécs au roi, le ïi janvier 1077 {Correspondance de Home, t. COL, p. lU-3r»). 'i. Le môme au même, le t murs 1<)77 (ibid., t. CCLI, p. 1-7).

3. Le même au môme, le U) mars ir)77 {ibid.y p. 4:î-50).

4. L*ubbé (le Uourlemont à Pomponne, le H) mars 1()77 {ibid., p. 53).

5. Le duc d'Estrécs au roi, le 53 février 1G77 (ibid., t. Ca, p. IU3- 205).

pête, et il n'en sortit jamais aucun éclair. On lit dans une lettre de l'abbé de^ Bourlemont à Pomponne, le 2 mars 1677 : € Le nonce* d'Espagne ayant dépéché ici pour donner avis comme les partisans de don Juan d'Autriche avaient enlevé de force Valenxuela, qui s'était retiré dans l'immunité ecclésiastique de l'Escurial, l'on attend quelle résolution le pape prendra en ce cas, où ladite immunité est notablement blessée dans un royaume où les ecclésiastiques en ont toujours été en possession ^ » Ce don Juan était un fils naturel de Philippe IV (roi d'Espagne de 1631 à 1665); malgré ses capacités militaires, il avait été écarté du gouvernement en 1665, à Tavénement de Charles IL Celui-ci, fils légitime de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, n'avait que quatre ans à son avènement; en sorte que ce fut la reine mère, Marie- Anne d'Autriche, qui, comme régente, gouverna jusqu'en 1677; elle était complètement sous la domination du Père Nitard, jésuite allemand, qu'elle avait créé chef du conseil. Don Juan, avec l'appui de l'Âragon et de la Catalogne, l'avait fait exiler en 1669, et Rome l'avait accueilli. En 1677, don Juan prit sa revanche contre la reine mère, la fit éloigner de la cour, et devint premier ministre. La correspondance que le duc d'Estrées envoyaàLouisXIVle23 mars 1677, contenait des détails intéressants sur tous ces événements et mentionnait une dépêche de don Juan au marquis del Carpio (marquis de Liche) ; don Juan chargeait cet ambassadeur de révéler au pape la mauvaise conduite de la reine mère, la nécessité de toutes les mesures qui avaient été prises, et le désir qu'il avait de traiter directement de la paix entre la France et TEspagne à Rome même, et nonàNîraègue*.

Charles II avait alors seize ans. Dernier rejeton d'une race dégénérée, il devait mourir sans enfant, malgré ses deux mariages, le premier avec Marie-Louise d'Orléans,

1. Correspêndance de RomCt t. CCLI, p. 11. — Valenzuela était un amant de la reine mère.

nièce de Louis XIV, le second avec Anne de Neubourg. De son camp devant Valenciennes, Louis XIV écrivit, le il mars, au duc d'Estrées: < Je regarde avec plaisir comme un eiïet de TafTection du cardinal Gybo TolTre qu'il vous a faite de s*employer, si je le désirais, à rompre le mariage du roi d'Espagne avec la fille de l'empereur. Mais comme je ne trouve point d'intérêt qui m'oblige à entrer dans celte affaire, vous lui témoignerez seulement que je suis sensible à ce nouveau témoignage de son zèle pour ce qui me regarde*. »

D'après une dépêche du duc d'Estrées à Louis XIV en date du 0 avril, l'ambassadeur d'Espagne avait fait récemmentdeux visites au cardinal Cibo, et, dans ces deux visites, « de grandes protestations d'amitié, j» Le cardinal Cibo, qui cependant discréditait habituellement auprès du duc les personnages et les choses d'Espagne, lui dit cette fois «qu'il lui parut que ce discours était naturel et sans affectation. )» Cet ambassadeur voulait faire venir le sénateur Herba à Uome, marier don Livio avec une des sœurs du prince Ludovisio, et pousser à une ligue des princes d'Italie ^ Sept jours après, le 13, le duc d'Estrées écrivit à Louis XIV : « Le cardinal Cybo m'a raconté que l'ambassadeur d'Espagne lui avait dit confidemment que, dans la visite qu'il avait faite au cardinal Portocarrero où s'était trouvé le cardinal Bassadonna, ce dernier lui avait dit qu'il pouvait compter que le pape était tout espagnol^ laissant comprendre au cardinal Cybo que le cardinal Bassadonna y avait ajouté, sans s'en expliquer pourtant en aucune manière, que, si l'on n'en voyait pas les effets, il ne s'en fallait prendre qu'à son premier ministre, qui était tout français. A quoi l'ambassadeur d'Espagne dit avoir répondu qu'il n'avait pas reconnu que le pape fût tout espagnol, comme il en assurait; qu'on ne devait pas aussi désirer cela de lui, ni qu'il prit aucun parti,

1. Correspondance de Rome, t. CGLI, p. 38. 1 Ibid., p. 100-110.

DON JUAN ET LE MARQUIS SEL CARPIO. 7

puisqu*il était père commun... L'on m*à dit d'un bon endroit que le cardinal Portocarrero avait extrêmement pressé l'ambassadeur d'Espagne de travailler à rompre l'ancienne union, qui était proprement une bande di franceUy et que, si l'on n'y prenait garde, M. le cardinal Cybo, qui ne l'était pas moins qu'eux, s'y joindrait^ > L'ancienne union dont il s'agissait était celle des cardinaux Barberini, Ghigi et Rospigliosi, dont les maisons avaient donné au saint-siège Urbain VIII (Barberini), Alexandre VII (Ghigi) et Clément IX (Rospigliosi).

Le ^0 avril, le duc d'Estrées manda à Louis XIV que l'on était, à Rome, dans l'admiration des triomphes de Sa Majesté, et que les ambassadeurs de Venise et même d'Espagne en parlaient pompeusement. Le duc a su du cardinal Cibo « que don Juan voulait la paix, qu'on ne pouvait souffrir en Espagne son gouvernement, qu'il mécontentait tout le monde, et que le cardinal d'Aragon et son frère même s'en plaignaient, que le pape n'approuvait pas ses manières et avait dit qu'il faisait paraître de l'équité, de la dévotion et de la douceur, mais que les effets ne répondaient pas auK apparences '. » La confusion des affaires d'Espagne et les succès militaires du roi de France devaient engager le pape et l'ambassadeur d'Espagne à déployer une grande prudence. Tons deux furent à Ja hauteur des difficultés, c Celte cour remarque, écrivit Bourlemont à Pomponne, que, bien que l'ambassadeur d'Espagne soit assez bizarre en ce qui le regarde, il est pourtant adroit et accort à négocier, et qu'il a de l'esprit^. » Vers ce même temps, il sut s'arranger de manière que le duc d'Estrées apprit qu'il avait accusé le pape d'avoir témoigné récemment du mépris pour l'Espagne. Le duc en raconta lui-même ainsi l'occasion au roi : tt L'ambassadeur d'Espagne était ces jours passés dans un i. Correspondance de Rome, t CCLI» p. 1:24-135.

3. Dépèche du 27 avril 1677 (ibid., p. 174).

grand emportement contre le pape et contre le cardinal Cybo... Il prétend que le pape lui a promis les décimes d*Espagney et se plaint fort qu'il ne les lui veut plus donner, chose dont le palais ne convient pas^ » Huit jours après, le duc ajouta que le marquis del Carpio avait bien prié Sa Sainteté de lui accorder les décimes d'Espagne, c'està-dire environ 800000 écus de billon, mais qu'elle réfléchirait et qu'elle « ne ferait rien dont le roi de France eût sujet d'être mal satisfaite » Le marquis se plaignait que le pape eût dit c que don Juan était (ils d'une comédienne, j^ propos que le cardinal Cibo affirma n'avoir pas été tenu.

Ces prétendus dissentiments n'empêchaient pas les bonnes grâces, et le duc d'Eslrées dut se résigner à écrire à Louis XIV le 15 juin : « Le pape a fait ces jours-ci une grande grâce à M. l'ambassadeur d'Espagne, en lui accordant un induit pour le comte de Monterey, par lequel il peut nommer à tous les bénéfices de ses terres. De pareilles ont été accordées autrefois à quelques ambassadeurs d'Espagne en cette cour^ » De même que cet ambassadeur flattait le pape à l'égard du sénateur llerba et de don Livio, ainsi le flattait-il à propos de la négociation delà paix, qu'il voulait remettre exclusivement entre ses mains.

Il avait pour confident et pour agent le Père Guzman, dominicain; et, parlui, il chercha, deconcertaveclepape, à accaparer les places supérieures de l'ordre des dominicains et à les remplir de sujets dévoués à l'Espagne. Gomme neveu du cardinal d'Aragon, il jouissait d'un certain crédit auprès des cardinaux et des prélats, et il se servait de tout le monde et de toutes choses pour arriver à ses fins. Une petite scène se passa entre lui et le cardinal Cibo, soit qu'elle ait eu lieu efîectivement comme le

1. Dépôche du M mai 1677 (Corretpondance de Home^ t. CCLI, p. 214-232).

duc d'Estrées Ta racontée, soit qu'elle ait été combinée à dessein entre ce cardinal et lui; quoi qu'il en soit, voici le récit du duc d'après sa dépêche à Louis XIV, en date du 21 juillet. Le duc d'Estrées dit qu'il a été informé <( de fort bonne part, j» et qu'une partie des choses en question lui ont été communiquées parle cardinal Cibo lui-même. Donc, le cardinal Cibo ayant rendu hier visite au marquis del Carpio, celui ci se plaij^nit qu'on n'accordut les grâces qu'aux Fiançais, qu'on traitât avec mépris les Espagnols, et il se félicita de cette occasion « pour lui pouvoir dire, de vive voix, que ce qu'il pouvait faire de mieux à l'avenir était de n'avoir aucune créance en son Éminence ni au pape, et que, comme |il était sincère, il avait bien voulu les en avertir, afm qu'ils ne prissent pas de fausses mesures, n'étant pas juste qu'ils se fiassent en lui, puisqu'il ne voulait pas se fier en eux ;... qu'il n'ignorait pas que l'on voudrait bien le commettre avec l'ambassadeur de France, qu'il était bien aise que le pape et son ministre sussent qu'il était informé, par les instructions et les mémoires de son grand oncle et de son père, que le dessein de la cour de Rome avait toujours été de le faire autant qu'elle pouvait. » Le marquis del Carpio, raconte toujours le duc d'Estrées, déclara professer une grande admiration pour le duc même; et, afin d'intimider Cibo, il lui demanda avec hauteur de quelle manière un ambassadeur devait donner l'exclusion à un sujet papable*.

II serait bien surprenant que le marquis del Carpio eût tenu sérieusement au cardinal secrétaire d'Etat un langage aussi violent. S'il en a été ainsi, il faut en conclure que le pape se montrait d'autant plus aiïable qu'on le traitait plus durement, et d'autant moins qu'on l'était davantage envers lui. En effet, l'abbé de Bourlemont écrivit à Pomponne le 28 juillet : c On remarque ici que, quoi que puisse faire l'ambassadeur d'Espagne, le pape

1 . Correspondance de Rome, t. (XLII, p. 142-154.

évite toujours d'entrer en rupture avec lui ; on doutes*il trouverait la même patience dans tout autres »

Il est à considérer que la plupart des informations du duc d*Estrées sur l'Espagne lui ont été données jusqu'à présent par le cardinal Cibo. C'est encore ce cardinal qui lui fit part de la nouvelle suivante : «c M. le cardinal Cybo, écrivit-il, me dit que le roi d'Espagne avait écrit au pape en des termes si peu convenables à la dignité de Sa Sainteté, lui reprochant la permission du transport des blés à Messine et sa partialité pour la France, et d'autres choses; qu'il en avait témoigné beaucoup de re.-sentiment, et que, M. Favorili, secrétaire des chiffres, lui en ayant apporté la réponse, Sa Sainteté avait dit qu'elle n'était pas assez forte et qu'il fallait que ce fut le cardinal Cybo qui répondit, et qui m'assura que cette réponse serait bonne. » En post-script u m, le lendemain : « Le cardinal Cybo m'a fait savoir que Sa Sainteté avait jugé plus à propos de ne faire point de réponse au roi d'Espagne, et que cela marquerait mieux son ressentiment ^ »

A la fin d'août, l'ambassadeur d'Espagne leva quelques soldats dans Rome pour les envoyer au vice-roi de Naples, et, toujours en vertu de la même tactique, le pape fit dire par Cybo au duc d'Esirées qu'il en était fort mécontent ^

Enfin, lorsque toutes ces colères feintes furent censées avoir produit leur effet sur l'ambassadeur de France et sur Louis XIV, le pape accorda au roi d'Espagne, en septembre 1677, l'imposition demandée de 800000 écus de billon payables en deux ans sur les biens ecclésiastiques du royaume. Le duc d'Estrées, ouvrant quelque peu les yeux, dit au cardinal Cibo que, dans un temps où la guerre sévissait entre les couronnes, c'était un acte de partialité en faveur de l'Espagne. Cibo le répéta au pape, et Sa Sainteté répondit que la piété du roi de France était

1. Correspondance de Home, l. CCLII, p. 181-182.

2. Lfî duc d'Estrées au roi, le» 3 et iaoût lG77(i6tf<., p. 192-206).

3. Umèmeau même, le 31 août 1677 {ibid., p. 296-309).

DON JUAN ET LE MARjQUIS DEL GÀRPIO. 11

si grande, qu'il ne saurait trouver mauvais un tel secours, accordé uniquement contre les infidèles, à propos du siège d'Oran par les Maures ^ Cibo eut bien soin de dire au duc d'Estrées que le pape < n'avait pas bien fait d'accorder cette imposition sur Je clergé d'Espagne, principalement contre l'avis d'une congrégation députée à cet effet ^. y> Louis XIV sentit la partialité du pape, et répondit de Fontainebleau, le 17 septembre, au duc d'Estrées : € A cette beure que le siège d'Oran est levé, il semble que l'occasion soit cessée à l'ambassadeur d'Espagne de presser les décimes qu'il avait demandées contre les infidèles. Ce vous sera une nouvelle raison pour remontrer au cardinal Cybo que ce secours que Sa Sainteté accorderait au roi catliolique serait véritablement contre moi^. n A en croire le duc d'Estrées, il y aurait eu, en ce même temps, des démonstrations populaires à Rome, en faveur de la France et contre l'ambassadeur d'Espagne; et le cardinal Pio aurait accusé le pontificat d'avoir une <( pente pour les Français ^ » Etait-ce un petit coup monté, ou une réclamation du peuple contre la partialité du pape? Le 22 septembre, Tabbé de Bourlemont envoya à Pomponne les renseignements suivants : — Le pape actuel a été plus favorable que son prédécesseur à la couronne d'Espaj^ne; car son prédécesseur n'a jamais voulu accorder la levée des décimes qu'Innocent XI vient d'accorder. € Cela apportera aux Espagnols de très grandes sommes d'argent. M. de Luca, auditeur du pape, les a bien servis en cela auprès de Sa Sainteté ; aussi ne doute-l-on pas qu'étant Napolitain, il ne perdra aucune occasion de leur rendre de bons offices. » L'ambassadeur d'Espagne est naturellement très satisfait de lui. — Des armateurs de Hessine sont fort maltraités à Rome, c et l'on ne dit rien

1. Le même au môme, lo 7 septembre 1677 {Correspondance de Ronuy t. CCLIII, p. 6-23).

2. Le même au môme. le 11 septembre 1677 (i6id., p. 29-i4).

i. Le duc d*Eslrées au roi. le 21 septembre 1677 (ibid., p. 54-65).

aux Espagnols, qui continuent à enlever dans Rome les sujets du pape, pour les mener, pour ainsi dire, esclaves à Naples. » — Le prince Ludovisio, père du cardinal de ce nom et père de la jeune princesse avec laquelle l'ambassadeur d'Espagne veut marier le neveu du pape, est en Espagne ; il assurera de grands biens à sa fille, <r et il obtiendra du roi d'Espagne que l'État de Piombino lui puisse passer après sa mort*. » On voit, par ce dernier point, comment la question des décimes accordés par le pape était compliquée, et comment les intérêts domestiques de Sa Sainteté n'y étaient pas étrangers.

Le pnpe avait eu soin de confier toutes les places les plus influentes de l'administration à des partisans de l'Espagne et de l'Autriche. Le 28 septembre, le duc d'Estrées remarqua que le gouverneur de Rome était « fort espagnol*. » Le lendemain, Bourlemont écrivit à Pomponne : « Les Espagnols continuent leurs violences à Rome. On croit qu'ils ont fait assassiner un fourbisseur français, à cause qu'il s'était plaint à la justice qu'ils avaient enlevé son fils. Ils en menacent encore d'autres J'ai pris l'assurance de dire à M. l'ambassadeur que je croyais qu'il était du service du roi d'en parler fortement au pape ^ n Le même jour, Louis XIV croisant cette lettre, écrivit de Fontainebleau au duc ambassadeur que le siège d'Oran n'avait été qu'un < prétexte j» pour le pape d'accorder les décimes au roi d'Espagne ; que cet argent serait « employé uniquement à faire la guerre au roi de France ; » et qu'en conséquence, il demandait au pape, en justice, de révoquer la grâce des décimes*.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…