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LA
GRÈCE CONTINENTALE
ET
Introduction
plages lointaines. Quoique grande faute h expier, quelque violente passion à calmer , quelque vœu ardent à accomplir, voilh ce qui précipitait des multitudes sans cesse renouvelées au pied du saint tombeau ; et, le voyage accompli, ceux qui avaient pu résister aux fatigues et aux mis^^- res de la route rentraient dans leurs foyers plus calmes et plus honorés.
Les Arabes, maîtres de Jérusalem, respectaient alors ces pieux voyageurs. Mais lorsque, en Tan 1065, les Turcs Ortokides , conduits par un lieutenant du sultan Melek- Schah , eurent triomphé des Arabes et dépossédé les califes falimites de Jérusalem , une ère de persécutions toujours croissantes commença pour les pèlerins chrétiens, J.es insultes multipliées faites par les nouveaux conquérants turcs aux pèlerins soulevèrent Tindignation de Pierre-l'Hermite, lors de son premier voyage en Terre-Sainte en 1094. De retour en Europe , il chercha à faire passer son indignation dans tous les cœurs , et , à sa voix éloquente , des armées entières de pèlerins se portèrent vers la Terre- Sainte pour venger les insultes faites à Dieu et aux hommes, et ouvrir désormais un libre accès au saint tombeau. Le poème du Tasse a immortalisé cette croisade. Jérusalem fut prise et le tombeau du Christ délivré; mais, à dater de cette victoire, l'esprit de conquête commença à succéder au zèle religieux. Un royaume fut fondé à Jérusalem, une principauté à Anlioche, des comtés à Édesse et à Tripoli, et tout le pays conquis sur les musulmans fut réparti entre divers chefs féodaux, qui obtinrent un territoire plus ou moins considérable, en proportion du nombre d'hommes d'armes que chacun avait réunis sous sa bannière et qu'il pouvait y maintenir pour la défense du pays
En même temps que cette nouvelle direction des idées provoquait de si notables changements en Orient, elle amenait rapidement en Occident une modification réelle de la société. Jaloux de se montrer avec plus d'éclat dans les armées des croisés et de profiter plus amplement des chan-
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ces de la conquête, tous les chefs féodaux lullaient dVfforls pour réunir sous leur bannière une suite plus nombreuse de chevaliers et d'hommes d'armes. Ce surcroît de forces ne s'obtenait pas sans un surcroît de sacrifices pécuniaires, aggravés encore par le haut intérêt que faisaient payer les marins ou banquiers vénitiens et génois , et on ne pouvait arracher aux communes ces contributions extraordinaires qu'en se laissant aussi arracher des concessions extraordinaires. L'avantage réclamé par le seigneur amena ainsi un avantage correspondant octroyé aux hommes de ses domaines. Dans les premiers temps des pèlerinages, on avait isolément affranchi quelques serfs pour le salut de son âme ; celte fois, on affranchit des communes entières pour l'agrandissement de sa personne. La liberté s'acheta partout en même temps ; et, à chaque nouvelle croisade en Orient, s'augmenta en Occident le nombre des garanties concédées aux classes inférieures. Les exemples donnés par les seigneurs qui partaient à la recherche des aventures ne tardèrent pas à être suivis par ceux même qui restaient dans leurs domaines; de sorte qu'après un siècle seulement, grâce à l'éloignement des hommes les plus turbulents, qui allaient user en Orient l'activité qui aurait porté le désordre dans leur pays , grâce aussi à la sage prévoyance des papes, qui prescrivirent la paix dans les terres ainsi momentanément abandonnées par leurs seigneurs, le bon ordre intérieur , résultant d'une meilleure organisation des communes, l'amélioration de la justice et l'accroissement de la richesse publique amenèrent sans secousses les progrès civilisateurs qui signalent l'apparition du treizième siècle.
Au moment où ce treizième siècle allait succéder au douzième, le dernier des siècles obscurs du moyen âge, un nouvel ébranlement était imprimé à la fois aux idées religieuses et aux idées de conquête. Saladin , devenu successivement sultan de Damas , d'Alep et d'Egypte , avait fiappé au cœur le royaume chrétien de Palestine.
INTRODICTIOX.
Jérusalem, après quatre-vingt-dix-huit ans de possession , était retombée entre les mains des musulmans, et Ptolémaïs ou Saint-Jean-d'Acrc elle-même, ce boulevard du nouveau royaume, venait de succomber. Deux rivaux dignes de Saladin , Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion , se présentèrent aussitôt dans la lutte, à la tète d'une troisième croisade. Richard commença par enlever l'île de Chypre à l'empire grec en la cédant aux Lusignan, comme pour donner le signal du démembrement qui allait suivre , et les deux souverains reconquirent héroïquement Ptolémaïs. Mais les cruautés atroces commises par Richard , la violence de son caractère, les jalousies entre les deux rois, et, d'aulre part, la générosité et la bravoure toute chevaleresque de Saladin rendirent inutile la reprise de Sainl- Jean-d'Acre par les chrétiens, et la troisième croisade se termina sans que Jérusalem eût été reconquise. '
Un pape homme de génie. Innocent IH , monté sur le trône pontifical en 1198, résolut de tenter un nouvel et puissant effort en faveur de la cause chrétienne. Une quatrième croisade 'succéda rapidement à la troisième. IMais l'ambiiion mondaine lui donna un tout autre cours que ne l'avait prévu le zèle reh'gieux. Une suite d'événements , décrits avec un cliarme entraînant par le plus ancien de jios chroniqueurs en prose française, le maréchal héréditaire de Champagne Geoffroy de Ville-Hardoin, détourna le principal coi ps de l'armée des croisés des mers de Syrie pour le porter sur les mers de Grèce ; et ce ne fut plus Jérusalem , la ville sainte, mais Constantinople , la ville chrétienne schismatique, qui tomba entre leurs mains. L'empire byzantin fut divisé tout entier par lambeaux entre les chefs croisés. Déjà l'île de Chypre avait été transformée depuis quelques années en un royaume latin placé sous les Lusignan ; l'île de Candie avait été presque entièrement détachée aussi de la couronne impériale en faveur du marquis de Montferrat , qui la céda aux Vénitiens; ce qui restait de l'empire fut réparti entre tous les chefs. Un em-
IJ^TRODUCTION.
pire franc fdt créé à Constantinople et donné au comte Baudoin de Flandre qui avait épousé Marie de Champagne. De cet empire relevèrent : les duchés francs établis soit en Asie, soit en Europe au nord de Tancien empire grec ; les provinces et les îles données au doge de Venise avec le titre de despote; le royaume de Salonique, qui s'étendait du mont Hémus aux Thermopyles , et fut donné à Boniface de iMontferrat ; enfin la principauté de Morée , qui embrassait le reste de la Grèce continentale , le Péloponnèse, les Cyclades et les îles Ioniennes, moins Corfou, et qui fut conquise par un seigneur français. L'empire franc de Consiantinople ne dura que cinquante-neuf ans. Le royaume de Salonique dura moins de temps encore. Son existence même fut toujours précaire , déchiré qu'il était d'un côté par les rois de Bulgarie , qui venaient de ressaisir leur indépendance , et de l'autre par les despotes d'Arta , de la famille Ange , qui s'étaient constitué une souveraineté sur les débris de leur souveraineté de famille.
La principauté française de Morée ou d'Achaïe eut plus longue vie. Gouvernée par une suite de souverains braves et habiles de la famille Ville-Hardoin de Champagne et rattachée à la fois par des liens de famille et de féodalité à la dynastie angevine des Deux-Siciles , elle continua à se maintenir, plus ou moins déchirée , plus ou moins puissante , mais toujours française et toujours indépendante et guerrière , jusqu'à la conquête turque , à la fin du quinzième siècle.
C'est l'histoire de cette partie importante de nos conquêtes étrangères que j'ai entrepris de rechercher et d'éclaircir. Une obscurité profonde l'avait jusqu'ici enveloppée. Les historiens byzantins ne la Irailent qu'en passant et à l'occasion des guerres de leurs souverains avec les Français ; nos chroniqueurs à leur tour avaient trop peu de moyens, dans l'état imparfait des communications, pour pouvoir jeter sur cette curieuse époque une lumière suffisante. Et d'ailleurs, autant nous sommes ardents et
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habiles à reclierchor, à gagner, h nous unir les pays conligus à notre territoire , autant sommes-nous froids et dépourvus de suite dans ce qui s'éloigne par trop de notre attention de tous les jours. Quelle partie de Tunivers n'avons-nous pas successivement possédée et perdue , sans qu'il reste même dans notre mémoire le souvenir du nom des pays que nous avons régis, des hommes éminents qui nous les ont acquis et de ceux qui ont consacré leurs talents à nous les conserver ! Le grand ministre Sully avait été vivement frappé de ce défaut de notre caractère national. Il s'exprime ainsi à cet égard dans une lettre qu'il écrivait le 2G février 1608 au président Jeannin , envoyé pour négocier au nom de la iM'ance dans les Pays-Bas :
« J'ai toujours estimé , dit Sully, la monarchie d'Espagne estre du nombre de ces estats-lh , qui ont les bras et les jambes fortes et puissantes et le cœur infiniment foible et débile , et tout au contraire nostre empire françois estre de ceux qui ont les extrémités destituées de puissance et de vertu et le corps d'icelles merveilleusement fort et vigoureux , différences qui procèdent de leur situation et du naturel des nations dont ils sont composés. Ces considérations m'ont toujours fait insister et conseiller avec fermeté qu'il falloit attaquer le cœur et les entrailles de l'Espagne , que j'estime , pour le présent , résider aux Indes orientales et occidentales , lesquelles ayant été le seul fondement de la grandeur d'Espagne, sera par sa ruine le bouleversement de sa rude domination , sans néanmoins devoir prétendre pour nous la conservation ou possession de telles conquestes , comme trop éloignées de nous et par conséquent disproportionnées au naturel et à la cervelle des François , que je reconnois , à mon grand regret , n'avoir ni la persévérance ni la prévoyance requises pour telles choses, mais qui ne portent ordinairement leur vigueur, leur esprit et leur courage qu'à la conservation de ce qui leur touche de proche en proche et leur est incessamment présent devant les yeux , comme les expériences du passé
INTRODUCTION.
ne Tonl que trop fait connoistre , tellenient que les choses qui demeurent séparées de nostre corps par des terres et des mers estrangères ne nous seront jamais qu*à grande charge et à peu d'utilité. »>
Cette disposition éternelle de notre esprit explique tou t naturellement Tabandon successif de tant de pays et de tant de populations conquises par notre épée et soumises par réquité de nos lois ou gagnées par TafTabilité de nos mœurs ; elle justifie en quelque sorte Toubli de la politique; mais elle ne saurait excuser ni l'abandon ni l'oubli qu'en ferait l'histoire. Tout fait glorieux du passé est un legs sacré qui appartient à la génération présente, laquelle, à son tour, en doit compte aux générations futures ; car c'est la réunion de tous ces faits qui compose la vie d'une nation ; et le bien comme le mal , la gloire comme les revers, le bon usage de la prospérité comme la fermeté d'un haut cœur dans l'adversité , sont des exemples et des leçons qu'on ne saurait passer sous silence sans se rendre coupable envers soi et envers les siens.
Napoléon écrivait à son frère Louis en Hollande: «Vous devez comprendre que je ne me sépare pas de mes prédé^ cesseurs, et que, depuis Clovis jusqu'au comité de salut public, je me tiens solidaire de tout, et que le mal qu'on dit de gaieté de cœur contre les gouvernementsqui m'ont précédé, je le tiens comme dit dans l'intention de m'offenser. » Cette même sympathie pour les triomphes et les souffrances de nos devanciers, nous devons la ressentir tous; et nous ne devons pas permettre qu'on arrache ou qu'on dédaigne un seul feuillet de nos annales nationales ; car nous sommes ce que nous sommes , avec nos défauts comme avec nos qualités ; et , au milieu des époques les plus désordonnées , il y a de hautes gloires qui surgissent au sein du plus profond abattement ; il y a d'éclatantes vertus qui expient de bien tristes erreurs ; il y a de grands progrès qui nous consolent de nos longues souffrances.
Ce sentiment consciencieux de mon devoir comme Fran-
INTf\ODl CTIOX.
rais et coaimo orrivaiii ost rins|)iration qui m'a toujours guidé et souleuu dans nies études , et m'a encouragé à poursuivre les travaux difTiciles qu'il me fallait entreprendre pour reconstituer et remettre enfin sur pied l'histoire si obscure de noire domination dans les provinces déniembrées de rem|)ire grec à la suite de la quatrième croisade. Un court exj)osé du résultat de mes recherches ne sera peut-être pas sans intérêt.!
L'empire de Constantinople une fois conquis par les nôtrès, Il rallut songer a le constituer et a 1 organiser. L empereur Henri de Constantinople, successeur de son frère Baudoin , convoqua à cet effet tous les chefs de la conquête en un parlement solennel , qui se tinta cheval dans les prairies de Ravennique en Macédoine. Chefs militaires et chefs ecclésiastiques, tous y accoururent, et le patriarche latin de Constantinople y vjnt prendre place pour stipuler les droits de l'Église romaine triomphante. Là fut décidé ce que les chefs supérieurs devaient à l'empereur; ce que tous les feudalaires se devaient entre eux ; ce qu'ils devaient au reste de l'armée franque qui les avait suivis; ce qu'ils devaient enfin au pays soumis, dans l'intérêt du maintien de la conquête. Là fut constituée l'église latine , qui succédait à l'église grecque dans ses biens et ses droits. Les coutumes féodales qui avaient réglé la conquête franque dans les royaumes de Palestine et de Chypre , devinrent les usages par lesquels eut à se régir tout l'empire de llomanie, en même temps qu'une sorte de concordat , dont j'ai eu copie des savants moines bénédictins de l'abbaye du mont Cassin , déterminait l'étendue et la limite des privilèges de l'Église.
Geoffroy de Ville-Hardoin, devenu prince de Morée ou d'Achaïe par sa bravoure, son habileté, et aussi par la haute considération dont était entouré son oncle, le vénérable maréchal héréditaire de Champagne et de Romanie auteur de la Chronique de Constantinople , mit sur-lechamp les nouveaux usages en vigueur dans ses états, et fit
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frapper monnaie en son nom. A l'image du royaume de France et de la plupart des états chrétiens , et en souvenir peut-être des pairs romanesques de la Table Ronde, sa priiicipaiilé eut ses grands fiefs, subordonnés à sa suzeraineté et confiés à ses hauts barons. Au marquis de Bodonitza, Tun d'eux , il confia la garde des marches ou frontières de la principauté du côté de la Thessalie. Au duc d'Athènes, de la maison des La Roche ou Ray {de Rupe) de Franche- Comté, fut dévolue la principale autorité dans le conseil, avec le titre de baron d'Athènes et de Thèbes , qui ne fut remplacé par le titre de duc qu'en vertu d'une concession de saint Louis. Le duc de Naxos ou des Cyclades, le comte palatin de Céphalonie et autres îles ioniennes, et les trois barons tierciers d'Oréos , de Chalcis et de Carysto en Eu^ bée, furent chargés en particulier de la défense maritime. Le baron de Caritena eut la garde des montagnes du côté des Tzacons , qui, de temps à autre , renouvelaient leurs nobles tentatives d'indépendance. Le baron de Passava, de la maison de Neuilly , campé au sein même de la terre guerrière du Magne , fut investi de la dignité héréditaire de maréchal de la principauté ; et les seigneurs de La Trémouille, de Toucy , de Brière, de Charpigny, de La Palisse , de Périgord , de Couriin , de Ligny, de Brienne , de Bussy, de Lusignan , de Bracy , d'Agout, d'Aunoy, et beaucoup d'autres , ainsi que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , du Temple et de l'Ordre Teutonique , reçurent à diverses époques des fiefs plus ou moins considérables dans l'intérieur du pays. Les hauts barons étaient tous les pairs ou égaux du prince, et formaient avec lui la haute cour, chargée de prononcer, sous la présidence du prince , dans toutes les questions féodales et dans tous les cas de haute justice ou justice par le sang. Une cour inférieure, appelée cour des bourgeois, présidée par un délégué du prince , était saisie des questions entre les habitants non nobles ; et chaque seigneur , dans sa propre terre , connaissait sans appel des cas civils entre vilains, et
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avec appel dos cas de moyenne et haute justice. Outre le maréchal héréditaire, le prince avait de grands officiers d'état , tels que le logolhéte ou chancelier , le protovestiaire ou trésorier, le capitaine d'armes, et des châtelains dans les forteresses de garde générale. On s'était partagé le pays avant de l'avoir occupé de fait ; l'œuvre d'occupation elî'ective ne fut ni longue ni bien contestée. Depuis les derniers temps des Comnène , les parties éloignées de l'empire s'étaient déshabituées de l'obéissance régulière , et de petits chefs locaux avaient , dans l'intérêt de leur ambition , semé partout la discorde et l'anarchie. Aucune force grecque un peu compacte ne pouvait donc être réunie contre les Français, et chaque province attaquée séparément devint une proie facile. Les douze villes fortifiées du Péloponnèse et les montagnes offrirent quelque résistance; mais, aux villes fortes, on accorda des privilèges, en laijssant parfois aux habitants grecs la garde de la ville et en se contentant d'un fort par lequel on la dominait ; quant aux montagnards plus pauvres , ils furent agréés comme auxiliaires soldés. Puis, pour assurer l'occupation du pays, on fit bâtir dans les plus fortes positions des châteaux autour desquels vinrent se grouper les habitations de l'armée conquérante. Les Romains , lorsqu'ils réunirent tant de royaumes sous leur autorité , s'étaient garantis contre les rébellions en détruisant les forteresses et en portant leurs boulevards de défense aux extrémités de l'empire ; aussi , ces boulevards une fois franchis , les peuples barbares purent-ils se répandre comme autant de torrents destructeurs sur toutes leurs provinces sans défense.
Le système opposé fut adopté par l'armée conquérante de nos Francs de iMorée, ainsi qu'il l'avait été par leurs ancêtres. Tout le pays fut hérissé de châteaux-forts : châteaux du prince pour la garde générale du pays ; châteaux des hauts barons au centre et aux extrémités de leur baronnie pour la protection de leurs propres domaines et sans qu'il leur fût besoin de l'autorisation du prince , puisqu'ils avaient , en qualité de ses égaux , le droit de guerre privée ; châteaux des seigneurs bannerets et des liges d'hommage simple, toujours ouverts au prince, mais qui servaient à la fois à la protection' et à l'éclat des seigneurs. Retrouvant ainsi sous le beau ciel de la Grèce les habitudes de leur patrie , nos Français s'attachèrent à leur conquête. Beaucoup d'entre eux firent venir de France leurs sœurs et une partie de leur famille , et bientôt la Morée devint, suivant l'expression du pape Ilonorius, une Nouvelle France; car, ainsi que le rapporte le spirituel chroniqueur et aventureux guerrier catalan, Ramon Muntaner, qui visita ce pays en 1309, « toujours, depuis la conquête, les princes de Morée avaient pris leurs femmes dans les meilleures maisons de France, et il en était de même des hauts barons et chevaliers , qui ne s'étaient jamais mariés qu'à des femmes qui descendissent de chevaliers de France. Aussi, disait-on , ajoute-t-il , que la plus noble chevalerie du monde était la chevalerie française de Morée , et on y parlait aussi bon français qu'à Paris. »
Ce droit de guerre piivée laissé aux hauts barons produisit des fruits amers pour la conquête, car c'était souvent au moment où il était le plus nécessaire de se réunir contre l'ennemi commun que les dissensions et les jalousies entre les chefs français affaiblissaient le plus l'autorité du commandement; mais le courage aventureux de ceux qui restaient avait bientôt compensé le désavantage de leur situation. C'est dans ces luttes inégales que se présentent en foule à notre admiration les caractères et les faits les plus héroïques^ qui forment un drame plein de vie et d'intérêt pour nous; car, partout où triomphe un Français, la France est glorifiée en lui, et, partout où un Français est humilié, la France se sent humiliée avec lui.
Cette anarchie féodale, quelquefois comprimée par l'autorité des princes , mais jamais complètement étouffée , continua en Morée pendant plus d'un siècle. Les feudalaires sentaient bien d'où venait le mal , et comprenaient
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qu'en présence des Grecs, qui avaient repris les montagnes (lu Magne, et après les embarras survenus aux rois angevins de Naples , qui , depuis la reprise de Constantinople par les Grecs, avaient continué, en vertu d'une cession de l'empereur Baudoin et du prince Guillaume de Ville-Hardoin , à posséder la seigneurie supérieure de l'Achaïc , le maintien de la conquête devenait chaque jour plus difficile ; mais aucun ne voulait faire les sacrifices d'amourpropre nécessaires au rétablissement de l'autorité et de la force publique. Sur la fin du quatorzième siècle , la principauté d'Achaïe échut, par la mort de l'impératrice Marie de Bourbon, à son neveu Louis II, troisième duc de Bourbon , beau - frère de Charles V , un des tuteurs de Charles VI, et petit-fils de Louis, premier duc de Bourbon , duquel descend directement Henri IV. Louis de Bourbon résolut d'aller prendre une possession effective de sa principauté; mais, pour mieux se rendre compte de l'état du pays et des ressources qu'il pouvait offrir aussi bien que des moyens à prendre pour le conserver , il y envoya à deux reprises un de ses chevaliers , nommé Chastel-Morant, qui, dit une vieille chronique, « oncquesen sa vie ne feit voyage, sinon à sesdespens , ne aussi n'ot cure de demourer en cour de seigneur. » Chastel-Morant avait rapporté de Grèce à Moulins une adhésion des seigneurs hauts terriens de iMorée et entre autres du plus puissant de tous, le seigneur d'Arcadia en Messénie. Louis de Bourbon se |)répara donc à partir vers 1390. «Il avoit, dit sa chronique, de hautes pensées en lui. La première estoit de mener la royne à rsaples , et , allant son chemin , de prendre la saisine du principal de la Morée que l'on clame Achaïe , qui estoit sienne : car ceux de la Morée n'attendoient que lui pour le recevoir à seigneur. »
La démence du roi Charles VI et les dissensions entre les princes de la famille royale de France empêchèrent Louis duc de Bourbon de se rendre dans sa principauté de Morée , et il mourut, en avant d'avoir pu réaliser son l>Dl\ODLCTIOi\.
projet. La défaite d'Azincourt eut lieu cinq ans après , et la France, déchirée dans son propre sein , eut besoin pour elle du bras de tous ses enfants. Quand elle se fut reconquise elle-même et fut rassise sur sa base, grâce aux vertus et à la raison si droite de Jeanne d'Arc, à la sagesse de Dunois, à la bravoure des Xaintrailles, des La Fayette, des La Hire, aux lumières de Bureau de La Rivière, réformateur de l'artillerie, au patriotisme de l'opulent Jacques Cœur, il n'était plus temps de remédier à l'état chancelant de la principauté gallo-grecque. Les Turcs, vainqueurs sous Bajazet des forces hongroises et de la chevalerie de France à Nicopolis, s'étaient emparés, sous Amurat, son petit-fils , de Salonique et d'une partie de l'ancienne Épire, et enfin, sous Mahomet II, filsd'Amurat, de Gonstantinople elle-même. La principauté de Morée, dont les Grecs et Florentins et Napolilains disputaient les lambeaux aux seigneurs français, faible reste de la conquête de 1205, ne pouvait se maintenir plus long-temps. Dix ans s'étaient à peine écoulés depuis la prise de Gonstantinople par Mahomet , que la Roumélie entière, puis la Morée, puis en 1470 l'île d'Eubée, devinrent la proie des Turcs. Tous ceux qui purent fuir se réfugièrent dans les pays voisins; le reste fut dépouillé ou massacré, et la Grèce entière fut enlevée pour près de quatre siècles à la civilisation.T
J'ai voulu voir, après ces siècles d'infortune et de barbarie', ce qui restait sur le sol grec et dans les cœurs grecs des monuments et des souvenirs de notre domination de plus de deux siècles dans la principauté d'Achaïe. J'ai parcouru le pays dans tous les sens ; j'ai conversé avec les hommes de toutes les classes ; j'ai mûrement examiné et les débris des monuments , et les débris des archives ; et , après deux ans de recherches consciencieuses, je rapporte à mes compatriotes le fruit d'études persévérantes. Semblable au médecin qui, le lendemain des grandes batailles, parcourt soigneusement le champ de mort pour découvrir sij parmi c^s cadavres gisants pêle-mêle, il ne se lelrouve-
ÏNTROnrCTION.
mit pas quoique corps animé d'un reste de vie , j'ai parcouru le champ obscur du passé à la recherche de quelque fait ou de quelque nom glorieux des nôtres qui méritât de sortir du sépulcre de Toiibli pour renaître à la vie de l'histoire, ou du moins sur la trace des monuments et des souvenirs qui restent d*eux. Ces faits, ces noms, ces monuments, ces glorieux souvenirs sont bien plus nombreux qu'on ne le pense. Suivons pour un instant la marche de notre armée conquérante à travers les provinces de l'ancienne Grèce . et on verra si je m'abuse.
Laissons là notre vieux^chroniqneur Geoffroy de Ville- Hardoin , maréchal héréditaire à la fois de Champagne et de Romanie, choisir entre les fiefs de Serrhès et de Mosinopolis en Macédoine , que lui avait donnés son ami le roi-marquis Bonifacc de MoiUferrat ; laissons là aussi le roi-marquis, s'appiiyant au nord sur l'Hémus et comptant sur le bon voisinage de son beau-frère le roi de Hongrie , s^avancerau midi jusqu'à l'Oh iiipe, disposé à abandonner au neveu de son ami le maréchal le reste des provinces méridionales, et passons de l'autre côté de l'Olympe et au delà de ja vallée de Tenipé pour pénétrer avec les nôtres dans lej riches plaines de ia Thessal.ie^Ici commençait la Grèce d'Homère, ici commençaient à vrai dire les premiers postes féodaux de la principauté française ; ici aurait dû commencer le royaume actuel de Grèce , si les puissances n'eussent pas refusé de se rappeler que c'était dans les montagnes de l'Olympe et du Pinde qu'avait été constamment alimenté le foyer de la résistance armée contre le joug turc, que les chefs les plus braves s'étaient perpétués de race en race , qu'il y avait eu le plus de sacrifices, le plus de courage, le plus de dévouement, le plus de souffrances. La Thessalie et la Crète, arrachées par la volonté des hautes puissances au corps de la monarchie grecque , se débattront long-temps palpitantes, comme la têle et la queue d'un serpent que la hache aurait séparées de leur tronc ; mais le serpent meurt, et la Grèce subsistera; et, viennent les zéphyrs,
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cette jeune plante grandira à sa taille naturelle, et les fleurs produiront leurs fruits.
Au temps de notre conquête, la Thessalie était comme une sorte de terrain neutre entre le royaume lombard de Salonique et la principauté française d' Achaïe, et, de même qu'au temps d'Homère, elle était le vestibule et la porte de la Grèce. Les centaures antiques et leurs successeurs avaient leurs successeurs dans nos chevaliers toujours éperonnés et armés. iMais, au lieu du vaillant Protésilas, d'Eumélus, fils du roi Admète; de Philoctète , ami d'Hercule; de Podalire et Machaon, enfantsd'Esculape;de Polipétès, fils de Pirithoiis, vainqueur des centaures et petit-fils de Jupiter ; de Gonéus, maître de la froide Dodone ; de Prothoiis, habitant les forêts du Pélion ; c'étaient Roland de Passy, Thierry d'Ostrevant, Guillaume et Pierre de Bass:gny, Jacques de La Baume , Robertde Trevel, Jean de Montigny, Guillaume Alaman, Roland et Albert de Canosa, Ulrich de Thorn, Eustache de Saar- Bi uck, Berthold de Katzenellenbogen , Nicolas de Saint- Omer, Hugues de Besançon, Albert du Plessis, qui occupaient les forteresses de Larisse, de Velestino, de Pharsale, d'Armyro, de Domocos et des environs du Pélion, qui a conservé de l'un d'eux le nom de Plessis; forteresses dont les restes sont encore debout sur tous les contreforts des monts de la Thessalie, sur tous les escarpements qui dominent ses plaines. Leur position les rendait presque indépendants.
Ce n'est qu'au delà des monts Oihrys, avec la vallée du Sperchius , que commençait le domaine incontesté des princes français d'Achaïe de la famille Ville-Hardoin. Cette riche vallée du Sperchius était de tous les points le plus essentiel à défendre , puisqu'elle conduit en Béotie et en Attique ; et cette nécessité de la défense y a toujours entretenu la vaillance des habitants. Aux temps homériques Achille était comme campé à la tête de la vallée , dans la Phthiotide , dont la capitale, Larissa-Cremasti , offre des ruines intéressantes. La petite république des ^Enians , avec Hypate et Néopatras au pied de l'OEla , protégeait le l^TRODlJCTION.
passage du Sperchius à Tautre extrémité ; l'étroit passage (les Thermopyles, entre les derniers points de la chaîne de rOEta et les marais du golfe ^lalliaque, en interdisait la sortie vers le midi ; et, si on franchissait ces obstacles, on se trouvait aux prises, avant de franchir les défilés du Callidrome, avec les habitants guerriers de la Locride du Cnémis, dont Ajax, fds d'Oïlée, conduisit les troupes au siège de Troie, et avec ceux de la Locride Opuntienne , que gouverna le père de Patrocle , ami d'Achille. A toutes les époques on voit se diriger par cette route les grandes armées d'invasion. C'est par cette vallée que , l'an USO avant Jésus- Christ , l'armée de Xerxès vint se heurter aux Thermopyles contre le dévouement de Léonidas et de ses Spartiates. C'est là que fut arrêtée , deux cents ans après , l'an 280 avant Jésus-Christ , l'armée de nos ancêtres gaulois , qui , sous un de leurs brenns , avaient ravagé la Macédoine et la Thessalie , et c'est par le chemin même d'Hydarnes qu'ils franchirent le Callidrome et allèrent piller le trésor du temple de Delphes. C'est par là encore que , quinze cents ans après, l'an 1205 de Jésus-Christ, une autre armée envahissante de Français , celle des croisés, ayant pour chef Boniface de Montferrat et pour capitaines Guillaume de Champlitte , Othon de La Roche , Jacques d'Avesnes et plusieurs autres illustres croisés de Bourgogne , de Champagne, de Flandres, de Savoie et de Lombardie, se dirigea par la Béotie et Mégare sur Coi^inthe et Argos , avant la cession de l'Achaïe à un prince parliculiei\ C'est par là enfin que passa, en 1309 , la Grande-Compagnie catalane dans sa marche sur le duché français d'Athènes. Aussi , lors de l'établissement de la principauté française d'Achaïe , des soins tout spéciaux furent-ils pris par les conquérants pour pourvoir à la garde de tous les passages.
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