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Chapitre Premier
blSTOIRE DE L'ESPAGNE CHRÉTIENNE, DEPUIS LA MORT DÉ L'EMPEREUR ALFONSO RAYMUNDEZ , JUSQU'A L\\VÉNEMENT AU TRONE DU ttOI D'ARAGON ALFONSO IL
Pendant la longue lutte des mahométans et des chrétiens dans la Péninsule , la victoire passait d'un parti à l'autre avec une étonnante rapidité; c'était comme le flux et reflux de la mer. Peu de temps avant l'arrivée des Almoravides la cause de l'islamisme paraissait perdue , et déjà Alfonso VI prenait le litre d'empereur de toutes les Espaces ; mais après la bataille de Salaca , tout Changea d'aspect , et la chrétienté ne fut pais moins menacée que l'islamisme l'avait été auparavant. Toutefois l'abaissement subit de la puissance des Almoravides , et la réunion de toutes les forces de l'Espagne chrétienne boas le pouvoir de l'empereur Alfonso Ray-
H1ST. D ESP. II.
mundez, rendirent bientôt la prépondérance au christianisme. Le partage de l'Espagne chrétienne qui eut lieu après la mort de ce puissant prince, et les conquêtes des Almohades en Andalousie et dans les provinces voisines amenèrent un nouveau changement dans la situation des deux partis ; l'islamisme reprit encore une fois la supériorité , et le christianisme se trouva bientôt réduit à un état si critique qu'il ne paraissait plus pouvoir se relever.
La fortune, qui jusqu'alors avait donné la victoire aux chrétiens, parut les abandonner. II manquait un chef, et surtout l'unité de volonté aux États chrétiens. Cinq États , prèsque égaux en puissance, oublièrent l'ennemi commun pour se livrer à des querelles intestines ; et ce ne fut que quand une chute pro - chaîne les menaça tous, qu'ils se réunirent pour résister à un danger qui devenait de jour en jour plus imminent.
Le fatal partage qu'avait fait l'empereur avait donné la couronne de Castille à son fils atné, Sancho III, qui régnait ainsi sur les provinces voisines du Tage supérieur ; il fit de Tolède sa capitale. Sancho était aussi le suzerain des rois de Navarre et d'Aragon. Ferdinand II, fils puîné de l'empereur , eut en partage le royaume de Léon, la Galice, les Asturies, une partie des conquêtes récemment faites dans l'Estramadure , ainsi que la suzeraineté encore disputée sur le Portugal. Si l'empereur Alfonso VIII avait eu peine, avec toutes les forces réunies de la Castille , à contraindre le roi de Portugal à Vobéissance et à défendre l'indépendance des Pyrénées , il était facile de prévoir qu'après ce partage de l'empire les cinq Etats chrétiens de la Péninsule suivraient bientôt leurs intérêts particuliers , sans s'occuper de ceux de la patrie commune. Il arriva de là que souvent les Castillans , les Léonais , les Portugais, les Navarrais et les Aragonais s'attaquaient entre eux avec plus de violence qu'ils n'avaient jadis attaqué les mahométans , leurs ennemis communs. Cependant le clergé espagnol parvint souvent, par ses constants efforts, à réconcilier les princes chrétiens et à les armer pour la défense commune et pour le triomphe de
la croix.
Quand l'empereur partagea son empire entre ses deux fils (ceci eut lieu près de dix ans avant sa mort ) , il n'avait pas le dessein de le diviser en deux royaumes Indépendants ; le royaume de Castille devait être le centre de la domination chrétienne en Espagne , et Léon devait en dépendre comme fief de la couronne, à l'exemple de l' Aragon et de la Navarre. Il fut stipulé dans cette ordonnance que le roi Sancho ni de Castille prendrait le titre d'empereur. Mais la Castille n'était pas assez puissante pour dé-
ESPAGNE.
fendre sa supériorité sur les autres États espagnols sans garder une force armée prépondérante, et ceci était impossible sans une alliance étroite avec le roi de Léon. Les grandes et puissantes familles de Léon et de Castille étaient divisées par la haine et la jalousie, et bientôt tous les liens du sang furent sans force , et ces deux royaumes s'armèrent l'un contre l'autre. A dater de ce moment, la Castille dut renoncer à la suzeraineté sur l'Espagne chrétienne. L* Aragon et la Navarre cherchèrent bientôt à s'y soustraire , et y parvinrent en peu de temps.
Le roi Sancho IH rétablit promptement , et avec beaucoup de vigueur , l'autorité déchue de la Castille; mais son règne fut trop court pour donner à ses œuvres quelque stabilité. Son frère, Ferdinand de Léon, avait exilé les grands de son royaume (entre autres le valeureux comte Pontius de Minerva) qu'il soupçonnait d'être favorables à la Castille f et leur avait enlevé leurs biens et leurs dignités. Il espérait , par cette mesure, pouvoir mieux assurer l'indépendance de Léon. Les exilés trouvèrent en Castille, non-seulement une réception amicale, mais aussi des secours contre l'oppression. Sancho les ramena dans le royaume de Léon avec une nombreuse armée , et contraignit son frère , qui n'était pas préparé à cette attaque , de rendre aux exilés leurs emplois et leurs biens, et de lui jurer foi et hommage.
Cette mésintelligence entre les deux frères fournit à Sancho VI, roi de Navarre et leur beau-frère , une occasion de chercher à se débarrasser de la suzeraineté de la Castille et à reprendre la province de Rioja. Une réconciliation avec l'Aragon lui laissa bientôt plus de liberté d'agir, et la province de Rioja fut rapidement occupée ; mais il devint plus difficile de la garder. Le roi de Navarre avait espéré que la guerre de Léon occuperait longtemps les forces castillanes , et qu'en même temps le roi d'Aragon imiterait son exemple ; rien n'arriva comme il l'avait pensé. Il ne put résister seul, et abandonna, I même sans combattre , la province conquise
HISTOIRE D' «rie roi de Castille, dod sans craindre pour ms propres Étala. Un traité de paix rétablit bientôt tout sur le même pied qu'avant les hostilités.
(Test ainsi qoe Sancho III se montra roi comgeux et ferme, en forçant promptement son frère et le roi de Navarre A rentrer dans le devoir. Déjà il faisait les préparatifs de son couronnement , oà sans doute il eût pris le titre d'empereur. 11 avait été décidé que Raimond Bérenger IV, roi d'Aragon et de Catalogne , porterait dans la cérémonie l'épée du roi , comme vassal de Castille , et que les rois de Léon et de Na? arre y assisteraient en qualité de feudataires. On espérait que cette réunion des princes chrétiens amènerait une alliance offensive contre les Almobades; car ceux-ci fusaient depuis quelque temps des conquêtes inquiétantes.
Tous ces projets s'évanouirent parla mort inattendue de Sancho III, qui eut Heu à Tolède après un règno d'un an et quelques jours (depuis le 1" août 1157 jusqu'au 31 aoôtJH58). Ce prince remarquable et chevaleresque était surnommé le Désiré , et les chroniqueurs sont unanimes dans les éloges qu'ils lui accordent. Sancho ne laissa qu'un fils>gé de trois ans, Alphonse le Magnifique on le Petit. Pour priver le roi de Navarre et de Léon de toute influence dans les affaires de la Castille , Sancho III ne donna la tutelle de son fils ni à sa veuve la reine Blanche , sœur du roi de Navarre , ni à son frère Ferdinand de Léon, mais au comte Guttiero Fernandez , de la puissante famille des Castro. 11 ordonna en même temps que tous les grands et dignitaires du royaume fussent maintenus dans leurs positions jusqu'à l'époque de la majorité du jeune prince.
L'histoire de l'Espagne prend, à dater de ce moment , un nouveau caractère. Ce n'est ptas le trône qui forme le centre du pouvoir et du gouvernement , mais bien les grandes etpuissantes familles du pays. Celles-ci influent non-seulement sur les événements intérieurs; mais elles s'emparent aussi de tout le pouvoir militaire contre les ennemis extérieurs. 11 est vrai que l'origine de celte aristocratie, qui s'élevait au-dessus du pouvoir royal , ne remonte pas A la même époque dans les cinq États chrétiens; mais tous en contenaient déjà le germe depuis longtemps. Partout en effet l'épée et la bravoure étaient les seuls moyens d'élévation ; partout la nécessité d'être toujours armé pour combattre les étrangers avait créa un esprit belliqueux qui , pendant la paix extérieure , avait peine à se soumettre aux lois. Un tel état de choses devait naturellement amener la lutte de la force brutale contre le gouvernement. Sans doute la Péninsule ne manquait pas de rois énergiques et puissants qui savaient défendre leurs prérogatives : Sancho III de Castille, Alfonso de Portugal , Ferdinand II de Léon 9 Sancho VI de Navarre et Raymond Bérenger de Catalogne et d'Aragon, étaient des princes qui, dans de nombreuses batailles, avaient donné l'exemple de la bravoure à la tête de leurs chevaliers. Maïs le colosse de l'aristocratie devint bientôt si puissant, qu'après la mort de ces rois leurs héritiers mineurs ne furent plus en état de le contenir et de résister à ses envahissements. On en vit la première preuve après la mort de Sancho III; et pendant la minorité de son fils , un exemple analogue se reproduisit en Aragon et en Catalogne après celle du comte Raymond Bérenger IV , qui laissa aussi un fils mineur, Alfonso II.
Raymond Bérenger IV fat le fondateur du royaume-uni d'Aragon et de Catalogne ; il régna trente et un ans sur ses États héréditaires, et à peu près aussi longtemps sur 1* Aragon ; il s'était montré aussi vaillant capitaine que prince sage et éclairé. Il voyait clairement la situation de l'Espagne, et s'était de bonne heure soumis à la puissance prépondérante de l'empereur Alfonso Raymundez. Il sacrifia à cette alliance l'indépendance même de son royaume , comprenant qu'avec le secours de la Castille , ses États , formés d'éléments hétérogènes, pourraient avant peu se consolider et s'affermir.
Toute sa vie fut consacrée à combattre contre les Sarrasins , le roi de Navarre et les seigneurs français de Provence et de Languedoc. Nous avons déjà parlé de la part qu'il prit aux affaires d'Espagne, surtout à l'occasion de la prise d( Almeria , de ses conquêtes de Tortose , de Mequinès, de Lerida et de Fraga , de ses guerres avec la Navarre et de l'amitié qui l'unissait à l'empereur Alfonso : il nous reste à faire mention des combats qu'il soutint en Languedoc et en Provence ; notre récit sera bref, car ces événements appartiennent plutôt à l'histoire de France qu'à celle d'Espagne.
Aussitôt que la Catalogne et 1* Aragon forent réunis en un seul royaume, toute relation féodale avec la France cessa, et l'usage même de rappeler, dans les documents , Tannée du règne des rois français, disparut. Une grande partie du Languedoc, ainsi qu'on a pu le voir précédemment , appartenait au comte de Catalogne ; le comte de Provence, Raymond Bérenger IV, frère puiné de Bérenger Raymond , gouvernait le pays comme héritier de sa mère , la comtesse Dolce de Provence.
Le comte Raymond de Baur, qui avait épousé la sœur cadette de Dolce, éleva des prétentions sur la moitié de la Provence ; et , pour les foire valoir , il combattit le comte Raymond Bérenger avec l'appui du comte Alphonse de Toulouse et des Génois, et à l'aide d'un parti puissant qu'il avait parmi les chevaliers de cette contrée. Avant même que son frèro Raymond Bérenger IV pût venir au secours de 1* Aragon , le comte de Provence avait trouvé la mort dans un combat sur un vaisseau génois , en 1144. Le comte de Catalogne prit la tutelle du fils mineur du comte de Provence , le fit élever à sa cour, et défendit son héritage, quoi* que le comte de Baur eût reçu en fief, pour lui et ses descendants , les territoires en litige des mains de l'empereur Conrad III, qui, à cette époque, était maître du royaume de Bourgogne. Raymond Bérenger IV, après la prise d'Arles, contraignit les grands du pays à lui prêter serment de fidélité, et depuis cette époque il prit le titre de comte de
{ Provence , comme régent des États de sou neveu. Raymond de Baur fut obligé de renoncer à toutes ses prétentions sur la Provence. Cependant , après sa mort , en 1150, son fils Hugo voulut les faire revivre; et comme il avait obtenu l'appui de l'empereur Frédéric Ier, la guerre recommença. Raymond Bérenger IV entra en Provence avec une armée considérable , et contraignit son adversaire de demander la paix , et de renoncer, à l'exemple de son père , à toutes ses prétentions.
Pendant que Raymond Bérenger IV lutlait, tantôt dans le midi de la France, tantôt dans les Pyrénées, contre la Navarre et contre les Sarrasins, il resserra de plus en plus l'union entre la Catalogne et l'Aragon. Lorsque la mort de l'empereur Alfonso Raymundez permit aux princes espagnols de concevoir l'espérance de recouvrer leur indépendance , il demanda à l'entrevue d'Osma , au roi Sancho III , d'être relevé de ses devoirs de vassal. A la vérité son désir ne fut pas accompli dans toute son étendue ; mais on lui promit , à cause des progrès menaçants que les musulmans faisaient dans le sud de l'Espagne, que les devoirs de feudataires pour les rois d'Aragon se borneraient à l'avenir à paraître au couronnement des rois de Caslille et à d'autres fêtes particulières , et à se rendre à l'appel qui leur serait fait pour combattre sous la bannière suzeraine. Du reste le roi de Castille renonça, en 1158, au droit qu'il avait de mettre garnison dans les châteaux et villes d'Aragon.
A la même époque où l'union avec la Castille devint moins intime , le roi d'Aragon conclut un traité avec le roi d'Angleterre Henri II , contre le comte Raymond de Toulouse, beau -frère du roi Louis Vil de France. Henri II élevait des prétentions sur Toulouse , comme héritier de son épouse la comtesse Éléonore de Guyenne. La ville de Toulouse fut assiégée par les forces réunies d'Angleterre et d'Aragon commandées par Raymond Bérenger, mais sans succès, Louis VII s'étant hâté de secourir son beau-frère et de neutraliser les efforts de ses ennemis. Un armistice amena bientôt après, en 1160, la conclusion de la paix cotre tes parties belligérantes» et Raymond ooserra Toulouse.
Le roi de Castille , Sancho III , était mort dans l'intervalle. Cette circonstance occasionna une nouvelle explosion de l'inimitié qui régnait entre la Navarre et F Aragon ; mais elle fut bientôt calmée par les efforts du clergé. En Provence , le comte Hugo de Baor chercha à exciter de nouveaux troubles, mais sans succès. Enfin l'empereur Frédéric Ier, jusqu'alors défenseur de Hugo, se déclara pour le comte de Catalogne. Celui-ci reçut de l'empereur, ainsi que son neveu , le fief de Provence, tel que son père l'avait possédé. Il obtint en outre la ville d'Arles et le comté de Forcalquier; mais les déni comtes furent obligés de prêter serment de fidélité et de reconnaître le pape Victor III. Étant partis pour aller recevoir l'investiture à Turin , où se trouvait l'empereur , Raymond Bérenger tomba ma* fade en ronte , et mourut le 6 août 1162 , à l'âge de cinquante-deux ans. Son neveu, Bérenger II, continua son voyage , et reçut l'investiture à Turin.
On peut avec raison regarder Raymond Bérenger IV, qui ne prit jamais le titre de roi d* Aragon , même après la mort de Ramiro II, copime le vrai fondateur de la puissance aragonaise. C'était, et nul ne le conteste , un prince remarq^ble, qui réunissait toutes les vertus à un haut degré. Il avait un esprit chevaleresque ; il était juste , sévère , et se montra en tout temps l'ennemi des infidèles. Quand la nouvelle de sa mort arriva en Espagne, sa veuve , Petronella , convoqua les trois états du royaume à Huesca. 11 est fait mention expresse des procuradores, ou députés des villes, qui assistèrent à cette assemblée. Le testament du feu prince fut présenté ; son fils aîné , qui prit le nom d'Alfonso II9 fut reconnu comme son héritier. Seulement les comtés de Cerdagne etde Carcassonne , ainsi que les fiefs du vicomte Raymond Francavel , et une partie de Narbonne qui avait appartenu à Raymond RéreRger IV, furent destinés, comme apanage, à son second fils Pedro, sous condition toutefois de rester vassal de son frère atné. Alfonso II n'avait pas dix ans , et sa mère prit la régence. Mais ce fut son oncle , le comte Bérenger de Provence, qui gouverna la Catalogne , et le jeune prince , qui déjà portait le titre de roi , fut élevé à Barcelone. Dès Tan 1163, Petronella, après avoir assuré la tranquillité du royaume par des traités avec la Castille , l'Angleterre et la Navarre, remit, avec l'approbation de» grands , l'administration A son fils Alphonse. Petronella vécut encore dix ans , et mourut en 1173 à Barcelone.
Chapitre II. De L'origine Des Ordres Religieux Et Chevaleresques En Espagne
ET EN PORTUGAL.
L'originedes ordres religieux et chevaleresques remonte aux temps où l'union des États chrétiens avait cessé, et où la puissance croissante et les conquêtes des Almohades menaçaient de plus en plus la chrétienté. Gomme les rois espagnols étaient occupés à guerroyer les uns contre les autres , on ne pouvait en attendre aucun secours contre les progrès des infidèles : on songea donc à créer des institutions semblables à celles qui avaient été si utiles en Palestine. Sans elles les fruits des efforts de plusieurs siècles eussent été perdus en peu d'années.
Si l' Aragon et la Catalogne n'ont fondé aucun ordre de chevaliers, les rois de ces contrées eurent du moins le mérite d'en comprendre l'importance. Déjà le roi Alphonse Ier, surnommé le Belliqueux , avait eu le projet d'établir un ordre chevaleresque à une époque où il n'en existait pas- encore en Orient. Il est probable que ce fut une institution semblable établiechez les Sarrasins qui lui en donna l'idée. Chez les Maures d'Espagne , il existait déjà depuis longtemps , des chevaliers nommés rabites , chargés de défendre les frontières. Ils menaient une vie sévère, ne se recrutaient que de guerriers d'une bravoure reconnue et sans tache. Ils combattaient avec vaillance ; la fuite leur était défendue : si la victoire ne couronnait pas leurs efforts, leur devoir et leur désir était de mourir. Chez les chrétiens espagnols, il y avait aussi, à celte époque , des associations de chevaliers étroitement unis i entre eux; ce n'étaient pas toutefois des corporations exclusivement consacrées à 2 leurs propres intérêts. Au commencement du { xue siècle , les Arabes appelaient almagawa*- res les troupes légères de l' Aragon : elles , étaient endurcies aux fatigues et habituées à { supporter toutes les souffrances ; cependant elles ne formaient pas d'ordre militaire.
Quand Alphonse Ier, après la prise de Saragosse (1118), fit bâtir le château de Montréal sur la frontière, il avait le dessein d'y établir un ordre de chevaliers pour le défendre contre les Sarrasins ; il est incertain qu'il ait eu à cette époque connaissance de l'ordre des chevaliers du Temple et de Saint-Jean. Le roi d'Aragon présenta son plan aux barons du royaume, et assigna des sommes considérables pour l'entretien de l'ordre. Mais ce projet ne fut pas réalisé ; car il ne trouva pas assez de partisans.
Cependant cette idée porta ses fruits; comme l'institution d'un ordre religieux espagnol n'avait pas réussi , on chercha à transplanter en Espagne l'ordre des templiers. Le comte Raymond Bérenger III se fit recevoir dans l'ordre peu de jours avant sa mort. Son fils et successeur fonda un couvent du Temple en Catalogne. Mais Alphonse, comme nous l'avons déjà dit,
HISTOIRE alla, dans ton testament, jusqu'à donner le tiers de son royaume à Tordre des templiers, qui toutefois ne profita pas de ceue donation ; car le peuple aragonais s'opposa au partage du royaume ; mais il Ait convenu avec l'ordre» quand il voulut faire valoir ses droits plusieurs années après la mort <f Alphonse , sous le règne de Raymond , que les templiers auraient pour eux, parmi les contrées enlevées aux Sarrasins Huesca, Balbastro, Calatayud, Saragosse et quelques antres lieux; mais, en revanche, leurs bras de?aient en tout temps combattre les ennemis des chrétiens. Ce traité fut conclu dans une assemblée à Gérons (1143), où se trouvait le légat du saint-siége, ainsi que beaucoup d'évéques et de grands d'Aragon et de Cata-
BientAt le secours des templiers se manifesta contre les Sarrasins, surtout à la défense des frontières méridionales de l'Aragon, d'une manière si brillante, qu'on leur confia, ainsi qu'aux chevaliers de Saint- Jean, la garde des châteaux nouvellement conquis. Ceci explique comment enCastille et en Portugal on laissa la défense des principaux châteaux sur les frontières des Sarrasins â l'ordre des templiers , et comment ceux-ci reçurent en récompense de grandes possessions.
En imitation de Tordre du Temple, on créa un autre ordre en Espagne et en Portugal, celui des chevaliers d'Avis. Les débuts de ces institutions ont toujours été bibles; c'est la force des choses et les besoins du temps qui firent leur puissance.
En Aragon, où les templiers furent d'abord introduits, on n'institua aucun nouvel ordre militaire , car le besoin ne s'en fit pas sentir ; mais dans la Nouvelle-Castille et en Estramadure, qui étaient exposées aux inclinions des Almohades , et où peu de château étaient confiés aux templiers , on institua, peu d'années après , deux ordres militaires. Le clergé , qui vivait dans les cloîtres plutôt pour combattre ou prêcher la croisade que pour se vouer â une vie de cénobites, reconnut bientôt, lors du partage du royaume de Castille, et au milieu des dissensions intestines , qu'il fallait établir un ordre militaire indépendant de toute mutation politique , et qui pût défendre la foi chrétienne. Plusieurs tentatives de ce genre furent faites â cette époque.
Les historiens ne s'accordent pas sur la question de savoir quel fut le premier ordre de chevaliers établi en Castille. Mais il est à croire que, si l'ordre d'Alcantara (il prit ce nom plus tard , en 1219 ) est un des plus anciens , il ne s'éleva pas aussi vite que celui de Calatrava. L'origine de Tordre d'Alcantara est inconnue ; pourtant on raconte que peu avant la mort de l'empereur Alphonse, en 1156, deux chevaliers de Salamanque, Guero et Gomez, qui voulaient consacrer leur vie â combattre les Sarrasins, se réunirent à un ermite nommé saint Amandus , dans le dessein de chercher un endroit convenable pour y bâtir un château et y établir un ordre militaire destiné â combattre perpétuellement les infidèles. Ils trouvèrent la contrée où vivait l'ermite saint Julien très-convenable â ce but ; et avec la permission de l'évéque Vedosio de Salamanque , dans le diocèse duquel se trouvait l'ermitage, ils construisirent un château. Plusieurs chevaliers et hommes pieux se réunirent â eux , et s'engagèrent â combattre et â mourir pour la foi. Ainsi s'éleva un ordre militaire qui d'abord fut nommé ordre de Salamanque, dont le château était Saint-Julien de Pereiro , et qui reçut de l'évéque Ordosio la règle de saint Benoit, semblable â celle de l'ordre de Ctteaux. Plus tard , dans le commencement du xiip siècle , cet ordre prit le nom d'Alcantara.
Le silence des chroniqueurs au sujet de cet ordre et de ceux qui furent institués plus tard, rend très-suspect ce que nous en dit la tradition. Nous avons des renseignements plus exacts sur l'origine des chevaliers de Calatrava. Ils nous sont transmis par un historien qui vécut postérieurement , l'archevêque Rodrigue de Tolède : voici ce qu'il en raconte. Après la réconciliation da roi Sancho III avec son frère Ferdinand (1158) f et quand le premier fut retourné à Tolède, on annonça que les Sarrasins s'avançaient avec une nombreuse armée contre Calatrava. Les templiers , à qui la garde de celte forteresse était confiée, désespérèrent de pouvoir la défendre contre d'aussi puissants ennemis , et la rendirent au roi de Castille. Il se trouvait à cette époque à Tolède un homme pieux, l'abbé Raymond de Fitero, et chez lui un moine nommé Diago Velasquez , appartenant à une famille noble , et qui jadis s'était distingué à la guerre comme chevalier; il avait été élevé à la cour. Quand ces deux hommes virent combien le roi s'affligeait de la perte inévitable de Calatrava , et que , depuis que les tetapliers l'avaient abandonnée, personne n'osait se charger de la défendre , ils se décidèrent à l'entreprendre , et prièrent le roi de la leur confier. Sancho , qui connaissait la piété de l'abbé et son influence sur le peuple, acquiesça à sa demande. L'archevêque Jean de Tolède appuya l'abbé et son allié en accordant une indulgence plénière à tous ceux qui S'armeraient pour la défense de Calatrava. En peu de temps, l'abbé eut autour de lui plus de vingt mille combattants, et ceux qui ne pouvaient assister en personne à cette expédition lui envoyèrent des chevaux , des équipements , des provisions et de l'argent, en sorte que la forteresse fut bientôt pourvue de tout ce qui était nécessaire. Les Sarrasirfs n'osèrent l'attaquer, et Calatrava fut sauvée. Afin de fonder une institution durable pour la défense dé la religion chrétienne en Espagne, l'abbé Raymond décida que tous ceux qui étaient réunis pour combattre , qui voulaient vouer leur vie à la guerre contre les infidèles, entreraient dans une sorte de confrérie. Ainsi se forma l'ordre de Calatrava , qui eut pour bases la religion et la bravoure. Les moines du couvent de Fitero formèrent l'élite des chevaliers. Tous ceux dont l'âge n'était pas trop avancé, ou qui n'étaient pas d'une constitution trop faible, furent appelés par l'abbé à
ESPAGNE.
Calatrava , où Hs vinrent avec toutes les richesses dont le couvent était en possession. Les chevaliers furent soumis à l'observance d e Citeaux , mais avec des formes guerrières. L'abbé Raymond fut le premier grand mattre ; et plus tard , quand l'ordre commença à s'étendre, et qu'il fut confirmé par le pape Alexandre III , il acquit chaque jour plus de considération et de richesses , grâce aux donations que lui firent le roi et de simples particuliers. A cette époque , on croyait en Espagne ne pouvoir mieux défendre la patrie et servir la religion qu'en enrichissant cet ordre militaire.
Comme chaque jour l'importance des services rendus par les chevaliers devenait plus évidente , et comme chaque jour aussi la mésintelligence qui régnait entre les rois chrétiens rendait plus périlleuses les attaques des Sarrasins , le peuple chercha lui-même à se défendre. Trois ans après la fondation de l'ordre de Calatrava (en 1161) , un nouvel ordre de chevaliers, celui de Saint-Jacques, fut fondé en Galice. On cite comme fondateurs quelques chevaliers pillards qui , ayant commis beaucoup de crimes pendant une vie de désordre et de brigandages, s'amendèrent d'après les exhortations de quelques clercs; ils se repentirent de leurs fautes, et promirent de consacrer le reste de leurs jours à la défense de la foi chrétienne et des pèlerins qui allaient visiter le tombeau de l'apôtre saint Jacques â Compostelle. A la tète de cette? confrérie fut placé, comfae grand mattre, avec la permis* sion du roi Ferdinand de Léon , Pedro Fer* nandez, né à Fuenia Encalada, près d' Astorga. Il soumit ses chevaliers aux règles de saint Augustin. Les frères de l'ordre pouvaient se marier, mais non ceux de Calatrava. Le signe de Tordre était l'épée sanglante de saint Jacques en forme de Croix. Grâce à de nombreuses dotations faites surtout par les rois , les chevaliers de Saint- Jacques acquirent de grandes richesses et une grande puissance.
En Portugal, les templiers et les chevaliers de Saint-Jean furent admis après la fondation du royaume. Pendant sa lutte
V
HISTOIRE IV avec la Caslifle et Léon , Affonso Henriquez comprit Futilité des ordres chevaleresques , et résolut d'en établir un semblable dans son royaume. Il est faux , du reste , que l'origine de cet ordre date de 1 147 ; elle doit être reportée à l'année 1161^ L'acte de dotation pour cet ordre, qui alors s'appelait nouvelle milice (nova militia) , est daté de 1162. Les statuts sont presque semblables à ceux des chevaliers de Calatrava. Les régies de Tordre étaient celles de Clteaux. Les chevaliers étaient obligés de combattre pour la foi chrétienne, d'être continuellement en campagne contre les Sarrasins. Ils vivaient en cénobites, et étaient soumis i la visite du grand maître de Calatrava, quoiqu'ils eussent un grand maître à eux. On est même tenté de croire que le nouvel ordre n'était qu'une dépendance de celui de Calatrava.
Le premier grand maître, Pierre, était frère du roi de Portugal. Quand les nouveaux chevaliers, en 1166, se rendirent maîtres d'Evora , on leur en confia la garde, et ils reçurent le titre de chevaliers d'Evora. Plus tard enfin , lorsqu Affonso II, en 1211, leur donna la place d'Avis, où ils établirent un château , ils furent appelés chevaliers d'Avis. Leur uniforme consistait en un capulaire long surmonté d'un capuchon noir, qui était très-gênant dans le combat; plus tard on le changea. On accorda aussi aux chevaliers la permission de se marier, mais seulement une fois. Quelques années après , Affonso Henriquez fonda un nouvel ordre ( 1167 ), sous l'invocation de saint Michel. On dit que celui-ci fut établi à l'occasion de l'apparition d'un bras armé que l'on vit combattre pour Affonso à la bataille de Santarem , où il remporta une victoire éclatante. D'après un document dont l'authenticité est plus que douteuse, les chevaliers de Saint-Michel pouvaient se marier, appartenir à une famille noble. Ils devaient toujours, pendant la bataille, entourer le roi et se tenir auprès de l'étendard royal. Us étaient sous les ordres de l'abbé d'Alcobaça, et portaient sur la poitrine , comme signe de l'ordre, une aile de couleur pourpre et resplendissante d'or.
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