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Introduction à l'histoire littéraire

Paul Lacombe · 1898 · Scanned text · Free in the US

136,588 words · about 9 h 34 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Paul Lacombe
Language
French
Published
1898
Length
136,588 words · about 9 h 34 min
Sections
28 reader sections
Text
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Rights
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Contents (28)

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Introduction

A

L’HISTOIRE LITTÉRAIRE

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

Les armes et les armures. 4e édit. Un vol. in-I6, avec 60 grav. 2 fr. 25

Le patriotisme. Un vol. in-16, avec gravures . 2 fr. 25

Petite histoire d’Angleterre, depuis les origines jusqu’à nos jours. Deux vol. petit in-16 avec 6 cartes . 1 fr.

L’Angleterre. Un vol. petit in-16, avec 9 gravures et 1 carte. 50 c.

Petite histoire du peuple français. 6° édit. Un vol. in-16. . 1 fr. 25

De l'histoire considérée comme science. Un vol. in-8, 1894. . 7 fr. 50

La famille dans la société romaine. 1 vol. in-8, 1889 . 7 fr.

DE L’HISTOIRE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE

L’HISTOIRE LITTÉRAIRE

PAR

A/

LACOMBE fj)

INSPECTE U R GÉNÉRAL DES BIBLIOTHÈQUES ET DES ARCHIVES

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET C“

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

Droits de traduction et de reproduction réservés.

Préface

Ce livre qui, je m’en aperçois trop tard, est tros gros, et avec cela ne renferme pas tout ce que je voulais dire, fait suite à un autre livre : l’Histoire considérée comme science. Dans ce premier ouvrage, sorte d’introduction à l’histoire générale, je me proposais un plan très ambitieux; je proje¬ tais un volume sur l 'économique, un sur la 'politique et fina¬ lement un sur Y artistique. C’est ce dernier que je présente aujourd’hui, ou plus exactement la moitié à peine de ce der¬ nier, puisque je me borne pour le moment à Y art littéraire.

Est-il bien possible à un homme de connaître toutes les littératures, même superficiellement? Cela impliquerait une lecture à accabler dix personnes. Sans compter qu’il ne suffit pas de lire, mais qu’il faut relire; et qu’après avoir lu il faut ruminer ses lectures. Ce dernier travail, évidemment le plus efficace, est négligé par certains érudits. On a trop proclamé que l’érudit avait pour premier devoir de tout lire sur son sujet. Le vrai, le premier devoir est de comprendre ou au moins d’essayer de comprendre. Or, un document quel qu’il soit, diplôme, charte, lettre, ou oeuvre imprimée, si l’on veut én saisir juste l’esprit, si l’on veut en tirer tout ce qu’il con¬ tient, doit être relu à divers moments espacés. De plus, il est

VI

Preface

nécessaire de tourner et retourner dans sa tête les données du document. Il faut laisser faire au temps, et à cette diges¬ tion sourde qui s’opère dans notre esprit. Lire ainsi réduirait infiniment ces lectures immenses, dont l’indication est si fas¬ tueusement donnée au bas des pages. Faut-il le dire? Je con¬ nais des ouvrages, stupéfiants par la quantité des livres ainsi mentionnés, étonnants aussi par la modicité du résultat. Sur l’antiquité tel a tout lu, qui à ne tenir compte que du savoir intelligent , ne sait presque rien de son sujet.

Ce livre-ci, bon ou mauvais, a été fait, je le déclare tout de suite, au moyen de lectures réitérées, qui ont porté principa¬ lement sur notre littérature française des derniers siècles, secondairement sur l’antiquité et sur la littérature moderne de quelques nations voisines; rien de plus. Mais tel livre relu, annoté, commenté, m’a retenu des semaines ou même des mois.

Pour la partie de mon livre relative au style, c’est pis encore : mes idées se sont formées uniquement, ou peu s’en faut, par l’étude des littérateurs français. A tort ou à raison, je suis persuadé qu’on n’entend rien ou peu de chose au style d’un auteur, si on ne possède pas la langue de cet auteur, aussi précisément que sa langue maternelle. Or, on en conviendra, c’est une obligation difficile à remplir pour un seul idiome étranger, impossible pour plusieurs.

A présent, dans les conditions que j’ai acceptées, a-t-on le droit de hasarder des idées générales, valables pour toute lit¬ térature? Je le crois sans doute, puisque je me le permets.

Je me fonde pour cela sur l’exemple des sciences physiques, autrement avancées que nos sciences morales. Croit-on que les anatomistes aient disséqué beaucoup d’hommes, et des hommes de toutes races, avant d’affirmer comme constantes et communes les dispositions essentielles de nos organes? La solidité de leurs inductions ne dépend pas uniquement, ni

PREFACE.

VII môme principalement, du nombre des faits constatés; elle dépend de la nature des faits, ou plus précisément du genre auquel ces faits appartiennent, des relations que ce genre soutient avec l’ordre général des vérités déjà acquises. Des milliers de cygnes blancs constatés n’autorisaient pas à dire ; « les cygnes sont blancs »,et la preuve en est qu’on a trouvé le cygne noir. Le seul exemple d'un homme en qui l’on démon¬ trait la circulation du sang, autorisait la théorie de cette cir¬ culation. Reconnaître ce qui a droit à être généralisé et ce qui n’y a pas droit, tout est là. Ainsi sans avoir lu un po'ete arabe, ou hindou, ou chinois, je suis sur que les litté¬ ratures chinoise, hindoue, arabe connaissent et pratiquent les figures de rhétorique constatées chez nous, comparaison, métaphore, antiphrase, etc., aussi sûr que l’est le physicien qu’une pomme tombe selon la verticale dans un pays inex¬ ploré. Je suis également sur d’ailleurs qu’avec d’autres simi¬ litudes encore ces littératures nous offrent des différences. Mais de celles-ci, dans la supposition où je me place, je devrais évidemment m’abstenir de parler, si je suis sage.

En définitive, s’il se trouvait que j’eusse de tous points mal réussi, ce ne serait pas, selon moi, parce que je n’aurais pas tout lu, ou pas assez lu; mais parce que je n’aurçtis pas su discerner ce qui était légitimement généralisable de ce qui ne l’était pas.

Peut-être le lecteur remarquera-t-il que j'ai partout essayé de définir avec netteté, précision pas mal de ces grands mots dont la critique et l’histoire littéraire se servent trop souvent, sans en déterminer la portée, tels que les termes d q poésie, éloquence, goût, esprit comique, grotesque, etc. Je n’aurais pas tout à fait perdu ma peine, si seulement je faisais sentir combien la langue esthétique ou critique est encore vague; et combien il est obligatoire de se créer tout d’abord un vocabulaire plus rigoureux.

Et enfin une dernière déclaration que je tiens à faire : je

VIII

PREFACE.

tâche de n’être pas plus affirmatif qu’il n’est permis, étant donnés le sujet et les circonstances de mon travail. Ce que j’ai cru voir de vrai, je le dis, non comme établi, démontré, mais comme démontrable peut-être. Je me maintiens, tant que je peux, sur le pied d’un solliciteur; ce que je sollicite, c’est la vérification d'inductions hypothétiques, vérification qui, selon moi, dépasse les forces d’un seul esprit, exige le con¬ cert des travailleurs. Et enfin, et surtout, je n’imagine pas qu’aucun de mes chapitres soit définitif, qu’il ait, et tant s’en faut, épuisé son sujet.

I

INTRODUCTION

A

i l

L’HISTOIRE LITTÉRAIRE

Chapitre I

DÉFINITION DE LA. LITTÉRATURE. — SON VRAI ROYAUME.

SES GRANDES PROVINCES

Qu’est-ce que la littérature? Que comprend ce terme et que laisse-t-il en dehors de lui? C’est là évidemment la première question à se poser.

Si j’en juge par les histoires littéraires, la littérature d’un pays comprendrait toutes les productions de l’esprit dans ce pays, ou bien peu s’en faut. Il est des auteurs qui mettent dans l’histoire littéraire jusqu’aux ouvrages de science natu¬ relle. Ceux qui n’étendent pas si loin le domaine de la littérature, le portent au moins jusqu’aux ouvrages qui trai¬ tent des sciences morales; l’histoire, la géographie, la psy¬ chologie, l’économie politique, la sociologie sont englobées. Dans sa Littérature anglaise , Taine a un chapitre pour Stuart Mill. Et Taine est un esprit exceptionnellement systématique;

INTRODUCTION A L’HISTOIRE LITTÉRAIRE.

et, comparé à la plupart des historiens, il se montre bien modeste dans ses revendications pour la littérature.

Il me semble donc évident que le mot littérature est, comme le mot histoire *, un terme trop large, mal délimité, où l’on met un ensemble de choses hétérogènes. Comment traiter un peu scientifiquement ce qui n’est pas un sujet, mais un amas de sujets? Tant que la littérature sera tout ce qui a été écrit dans un pays, comme l’histoire est tout ce qui a été fait dans un pays, on ne peut songer à découvrir, ni dans l’une ni dans l'autre, des rapports sérieux, constants, des lois en un mot. A des choses hétérogènes répondent des conditions ou des causes hétérogènes. Nous n’en sommes pas encore au temps où l’on puisse espérer trouver la loi des lois, à supposer que ce temps doive un jour venir.

Si l’on veut essayer de traiter la littérature dans un esprit un peu scientifique, ou, comme on aurait dit il y a cent ans, avec quelque philosophie, il faut commencer par circonscrire nettement la littérature : c’est la première des nécessités.

Mais comment circonscrire, par quel principe retenir ceci, éliminer cela?

Celui qui cherche un principe de choix trouve peu de secours dans les ouvrages antérieurs. Chose étrange! Aucun essai suivi dans cette direction; malgré l’énorme quantité des travaux historiques, il y a là un canton vierge ou peu s’en faut. Pour qui s’y hasarde, c’est une forte raison de n’avancer qu’avec doute et défiance de soi.

A mon avis, l’accès sur ce terrain neuf ne peut avoir lieu que par la psychologie. J’ai dit ailleurs quelle situation domi¬ nante lapsychologie me semblait détenir par rapport àl 'histoire.

Aussi est-ce tout de suite à une observation de psychologie abstraite et générale que je vais recourir. Je demande la per-

I. Weber dans sa Littérature hindoue, TeutTels daus sa Littérature latine, Hallam dans sa Littérature de l’Europe, Baehr dans sa Littérature romaine, Schœll dans sa Littérature grecque, les auteurs de la grande Histoire litté¬ raire de la France, etc., etc., admettent dans leur cadre, pêle-mêle, poètes, agronomes, théologiens, juristes, médecins, mathématiciens, savants, etc.

DEFINITION DE LA LITTERATURE.

mission de transcrire ici cette observation que j’ai déjà exposée ailleurs ( l'Histoire considérée comme science , p. 112) :

« Quand l’homme parlant ou écrivant a pour visée princi¬ pale (je ne dis pas exclusive) d’énoncer qu’une chose existe de telle façon, bref d’énoncer une réalité, une vérité, de quelque ordre qu’elle soit, il fait de la science. Que je dise « la terre tourne » ou « un lel est fou », si mon dessein prin¬ cipal est d’apprendre au public la réalité d’un fait ou d’un rapport, mon œuvre a toujours le caractère scientifique.

« Quand l’homme se propose principalement do susciter chez ses auditeurs une émotion, pour jouir de la vue de celle émotion en autrui, et de l’agréable pouvoir de susciter des émotions, sans chercher d’ailleurs à porter ses auditeurs à quelque action déterminée, et qu’ainsi notre homme est désintéressé de tout but pratique, il fait de l’art littéraire, de la littérature.

« Quand l’homme énonce que telle chose est à exécuter, à accomplir de telle manière (règle, conseil ou ordre), il fait de l’art pratique, ou, si vous voulez, de la pratique.

« Je démêle ces trois visées ; et j’ai beau m’efforcer, je n’en vois pas une quatrième. En résumé, on parle pour dire le vrai, pour émouvoir, pour diriger. Ajoutons-le tout de suite, dans la bouche de l’homme ces trois langages se succèdent rapidement; on peut rencontrer même dans une œuvre très courte la succession des trois visées. N’importe. Les produc¬ tions de l’esprit doivent être classées d’après la visée qui a principalement inspiré leur conception et conduit leur accom¬ plissement. »

Ainsi donc le domaine de la littérature se compose, selon moi, de toutes les œuvres inspirées avant tout par le dessein de communiquer à autrui une émotion désintéressée. J’en¬ tends désintéressée à l’égard des résultats pratiques, tels que les actions économiques, politiques, morales, mais non pas à l’égard de l’amour-propre, qui peut fort bien être intéressé, dans l’auteur d’abord, dans le public ensuite.

INTRODUCTION A L’HISTOIRE LITTÉRAIRE.

Avons-nous vraiment compris dans l’enceinte de la littéra¬ ture tout ce qui mérite d’y entrer? Pas encore.

Quand la foule applaudit un orateur, c’est sans doute qu’elle accepte les idées et partage les émotions de l’orateur, mais toute la cause n’est pas là; il est une émotion cachée, continue, que le public ressent. La parole en elle-même, la faculté de dire, inspire au public un intérêt qui va parfois jusqu’à l’admiration. Sans bien comprendre un avocat, le paysan l’écoute bouche bée, interdit, charmé du flux facile des mots. Affinez ce paysan, il admirera pour des raisons meilleures, mais en vertu du même goût.

L’écrivain n’est qu’un orateur qui a écrit sa parole. La faculté du langage qui se montre dans un ouvrage émeut l’intérêt du lecteur, en sus ou en dehors des idées exprimées. On peut, sans admettre aucune des idées de Bossuet, sans partager aucun de ses sentiments, lire Bossuet avec charme. Je dis souvent au poète : « Tu n’es qu’un menteur, mais les mensonges ont une forme qui m’enchante ».

L’émotion due au langage, au style, étant désintéressée, rentre dans la littérature, telle que nous l’avons définie. Le domaine de la littérature se trouve par là singulièrement agrandi. Tel auteur, dont l’objet est en soi extérieur à la littérature, relève d’elle par la diction, comme Buffon dans son Histoire naturelle , Bacon dans sa Philosophie , Michelet, Taine, Renan, dans leurs ouvrages d’histoire. Impossible de dire d’avance d’un sujet, fut-ce le plus scientifique ou le plus pratique du monde, qu'aucun homme ne le rendra jamais littéraire par la façon de le traiter.

On voit la conséquence. La littérature se compose d’ou¬ vrages qui lui appartiennent par leur visée fondamentale, c’est son domaine propre; elle a, de plus, sur quantité d’au¬ tres ouvrages, des droits éventuels provenant de l’art de parler, ou autrement dit du style.

Nous pouvons le dire maintenant : il y a de la littérature bien des siècles avant qu’il y ait des livres. Le sauvage qui

DEFINITION DE LA LITTÉRATURE. 5

ayant à conter une aventure, l’arrange d’instinct et l’amplifie pour la rendre plus émouvante, est un littérateur. L’objet propre delà littérature est ici présent; je veux dire le dessein de commnniquer, de propager avant tout de l’émotion. Si le récit de notre sauvage est exceptionnellement émouvant, il reste dans la mémoire des compatriotes et il est répété avec des modifications successives plus ou moins heureuses, mais toujours inventées en vue d’accroître l’effet, non de conformer de plus en plus le récit à la vérité. Nous voilà en présence du folklore.

Quand on aura une certaine quantité de ces aventures, en les combinant diversement, on en fera d’autres qui paraîtront nouvelles. Puis on les écrira, enfin on les imprimera.

Le royaume de la littérature, tel que je viens de le déli¬ miter dans une sorte de carte sommaire, paraîtra aux uns encore trop grand, à d’autres, plus nombreux, je crois, trop réduit : je n’ai pas trouvé mieux. Si défiant que je puisse être à l’égard du principe qui m’a servi à tracer les frontières de ce royaume, je dois cependant suivre aussi loin que je pourrai les conséquences de ce principe. Il faut marcher dans le chemin qu’on suppose être le bon, sans être sûr qu’il le soit, à moins de rester en place, ce qui est le néant. Je tiens la littérature comme consistant dans la visée essentielle que j’ai dite : voilà ma boussole. J’irai de mon mieux dans la direc¬ tion qu’elle m’indique. Nous verrons bien ce que j’y rencon¬ trerai.

Voici cependant une observation qu’il est bon d’énoncer dès à présent.

Comme personne ne s’émeut sans sujet, il est impossible de communiquer à autrui une émotion, de quelque genre que ce soit, sans indiquer un sujet, sans susciter dans autrui une idée d’objet, d’action ou d’événement, et cette idée il faut d’abord l’avoir soi-même.

Bref, on n’émeut que par l’intermédiaire de sa propre intelligence, et de celle d’autrui, en prenant ici intelli-

INTRODUCTION A L’HISTOIRE LITTÉRAIRE.

gence comme l’ensemble des facultés de perception et de raisonnement.

Donc si la littérature a l’émotion pour visée, elle a pour moyen indispensable l’intelligence. En cela pas de différence possible avec l’art pratique ou avec la science. Ce qui diffère, c’est l’usage que nous faisons de notre intelligence, c’est le parti que nous en tirons, sous l’ascendant tout-puissant de la visée, différente dans ces trois cas. Malgré l’identité des facultés employées, nous aurons donc à constater combien la littérature diverge de ses deux sœurs, la science et la pra¬ tique.

Il est à propos de parler, au moins sommairement, des provinces que l’on peut distinguer dans ce royaume de la littérature.

C’est une idée bien vieille que celle des genres en littéra¬ ture. Dénommer ici vaut mieux que définir : le discours, l’épopée, l’ode, le drame, l’idylle, etc., sont ce qu’on appelle communément des genres. Selon les époques, et selon les critiques, les genres qu’on a distingués les uns des autres sont plus ou moins nombreux et sont différents. Pour Boi¬ leau il y avait, ce semble, plus de genres qu’il n’y en a pour M. Brunetière.

En général celui qui distingue des genres les étage en même temps les uns sur les autres, il estime tel genre supé¬ rieur à tel autre. Mais ordinairement on dispense ainsi les rangs sans faire connaître le principe par lequel on les éta¬ blit. Je pourrai citer des critiques célèbres qui nous ont donné à cet égard leur jugement très résolu, très ferme, et point de considérants. Ils ont pensé que leur hiérarchie était d’une évidente justesse, tandis que ce n’était qu’une impres¬ sion personnelle.

Nous dirons ici quels genres nous reconnaissons et quel ordre entre eux nous paraît juste; mais nous y ajouterons les motifs de notre sentiment.

11 se peut fort bien que ces motifs ne soient pas bons. Le

DEFINITION DE LA LITTERATURE.

lecteur aura du moins de quoi discuter avec nous l’ordre proposé \

On peut à la rigueur soulever cette question : « Mais est-il bien utile de mettre ainsi les genres en escalier? »

Pour ma part, je le crois. Au fond la supériorité de certains genres est la même question que celle du progrès en littéra¬ ture et il ne me paraît guère possible de se désintéresser d’une question comme celle du progrès.

A supposer qu’on eût tort, philosophiquement parlant, de garder la distinction des genres, en tout cas cela s’est fait, jusqu'ici, et diversement selon les temps, les milieux. L’exis¬ tence des genres vaut donc au moins comme phénomène historique, sociologique, comme l’une des institutions que l'on rencontre en littérature, et qui méritent d’être étudiées.

Quand l’artiste littéraire exprime ce qu’il a senti, pensé, qu’il met en dehors tout son moi, l’œuvre qu’il fait ainsi relève du genre lyrique. Tout le monde en convient, alors que l’œuvre est versifiée. Cette condition du vers, superficielle, à mon avis, importe peu. Je tiens pour lyrique toute œuvre où le moi de l’auteur se développe librement. Rousseau racon¬ tant ses promenades sur le lac de Bienne, Chateaubriand décri¬ vant les rives du Meschacehé, sont à mon sens des lyriques d’aussi bon aloi qu’aucun versificateur.

En face de ce premier genre et comme dans un exact visà-vis, se pose le genre dramatique . De celui-ci relève toute œuvre où l’artiste fait agir, sentir, parler un autre homme que lui-même.

Toute époque a connu des ouvrages où l’auteur tantôt fai¬ sait agir et parler des personnages, tantôt se découvrait lui-même, expliquant ses marionnettes, les justifiant, les jugeant : cela fait logiquement un genre mixte, le genre épique. Et ici encore insensible aux formes, je mets dans l’épique le roman en prose près de l’épopée en vers.

1. Voir le chap. Esquisse d'une hiérarchie.

INTRODUCTION A L’HISTOIRE LITTÉRAIRE.

Je ne vois pas dans le royaume de la littérature d’autres provinces qu’il soit utile de marquer. Encore n’existe-t-il rigoureusement que deux genres, si l’on considère les facultés d’où procèdent les œuvres. Il n’y a parmi les auteurs que deux types intellectuels qui soient tranchés : les uns sont surtout lyriques, les autres surtout dramatiques.

Et puis, parler en son propre nom ou faire parler des per¬ sonnages, cela fait deux conditions qui entraînent l’auteur dans des voies bien différentes.

Le lyrique tend à se donner le mérite du style. Expliquant sa propre personne à un public que le moi rebute aisément, l’auteur sent que le style est un bon moyen de retenir, d’intéresser. Quand on va dans le monde, y va-t-on d’ailleurs avec ses habits de tous les jours?

La toilette du langage est ici chose de convenance. Parler de soi, enfin, porte naturellement au style; je le montrerai ailleurs *.

Au poète dramatique qui crée des personnages, une toute autre visée s’impose'. Avant tout le poète est tenu de faire parler chacun de ses personnages selon la condition, le caractère, qui lui ont été une fois attribués. Autant de per¬ sonnages, autant de langages. Celui qui tout au travers de tant de façons de parler différentes cherche encore à montrer une langue personnelle, a avoir du style, vise deux fins incompatibles; c’est comme s’il voulait courir à la fois en deux chemins divergents.

« Trois genres, dira-t-on, c’est bien peu. Il y a en tout cas une grosse lacune bien visible : que faites-vous des ora¬ teurs? »

Le genre prétendu que les rhétoriques marquent de cette étiquette l 'éloquence, semble effectivement manquer à mon énumération. Il faut s'expliquer sur ce point. L’orateur est un homme qui mêle à chaque instant toutes les visées. Il

I. Voir le chap. Le personnage clans le stgle.

DEFINITION DE LA LITTERATURE.

excite à des résolutions, donne des conseils : visée pratique; — il énonce des maximes, des vérités morales ou autres : visée scientifique; — il cherche à communiquer des émotions : visée, qui celte fois lui donne titre pour entrer dans l’art littéraire : sans oublier qu’il a un autre moyen encore de se maintenir constamment au rang- d’artiste, c’est de nous donner l’émo¬ tion spéciale du bien parler, du style. J’admets donc l’élo¬ quence non comme un genre, mais comme l’un des deux sous-genres dont est constitué le genre lyrique; l’autre sousgenre étant la poésie. Pour moi, là où il est artiste littéraire, l’orateur est visiblement un lyrique. C’est en parlant en son nom, comme le fait le poète, qu’il nous communique des émotions; mais voici la différence : l’émotion désintéressée et ayant sa valeur par elle-même est le but final du poète (en général); les émotions exprimées par l’orateur tendent au contraire à seconder directement ou indirectement scs desseins pratiques. Toutefois il n’y a pas de frontière infran¬ chissable. On pourrait trouver aisément de la poésie dans un discours; et souvent un ouvrage dit poétique par la forme, le vers, n’est qu’un discours éloquent. Et c’est précisément ce dont je m’autorise pour faire du poète et de l’orateur les deux représentants, en vis-à-vis, du lyrisme.

Mais voici, ce me semble, une nouvelle distinction qui, au travers ou au-dessus des genres, se dessine dans les choses littéraires : — Qu’on ait l’humeur triste ou l’humeur gaie, qu’on veuille communiquer une émotion grave jusqu’au tragique ou gaie jusqu’au grotesque, on peut à volonté incor¬ porer son humeur, son émotion, dans une œuvre lyrique, ou dramatique ou épique. Par-dessus les trois genres il y a donc ce que j’appellerai deux modes : le mode grave et le mode gai. Nous verrons dans le chapitre du style que tous les arti¬ fices du langage, les mêmes figures par exemple, se prêtent également bien à l’émotion grave et à l’émotion gaie; mais que la même figure donne des résultats différents, selon le mode qu’on adopte.

INTRODUCTION A L’HISTOIRE LITTÉRAIRE.

Après cela, si j’ai dit le mode grave, le mode gai, au lieu de dire le ton grave, le ton gai, c’est que je distingue une quantité de degrés dans chaque mode et que je réserve le terme de ton pour marquer les degrés.

Je crois devoir, en finissant ce chapitre, tenter quelques définitions nécessaires.

Ce sont des mots bien usités : poésie, poétique. Demandez cependant aux personnes qui's’en servent le plus : qu’est-ce que la poésie? Vous les embarrasserez, je le crains l. Y a-t-il une catégorie d’objets qu’on puisse dire poétiques, ou est-ce purement une manière à nous de sentir les choses? Il y a des objets que volontiers on appellerait poétiques, les choses naturelles qui ont de la grandeur physique, la mer, la mon¬ tagne, le désert, la forêt, le ciel, — les grandes forces natu¬ relles, la tempête, l’orage, l’inondation, l’incendie, — les choses sociales qui nous imposent par l’ascendant, la force ou la violence qu’elles peuvent exercer sur nous, la royauté, la religion, la guerre, la révolution, etc. Mais, d’autre part, est-il sûr que tous ces objets émouvants pour nous le soient pour tout homme sans exception, et celui qui ne serait pas ému d’un de ces objets consentirait-il à l’appeler poétique 2?

Aux xvne et xviuc siècles, des personnes qu’on qualifiait de poètes n’apercevaient aucune poésie à des objets où nous en voyons assez, nous autres gens du xixe. Des sujets tels que le crapaud de Victor Hugo auraient été, je pense, rebutés immédiatement par ces poètes de l’ancien régime. La nature ordinaire, les champs qui s’étendent familièrement autour de nous étaient jugés alors fort peu poétiques. Et même à

1. En revanche, tout le monde distingue la versification de la poésie. On reconnaît qu’il y a des prosateurs poètes, et des versificateurs qui sont loin d’être poètes. Toutefois il est généralement convenu que la poésie est com¬ plète seulement là o ù la versification vient s’unir au langage poétique. 11 faut accepter et ces distinctions et cette conclusion.

2. Peut-être en ce sujet délicat peut-on s’aider du voisinage de la musique et de l’éloquence, entre lesquelles, à mi-chemin, la poésie semble placée : la musique, art d’émouvoir sans idées précises; l’éloquence, art émotif encore, mais appartenant déjà à la science ou à l’art pratique par la précision des idées, par l’abstraction, le raisonnement.

DEFINITION DE LA LITTERATURE.

l’égard de ces grands objets naturels, la mer, la montagne, l’orage, le soleil, la lune, poètes et public avaient des scnliments qui nous paraissent à nous bien étranges. La mer pré¬ sentée sous son nom et avec ses traits naturels, n’était pas poétique; dès qu’on l’appelait Neptune, elle commençait à l’être. De même pour le- soleil et la lune qu’on nommait Apollon et Diane — et la question revient : qu’est-ce donc que la poésie?

Il me semble que les remarques ci-dessus ne sont pas inconciliables.

Le mot poésie répond à un sentiment intime, à un état subjectif. Il n’y a pas précisément une catégorie d’objets poé¬ tiques; il y a des objets qui donnent plus aisément et à plus de personnes le sentiment auquel s’applique le nom de poésie, et en revanche on ne peut affirmer d’aucun objet que quelqu’un n’en tirera pas le sentiment poétique pour lui-même et pour d’autres personnes. Oui, mais alors qu’est-ce que ce sentiment? Visiblement c’est une émotion apparte¬ nant au mode grave. N’est pas poétique ce qui fait rire . Pour ce qui fait sourire, il y a doute; cela dépend du genre de sou¬ rire, car il en est plusieurs. J’en note un qui a fait ses preuves de poésie ; le sourire dans les larmes. C’est déjà quelque chose peut-être que d’avoir par une limite déterminé le sujet. Voici à présent que je crois apercevoir son centre, qu’on me passe le mot : rien de plus poétique que la souf¬ france — pas précisément à l’état vif, cuisant — mais la souffrance quelque peu apaisée, déjà un peu ancienne d’ori¬ gine, dont les vrais noms sont tristesse, mélancolie, regret.

La poésie, en son centre, serait donc un sentiment de dépression (ajoutons exprimé d’une certaine manière) que le spectateur trouverait agréable à contempler et même à par¬ tager momentanément.

Et ce qui ferait la différence fondamentale entre la poésie et l’éloquence, c’est justement que celle-ci serait un sentiment à’ exaltation communiqué au spectateur. Autre différence

INTRODUCTION A L’HISTOIRE LITTÉRAIRE.

j 2

secondaire : quand nous disons d’un auteur « il est poétique », nous songeons surtout à ce qu’il ressent; quand nous disons d’un orateur « il est éloquent », nous songeons surtout à ce qu’il nous fait sentir.

Ce qu’on nomme sublime est le comble du poétique ou de l’éloquent U Le sublime poétique serait donc un fort sentiment de dépression, mais toujours agréable. Comment un tel sen¬ timent peut-il être agréable? C’est qu’à y bien regarder, il est, ce semble, mixte. Voici la mer, ou l’énorme montagne hérissée de rochers, béante d’abîmes; ces objets nous font sentir notre petitesse et leur grandeur; ils nous dépriment quant à nous; mais nous exaltent quant à eux. Notre esprit se soumet, s’éprend du grand objet, l’admire et le craint tout ensemble. En toute admiration, remarquons-le, il y a un peu de cette démission ou soumission de nous-même, en tant que particulier. Mais nous nous rattrapons, si je puis dire, par un orgueil, une fierté relative à un objet qui appartient à notre terre ou à notre espèce , selon que c’est un paysage ou un homme que nous admirons : émotions curieuses, mysté¬ rieuses que celles-ci et qui, pénétrées, nous renseigneraient précieusement sur l’esprit humain, encore si obscur en cer¬ tains coins.

Tout ceci, hasardé, hypothétique de soi, paraît encore plus incertain par la diversité du langage : les hommes diffèrent infiniment sur ce qu’ils appellent poésie, éloquence, sublime. J’ai essayé de trouver un point ferme, de définir avec préci¬ sion quelque partie du sujet.

Le comique et le spirituel appellent une définition ou une détermination plus ample et plus précise. Je m’espacerai davantage à leur sujet. J’en ferai plus loin un chapitre spé¬ cial, et ma raison c’est que leur importance, leur rang dans la littérature sont actuellement en danger d’être méconnus.

d. J’entends par comble tout simplement un degré extraordinaire, soit de l’émotion poétique, soit de l’émotion causée par l’éloquence. Ces choses-là sont purement subjectives, donc individuelles, variables.

CHAPITRE II DES CAUSES PSYCHIQUES DE l’aP.T LITTÉRAIRE

Il est un point sur lequel tout le monde s’accorde. Une œuvre quelconque — que ce soit une poterie ou un po'eme — ne mérite le nom d’artistique que dans la mesure où l’au¬ teur a voulu .exprimer et communiquer aux autres hommes une émotion désintéressée. Nous verrons tout à l’heure comment il faut entendre ce mot de désintéressé.

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