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De la méthode dans la psychologie des sentiments

Frédéric Rauh · 1899 · Scanned text

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Author
Frédéric Rauh
Language
French
Published
1899
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Chapitre Premier

Il nous paraît essentiel, dans l'inquiétude actuelle des esprits, de déterminer sous quelle forme l'idée de science peut s'appliquer aux questions psychologiques ou morales. Car nous sommes de ceux qui pensent qu'il y a, relativement à ces questions, une attitude scientifique possible. Bien plus : l'idée de science tend, selon nous, à organiser, malgré certaines apparences contraires, non pas sans doute dans tous leurs développements, mais dans leur fond commun, la pensée et la conduite humaines. Par là, nous ne diminuons pas la philosophie ; car, ce rôle de la science, le savant l'ignore, et c'est le philosophe qui le lui révèle. Mais ce ne sont pas tels ou tels procédés qu'il faut emprunter à la science : c'est son esprit. Ceux qui se sont prévalus de son autorité l'ont en réalité compromise, comme font les naïfs admirateurs qui empruntent à leurs modèles leurs gestes et leurs manières*.

Nous voudrions montrer à propos d'un problème spécial,

(1) Le mot science a dans tout ce qui suit le sens de science expérimentale. Mais nous pourrions montrer, si cela ne devait nous entraîner trop loin de notre sujet, que la distinction de la science et de la philosophie s'applique à tous les types de sciences. Dans les sciences que l'on peut appeler normatives telles que la morale, Tattitude scientiûque consisterait à prendre les normes, telles qu'elles sont dans la conscience commune, avant d'en chercher l'unité systématique. V. sur ce point notre article Hev. de Métaphysique et de Morale, 189C, p. 228.

Rauh. — Psvch. des sent. 1

2 METHODE D.\:XS LA PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS

mais, d'après ce qui précède, de portée géaérale, ea quoi consiste dans^ les questions psychologiques T^ttitude scientifique. Ce livre a pour objet de présenter quelques exemples à l'appui d'une méthode — ou d'une certaine absence de méthode, diront ironiquement quelques-uns — que nous croyons nécessaire en psychologie. Il nous paraît, en effet, qu'il n*y a pas de science, pas de méthode universelle, mais seulement une attitude scientifique universelle. Un état d'esprit commun peut conduire dans des recherches diverses des esprits également scientifiques à des méthodes précisément contraires. On a confondu longtemps avec l'esprit scientifique même la méthode de telle science, en raison des résultats précis où elle conduisait. Les sciences du monde extérieur sont ainsi devenues le seul type de la science ; et comme il a été reconnu impossible ou très hypothétique de rattacher, par exemple, les faits moraux ou sociaux aux faits biologiques, les faits de conscience aux faits physiologiques, la banqueroute de ces recherches a fait croire à celle de l'esprit scientifique même. Mais l'unité des sciences physiques et des sciences morales n'est qu'un postulat; et il n'est pas prouvé, parce que cette unité demeure hypothétique ou approximative, que l'on ne puisse apporter, dans l'application de deux méthodes différentes à deux ordres de scieuces, le même esprit scientifique. Il eu est ainsi, au reste, dans les sciences mêmes du monde physique. Bien des généralisations y ont été reconnues fausses, ou hasardées, ou prématurées, renvoyées à un avenir lointain ou même incertain : ainsi la réduction regardée par Descartes comme accomplie de la physiologie à la mécanique. Il y a cependant une attitude de l'esprit à l'égard de la nature qui est commune à tous les savants. Ici comme en bien d'autres domaines, l'unanimité doit être cherchée non plus dans la matière, mais dans la forme de la connaissance; elle doit se spiritualiser en quelque sorte. C'est ainsi que les âmes tendent de plus en plus à s'unir moins dans un dogme, que dans le respect de leurs dogmes respectifs .

DE L USAGE SCIENTIFIQUE DES TIIEOUIES PSYCHOLOGIQUES 3

Ces conclusions contredisent celles de certains psychologues français contemporains, qu'il importe de caractériser d'abord*.

M. Ribot dit quelque part que Ton a trop raisonné en» psychologie et pas assez observé. La remarque est juste, et elle s'applique à M. Ribot lui-même et surtout à son école. Ce n'est pas que nous méconnaissions les services rendus par les psychologues physiologistes : ils ont réagi contre une psychologie trop exclusivement descriptive en même temps que métaphysique. Sur la question des sensations, des images, des mouvements, on peut dire que toute la psychologie a été par eux renouvelée ou considérablement enrichie depuis une trentaine d'années, et que la France a eu la part belle dans ce mouvement. Sur d'autres questions plus complexes, la pathologie mentale a, sinon toujours accru, au moins merveilleusement illustré nos connaissances. Il faut avouer aussi que quelques-uns des apôtres de la science nouvelle commencent à renoncer au ton prophétique qui fut le leur dans la période héroïque de la psychologie positive. Leur foi semble s'inquiéter, hésiter. M. Richet constate Timpuissance de la physiologie cérébrale -. Ou a mal interprété sa pensée si Ton a cru qu'il prétendait tirer de la physiologie toutes nos connaissances sur la conscience ^ Le principe des causes finales, qui lui paraissait autrefois très ridicule, lui paraît aujourd'hui, après longue réflexion, absolument nécessaire

(l)Xous nous permettons de signaler au lecteur les articles, dont quelques-uns ont été utilisés ici, où nous avons essayé de justifier la même conception que dans ce livre. Les diverses formes du caractère^ d'après M. Ribot, Rev. de MéL et de Morale^ 1893, p. 492. Le principe de la tendance à être dans son usage psycholof/ifjue, ibid.^ 1894, p. 58. Les Caractères^ d'après M. Paulhan, ibid., p. 591. De l'usage scientifique des théories psychologiques à propos de deux livres récents, 1. Les types intellectuels, par M. Paulhan, ibid., 1897; p. 114. II. La Psycliologie des sentiments, par M. Ribot, ibid.y p. 200. Revue philosophique, 1891. Analyse du Libre Arbitre de M. Jean Pérès, p. 647; ibid. Le sentiment et l'analyse, mai 1894. Nous avons essayé d'appliquer la môme conception à la morale. V. jRer. de Met. et de Morale, 1895, p. 367; ibid., 1896, p. 2â8, 707.

(2) Revue scientifique II, 1892, p. 294.

en physiologie*. M. Biuet écrit mélancoliquement- : « Nous sommes obligés de nous contenter de ces notions vagues parce qu'à tout prendre elles valent mieux que des notions fausses ; et nous les préférons résolument à des hypothèses physiologiques qui paraissent plus précises, et sont en réalité beaucoup plus sujettes à caution, » et il ajoute en note : « Les lecteurs qui se rappellent mes autres écrits reconnaîtront que sur ce point important j*ai modiûé mes opinions anciennes. » Il constate encore que les recherches sur les localisations cérébrales aboutissent à des conclusions presque toutes négatives. D'où les incertitudes, les tâtonnements, les marches et contremarches de la science expérimentale, et la lenteur de ses progrès : leçon salutaire pour les esprits impatients qui veulent, en improvisant des hypothèses, construire le monde tout entier ^ C'est un tort de dire que la psychologie date de vingt ans : c'est une exagération et une injustice ^ Il peut être dans certains cas ridicule d'employer telle méthode perfectionnée ». Plus récemment il écrivait : « La psychologie expérimentale s'est un peu trop pressée de faire des théories ^. » M. Ribot semble avoir élargi son horizon, et perdu la superstition des méthodes prétendues précises. Il nous écrivait à nous-môme : « Vous notez en moi une évolution : je l'accorde ; et je crois qu'elle est due aux nécessités de l'enseignement qui m'ont contraint pendant dix années consécutives d'étudier toutes ^ les questions de la psychologie, même celles qui ne me plaisaient pas . »

Il semble donc que ces psychologues aient renoncé à l'attitude intransigeante que nous voulons combattre, et que nous

(1) Rev. scient. y 1896, H, p. 231. Cf. les réserves exprimées sur ce point, Essai de psychologie yénérale, 1887 (Alcan').. Introduction, p. xii.

(2) Altérations de la personnalité ; Bibliothèque scientifique internationale, p. 70 et 71.

(3) Revue des Deux-Mondes, mars-avril 1893, p. 435.

(4) Revue des Deux-Mondes, ibid.^ p. 432. (y) Revue des Deux-Mondes, ibid., p. 441.

(6) Année psychologique^ troisième année (Schleicher, éditeur ; les deux premières années : Alcan, éditeur), p. fi68.

(7) Souligné dans le texte. Cf. sur M. Ribot nos articles cités plus hau

nous escrimions contre des ombres. Mais il y a des actes mortuaires qu'il n'est pas inutile de dresser ; et puis il reste encore des physiologistes purs qui ont conservé la foi et ses superbes dédains ; les plus modérés même ont gardé quelque chose de ces habitudes d'esprit ou, comme nous verrons, les ont portées ailleurs, la psychologie expérimentale ayant hérité des vastes espérances déçues par la psychologie physiologique. M. Richet, tout en constatant l'impuissance de la physiologie cérébrale et la nécessité de l'observation intérieure, ne fait pas grand cas de .celle-ci. La psychologie introspective n'a rien à découvrir : c'est une science de pure description; de là, depuis près de cinquante ans, l'effacement légitime où elle languit^ M. Beaunis écrit : «... Lesplusgrands esprits depuis Aristote jusqu'aux philosophes modernes avaient essayé vainement d'étudier les faits de conscience avec le seul secours de la conscience... La physiologie était le seul terrain solide pourTédification d'une psychologie rationnelle... La psycho-physique et la psychométrie ont dès le début pris une telle extension qu'elles ont relégué au second plan les autres parties de lascieuce... La mémoire, l'attention, le jugement, en un mot tous les processus psychiques sont étudiés par les procédés expérimentaux usités en physiologie-. » M. Soury triomphe chaque fois que quelque autre découvre un nouvel élément nerveux; il saute sur la découverte comme sur une arme de guerre et la brandit avec ivresse contre la métaphysique. Il va jusqu'à accuser ceux qui pensent (le docteur Bernheim ici visé est de ceux-là) que l'état de conscience peut agir isolément et non comme complexus psycho-physiologique, de professer une philosophie d'officiers, de magistrats et d'évôques ^

Il faut Tavouer : trop longtemps on s'est figure dans cette école que faire œuvre de psychologue, c'était traduire dans le langage d'une physiologie hypothétique les données d'une

(1) Revue scient., II, 1892, p. 294, article cite.

(2) Année psych.y 1894. Introd.

observation banale. Ou bien encore on nous a présenté, comme observations psychologiques, des phénomènes morbides, grossissement de phénomènes normaux connus et qui Ji'avaient pas besoin d*ètre grossis pour crever les yeux. Ajoutez que, même ainsi enflé, le nombre des découvertes demeurait modeste, et il fut un temps où la distinction des différentes sortes d'aphasie réapparaissait sans cesse et 'triomphalement comme preuve de l'existence de la science .nouvelle. On a vu encore le psychologue à Taffùt de la (moindre découverte d'histologie ou de physiologie nerveuse, l'accaparer à peine née, l'exploiter, l'annoncer au monde avec ■la témérité joyeuse et indiscrète des gens qui spéculent sur les fonds d'autrui. Aussi c'est à peine si l'on pourrait citer, dans le cours de ces quarante dernières années, quelques noms de psychologues français proprement psychologues, La [psychologie a été abandonnée aux romanciers et aux littérateurs, comme aussi aux admirables aliénistes du commencement et du milieu de ce siècle.

Si l'on n'a pas su observer, c'est que les théories masquaient les faits loin de les éclairer. Au lieu d'analyser les faits pour eux-mêmes, on n'en apercevait que ce qui se prêtait à une transcription métaphorique dans la langue physiologique. Métaphorique, disons-nous; car, les faits manquant, on les imaginait. Et l'on aboutissait à ce résultat étrange : tandis que, dans un livre de physique générale, le lecteur est placé parfois devant trois ou quatre hypothèses

• entre lesquelles le savant lui laisse le choix, l'hypothèse du réflexe lui était présentée par M. Richet comme propre à

• expliquer tous les phénomènes psychologiques, depuis l'éternuement jusqu'aux plus hautes conceptions philosophiques. Aussi cette psychologie — et cela est vrai de celle même de M. Ribot, l'esprit cependant le plus concret et le plus compréhensif de l'école — a-t-elle gardé la forme du xviii^ siècle :

•elle n'est pas autre chose qu'un élégant schématisme'.

(I) Comparez la lucide et systématique explication de la mémoire, dans les Maladies de la mémoire^ de M. Ribot, aux modestes et vagues indue-

DE l'L'SAGE scientifique DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 7

Nous choisirons comme exemples de celte méthode quelques aphorismes fondamentaux familiers — au moins jadis — aux psychologues physiologistes : modestes observations, hâtivement généralisées en vertu de conceptions simplistes. Nous aurons, dans la suite de ce livre, Toccasion de discuter des exemples plus particuliers.

// ne faut pas parler de Vinfluence réciproque du physique et du moral ; le fait psycho-physiologique est indivisible. — M. Ribot refuse, dans sa Psychologie de l'attention^ de répondre à la question de savoir si l'attention (Fétat de conscience) est cause de mouvements, ou si elle eu est d'abord la cause, ensuite l'effet. Il demande à ne pas choisir entre ces trois hypothèses d'une valeur purement logique et dialectique : l'attention n'existe jamais in abstracto à titre d'événement purement intérieur ; c'est un état concret, un complexus psycho-physiologique*. Il nous semble que le dialecticien est ici M. Ribot. Car pratiquement tout se passe parfois comme si le mental était cause : la douleur peut tuer en tant que douleur. Il y a peut être un état cérébral qui correspond alors à la douleur, et qui, si nous le connaissions, expliquerait matériellement la mort. Mais cet état, nous Tignorons : les connaissances que noas avons actuellement de l'histologie ou de rhisto-chimie du système nerveux ne permettent môme pas, si réelles qu'elles soient et si rapidement qu'elles s'accroissent, d'en espérer bientôt une connaissance précise. Pratiquement donc, au point de vue de la prévision et de l'explication des faits, il est oiseux d'en affirmer l'existence. C'est une explication hypothétique et vague, dont il n'y a rien à tirer : au lieu que le déterminisme psychique est ici l'explication seule utile et féconde. On distingue eu physiologie, dans l'étude ■de la digestion, par exemple, les phénomènes mécaniques, chimiques, vitaux, et on n'essaie pas de ramener, pour le

tions de Cajal sur les relations de la conscience et des cellules nerveuses : les nouvelles idées sur la Struc/ure du st/slènie nerveux chez l'homme et chez les vertébrés, par le D' S. U. Cajal, trad. de M. Azoulay, Ueinwald, 1894, p. 75 et sqq.

(1) Ribot. Psychologie de Vattention (Alcan), p. 38.

moment au moins, Tinfluence nerveuse à l'affinité chimique ; identification possible en soi peut-être, mais actuellement injustifiable. Le dialecticien est celui qui substitue à une dualité seule connue et utile à connaître une unité hypothétique, qu'il est scientifiquement et pratiquement tout à fait vain d'imaginer.

Cest par en bas que les problèmes psychologiques doivent être étudiés (formule de M. Ribot, passim. Voir entre autres Maladies de la Personnalité, p. 3). Les psychologues physiologistes semblent ici encore céder à Tillusion d'une application immédiate des procédés de sciences plus simples. Le fait physiologique élémentaire n'est pas par lui-môme plus facile à étudier que le fait complexe ou plus favorable à une systématisation scientifique. La science ne cherche pas nécessairement à reconstruire le complexe avec le simple. Ce que la science cherche, c'est en réalité à expUqyiev V obscur par le clair; c'est-à-dire les notions où il entre du mélange parles notions prises dans leur pureté. Le clair se confond avec le simple dans les phénomènes d'où la finalité est absente : les phénomènes plus complexes sont alors plus ou moins avec les faits élémentaires dans le même rapport que des sommes avec les nombres qui les composent. Mais un plan apparaît plus clairement dans sa perfection que dans ses dégradations, dans les tâtonnements qui le préparent. Le phénomène type pris dans sa pureté est ici le phénomène complexe. Il faut donc le définir d'abord et en chercher ensuite l'approximation dans les phénomènes élémentaires. On ne peut comprendre la personnalité que si on l'a analysée d'une façon précise sous sa forme parfaite. L'étude même de sa genèse, que Ton pourra tenter ensuite, n'est possible que par là ; il s'agit, en effet, de suivre jusqu'à leur premier germe les formes encore embryonnaires de la personnalité; et comment les reconnaître enveloppées et à peine perceptibles, si on ne les a vues pleinement formées? Au reste, les sciences mômes qui semblent procéder toujours du simple au complexe n'utilisent pas exclusivement cette méthode.

« Nous sommes habitués à considérer l'univers comme formé de parties, et les mathématiciens commencent d'ordinaire par considérer une particule isolée, puis ils conçoivent ses relations avec une autre et ainsi de suite. Mais, pour concevoir une particule, il faut opérer une abstraction, puisque toutes nos perceptions s'appliquent à des corps étendus, et par suite Tidée du tout dont nous avons conscience à un moment donné peut bien être tout aussi primitive que celle d*un objet pris individuellement. Il peut donc exister une méthode mathématique dans laquelle on procéderait du tout aux parties au lieu d'aller des parties au tout. Ainsi Ëuclide, dans son Premier Livre, conçoit une ligne comme tracée par un point, une surface comme décrite par une ligne, un volume comme engendré par une surface; mais il définit aussi une surface comme la limite d'un volume, une ligne comme le bord d'une surface, un point comme l'extrémité d'une lignée »

Vacte réflexe est le fait fondamental du système nerveux, etpar là de la psychologie. Cette formule qui peut résumer V Essai de psychologie générale de M. Richet semble aujourd'hui — tant la psycho-physiologie s'est compliquée depuis qu'elle fut formulée, il y a une dizaine d'années — dater étrangement. Elle mérite à cause de cela même d'être signalée. En voici le développement. L'acte réflexe estl'actepar lequel l'organisme répond à une excitation extérieure immédiate. L'auteur entend ici par organisme ou mouvements organiques les mouvements autres que ceux du système nerveux (mouvements musculaires externes ou internes, sécrétions, etc.). L'excitation nerveuse se transforme en mouvement organique. Cette excitation peut être latente. Ainsi lorsque des impressions extérieures s'emmagasinent lentement et inconsciemment dans l'organisme. L'aboutissant organique peut n'être pas visible : il existe cependant toujours dans le cas même des faits intellectuels, qui ont toujours leur contre-coup physique. La

(1) J.-C. Maxwell. Traité cVélectricUé et de mafjnélisme. Trad. française, n, p. 205.

10 MKTHODE DANS L.V PSYCMOLOr.IE DES SENTIMENTS

définition du réflexe embrasse donc à la fois les phénomènes instinctifs, intellectuels et volontaires. La théorie prétend établir qu'à la distinction courante des faits inférieurs et supérieurs correspond seulement une complication plus grande des arcs réflexes.

Or, quand cela serait prouvé, cela ne permettrait pas d'assimiler les deux ordres de faits. En fait, ils diffèrent; et Vénergie latente qui, d après M. Richet, distinguerait l'intelligence de la sensation, est une simple métaphore. Une sensation virtuelle est toujours une sensation : des sensations et des images accumulées (faut-il donc que la banalité des mômes erreurs appelle sans cesse les mômes réfutations?) ne donneront jamais que des sensations et des images, et non l'idée de rapport, de cause à effet, ni môme la puissance d'en penser une possibilité indéfinie, de généraliser, etc.

Mais il est vrai que cette différence est tout idéale ou, comme on dit vulgairement, logique. Elle n'empocherait pas que la complication des arcs réflexes ne piU traduire celle des faits psychologiques eux-mômes. Voyons donc si cette correspondance est réelle. Cela nous paraît douteux. Un acte instinctif correspond-il à une moindre complication réflexe qu'une pensée abstraite ? Ce qu'il perd peut-ôtre en complication cérébrale (et encore il implique sans doute de nombreuses associations d'images ou centres d'images), il le regagne en complication organique. La notion môme de l'arc réflexe peutelle s'appliquer aux phénomènes supérieurs? Peut-on saisir ici une excitation périphérique déterminée correspondant à un mouvement organique déterminé ? L'essentiel de l'opération consiste ici en des actious et réactions nerveuses invisibles, dont il serait difficile de montrer qu'elles varient eu fonction soit de l'excitation soit des mouvements organiques correspondants. Or, ces actious nerveuses diffuses sont possibles sans doute dans toute l'étendue du système nerveux : de sorte qu'on peut se demander si l'arc réflexe est le seul type de l'action nerveuse, et si en dehors môme des faits supérieurs l'aboutissant organique est toujours un équivalent

DE L USAGE SCIENTIFIQUE DES THEORIES PSYCHOLOGIQUES 11

mécanique de Texcitation. Il faudrait, pour exclure une hypothèse semblable, posséder des mesures quantitatives autrement précises que les nôtres*. Que si Ton généralise la notion de Tare réflexe jusqu'à y comprendre les actions et réactions nerveuses invisibles, considérées en elles-mêmes, comme détachées de Texcitation périphérique et de Taboutissant organique, on lui ôte toute signification précise. On se borne à affirmer qu'il y a dans l'organisme des communications de mouvements.

Il est vrai que pour M. Richet Tare réflexe n'est qu'une première simplification de la complexité psychique. Il faut considérer les réactionsnerveusescommedesréactiouschimiques. Le système nerveux n'est-il pas un mécanisme explosif ? ce On peut comparer tout animal à un mécanisme explosif, mécanisme d'autant plus parfait que l'intervention d'une force de plus en plus faible pourra déterminer une action de plus eu plus forte* .)) Ainsi sont résolues en une ligne toutes les difficultés que soulèvent la définition de l'intensité des faits de conscience et l'application de la mesure à ces faits : difficultés dont nous avons essayé de donner plus loin quelque idée^. On peut donc traiter de pures géuéralisations littéraires des propositions semblables : « L'intelligence semble être un mécanisme explosif avec conscience et mémoire... En définitive le système nerveux central mérite d'être appelé un appareil d'énergie latente*. » On pourrait aussi bien traiter ces mécanismes explosifs de volontés obscures. Le réflexe semble pouvoir s'interpréter comme un acte de défense ^ Nous soumettons cette nouvelle interprétation à M. Richet récemment converti à la finalité. Dès 1886 d'ailleurs, M. Richet lui-même qualifiait de grossiers les documents directs en vertu desquels

(1) Voir sur la relation des faits de conscience et de mouvements, eh. vu et viii.

(2) Essai de Psychologie générale, p. 189.

(3) Voir ch. vin, p. 104.

(4) Essai de Psychologie générale, p. 192.

(5) Voir sur la conception finaliste du réflexe, entre autres. Dewey, Psychological Review ; juillet 1896, p. 357.

on prétendrait établir que la pensée correspond à une opération chimique*; et en 189!2 ses doutes s'accentuaient ^ Mais si notre incertitude sur ces questions est extrême — sçlon l'expression même de M. Richet — pourquoi se refuser à chercher dans uue autre voie où l'on trouvera peut-être, à défaut d'une précision illusoire, des approximations certaines? Entre la physiologie impuissante et la psychologie languissante, se demande M. Richet, quelle voie le chercheur choisi^a-t-il ? Et il répond : Laboremm^, Programme précis de travail comme on voit. Voilà où aboutissent des ambitions d'abord si vastes.

Ces erreurs tiennent à une conception étroitement dogmatique de l'hypothèse et de l'explication scientifique. Le savant considère les concepts ou les théories comme un moyen de prévoir et de coordonner les faits. Le psychologue physiologiste tient â priori certains modes d'explication pour seuls légitimes et féconds. Le scepticisme, l'esprit critique de la science actuelle lui sont étrangers. C'est un sectaire : il a un idéal qu'il veut à toute force réaliser ; il a surtout une défiance préalable qu'il veut à toute force satisfaire. Cette défiance est celle de la métaphysique. Les premiers empiriques ont commis ici la même erreur que dans tous les ordres de sciences morales. Ils ont regardé comme seuls positifs les concepts qui seuls jusqu'à eux avaient reçu une forme positive. Un des plus éminents représentants' de cette école nous disait un jour que la théorie de M. Paulhan n'explique rien. Elle n'explique rien parce qu'elle est psychologique et finaliste. Le concept de finalité, le couceptde conscience, n'est pas/)0i7T//*.« Expliquer la pâleur par l'angoisse, ditM. Dumas, c'est faire appel à une entité métaphysique K » L'idéal seul poursuivi est celui de la simplicité, de l'unité, de luuité linéaire. Le psychologue physiologiste essaiera donc d'appliquer à la psychologie la méthode et les

(2) Rev. scient., 1892, II, p. 294, article cité.

(3) Rev. scient. y 1892, article cité, p. 296.

(4) G. Dumas. Les Emotions, trad. du livre de Lange, p. 8 (Alcan).

DE L CSAGE SCIENTIFIQUE DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 13

procédés d'une science plus simple, et simplifiée encore à son usage : de la physiologie. La psychologie prétendue positive a été ainsi une physiologie d'emprunt qui s'est donné, à force de généralisations précipitées et de métaphores, des airs de précision. La théorie finit par se résoudre en une sorte de vague sympathie pour tout ce qui porte la marque physiologique, de vague horreur pour tout ce qui évoque l'idée d'une explication psychologique. M. Ribot comprend, sous le nom de théories physiologiques, les théories les plus diverses, même les plus opposées : il suffit qu'il y soit question de mouvement. Tout psychologue qui attribue quelque efficacité aux idées est intellectualiste*. Voici une phrase de Duinont qui exprime bien cette dévotion compréhensive pour toute théorie qui a comme un relent scientifique : « Nous croyons qu elles (nos idées) doivent s'imposer une fois bien comprises à tous ceux qui acceptent la théorie de l'évolution et de la sélection naturelle, la réduction du moi à une série et à des groupes de faits de conscience, l'analyse de la conscience elle-même en sensations élémentaires, la théorie de l'équivalence des forces, la transformation et la conservation de l'énergie, l'identité de la sensation et du mouvement*... » Ne semble-t-il pas qu'une de ces vérités entraîne l'autre nécessairement, que tout cela aille de soi ? Qu'à la conception mécanique de la nature impliquée dans la théorie de l'équivalence des forces soit inévitablement liée la conception finaliste et psychologique de la lutte pour la vie ? Toutes ces hypothèses se confondent : la science ne les couvre-t-elle pas toutes de son aile ?

A vrai dire, cette période d'imitation sépare en général pour une science la période métaphysique de la période positive. Une science jeune se modèle tout d'abord naturellement sur la science voisine déjà constituée : de là l'emprunt indiscret des concepts, le placage, le pédantisme. Descartes consi-

(1) Voir notre article sur la Psycholor^ie des sentiments de M. Ilibot {Rev. de Met. et de Morale, mars 1897).

. (2) Théorie scientifique de la Sensibilité (Bibl. scient, internationale), p. 6.

14 MÉTHODE D.V>S LA PSYCHOLOGIE DES SEXTIMExXTS

dère rorganisme comme une machine. Un des progrès de la physiologie consistera à compliquer cette conception grossière, et, sinon à restaurer les facultés nahn^elles de Galien, au moins à tenir compte des forces locales de l'organisme, à admettre Tindividualité des éléments vitaux *. Il en est ainsi des sciences morales. La sociologie scientifique sera d'ahord biologique, après avoir été mathématique ou physique^. Ce qui caractérise au contraire l'état positif d'une science, c'est l'usage libre et approprié des concepts qui lui sont nécessaires ; c'est son autonomie. La psychologie — telle que l'ont faite les psycho-physiologistes — en est demeurée à la période d'imitation. Elle ne s'est pas élevée à cet état positif, dans lequel une science, en même temps qu'elle définit les concepts qui lui sont propres, use librement des autres.

Cependant il a bien fallu renoncer à la physiologie impuissante, du moment que l'on dépassait l'étude des sensations, des images, des mouvements. Mais au moins a-t-on voulu appliquer aux faits plus complexes ou supérieurs une méthode objective. La psychologie exjjérimentale a remplacé ou complété la psycho-physiologie.

* * *

Nous ne contestons pas la valeur des recherches de psychologie expérimentale, de celles môme en apparence les plus puériles. Nous savons la distance qu'il y a d'une observation à une expérience; et Ton ne saurait contester la valeur des expériences en ce qui concerne les sensations et les mouvements. Sait-on d'ailleurs toujours d'avance ce qui sert ? La stérilité môme de certaines tentatives n'est pas un résultat négligeable, d'autant qu'à la faveur de preuves douteuses passent souvent des observations intéressantes. Mais cela n'autorise pas encore le dédain de la psychologie traditionnelle et la renaissance des espérances intransigeantes qu'avait fait naître la psycho-physiologie.

(1) Voir Huxley, les Progrès de la Biologie^ J.-B. BaiUière, p. 306.

(2) Voir sur ce point Henry Michel, Vidée de VÉlat (Uachette), p. 473.

DE l'usage SCTEXTIFIQUE DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 15

La psychologie expérimentale comprend : Is. psychologie de laboratoire, et la psychologie indiciduelley par enquêtes, inaugurée en France sous une forme originale par M. Binet.

Les expériences de laboratoire semblent devoir difficilement éviter Tun ou l'autre de ces deux dangers contraires. Ou bien, dans des cas très rares, elles sont impersonnelles : elles sont alors insignifiantes. Ou bien Ton môle aux expériences la personne du sujet : elles deviennent intéressantes, mais irrémédiablement variables. Les expériences ne semblent susceptibles d'aboutir à des résultats généraux que pour les faits d'où la personnalité est tout à fait absente, qui ne nous intéressent à aucun degré, et Ion s'aperçoit de plus en plus qu'il en est fort peu de ce nombre. Innombrables sont les expériences à propos desquelles on peut dire avec M. Victor Henri que les faits pouvaient être prévus d'avance, tant ils étaient vraisemblables*. A la vérité, le contraste est frappant entre le soin et l'ingénieuse précision avec lesquels les expériences sont • conduites, et la pauvreté des résultats. Cela donne l'impression d'un jeu très savant, mais d'un jeu. Est-il besoin d'expériences pour nous apprendre que nous marchons? Telles recherches longues et minutieuses aboutissent à cette constatation que la répétition produit un accroissement continu delà mémoire-, ou bien que le nombre des mots isolés qu'on retient et qu'on peut répéter après une seule audition, varie avec l'âge des sujets et varie avec le nombre des mots qu'on a entendus ^. « L'ensemble donne l'impression d'un travail énorme, fait avec une conscience scrupuleuse, mais ayant abouti à un très petit nombre de résultats utiles '\ »

(1) Année psi/c/i., !'• année p. 410.

(2) Psych. Rev.y janvier 1890. Studies from the Harvard psychological (mhoratory. Comniunicated Jjy II. Miinsterberg. The place of repelUion in Memory, p. 27.

(3) Année psych,, l"* année, p. 6. A. IJinet et V. Henri. Jm mémoire des mots.

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