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ESaUISSES
DE
Introduction
L'histoire des doctrines économiques prouve l'antique vérité, que la pratique a partout précédé la théorie.
Les œuvres des philosophes et des écrivains politiques de l'antiquité classique, qui nous offrent de vastes recherches sur la meilleure organisation économique des sociétés, sont très pauvres en données scientifiques.
* Sources: i) Blanqui. Histoire de l'économie politique en Europe i83j- 1 'S3S. Plusieurs éditions, 2 vol. — 2) Bargemont (Villeneuve de). Histoire de l'économie politique, Paris, 1841. 2 vol. — 3) Mac- CuLLocH. The Literature of political economy, London, 1S45. —
4) Bruno Hildebrand. Die Nationalœconomie der Gegenwart iind Zukunft. Frankfurt 1848. (Les n»» 3 et 4 sont traduits en russe.) —
5) Wernadsky. Esquisse d'une histoire de l'économie politique. St. -P., i858. — 6) Kautz (D"" Julius). Die geschichtliche Entwicklung der Nationalœconomie und ihrer Literatur. Wien, 1860. 2 vol. — 7) Mari.o. Weltœconomie, 1848-54. — 8) Dv P{}Y'sodv:. Etudes sur les principaux économistes, 1868. Il a paru dans les dernières années quelques ouvrages sur l'économie politique en russe: — 9) John Ingram. Histoire de l'économie politique, traduit de l'anglais et rédigé par J.-J. Yanjoul. Moscou, 1891. — 10) Maurice Meyer. Les courants principaux dans la littérature politico-économique contemporaine. Traduction de la 4™*= édition allemande. St. -P., 1891. — 11) A. -T. Tchouproff. Histoire de l'économie politique. Leçons. Tvloscou, 1892, etc. Ingram n'expose point l'histoire du socialisme; dans les leçons du prof. Tchouproff, on ne trouve que de courtes indications sur les doctrines socialistes ; le livre de Meyer est plus complet que les autres et se distingue par une exposition animée, mais la partie critique y est assez faible. Parmi les ouvrages mentionnés les meilleurs sont ceux de Mac-CuUoch, de Bruno Hildebrand, de Ingram et de Tchouproff". Le livre de Kautz contient des indications bibliographiques détaillées.
La littérature politico-économique des peuples modernes commence à se développer depuis le XVI™^ siècle. Malgré toute la diversité des doctrines en vogue dans la période qui finit avec la première moitié du XVIII""' siècle, on ne peut cependant pas ne pas y remarquer une direction prédominante. Cette direction porte le nom de système mercantile, système qui considère l'argent, et principalement la monnaie, comme partie constitutive essentielle de la richesse nationale, ou comme force productrice principale. L'organisation économique repose, selon les idées de l'école mercantile, sur l'intervention directe de l'Etat qui non seulement dirige, mais s'assujettit l'activité privée, en vue d'atteindre des buts politiques.
Dans la deuxième moitié du XVIII™^ siècle, apparaît le système physiocratiqne, sous forme de réaction contre la théorie et la pratique mercantiliste. Les pliysiocrates font consister la richesse dans l'abondance des produits agricoles ; ils considèrent la nature, c'est-à-dire la terre, comme la principale et peut-être l'unique force productrice, et le travail de l'agriculture comme le seul travail producteur. L'organisation économique se présente aux physiocrates comme un ordre naturel, dans lequel on arrive au bien-être par la libre activité et par le libre échange (laisser faire — laisser passer).
Le système d'Adam Smith constitue un degré plus élevé de développement de la science dans la même direction. Smith appelle richesse la totalité des ressources matérielles produites par le travail de l'homme, et satisfaisant à ses besoins. Il oppose b. l'organisation économique existante l'organisation naturelle reposant sur le jeu des intérêts de tous et de chacun avec liberté illimitée laissée aux intérêts industriels et privés. Il soumet donc à une critique sans merci : l'intervention de l'Etat dans l'activité économique de la nation, le système d'encouragement, de protection et de direction du travail privé par l'Etat, en un mot, tous les articles de la politique mercantiliste. Les études de Smith présentent la première exposition systématique et complète de la science dans la mesure où elle était possible. Smith et ses premiers disciples ont élaboré les doctrines des forces productrices, de la division du travail, de la valeur, du prix et de la concurrence, des sources principales du revenu, et ils ont exposé le système de la politique économique libérale.
Mais l'application des principes de Smith n'a pas réalisé les espérances éveillées par l'école de la liberté industrielle. Dans l'activité pratique comme dans la science, apparut l'idée de la nécessité de limiter la liberté, et d'organiser l'économie nationale avec l'intervention de l'Etat (Sismondi, List et plusieurs autres).
Cette direction aboutit au socialisme, — protestation extrême contre la direction libérale de l'école de Smith. En acceptant les idées fondamentales de Smith sur la richesse nationale et sur le travail (principale force productrice), les socialistes assignent pour tâche à la science l'organisation du travail sur les bases de l'association et de la solidarité, autrement dit — la recherche de tormes d'organisation économique qui assurent le bien-être général. Le développement ultérieur de la théorie de la hberté industrielle, et, plus tard, la réaction contre le socialisme, ont eu pour facteurs principaux d'abord la doctrine de l'harmonie des intérêts, — le premier système de Carey, transporté en Europe par Bastiat et ses disciples, — et ensuite la direction positive à laquelle appartiennent les écoles historique et statistique. La doctrine de Carey-Bastiat n'est autre chose que le renouvellement de la théorie des disciples de Smith, basée sur le principe que ions les intérêts légit'uiies sont haiiiioniqucs. L'école historique tâche ae concilier les diverses doctrines et admet qu'il y a pour ces doctrines comme pour l'organisation économique elle-même certaines phases que chaque peuple traverse. Au milieu de toutes ces doctrines économiques contradictoires s'élabore enfin la direction statistique, qui cherche dans l'histoire non pas des moments caractéristiques ou des périodes typiques, mais seulement des matériaux pour ses conclusions, et qui emploie de préférence dans ses investigations la méthode statistique. Telles sont les études de Tooke, de Newmarck, et spécialement celles de Schmoller.
Tout le contenu de la littérature politico-économique entre facilement dans ces cadres. Celui qui se livre à son étude, — non dans ses sources, mais dans les exposés historiques, — pourrait supposer que chaque doctrine meurt après avoir été elle-même une réaction contre les exagérations et les erreurs des temps précédents. Mais une connaissance plus intime de la littérature nous amène à la conviction que les doctrines politico-économiques ne se présentent pas comme strictement délimitées dans le temps. Les conceptions fondamentales des diverses doctrines furent souvent énoncées bien longtemps avant que ces doctrines devinssent dominantes, et elles ont continué à vivre longtemps après l'avènement d'une nouvelle école. D'autre part, certaines idées appartenant à des systèmes antérieurs et surannés sont reproduites, parfois pendant un temps très long, non seulement par des attardés qui, sans connaître les résultats des récentes recherches scientifiques, arrivent par leurs propres réflexions à trouver ce qui a été élaboré ou aboli bien longtemps auparavant, mais encore par ceux qui s'efforcent de sauver des vérités rejetées seulement par la raison qu'elles furent entremêlées d'erreurs ou imparfaitement comprises et expliquées.
Chapitre II
L ANTIQUITE CLASSIQUE. PLATON ET ARISTOTE
Les principales thèses théoriques de l'économie poHtique se rencontrent chez les Grecs à l'état fragmentaire. On peut extraire de différents passages des œuvres de Xénophon, de Platon et d'Aristote des idées élémentaires sur la division du travail, l'échange, la monnaie ; mais ces idées ne constituent pas une science à proprement parler.
Considérant l'esclavage comme une institution naturelle, méprisant profondément le travail industriel, et supposant que l'Etat n'existe que pour les citoyens seulement, les Grecs regardaient l'Etat comme un produit mécanique, artificiel, comme un moyen de réaliser le bien et la vertu des citoyens. Telle est la conception développée dans les deux ouvrages de Platon : La République et Les Lois. Le premier de ces ouvrages représente un idéal de société communiste à la réalisation duquel Platon ne croyait évidemment pas lui-même; le second contient l'exposition de ce qui est pratiquement réalisable de cet idéal.
L'art de la politique consiste selon Platon à rendre les hommes vertueux et à établir des institutions qui aient leur appui, non pas dans les lois, mais dans les mœurs, dans les connaissances, dans la raison et dans la conscience publique. En réaHté, c'est la loi et la contrainte qui constituent chez lui les bases principales de l'ordre social.
^ Sources : i) Œuvres de PLiton, traduites par V. Cousin, iS26-35. La République et les Lois. — 2) Aristote. La Politique, traduite par Barthélémy St-Hilaire, 1848. — Il existe aussi une traduction russe. — Comp. Marlo. \]'eltœconomie.
Platon exige pour son Etat idéal (sa cite), des conditions physiques qui mettent obstacle à son épanouissement industriel; notamment — ■ une position continentale et non maritime, pour que la ville ne soit pas commerçante et n'ait pas de communications faciles avec les autres pays, car c'est dans ces conditions que se développe le goût de la nouveauté et celui du gain, qui donne à la population un caractère de duplicité et de mensonge. Platon exige que le territoire de l'Etat ne soit pas trop vaste, et que le nombre de ses habitants ne surpasse pas 5040 citoyens. La population doit, à son avis, appartenir à la même race, parler la même langue et avoir les mêmes croyances.
Non content de cela le philosophe, pour affermir l'unité politique, veut d'un côté assurer aux citoyens une certaine aisance, et de l'autre — mettre obstacle à l'enrichissement des particuliers. Platon considère la distribution de la terre entre les citoyens comme une concession, et il exige que chacun soit bien convaincu que le lot qui lui est concédé appartient à l'Etat aussi bien qu'au citoyen. Toute la ville et son territoire sont divisés en douze parts, desquelles on attribue à chacun des citoyens deux lots : l'un proche de la ville, l'autre éloigné. Les parcelles de meilleure qualité ont une moindre surface; celles qui sont moins bonnes — une plus grande. Cette distribution reste immuable et par conséquent la loi, selon Platon, doir établir l'indivisibilité et l'inaliénabilité des lots et fixer l'émigration du superflu de la population. Partant du principe que la vertu est incompatible avec la richesse et que l'honnête homme ne peut être ni trop riche ni trop pauvre, Platon exige une certaine limitation de la fortune; tout ce qui dépasse cette limite doit revenir à l'Etat et aux dieux protecteurs. A ceux qui enfreindront la loi, il faudra infliger des punitions. De même, Platon défend à ses citoyens d'exercer des métiers méprisés, le trafic honteux du bétail, le commerce en général ; il fixe des punitions pour tous ceux qui se livreront à des industries lucratives. Enfin Platon conseille de laisser toutes les industries aux étrangers, de désigner celles qui peuvent être
PLATON ET ARISTOTE 9
permises, et enfin de fixer un bénéfice modique aux commerçants.
La réglementation sévère à laquelle Platon soumet l'organisation économique embrasse aussi les autres branches de la vie sociale et privée. Le législateur établit des régies pour le mariage, la naissance et l'éducation des enfants des deux sexes, il surveille l'homme depuis la jeunesse jusqu'à la vieillesse, il l'instruit et il détermine ce qui est honnête et ce qui est honteux dans chaque cas donné.
Ainsi, ce n'est pas l'autonomie, la volonté libre, qui est le moteur principal de l'activité humaine dans l'Etat de Platon, mais c'est la loi, agissant par contrainte, qui indique constamment ce qu'il taut taire et qui punit en même temps les transgresseurs.
Aristote s'éloigne, dans sa politique, de l'idéal platonicien, mais lui aussi subordonne sans condition l'individu à l'Etat. D'après lui, le territoire de l'Etat doit être suffisant pour procurer aux citoyens un bien-être modéré. La situation au bord de la mer et de bonnes voies de communication sont nécessaires pour hiciliter les rapports avec l'extérieur. Les forêts, les industries minières et la moitié de la terre sont laissées à l'Etat; le reste de la terre est réparti entre les citoyens, à raison de deux lots par tête, l'un dans une partie limitrophe de la ville, et l'autre dans une partie éloignée. Le nombre des citoyens ne doit pas être grand, afin qu'ils puissent se connaître les uns les autres. Il est défendu aux citoyens de s'occuper de travaux manuels et d'eiitrer au service d'autrui. Les classes industrielles ne doivent pas posséder de droits politiques; la culture de la terre est imposée aux esclaves, le commerce et l'industrie sont abandonnés aux alliés non grecs ; il n'est laissé aux cit03-ens que la surveillance des travaux ; leur vocation réelle c'est la vie publique. A l'encontre de Platon, Aristote attribue une importance particulière à la famille et à la propriété.
Dans l'appréciation des doctrines de Platon et d' Aristote il ne faut pas oublier que l'idéal grec se rapportait à de petites repu-
10 LA LITTERATURE ECONOMIQ.UE
bliques, ayant une classe privilégiée peu nombreuse qui vivait aux dépens d'esclaves et d'une population asservie. Considérer ces doctrines au point de vue de l'Etat contemporain — ce serait oublier l'énorme distance qui sépare le présent des cadres de la vie politique dans lesquels était enfermée la société grecque.
Quant aux Romains, leurs idées économiques se sont exprimées non pas dans des constructions théoriques de politique économique, mais dans le droit.
Chapitre III
LA LITTERATURE ECONOMIQ.UE DES PEUPLES MODERNES DE L EUROPE JUSQ.u'a LA MOITIÉ DU XVIIl"'= SIECLE ^
En examinant l'ensemble des productions littéraires dans le domaine de l'économie politique depuis le XVI""^ siècle jusqu'à la moitié du XVIII"'*, on ne peut manquer d'arriver à la conviction que tout en conservant une même direction prédominante, elles ont eu au début un caractère distinct chez les Allemands, chez les Italiens, chez les Français et chez les Anglais.
En Allemagne, l'économie politique apparaît sous la forme de la caïuéralistique qui embrasse la police, le commerce, les finances, la sylviculture, l'agriculture, l'industrie des mines, etc. La direction caméralc a été déterminée en Allemagne par les rapports
^ Sources : i) Roscher. Ziir Geschidite der englisclieii Volkswirtlischaftslehre (i83i-52). — 2) Le même. Geschichte der Nalionalœconomie in Deutschland I1874). — 3) Zeitschrift fur die gesamnile Staaisn'issenschajt (1S34, 3-4). — 4) Pecchio. Histoire de l'économie politique en Italie, traduite par Gallois. — 3) Collection des économistes : Economistes financiers au XVIII'"" siècle.
DKS PEUPLES MODERNES II
spéciaux existant entre le pouvoir public et les classes privilégiées indépendantes. Comme le pouvoir ne pouvait pas frapper d'impôts à volonté ces dernières, il lui fallut chercher l'augmentation des revenus dans une bonne administration des biens de l'Etat (Kammergûter) et dans l'établissement du droit exclusif de l'Etat de s'occuper de certaines branches de l'industrie. Tout cela fit naitre le besoin d'une administration connaissant la technologie, la sylviculture, l'agriculture, etc., et aussi la partie appliquée de l'économie politique. De là est née la caméralistique (Kammeralwissenschaft) code de règles résultant des droits étendus du Trésor et de la limitation de l'activité privée par l'activité économique de l'Etat en vue du bien-être national et de l'intérêt du gouvernement, de la conservation des bonnes mœurs, de l'ordre public, etc.
Les premiers essais de littérature politico-économique en Italie furent provoqués par des besoins pratiques. La diversité des systèmes monétaires, la hausse et la baisse artificielles de la valeur de la monnaie métallique, eurent pour effet l'apparition d'un grand nombre d'ouvrages sur la monnaie ; mais, grâce à l'absence d'unité politique et à l'antagonisme croissant de la science et de la vie, les recherches politico-économiques \' ont pris plus tard un caractère principalement philosophique. Les savants Italiens, après des spéculations sur la nature de la monnaie, de la valeur, du crédit et des diverses espèces de commerce, où ils donnaient, cela va sans dire, la préférence au commerce actif sur le commerce passif, à l'exportation des produits manufacturés sur celle des produits agricoles, — ont passé aux idées de l'école phvsiocratique, même avant l'apparition de la doctrine de Quesnay.
En France, les premiers ouvrages politico-économiques turent surtout consacrés aux finances, à la critique des impôts existants, à l'examen de leur influence sur l'économie de l'Etat, à la création de nouveaux svstèmes financiers. Vauban, dans son Projet d'une diuic royale dépeint la triste situation des classes imposables. Boisguillebert, en attribuant aussi l'appauvrissement de la France au mauvais système des impôts et en réclamant leur ré-
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forme, démontre que la richesse ne dépend point de la quantité de la monnaie, mais du maintien de l'harmonie et de la mutua- Hté dans la société. La nature conduit elle-même à ce résultat, « pourvu qu'on la laisse faire » et que l'intervention de l'Etat dans l'industrie ait pour but la protection et la défense de tout le monde contre la violence.
En Angleterre, la littérature politico-économique se distingue par une diversité extraordinaire. Elle débute par l'Utopie de Thomas Morus, et embrasse ensuite toute une série de recherches : sur la composition de la population au point de vue de l'économie de l'Etat, sur les colonies, sur les compagnies commerciales, sur les moyens de développer les différentes branches de l'industrie, sur les banques, la balance du commerce, la monnaie, la valeur, sur les causes du taux élevé de l'intérêt et les moyens de le réduire. Cette richesse remarquable de la littérature s'explique par la part active que les savants anglais prenaient à la solution des questions pratiques, soulevées par l'initiative privée, qui caractérise la race anglo-saxonne.
Raleigh examine les éléments de la population au point de vue de l'économie de l'Etat, et dit que la société se compose de trois classes: i° ceux qui vivent de leur travail et donnent la meilleure partie de leur récolte aux fainéants; 2° les marchands qui enrichissent le pays; 3" la classe supérieure — gentry, qui est gardienne du bon ordre dans l'Etat. D'après Harrington la distribution de la propriété foncière entraîne le mode de gouvernement d'un pays. Il trouve l'absolutisme là où tout le sol appartient à un seul, la monarchie tempérée là où il appartient à un petit nombre, et la démocratie là où le peuple participe à la possession de la terre. Les changements apportés à la distribution de la propriété foncière, en maintenant les anciennes formes de gouvernement, sont, à son avis, la cause des révolutions politiques. Les études sur la population et les colonies forment une grande partie de la littérature économique anglaise. Ceux qui redoutaient un trop grand accroissement de la population étaient
LE SYSTEME MERCANTILE I3
des champions zélés de la colonisation; mais, dans la création des colonies, ils avaient surtout en vue l'importation des matériaux bruts à bon marché, ainsi que l'exportation des produits manufacturés, et ne songeaient pas à se procurer de l'or. Leurs adversaires démontraient par contre que l'accroissement de la population contribue à la prospérité et à la richesse du pa3's. Child et Petty, écrivains du XVII™^ siècle, rappellent à cet égard Bastiat et Carey. Ils furent aussi les défenseurs de l'établissement d'un taux d'intérêt peu élevé (Child exigeait que cette réduction fut imposée par la force de la loi). Certains écrivains anglais, prenant pour exemple la Hollande, conseillaient la création de banques et l'institution de droits protecteurs (Yarranton). Au XVIIP"-' siècle commence à se dessiner plus nettement la direction mercantiliste, mais la liberté commerciale conservait néanmoins de zélés défenseurs.
Chapitre IV , 1
LE SYSTEME MERCANTILE
Le système mercantile a eu une énorme importance pratique et des représentants nombreux dans la littérature. Du reste il est certain que ce système n'a pas été élaboré sous une forme scientifique, comme un tout harmonisé, comme une doctrine exposée dans toute sa plénitude dans un traité quelconque.
' Les sources sont, outre celles citées à la page 3 : i) Rau. Lehrbiich der pol. (Economie, i vol. — 21 A. Smith. 3) Economistes financiers au XVIII'"^ siècle. — 4) Horn. L'économie politique avant les Physiocrates. 1867. — 5) Du PuViNODE. — 61 Handn'ôrterbuch der Staatswissenschaften. Merkantilsystem .
14 LE SYSTEME MERCANTILE
Dans le mercantilisme il est nécessaire d'examiner surtout ses idées fondamentales sur la richesse et sur l'organisation économiques.
Relativement à. la richesse, il faut distinguer le mercantilisme pratique du mercantihsme scientifique.
Le mercantilisme pratique, qui considère la monnaie comme le facteur essentiel de la richesse nationale, comme une marchandise non destructible par l'usage, et au moyen de laquelle on peut tout acheter, suppose que l'Etat s'enrichit, de même qu'un particulier, par l'acquisition d'une quantité plus grande de monnaie.
On peut répondre à cela que la monnaie ne satisfait pas à un besoin particulier, mais social : sa destination est de servir d'instrument dans les transactions, d'intermédiaire dans l'échange ; seule, elle ne suffit pas pour mettre en circulation les marchandises. Puis il est nécessaire, pour faire l'acquisition des marchandises au moyen de la monnaie, que ces marchandises soient déjà produites. Par conséquent la production présente une source inépuisable de richesse, tandis que la monnaie, une fois dépensée, doit être de nouveau acquise par l'activité économique ou par les produits de cette activité. L'acquisition et l'accumulation de la monnaie au prix de grands sacrifices matériels n'a pas de sens ; car, pour la circulation des marchandises, pour l'échange, une petite quantité de monnaie peut servir aussi bien qu'une quantité considérable. On peut même affirmer que moins on dépense pour la monnaie, comme instrument d'échange, plus la nation épargne de force et de moyens pour la satisfliction de ses besoins. Le mercantilisme scientifique attribue une valeur non seulement à la monnaie métallique mais à la monnaie en général, et^ tout en ne la considérant pas comme la richesse par excellence, cette doctrine suppose que l'augmentation de la quantité de monnaie est nécessaire pour augmenter la vitesse de la circulation, parce qu'avec une circulation rapide, il se crée de nouvelles richesses. D'après Jean Bodin i million, passant 20 fois dans la circulation
LE SYSTEME MERCANTILE I5
rend le même service que vingt millions qui n'auraient fait qu'un seul tour; mais, comme la même monnaie ne peut pas circuler en même temps dans deux endroits différents, il faut, pour stimuler la circulation, augmenter la quantité de monnaie métallique et, à défaut de celle-ci, mettre en circulation le crédit (Law).
Sur ce point il est à remarquer qu'une circulation rapide de l'argent contribue autant à l'accélération de la production qu'à celle de la consommation. Tout dépend de la destination de l'argent. Les mercantilistes ont pris dans cette circonstance l'effet pour la cause : la circulation rapide de l'argent pour la cause de la production accélérée, tandis que parfois c'est le contraire qui a lieu.
Quant à l'opinion des mercantilistes sur l'organisation économique de la société, les intérêts privés devraient — -selon les idées dominantes de l'époque — être subordonnés sans restriction à l'intérêt de l'Etat, et, comme les intérêts privés ne coïncident pas avec les intérêts sociaux, ils doivent être sacrifiés à ces derniers. De là provient le droit absolu de l'Etat de contraindre au travail et d'organiser tout l'ordre économique de la société, non pas en vue du bien de tout le monde et de chacun en particulier, mais pour procurer à l'Etat la prépondérance sur ses voisins . Avec tout cela, le mercantilisme a son côté humanitaire : en soumettant tout l'ordre économique à l'Etat, il maîtrise l'arbitraire du monopole et de la force, celui du féodalisme dans l'agriculture, celui des corporations dans l'industrie manufacturière. Il s'élève de l'idée étroite d'une association privilégiée à la conception plus large, — de l'Etat, de la nation, qui forme le passage à l'idée de cité universelle, — Weltbùrgerthum (Mario).
Ce qui précède explique l'ensemble des institutions économiques qui s'étaient formées à l'époque du mercantilisme, et qui constituaient l'objet principal des études de ce temps.
L'interdiction d'exporter la monnaie, et l'extraction des métaux précieux, même avec des frais excédant l'avantage de la production, se présentaient comme les moyens les plus faciles pour s'approvisionner d'or et d'argent; mais lorsque T. Mun eut l6 LE SYSTÈME MERCANTILE
démontré que l'or exporté, en servant pour les achats et les ventes à l'étranger, rentre dans le pays avec un excédant de valeur, et qu'on se fut convaincu que les pertes dans l'exploitation des mines ne sont compensées par rien, on se tourna vers d'autres mesures. Ces mesures avaient en vue de stimuler la production intérieure (principalement des objets destinés à l'exportation), et de procurer à l'Etat la prépondérance dans le commerce extérieur, au moyen d'une balance du commerce favorable, c'està-dire d'un rapport entre l'importation et l'exportation calculé de façon que le prix des marchandises exportées fût supérieur au prix des marchandises importées et que l'étranger fût obligé de payer la différence en monnaie.
Conformément à ces vues, on considéra comme nécessaire ce qui suit :
a) Pour activer la production à l'intérieur de TEtat : i° se préoccuper de l'accroissement de la population et de la diminution du nombre des oisifs; 2° exiger des produits manufacturés certaines dimensions, qualités et marques etc., déterminées, sous menace de peines sévères; 3° favoriser l'instruction technique du peuple et diriger les entreprises industrielles.
b) Pour activer l'exportation et obtenir une balance du commerce favorable: 1° établir des droits de douane, afin d'entraver l'importation des produits manufltcturés étrangers et de faciliter l'entrée du dehors des matières brutes et par contre afin d'encourager l'exportation des produits manufacturés et de prohiber celle des matières brutes; ce système devait, selon les mercantilistes, augmenter le chiffre de l'exportation, diminuer celui de l'importation et amener le payement de la différence en espèces ; 2° conclure des traités de commerce pour faciliter la vente des marchandises; 3° fonder des colonies en assurant un débouché pour les produits de la métropole, en même temps qu'un marché pour l'achat des matières brutes à un prix avantageux; le commerce avec les colonies devait être de préférence monopolisé, c'està-dire que le droit exclusif du commerce avec les colonies devait
LE SYSTEME MERCANTILE I7
appartenir à la métropole et dans celle-ci exclusivement à une corporation privilégiée de marchands; 4^^ créer des compagnies privilégiées de commerce; 5° stimuler l'activité du commerce maritime (Acte de Navigation). Toutes ces mesures sont analysées en détail par A. Smith dans le 4™^ livre de ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.
De tous les écrivains de ce temps chez lesquels la direction mercantiliste apparaît nettement, c'est l'auteur des Considérations sur le numéraire et le commerce, et de différents mémoires, John Law, le célèbre financier de la France au commencement du XVIII'"^ siècle, qui mérite une attention spéciale. Dans le Système de Law, la tendance politico-économique des XVII'^'^ et XVIII""^ siècles a atteint son plus haut point de développement. C'est l'Etat qui devient le moteur de l'activité économique, et non pas les particuliers et leurs intérêts: l'Etat accorde le crédit aux particuliers et non pas les particuliers à l'Etat; l'Etat peut remplacer une monnaie par une autre; les particuliers commettent un crime politique en retenant chez eux l'argent qui est destiné à la circulation. Dans le Système tout le commerce colonial reçoit une organisation politique. En un mot, la doctrine de Law représente, en théorie et en pratique, la complète absorption des intérêts de l'individu par ceux de l'Etat, vis-à-vis desquels les particuliers se trouvent être dénués de tout droit.
Le mercantilisme a eu des représentants en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en France, en Russie, etc. Ses traces se sont conservées jusqu'à présent non seulement dans la doctrine protectionniste, mais encore dans les systèmes politico-économiques qui élargissent outre mesure la participation de l'Etat dans le domaine de l'économie nationale.
Néanmoins, longtemps avant que les idées de libre commerce eussent été développées par les ph3-siocrates et par A. Smith, avait déjà paru un discours de Dudley North sur le commerce (North, Discourse iipon tradc 1691). North, en reconnaissant la solidarité de toutes les nations, démontrait qu'il ne peut y l8 LE SYSTÈME DES PHYSIOCRATES
avoir dans un Etat ni trop, ni trop peu de monnaie, et il se posait en champion zélé de la liberté industrielle illimitée.
Chapitre V Le Systeme Des Physiocrates'
La physiocratie constitue un premier essai pour représenter dans leur ensemble tous les phénomènes économiques. Le fondateur de cette doctrine fut un médecin de Louis XV, François Quesnay. Du reste l'idée de la physiocratie n'appartient pas à Quesnay seul, mais elle est l'œuvre de son temps.
Selon la doctrine de Quesnay, expliquée par Dupont de Nemours, la physiocratie embrasse la connaissance du droit naturel, qui s'étend à tout ce que l'homme acquiert par son propre travail; de Vord7'e naturel, c'est-à-dire de l'organisation donnée au monde par Dieu, et des lais naturelles, sur la base desquelles tout se fait selon l'ordre naturel, et qui constituent le fondement du droit positif. De là trois parties dans la doctrine de Quesnay: le « Droit naturel, » le « Tableau économique » qui envisage l'ordre naturel dans la société, et les « Maximes générales du gouvernement économique » qui traitent des principes du droit positif extraits de la connaissance des lois naturelles.
* Sources: ii Collection à^s économisles. Les Physiocrates. Œuvres de Turgot. — 2) Heismass. Les principes esse7jtiels de la doctrine physiocratiqiie. KietT. 1S49. — 3) Kellner. Zur Geschichte des Physiocratismus. 1*^47. — 4I Batbie. Turgot. i8r3i. Comp. la littérature détaillée chez Rau et chez Kautz. La doctrine des physiocrates est exposée en traits généraux dans les ouvrages indiques dans le chapitre précédent. Il existe aussi un article intéressant de Daire dans la Col. des Ec. — 5j Du Puynode. Etudes sui- les principaux économistes, 1868.
LE SYSTEME DES PHYSIOCRATES I9
Selon la doctrine de Quesnay, pour autant qu'elle touche à l'économie sociale, la nature seule est productrice, ou, comme l'a dit Dupont de Nemours dans une lettre à Say: Dieu seul est producteur. L'agriculture seule augmente la richesse nationale, car non seulement elle compense les frais de la production, mais elle donne encore un produit net. L'industrie manufacturière, le commerce, l'armée, les fonctionnaires, les savants ne produisent rien. Si les produits des fabriques ont une valeur plus grande, c'est parce que dans la transformation des matières premières ils utilisent les produits de l'agriculture.
De cette thèse fondamentale de Quesnay découle ce qui suit :
I . La division de tous les habitants de l'Etat en trois classes :
a) Les agriculteurs — la classe productrice qui fait « les avances primitives et les avances annuelles, » et qui non seulement rentre dans les avances faites, mais obtient en sus un produit net qui va aux propriétaires fonciers. Les agriculteurs abandonnent en outre à la classe improductive une partie des matières brutes en échange de produits manufacturés.
h) Les propriétaires fonciers qui reçoivent le produit net et font les « avances foncières « pour le défrichement du sol. C'est la classe dont la société peut disposer (classe disponible). Les propriétaires abandonnent une partie du produit net à la classe des agriculteurs — en échange des moyens d'existence, et une autre partie à la classe stérile — en échange de la matière prem.ière manufacturée.
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