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LA
par
PATRICE LACOMBE
1
Parmi tous les sites remarquables qui se déroulent aux yeux du voyageur, lorsque, pendant la belle saison, il parcourt le côté nord de l’Île de Montréal, l’endroit appelé le « Gros Sault » est celui où il s’arrête de préférence, frappé qu’il est par la fraîcheur de ses campagnes et la vue pittoresque du paysage qui l’environne.
La branche de l’Outaouais qui, en cet endroit, prend le nom de « rivière des Prairies, » y roule ses eaux impétueuses et profondes, jusqu’au bout de l’île, où elle les réunit à celles du Saint-Laurent. Une forêt de beaux arbres respectés du temps et de la hache du cultivateur couvre dans une grande étendue la côte et le rivage. Quelques-uns, déracinés en partie par la force du courant, se penchent sur les eaux, et semblent se mirer dans le cristal limpide qui baigne leurs pieds. Une riche pelouse s’étend comme un beau tapis vert sous ces arbres dont la cime touffue offre une ombre impénétrable aux ardeurs du soleil.
L’industrie a su autrefois tirer partie du cours rapide de cette rivière, dont les eaux alimentent encore aujourd’hui deux moulins, l’un sur l’île de Montréal, appelé « Moulin du Gros Sault, » et la propriété de nos seigneurs ; et l’autre, presqu’en face, sur l’île Jésus, appelé « Moulin du Crochet, » appartenant MM. du séminaire de Québec.
Le bourdonnement sourd et majestueux des eaux, l’apparition inattendue d’un large radeau chargé de bois entraîné avec rapidité au milieu des cris de joie des hardis conducteurs, les habitations des cultivateurs situées sur les deux rives opposées à des intervalles presque réguliers, et qui se détachent agréablement sur le vert sombre des arbres qui les forment le coup d’œil le plus satisfaisant pour le spectateur.
Ce lieu charmant ne pouvait manquer d’attirer l’attention des amateurs de la belle aussi, chaque année, pendant la chaude saison est-il le rendez-vous d’un grand nombre d’habitants de Montréal, qui viennent s’y délasser pendant quelques heures, des fatigues de la semaine, et échanger l’atmosphère lourde et brûlante de la ville contre l’air pur et frais qu’on y respire.
Parmi toutes les habitations de cultivateurs qui bordent l’île de Montréal en cet endroit, une se fait remarquer par son bon état de culture, la propreté et la belle tenue de la maison et des divers bâtiments qui la composent.
La famille qui était propriétaire de cette terre, il y a quelques années, appartenait à une des plus anciennes du pays. Jean Chauvin, sergent dans un des premiers régiments français envoyés en ce pays, après avoir obtenu son congé, en avait été le premier concessionnaire, le 20 février 1670, comme on peut le constater par le terrier des seigneurs ; puis il l’avait léguée à son fils Léonard ; des mains de celui-ci elle était passée par héritage à Gabriel Chauvin, puis à François, son fils. Enfin, Jean-Baptiste Chauvin, au temps où commence notre histoire, en était propriétaire comme héritier de son père François, mort depuis peu de temps, chargé de travaux et d’années. Chauvin aimait souvent à rappeler cette succession non interrompue de ses ancêtres, dont il s’enorgueillissait à juste titre, et qui comptait pour lui comme autant de quartiers de noblesse. Il avait épousé la fille d’un cultivateur des environs. De cette union il avait eu trois enfants, deux garçons et une fille. L’aîné portait le nom de son père ; le cadet s’appelait Charles, et la fille Marguerite. Les parents, par une coupable indifférence, avaient entièrement négligé l’éducation de leurs garçons ; ceux-ci n’avaient eu que les soins d’une mère tendre et vertueuse, les conseils et l’exemple d’un bon père. C’était sans doute quelque chose, beaucoup même ; mais tout avait été fait pour le cœur, rien pour l’esprit. Marguerite là-dessus avait l’avantage sur ses frères. On l’avait envoyée passer quelque temps dans un pensionnat, où le germe des plus heureuses dispositions s’était développé en elle ; aussi c’était à elle qu’était dévolu, chaque soir, après le souper, le soin de faire la lecture en famille ; les petites transactions, les états de recette et de dépense, les lettres à écrire et les réponses à faire, tout cela était de son ressort et lui passait par les mains, et elle s’en acquittait à merveille.
Cependant, malgré le défaut d’instruction des chefs de cette famille, tout n’en prospérait pas moins autour d’eux. Le bon ordre et l’aisance régnaient dans cette maison. Chaque jour, le père, au dehors, comme la mère à l’intérieur, montraient à leurs enfants l’exemple du travail, de l’économie et de l’industrie, et ceux-ci les secondaient de leur mieux. La terre, soigneusement labourée et ensemencée, s’empressait de rendre au centuple ce qu’on avait confié dans son sein. Le soin et l’engrais des troupeaux, la fabrication des diverses étoffes, et les autres produits de l’industrie, formaient l’occupation journalière de cette famille. La proximité des marchés de la ville facilitait l’exportation du surplus des produits de la ferme, et régulièrement une fois la semaine, le vendredi, une voiture chargée de toutes sortes de denrées, et par la mère Chauvin, accompagnée de Marguerite, venait prendre au marché sa place accoutumée. De retour à la maison, il y avait reddition de compte en règle. Chauvin portait en recette le prix des grains, du fourrage et du bois qu’il avait vendus ; la mère, de son côté, rendait compte du produit de son marché ; le tout était supputé jusqu’à un sou près, et soigneusement enfermé dans un vieux coffre qui n’avait presque servi à d’autre usage pendant un temps immémorial.
Cette scrupuleuse exactitude à toujours mettre au coffre, et à n’en jamais rien retirer que pour les besoins les plus urgents de la ferme, avait eu pour résultat tout naturel d’accroître considérablement le dépôt. Aussi le père Chauvin passait-il pour un des habitants les plus aisés des environs ; et la commune renommée lui accordait volontiers plusieurs mille livres au coffre, qu’en père sage et prévoyant il destinait à l’établissement de ses enfants.
La paix, l’union, l’abondance, régnaient donc dans cette famille ; aucun souci ne venait en altérer le bonheur. Contents de cultiver en paix le champ que leurs ancêtres avaient arrosé de leurs sueurs, ils coulaient des jours tranquilles et sereins. Heureux, oh ! trop heureux les habitants des campagnes, s’ils connaissaient leur bonheur !
2
On était au mois de février. La journée du jeudi venait de s’écouler à faire les préparatifs ordinaires pour le lendemain, jour de marché. La soirée était avancée, et l’on parlait déjà de se retirer, quand Chauvin, suivant son habitude, sortit pour examiner le temps ; il rentra bientôt en prédisant, à certains signes infaillibles qu’il tenait de ses ancêtres, du mauvais temps pour le lendemain. Marguerite, qui comptait déjà sur le plaisir du voyage à la ville, ne partagea pas, comme on le pense bien, l’opinion de son père. Néanmoins, il fut décidé qu’en cas de mauvais temps le jeune Charles accompagnerait sa mère. Puis chacun se retira, le père désirant n’être pas pris en défaut, et Marguerite conjurant l’orage de tous ses vœux. Cependant Chauvin avait pronostiqué juste. Pendant la première partie de la nuit, la neige tomba lentement et en larges flocons ; puis, le vent, s’étant élevé, l’avait balayée devant lui et amoncelée en grands bancs, à une telle hauteur que les routes en étaient complètement obstruées ; l’entrée même des maisons en était tellement encombrée, que le lendemain matin Chauvin et ses garçons furent obligés de sauter par une des fenêtres de la maison, pour en déblayer les portes et pouvoir les ouvrir. L’état des chemins rendit pour un moment le voyage indécis ; mais le père remarqua judicieusement que le mauvais temps empêcherait très-sûrement les d’entreprendre le de la ville ; que c’était pour lui le moment de faire un effort et de profiter de l’occasion. Les deux meilleurs chevaux furent donc mis à la voiture, qui se mit en route, traçant péniblement le chemin, et laissant derrière elle force cahots et ornières ; les chevaux enfonçaient jusqu’au-dessus des genoux ; mais les courageuses bêtes s’en tirèrent bien, et le voyage s’accomplit heureusement quoique lentement. Ce que Chauvin avait prévu était arrivé ; le marché était désert ; aussi n’est pas besoin de dire avec quelle rapidité le contenu de la voiture fut enlevé, et combien la vente fut plus productive encore que de coutume. Dans le courant de la journée, le vent, qui avait cessé depuis le matin, commença à souffler avec plus de violence ; les traces récentes des voitures disparurent sous un épais tourbillon de neige ; dès lors, le retour fut regardé comme impossible. La mère Chauvin et son fils se décidèrent donc de passer la nuit à la ville, et prirent logement dans une auberge voisine.
L’auberge était en ce moment encombrée de personnes que le mauvais temps avait forcées d’y chercher un abri pour la nuit. Au fond de la salle commune, derrière le comptoir, deux jeunes garçons étaient empressés à servir à de nombreuses pratiques des liqueurs de toutes sortes et de toutes couleurs. Les pipes étaient allumées de toutes parts et formaient un brouillard qui combattait victorieusement le jet de gaz brillant suspendu au-dessus du comptoir. Les exhalaisons qui s’échappaient des vêtements trempés de sueur et de neige fondue, l’humidité du plancher, l’odeur du tabac et des liqueurs frelatées, un poêle double placé au milieu de la salle et chauffé à 100 degrés, tout cela pourra aider nos lecteurs à se faire une idée de l’auberge en ce moment.
Dans un coin, plusieurs jeunes gens tenaient ensemble une conversation très-animée. Sans tenir aucun compte des sages directions que leur donnait l’enseigne à grandes lettres blanches qu’on lisait sur la porte d’entrée : Divers sirops pour la tempérance, la plupart étaient ivres, et faisaient retentir la salle de leurs cris. C’étaient des jeunes gens qui venaient de conclure leur engagement avec la compagnie du nord-ouest pour les pays hauts, et auxquels l’agent avait donné rendez-vous dans cette auberge, pour leur en faire signer l’acte en bonne forme le lendemain, et leur donner un à-compte sur leurs gages. On peut à peu près se figurer quelle était la conversation de ces jeunes gens dont plusieurs n’en étaient pas à leur premier voyage, et qui se chargeaient d’initier les novices à tous les détails de la nouvelle carrière qu’ils se disposaient à parcourir. Le récit de combats d’homme à homme, de traits de force et de hardiesse, de naufrages, de marches longues et pénibles avec toutes les horreurs du froid et de la faim, tenait l’auditoire en haleine, et lui arrachait par des exclamations de joie et d’admiration. La conversation, fréquemment assaisonnée d’énergiques jurons dont nous ne blesserons pas les oreilles délicates de nos lecteurs, s’était prolongée fort avant dans la soirée, lorsque l’entrée de l’agent dans la salle vint la ralentir pour un moment ; l’appel nominal qu’il fit des jeunes gens prouva quelques absents ; mais sur l’assurance qu’ils lui firent que les retardataires arriveraient la nuit même, l’agent prit congé d’eux, en leur recommandant d’être ponctuels le lendemain au rendez-vous.
Charles avait été jusque-là spectateur tranquille de cette scène. Il fut à la fin reconnu par quelques-uns de ces jeunes gens, fils de cultivateurs de son endroit, et par eux présenté à la bande joyeuse. Ils lui firent alors les plus vives instances pour l’engager à se joindre à eux. Les plus forts arguments furent mis en jeu pour vaincre sa résistance. Charles continuait à se défendre de son mieux ; mais les attaques redoublèrent, les sarcasmes même commençaient à pleuvoir sur lui, et portaient de terribles blessures à son amour-propre ; peut-être même aurait-il succombé dans ce moment, si sa mère, inquiète de le voir en si turbulente compagnie, ne fût venue à son secours, et le prenant par le bras, l’entraîna loin du groupe. Le maître de l’auberge, s’approchant alors des jeunes gens, leur représenta que la plus grande partie de son monde était déjà couchée, et leur persuada, non sans peine, d’en faire autant. Alors s’étendant, les uns sur le plancher, près du poêle, les autres sur les bancs autour de la salle, nos jeunes gens finirent par s’endormir, et l’auberge redevint silencieuse.
Il n’en fut pas ainsi de Charles. Il ne put fermer l’œil de la nuit. Les assauts qu’il avait essuyés, la conversation qu’il avait entendue, avaient fait sur sa jeune imagination des impressions profondes. Ces voyages aux pays lointains se présentaient à lui sous mille formes attrayantes. Il avait souvent entendu de vieux voyageurs raconter leurs aventures et leurs exploits avec une chaleur, une originalité caractéristiques ; il voyait même ces hommes entourés d’une sorte de respect que l’on est toujours prêt à accorder à ceux qui ont couru les plus grands hasards et affronté les plus grands dangers : tant il est vrai que l’on admire toujours, comme malgré soi, tout ce qui semble dépasser la mesure ordinaire des forces humaines. D’ailleurs la passion pour ces courses aventureuses (qui heureusement s’en vont diminuant de jour en jour) était alors comme une tradition de famille, et remontait à la formation de ces diverses compagnies qui, depuis la découverte du pays, se sont partagé successivement le commerce des pelleteries. S’il est vrai que ces compagnies se sont ruinées à ce genre de commerce, il est malheureusement vrai aussi que les employés n’ont pas été plus heureux que leurs maîtres ; et l’on en compte bien peu de ces derniers qui, après plusieurs années d’absence, ont pu, à force d’économie, sauver du naufrage quelques épargnes péniblement amassées. Après avoir consumé dans ces excursions lointaines la plus belle partie de leur jeunesse pour le misérable salaire de 600 francs par an, ils revenaient au pays épuisés, vieillis avant le temps, ne rapportant avec eux que des vices grossiers contractés dans ces pays, et incapables, pour la plupart, de cultiver la terre ou de s’adonner à quelque autre métier sédentaire, profitable, pour eux et utile à leurs concitoyens.
Charles n’était point d’âge à faire toutes ces réflexions ; il n’envisageait ces voyages que sous leur côté attrayant et qui favorisait ses goûts et ses penchants ; l’idée d’être enfin affranchi de l’autorité paternelle et de jouir en maître de sa pleine liberté l’entraîna à la fin ; son parti fut arrêté. Restait le consentement de son père. Aussi ce ne fut pas sans laisser écouler plusieurs jours, et après beaucoup d’hésitations, qu’il osa, en tremblant, lui faire part de son projet. Comme on le pense bien, le père s’indigna, gronda fortement, et voulut interposer l’autorité paternelle, qu’il avait maintenue avec succès jusque alors. La mère et Marguerite essayèrent le pouvoir des larmes, mais inutilement. On eut recours à l’intervention des amis, mais sans plus de succès. Alors le père, après avoir épuisé tous les moyens en son pouvoir pour détourner son fils de ce dessein, se vit forcé d’y consentir, et l’engagement fut conclu pour le terme de trois ans. Comme on était alors vers le milieu d’avril, et que le jour du départ était fixé pour le premier mai suivant, on s’occupa d’en faire les préparatifs.
Le jour de la séparation fut un jour de tristesse et de deuil pour cette famille. Le père et le frère comprimaient leur douleur au-dedans d’eux-mêmes. La mère et Marguerite donnaient un libre cours à leurs larmes. — Pauvre enfant, lui disait sa mère, tu nous quittes, hélas ! peut-être pour ne plus te revoir. Combien, comme toi, sont partis, et ne sont jamais revenus ! Puis, détachant de son cou une antique médaille portant d’un côté pour effigie la Vierge et l’enfant Jésus, de l’autre, sainte Anne, patronne des voyageurs, elle la passe au cou de son fils, en lui disant : Tiens, mon fils, porte toujours sur toi cette médaille ; chaque fois que tu la sentiras battre sur ton cœur, pense à Dieu ; ne la quitte jamais. Me le promets-tu ? — Le jeune homme ne répondit que par des sanglots. Il tombe à genoux, reçoit la bénédiction et les derniers embrassements de son père et de sa mère, prend ses hardes soigneusement empaquetées par Marguerite, les suspend à un bâton, et, chargeant le tout sur ses épaules, il sort de la maison paternelle, accompagné de son père, de son frère et de quelques voisins, leurs amis, qui le reconduisirent à quelque distance ; puis il continua seul sa route, non sans jeter de temps en temps quelques regards en arrière sur les lieux de son enfance, qu’il n’espérait plus revoir de longtemps.
Il était déjà bien loin, lorsqu’un léger bruit le fit regarder en arrière : c’était le chien de la maison. L’intelligent animal avait vu son jeune maître s’éloigner sous des circonstances extraordinaires, et il s’était de son chef constitué son compagnon de voyage et son défenseur. — Comment, c’est toi, Mordfort, pauvre chien ! — Après avoir rendu les caresses à cet ami fidèle, il voulut lui faire rebrousser chemin ; mais le chien s’obstinant à le suivre, Charles prit une pierre pour l’effrayer ; et, après en avoir menacé longtemps, il la lui lança ; malheureusement le coup fut trop bien dirigé ; la pierre alla frapper à la patte le pauvre animal, qui s’enfuit en boitant et en jetant un cri de douleur, et tournant sur son maître un regard qui semblait lui reprocher son ingratitude. Le coup retentit dans le cœur de Charles, qui détourna les yeux, et continua rapidement sa route vers Lachine, lieu du rendez-vous, et y arriva vers la fin du jour. La plupart des voyageurs y étaient déjà réunis ; il y retrouva ses compagnons de l’au- berge. Comme on craignait les désordres et la désertion parmi les engagés, pendant la nuit on les envoya camper dans l’Île Dorval, à quelque distance du village. Le lendemain on les ramena à terre ; et, tout étant prêt pour le départ, les canots, montés chacun par quatorze hommes, sans compter les bourgeois et les commis, furent poussés au large. Aussitôt, à un signal donné, un vieux guide entonna la gaie chanson du départ :
Derrière chez nous y a-t-une pomme ; Voici le joli mois de mai, Qui fleurit quand y’ordonne ; Voici le joli mois qu’il donne, Voici le joli mois de mai.
Les avirons, obéissant à la cadence, faisaient bouillonner l’eau autour des canots, qui fendaient l’eau avec rapidité, s’efforçant de se dépasser de vitesse, et laissant derrière eux de longs sillons. Bientôt les chants s’affaiblirent, les sillons s’effacèrent, et les canots ne parurent plus que comme des points noirs à l’horizon… La foule, accourue sur le rivage pour être témoin du départ, se dispersa en silence…
Que Dieu daigne conduire les pauvres voyageurs…
3
La douleur causée par le départ du jeune Charles se fit longtemps sentir dans la famille, mais le temps, ce grand maître qui, à la longue, calme les plus grandes afflictions, vint à bout de celle-ci comme de toutes les autres. Les occupations avaient repris leur routine habituelle, et rien en apparence ne faisait remarquer l’absence de Charles ; seulement, on savait que, chaque soir, après la prière en commun, la mère et sa fille prolongeaient la leur de quelques minutes. Il n’est pas besoin de dire pour qui étaient ces prières ferventes, souvent entrecoupées de longs soupirs. Le père paraissait le seul qui eût le plus généreusement fait son sacrifice. Il lui restait encore son fils aîné qui, depuis le départ de son jeune frère, avait redoublé de soins et d’attentions pour lui. Le père, de son côté, sentait sa tendresse s’accroître pour celui qu’il regardait maintenant comme son fils unique. Le plus grand malheur qu’il redoutait était de voir ce fils les abandonner à son tour. Aussi cherchait-il tous les moyens de se l’attacher plus étroitement. Il crut à la fin en avoir trouvé un bien efficace ; et, comme il ne prenait jamais de résolutions tant soit peu importantes sans consulter sa femme, il s’empressa de lui en faire part.
— Tu sais, ma chère femme, lui dit-il, que nous avons déjà perdu un de nos enfants ; j’ai bien peur que l’aîné nous quitte à son tour. J’épie ses démarches depuis quelques jours, et il me semble qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire en lui ; je lui ai même entendu dire à un de nos voisins qu’après tout son frère n’avait pas si mal fait, qu’il reviendrait dans trois ans, avec de l’argent devant lui, et qu’il pourrait alors s’établir ; au lieu que lui ne serait pas alors plus avancé. Que deviendrions-nous, ma chère femme, s’il lui prenait envie de nous quitter ? Sais-tu que j’ai dans la tête un projet qui doit nous l’attacher pour toujours ? J’y pense depuis quelque temps, et je crois que tu seras de mon avis : ce serait de lui faire donation de tous nos biens moyennant une rente viagère qu’il nous paierait. Par ce moyen, il se trouvera maître de la terre, et ne pensera plus à partir. Qu’en dis-tu ?
— Cela mérite bien réflexion, répondit la femme. Je n’y avais pas encore pensé ; seulement, je te ferai observer que plusieurs se sont donnés comme cela à leurs enfants, et n’ont eu que du chagrin avec eux.
— Mais, ma chère femme, est-ce que tu craindrais quelque chose de semblable de notre fils ? Il s’est toujours montré si bon pour nous ! d’ailleurs, on fera faire l’acte un bon notaire. Nous commençons à être avancés en âge, et je pense que ce serait le meilleur moyen d’être heureux sur nos vieux jours.
— Eh bien ! répondit la femme, prenons le temps d’y réfléchir, et nous en reparlerons plus tard.
La conversation s’était ainsi prolongée entre Chauvin et sa femme jusque auprès de l’église, où ils se rendaient. C’était un dimanche. Dans toutes les directions et aussi loin que la vue pouvait s’étendre on voyait arriver les paroissiens : ceux qui demeuraient près de l’église, à pied ; les plus éloignés, en voiture ou à cheval ; et, à mesure que ces derniers arrivaient, ils attachaient leurs montures aux poteaux rangés symétriquement sur la place publique au-devant de l’église. Puis les groupes se formèrent ; on parla temps, récoltes, chevaux, jusqu’à ce que le tintement de la cloche leur annonça que la messe allait commencer ; tous alors entrèrent dans l’église, et suivirent l’office divin avec un religieux silence. La messe finie, on se hâta de sortir pour assister aux criées.
Ces criées, qui se font régulièrement le dimanche à la porte des églises, sont regardées comme de la plus haute importance, par la population des campagnes ; en effet, toutes les parties des lois qui l’intéressent, police rurale, ventes par autorité de justice, les ordres du grand-voyer, des sous-voyers, des inspecteurs et sous-inspecteurs, s’y publient de temps à autre et dans les saisons convenables ; c’est pour eux la gazette officielle. Ensuite viennent les annonces volontaires et particulières : encan de meubles et d’animaux, choses perdues, choses trouvées, etc., etc., tout tombe dans le domaine de ces annonces ; c’est la chronique de la semaine qui vient de s’écouler. Ces criées sont confiées à un homme de la paroisse qui porte le nom de crieur, qui sait lire quelquefois, et bien souvent ne le sait pas du tout, mais qui rachète ce défaut par de l’aplomb, une certaine facilité à parler en public, et une mémoire heureuse qui lui a permis de se former un petit vocabulaire de termes consacrés par l’usage. Si l’on ajoute à cela le ton comique et original avec lequel il parle, les contre-sens et les mots merveilleusement estropiés, on aura quelque idée de cette scène, quelquefois unique en son genre.
La foule s’étant donc serrée près du crieur, qui, placé sur une estrade élevée, et après avoir promené sur l’auditoire un regard assuré :
— Messieurs, s’écria-t-il, attention ! J’ai bien des annonces à vous faire aujourd’hui.
C’est défendu de lâcher les animaux dans les chemins avant le temps fisqué (fixé) par la loi ; ainsi, tous les animaux qui seront trouvés dans les chemins seront poursuis et paieront l’amende…
Les seigneurs de l’Île vous font annoncer que le temps des rentes est arrivé ; ainsi, tous ceux qui doivent des zods lé ventes (lods et ventes) et des arriérages sont avertis d’aller s’éclaircir en payant ce qu’ils doivent, et d’y aller sans délai veulent avoir du grati (gratis).
Il y aura un encan public mardi prochain…, non, mercredi prochain…
— Une voix : Non, c’est vendredi.
— Le crieur : Ah ! oui, oui, Messieurs, c’est une trompe (erreur), c’est vendredi ; là ous qu’il y aura beaucoup de meubles de ménage trop longs à détailler ; des chevaux, des vaches, des moutons, trop longs à détailler ; de plus, des charrettes, charrues, aussi trop longs à détailler.
Pendant que les annonces allaient ainsi leur train, deux hommes fendaient la foule, portant un lourd fardeau ; ils s’approchèrent du crieur et le déposèrent à ses pieds.
Messieurs, continua celui-ci, un veau pour l’Enfant Jésus. Qu’est-ce qui veut du veau ?… Une piastre pour commencer…, rien qu’une piastre pour ce beau veau bien gras… ; deux piastres…, il s’en va…, il va s’en aller… Une fois…, deux fois…, trois fois… Adjugé… à moi ; — c’est moi qui l’achète.
Cependant, la foule, voyant que la séance tirait à sa fin, commençait déjà à défiler, lorsque le crieur se sentit tirer par l’habit ; il se baissa pour écouter quelques mots qu’on lui dit à l’oreille, puis se relevant :
— Arrêtez, Messieurs, encore une annonce de grande importance. M. Dunoir, notaire, vous prévient qu’il vient s’établir parmi vous, et qu’il fera toutes sortes d’actes, depuis le compte de partage le plus difficile et le plus embrouillé jusqu’au plus simple billet ; il prendra meilleur marché que l’autre notaire ; les ac (actes) de vente avec la coupie (copie), cinq chelins ; les ac de damnation (actes de donation), six chelins…, etc., etc.
Ici le notaire glissa quelque chose dans la main du crieur, qui reprit aussitôt :
— Je vous assure, Messieurs, que c’est un bon notaire, un jeune homme qui paraît ben retors dans le capablement. Il vous demande votre pratique… Il vous servira comme y faut. C’est fini, Messieurs, y a pu rien pour aujourd’hui.
L’assemblée, à ce signal, se dispersa promptement.
Le notaire seul resta, attendant que le curé fût sorti de l’église pour aller lui présenter ses respects. Laissons M. Dunoir chez M. le curé, qui l’aura sans doute invité à dîner, et suivons le père Chauvin et sa digne compagne jusque chez eux.
4
De retour à la maison, l’entretien sur l’affaire importante de la donation projetée ne tarda pas à se renouer entre les deux époux. Le mari fit valoir de nouveau les raisons déjà données, et d’autres qu’il crut propres à faire goûter ce projet à sa femme. Celle-ci fit ses remarques, ses objections ; le tout fut longuement discuté, tourné et examiné sur toutes les faces, et, après mûre délibération, définitivement agréé de part et d’autre. Ils appelèrent alors leur fils, et lui firent part de la résolution qu’ils venaient de prendre. Comme on le pense bien, le fils ne pouvait en croire ses oreilles : se voir tout d’un coup seul maître et possesseur de la terre paternelle lui semblait presque un rêve ; aussi, à la réitération des offres de son père et de sa mère, mit-il moins de temps à les accepter qu’il n’en avait fallu à ceux-ci pour se décider à faire cette démarche. Il fut ensuite convenu que l’acte en serait passé le surlendemain, et tous trois employèrent le temps qui restait jusque-là à en débattre les conditions.
Le jour arrivé, le père, la mère et leur garçon se préparèrent à se rendre chez le notaire. Comme c’était une affaire qui intéressait toute la famille, Marguerite fut invitée à les accompagner ; on invita même, suivant l’usage, quelques parents et quelques voisins, amis intimes de la famille, et tous ensemble se dirigèrent vers la demeure du notaire. Au moment du départ, on fut indécis si l’on irait chez l’ancien ou le nouveau notaire ; mais, les avis étant pris, la majorité décida que l’on donnerait la préférence au nouveau, parce qu’il s’était fait annoncer comme un bon notaire, et qu’il faisait les actes à meilleur marché que l’ancien. Un quart d’heure après, on arrivait chez le nouveau praticien. M. Dunoir était en ce moment à sa fenêtre, lorsqu’il vit plusieurs voitures s’arrêter devant sa porte, et une dizaine de personnes en descendre :
— Bon ! dit-il, mes annonces font effet ; voilà déjà des pratiques.
Et, allant lui-même ouvrir la porte, il introduisit les arrivants, leur offrit poliment des sièges, où tous prirent place, Chauvin, sa femme et leur fils, près du notaire, le reste, en seconde ligne, un peu à l’écart.
— Qu’y a-t-il à votre service ? demanda le notaire.
— Nous sommes venus, répondit Chauvin, nous donner à notre garçon que voilà, et passer l’acte de donation.
— Ah ! dit le notaire, en s’efforçant de faire l’agréable, et lorgnant Marguerite du coin de l’œil, je croyais que c’était pour le contrat de mariage de mam’selle.
Marguerite baissa la tête en rougissant ; tous les autres se mirent à rire.
Eh bien, mam’selle, reprit le notaire, quand vous serez prête, je serai à vos ordres pour passer votre contrat de mariage ; en attendant faisons notre acte de donation.
Tout en parlant ainsi, le notaire avait pris une feuille de papier, et y avait imprimé du pouce une large marge, puis, après avoir taillé sa plume, il la plongea dans l’encrier et commença :
Pardevant les notaires publics, etc., etc.,
Furent présents J.-B. Chauvin, ancien cultivateur, etc., et Josephte Le Roi son épouse, etc., etc.,
Lesquels ont fait donation pure, simple, irrévocable, et en meilleure forme que donation puisse se faire et valoir, à J.-B. Chauvin, leur fils aîné, présent et acceptant, etc., d’une terre sise en la paroisse du Sault-au-Récollet, sur la rivière des Prairies, etc., bornée en front par le chemin du Roi ; derrière par le Tréquarez des terres de la côte St-Michel ; du côté nord-est à Alexis Lavigne, et à l’ouest par Joseph Sicard ; avec une maison en pierre, grange, écurie et autres bâtisses sus-érigées, etc., etc.
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