Introduction
A L'HISTOIRE
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PAR
M. V. COUSIN
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N'ovivelle édition revue et corrigée.
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L I '
INTRODUCTION
L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHÎE
INTRODUCTION
LHISTOIRE
PHILOSOPHIE
M. VICTOR COUSIN
QUATRIEME EDITION
l;EVUE ET AIGME.NTÉE a
. Ê'Mfei^St^
PARIS
I)1UIE1\ ET C'% LIBliAIRES-ÉDITEURS
55 , QUAI DES G n A N- D S - A f G U ST I N S , 5o
Tous droiii réservés.
Annex
S' AVANT-PROPOS
DE LA QUATRIÈME ÉDITION
Voici de nouveau ces leçons de 1828 et 1829, si amèrement censurées par les uns et si vivement applaudies par les autres, durant cette courte et brillante époque de la Restauration à laquelle est attaché le nom de M. de Martignac. Il nous semble qu'aujourd'hui, à la distance de plus de trente années, nous en pouvons parler nous-même avec une vraie impartialité.
Pour être équitable, il faut un peu se mettre à notre place et se rappeler ce temps, si différent du nôtre.
11 AVA.Ni-PKUl'OS.
Mes amis et moi nous sortions de la longue disgrâce qui, de 1820 à 1827, avait successivement atteint tout ce qui était libéral en France \ M. Royer-Gollard avait quitté la présidence du conseil de l'instruction publique, et on l'avait chassé du conseil d'État. On avait suspendu mon cours et celui deM.Guizot. Mes liaisons avec M. de Sanla-Rosa^le noble chef delà révolution piémonlaise de 1821, m'avaient rendu suspect à la triste police de M. Franchet, et elle m'avait dénoncé à celle de l'Allemagne pendant un voyage que je fis alors au delà du Rhin. Accusé de je ne sais plus quelles extravagances, arrêté à Dresde, jeté en prison à Berlin, tenu au secret le plus rigoureux pendant plus de six mois, ma conduite en cette circonstance, les premières rudesses, puis la loyauté du gouvernement prussien qui s'était plu à reconnaître qu'on l'avait trompé, ses offres généreuses, celles du roi des Pays-Bas, mon refus de me séparer de mon pays dans la doulou-
* Voyez Kos leçons de 1820, Philosophie de Ka>t, Avant-propos, p. xi. - FiiAOMF.Nts ET SorvExius, H^ édilioii, p. 1S9, Santa-Rosa.
AVANT-PliOrOS. III
relise épreuve qu'il traversait, tout cela m'avait composé une renommée bien au-dessus de mon mérite; en sorle qu'après les élections de 1827, qui renversèrent le ministère de M. de Villèlc el portèrent M. Royer-Collard, l'élu de sept collèges, à la présidence de la Chambre des députés, la nouvelle administration s'empressa de me rappeler avec M. Guizot à la Faculté des lettres, et nous reprîmes nos cours presque en triomphateurs.
Il n'est pas aisé, dans nos jours d'abaissement et d'affaissement intellectuel, de se faire une idée de la noble ardeur qui enflammait alors le génie français dans les lettres et dans les arts aussi bien qu'en politique. L'esprit public faisait des chaires de M. Guizot, de M. Villemain et de la mienne, de véritables tribunes. Depuis les grands jours de la scholastique au douzième et au treizième siècle, il n'y avait pas eu d'exemple de pareils auditoires dans le quartier Latin. Deux à trois mille personnes de tout âge et de tout rang se pressaient dans la grande salle de la Sorbonne. Cette foule immense agissait inévitablement sur
IV AVANT-PROPOS.
le professeur, animait, élevait, précipitait sa parole. Ajoutez qu'aussitôt prononcée, chaque leçon,sténographiée et à peine revue, paraissait bien vite, se répandait d'un bout de la France à l'autre, et devenait dans la presse le sujet d'une ardenle polémique. Faut-il donc juger de tels cours comme des livres composés à loisir dans le silence du cabinet, et doit-on s'étonner d'y rencontrer bien des répétitions, bien des disparates, un style inégal, des mouvements abruptes, enfin l'improvisation prise en quelque sorte sur le fait, et jetée au vent de la publicité avec ses innombrables défauts ?
Mes premières leçons, celles de l'été de 1828, se ressentent fort, j'en conviens, de la promptitude avec laquelle M. Guizot et moi nous crûmes devoir Taire usage de la parole qui nous était rendue.
Faute du temps nécessaire à une juste préparation, je dus prendre un sujet très-général, qui ne demandât aucune recherche, aucun travail préliminaire, une Introduction à lliistoire de la philo-
AVANT-PROPOS. V
Sophie^ où les plus hautes questions furent abordées avec bonne foi et courage , et les solutions, qu'en donnait la philosophie nouvelle, exposées à grands traits, bien plus que véritablement établies. Sans venir ici témoigner contre moi-même, je n'ai pas besoin d'une grande modestie pour reconnaître que dans ce cours, tout à fait improvisé, il y a plus d'une proposition hasardée, et des excès de langage que j'aurais fait bien volontiers disparaître, si la calomnie en les envenimant ne me les avait rendus irrévocables. L'honneur ne m'a pas permis de me corriger, et j'ai dû tout conserver pour n'avoir pas l'air de rien dérober à une critique ennemie. Je n'ai changé que des détails sans importance; les passages incriminés subsistent, avec quelques notes explicatives et des éclaircissements tirés de mes propres écrits, antérieurs et postérieurs à ces leçons.
Oui, j'ai défendu, avec un peu de vivacité peut-être \ l'indépendance de la philosophie, les droits
* Et je l'ai fait encore, quand de tristes circonstances m'en ont imposé le devoir, par exemple en 1844 à la Chambre des pairs; voyez Dé-
V! AVANT-PROPOS.
de la lumière naturelle qui a découvert aux hommes assez de vérités, ce semble, et fait d'assez grandes choses dans le monde. Mais n'oubliez pas que c'était alors le temps de la guerre violente que faisait à la raison humaine l'abbé de Lamennais, et à sa suite tout ce qu'il y avait déjeunes talents dans le clergé. N'oubliez pas aussi que la philosophie n'avait pas été combattue seulement en paroles, et que j'attestais moi-même la proscription qu'elle avait soufferte. Mais à Dieu ne plaise que jamais il soit entré dans mon esprit et dans mon cœur la pensée vulgaire et coupable de rendre au christianisme le mal qu'on m'avait fait en son nom! Ici, comme partout ailleurs, je montre pour la religion chrétienne un respect que nuUeépreuve n'a troublé ni diminué, parce qu'il est emprunté à mes convictions les plus intimes et à la philosophie elle-même.
Encore un aveu^ et qui ne me coûte point. J'avais autrefois rencontré à Heidelberg, encore obs-
Fr.NSE DE l'Umveusité ET DE LA l'iiiLosopiiiE, et aiissi Va V" et. la 2* prélace (le nos Études sur Pascal.
AYANT-PROPOS. vu
cur mais déjà rempli de vastes desseins, celui qui devait être M. Hegel ^ Sans le bien comprendre, dès 1817 je l'avais en quelque sorte deviné et annoncé. Je le retrouvai en 1824 à Berlin à la tête d'une école florissante, et en 1826 il était venu me faire visite à Paris. J'aimais M. Hegel; j'admirais la vigueur de son esprit, et cette fermeté imperturbable avec laquelle il appliquait l'ancien système de M. Schelling, méthodiquement développé, à toutes les parties des connaissances humaines, même à celles qui s'y prêtaient le moins; par exemple, à l'histoire de la philosophie, où M. Hegel comme M. Schelling n'avait que des vues fort générales, sans nulle étude approfondie. En 1828 j'étais encore trop près de mes souvenirs d'Allemagne pour que les grandes généralisations et les formules un peu altières auxquelles j'étais accoutumé ne déteignissent pas un peu, si on me passe cette expression, sur ma pensée et sur mon
* Sur M. Hegel, Voyez Fragments de Philosophie contemporaine, dernière édition, p. 74-80, et p. 100-105. surtout les Fragmen. s et Souvenirs, p. 78, etc , et p. 1G5 : Dernicre Nuit en Allemagne.
vu, AVANT-PROPOS.
langage ; et il se peut que mes paroles aient quelquefois présenté à des esprits prévenus, ou peu familiers avec ces matières délicates, l'apparence d'une doctrine assez favorable au panthéisme. Mais certes jamais apparence ne fut plus loin de la réalité; car, bien avant 1828, l'amitié dont m'honorait M. Schelling' m'avait fait connaître le changement ou si l'on veut le développement nouveau qui s'était fait dans ce grand esprit, et j'y avaisfort applaudi. J'avais l'habitude, mêmeavec M. Hegel et ses plus dévots disciples, de me licencier un peu sur le compte de ce fameux Être en soi, clas reine Seyn^ pur de toute détermination, et qui par une suite de métamorphoses merveilleuses devient le principe de toute détermination , de la qualité comme de la grandeur. Partout dans notre enseignement de 1828 et de 1829, comme dans celui de 1815 à 1821, règne la doctrine la plus opposée au panthéisme, celle de l'in-
* Il m'en a donné une bien grande preuve en me servant d'introducteur auprès du public allemand ; « Victor Cousin iiber franz'ôsische und deutsche Philosophie, Yorrede von Schelling', 1834. Il y a deux traductions françaises de la préface de M. Schelling.
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telligence, comme enfermant la conscience et la personnalité; en sorte qu'il faut choisir entre un Être premier, dépourvu d'intelligence, s'il est sans personnalité et sans conscience, ce qui est l'athéisme ordinaire, et un Être premier, véritablement intelligent, qui se connaît lui-même ainsi que l'univers et l'homme, et préside à la destinée de son ouvrage. C'est là le théisme à proprement parler: quelques inexactitudes de détail, loyalement expliquées, ne l'altèrent point; il est le fond permanent de tous nos écrits, l'âme de notre philosophie. Qui le professe est avec nous; qui s'en écarte est contre nous, eût-il été jadis dans notre auditoire et nous fût-il cher à d'autres titres. Le spiritualisme n'est qu'un mot s'il n'aboutit à un théisme nettement déclaré et solidement établi. Voilà pourquoi la philosophie française de M. Royer-Collard et de M. de Biran, celle qui veut bien nous reconnaître pour interprète et nous permettre de la guidera travers les écueils semés sur sa route, n'a rien à voir avec la philosophie d'au delà du Rhin. Comme nous le disions il y a près de
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vingt années ^ : « A mesure que la philosophie allemande s'est plus développée et que nous l'avons mieux connue, nous nous en sommes séparé plus ouvertement, et on peut dire que l'école qui se prétend aujourd'hui l'héritière de M. Hegel n'a pas d'adversaire plus décidés que mes amis et moi pour le fond et pour la forme, pour les principes comme pour la méthode -. y>
* Fragments de Philosophie contemporaine, p. 78.
- L'examen le plus éclairé, non le plus indulgent, qui ait été fait de Y Introdnctioît à l'histoire de la Philosophie, est 1" article de sir ^Yilliam Hamilton dans la Revue d'Edimbourg, octobre 1829, n" 99, M. Cousins Course ofphilosophy, que sir "William a reproduit, avec une note fort amicale, à la tête de ses Discussions on philosophy and Uterature, éducation and university reform, etc., London, 1852. Il a paru en 1852 une version américaine de celte Introduction à Boston, par M. Linberg, Introduction ta the history of philosophy, translated from the French, in-8°, avec une préface et des notes intéressantes. M. Linberg a bien voulu rendre justice au caractère moral et religieux de l'ouvrage qu'il traduisait. « Quelque jugement, dit-il, que le public américain puisse porter des doctrines philosopliiques de M. Cousin, nous avons la confiance que tout le monde sympathisera avec Tesprit noble, généreux et indépendant qui anime ces leçons, avec l'amour éclairé de l'humanité, avec la profonde vénération qu'elles tendent à inspirer pour le souverain auteur de l'univers. La reconnaissance d'un Dieu qui est une personne distincte du monde , d'un Dieu infiniment sage et infiniment bon, et dont la providence s'étend à toutes choses, lient une gi^ande place
dans la philosophie de M. Cousin M. Cousin professe hautement,
sans réserve ni hypocrisie, une sincère vénération pour la religion chrétienne, même sous les formes mystérieuses dans lesquelles le catholicisme l'a enveloppée... Quand M. Cousin dit que le gouvernement de ce monde est parfaitement juste , que la prospérité et l'infortune sont distribuées comme elles doivent l'être il faut entendre cette maxime dans un sens très-général. Il y a des exceptions, et c'est dans
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Les leçons de 1829 présentent, on a bien voulu le reconnaître, un tout autre caractère que celles de la précédente année. La préparation nécessaire, qui nous avait manqué jusqu'alors, nous ayant été permise, nous pûmes choisir des sujets précis et bien déterminés sur lesquels s'établit un sérieux et régulier enseignement, qui, en rappelant et continuant nos cours de 1815 à 1821, en étendit la portée, en agrandit l'influence. L'analyse et la dialectique reprirent le rang qui leur appartenait à côté de l'histoire. Les trop éclatants succès de 1828 servirent du moins à retenir la foule et à lui faire supporter des expositions plus solides que brillantes et des discussions sévères. C'était un assezcurieux spectacle de voir un si nombreux auditoire assister avec un in-
ces exceptions que paraît la grandeur de la vertu. M. Cousin a lui-même énuméré ces exceptions dans différents passages. » Nous avons sous les yeux les premiers cahiers d'une version espagnole publiée à Buenos-Ayres en 1834. Un jeune philosophe brésilien, M. de Figuéiredo, a entrepris de traduire le cours entier en portugais: Curso da historia da philosophia, vertido en portuguez, por A. P. de Figuéiredo, vol. I, Introduçao a historia da philosophia, Fernambuco, 1842 ; vol. H, Historia da philosophia, 1845, in-8°. Nous ignorons si la Philosophie de Locke a depuis été traduite. Enfin, en 1852, M. Wight a publié à New-York et à Edimbourg une nouvelle traduction complète de nos trois volumes, qui paraît avoir obtenu un assez grand succès en Ecosse et en Amérique.
XII AVANT-PROPOS.
térêt soutenu à rexamen critique des diverses écoles de l'Inde, de la Grèce, du moyen âge et des temps modernes, et à l'analyse méthodique et détaillée des idées de l'espace et du temps, de l'inlini, de la personnalité, de la cause, du bien et du mal. Ces nouvelles leçons, fort différentes de leurs ainées, ont fait autrefois quelque bien, et nous avons l'espoir que les deux volumes qui les représentent en feront encore.
Le premier de cçs volumes offre une esquisse de V Histoire générale de la philosophie, depuis ses plus faibles commencementsjusqu'auXYIIP siècle, qui devait être le sujet spécial du cours. Oseronsnous dire que cette esquisse, si imparfaite qu'elle soit, a jeté en France les fondements de l'étude vraiment philosophique de l'histoire de la philosophie ? Tous les systèmes y sont ramenés à quatre systèmes élémentaires, qui ont de si fortes racines dans la nature humaine qu'elle les reproduit sans cesse. Leur lutte constante est le fond même de l'histoire. Discerner en eux le vrai et le faux, le faux qui passe et le vrai qui dure ; mettre à profit les
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erreurs en en montrant les causes, à savoir l'exagération même du vrai, l'ambition des principes absolus, l'imprévoyance et la précipitation de l'esprit humain; surtout recueillir les vérités qui sont nécessairement dans tout système un peu célèbre, qui l'ont fait naître et qui l'ont soutenu, et porter ces vérités dégagées, épurées, réunies, à la lumière de notre siècle, comme l'enfantement légitime du temps, ainsi que parle Bacon, le legs du passé et la dot de l'avenir, telle est, selon nous, la tâche de l'historien philosophe, telle est l'œuvre ou du moins tel est l'objet de l'éclectisme. L'éclectisme n'est point un système, c'est une méthode, une certaine manière de considérer les choses, trop élevée sans doute pour être populaire et courir le monde , mais aussi trop raisonnable pour être entièrement nouvelle. L'éclectisme est déjà, en effet, dans Platon et dans Aristote, autant et mieux que dans Plotin lui-même ^ Au faîte du plus grand siècle qui fut
* Nous lavons souvent signalé dans Platon. Pour Aristote, nous nous bornons à renvoyer au premier livre de la Métaphysique, dont nous avons donné la traduction.
XIV AYA^T-PROPOS.
jamais, Leibniz croit se proposer un assez haut dessein de chercher et de rassembler les membres épar&dela philosophie immortelle disséminée à travers tous les systèmes : son école est ouvertement éclectique. L'éclecti$me, c'est l'intelligence en histoire, c'est le discernement assuré du vrai et du faux, fondé sur l'expérience des siècles. Il n'étouffe pas sous l'érudition, comme on l'a prétendu, la vraie, la grande originalité, qui vient de Dieu , mais il confond la petite et la fausse, née d'une vanité impuissante. Il ne coupe pas les ailes au génie, mais il le protège contre les attraits des principes extrêmes dont l'histoire montre la fragilité. Il recommande la modération, si nécessaire à la force. Il enseigne la prudence et la sagesse,auxquelles seules la durée a été promise dans la philosophie comme dans tout le reste. Où est aujourd'hui, je vous prie, cet insolent système qui un moment éblouit et pensa subjuguer l'Église, qui se vantait d'avoir mis à jamais la religion au-dessus de toute controverse en foulant aux pieds la raison, en lui refusant le pouvoir
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d'arriver par elle-même à aucune vérité, eu proscrivant à tort et à travers toute philosophie, la bonne comme la mauvaise, et la bonne plus encore que la mauvaise, comme plus capable de se- • duire l'humanité? Son auteur même l'a répudié, pour se jeter dans un autre excès : esprit puissant et extravagant, qui ne pouvait habiter que des abîmes. Et qu'est aussi devenue cette métaphysique hégélienne qu'on nous donnait, pendant les jours néfastes de 1848, comme le dernier mot, non-seulement de la philosophie allemande, mais de toute spéculation philosophique, et qui n'était qu'un renouvellement passager d'un mal, hélas! trop ancien, le vieil athéisme, rajeuni sous le nom de panthéisme, et décoré des livrées de la démagogie ? 1/éclectisme n'a connu ni ces triomphes éphémères, ni ces chutes profondes. En dépit des attaques qui lui ont été prodiguées par tous les partis extrêmes, il a résisté comme le sens commun, et il est encore la lumière du petit nombre d'hommes qui ont consacré leurs veilles à l'histoire de la philosophie. On a remarqué avant
XVI AVANT-PROPOS.
nous que s'il périssait avec nos ouvrages, on le retrouverait dans beaucoup d'historiens qui s'en inspirent en le combattant.
N'étant point ici retenu par des scrupules d'honneur, comme pour nos leçons de 1828, nousavons pu corriger plus d'une erreur qui nous était échappée, réparer quelques lacunes, et soit dans les notes, soit dans le texte même, étendre et fortifier diverses parties de cette esquisse, particulièrement tout ce qui se rapporte à la grande philosophie du dix-septième siècle, à Descartes, à Spinoza, à Malebranche, à Leibniz.
Nous avertissons aussi le lecteur studieux qu'il peut se fier à la scrupuleuse exactitude de nos citations. Il n'y en a pas une qui soit de seconde main. Nous les avons tirées, non des historiens qui nous ont précédés, mais des auteurs eux-mêmes, dans les éditions les meilleures et quelquefois les plus rares, que des recherches assidues nous ont permis de rassembler.
Le second volume de l'année 1829 (le troisième de cette collection) est consacré à l'examen cri-
AVANT- PROPOS. xvii
tique de la Philosophie de Locke. L'état de la philosophie en France, où les restes deTécole deCondillac et des Encyclopédistes du dix-huitième siècle s'agitaient contre la philosophie nouvelle, nous imposait cet examen qui, à travers Locke, atteignait ses modernes disciples, et couvrait l'école spiritualiste en livrant un sérieux combat à ses adversaires. Sans doute, avant nous, Leibniz dans ses Nouveaux Essais sur l'Entendement humain, avait donné une admirable réfutation de Locke; mais cette réfutation, très-solide en elle-même, avait perdu son autorité par le mélange des hypothèses leibniziennes, depuis longtemps abandonnées et décriées, la monadologie et l'harmonie préétablie. 11 fallait une critique nouvelle pour des temps nouveaux : celle-ci a été jugée capable d'arrêter un esprit sincère à l'entrée ou sur la pente du sensualisme. On n'ose rappeler 1" éloge qu'en a fait le plus grand critique de notre temps, sir William Hamilton\ Un philosophe américain, M. Henry,
* Dans un article de la Revue d'Edimbourg sur Reid, numéro 405, octobre 1830, reproduit dans les Discussions, etc.
en a tiré un traité complet de psycologie qui sert aujourd'hui de manuel de philosophie dans la plupart des universités américaines^ En Angleterre, ce volume a été le sujet d'une vive et utile controverse qui dure encore". Notre illustre maître, le juge austère et vénéré de nos intentions et de nos travaux, M. Royer-Collard, considérait comme les moins imparfaits de nos ouvrages, les moins indignes de le rappeler, la Philosophie Écossaise et la Philosophie de Kant, dans nos premiers cours, et cette Philosophie de Locke qui couronne les seconds.
La révolution de Juillet a mis fin à nos leçons publiques, mais non pas à notre carrière de professeur. Nous l'avons poursuivie, de 1850 à 1840,
* Eléments QfPsychoJflgy, induded in a crHical examination of Locke, Essai/ on the Inunan under standing, avec dos notes et une introduction élendae ; première é iilion, NeAV-York, 1854; deuxième édition, 1858; troisième édition. 1842, reproduite à Londres en 1851; enfin en 1856 une quatrième édition Irès-augmentée, avec une défense forte et judicieuse de notre ouvrage en réponse à un article d'une Revue américaine ultra-calviniste, Princeton Pieview.
- Parmi les nombreux écrits qu'elle a produits, nous nous bornerons à mcntiomier celui de M. Webb, du collège de la Trinité de Dublin, essai aussi paradoxal qu'ingénieux où l'on fait de Locke un philosophe idéaliste, The intei.lkctualism of Locke, an Essay by Thomas E. Webb, M. A. Dublin. 1857.
AV.V?^T-PROPOS. XIX
(la lis les conférences que nous faisions à l'École normale, quand nous avions l'honneur de diriger cette grande école. Nous étions ramené pour ainsi dire à notre berceau ; c'est là que nous avions commencé, c'est là que nous avons terminé notre enseignement. Ces sérieuses et intimes conférences comprennent et représentent l'âge mûr de notre vie et de notre pensée. On en peut voir des traces de plus en plus marquées dans les écrits que nous avons publiés depuis 1 850. Mais leurs meilleurs fruits ont été ces excellents élèves devenus à leur tour des maîtres dignes de continuer leurs devanciers. C'est à eux, comme à leurs rivaux dans les luttes de l'agrégation et dans les concours académiques, qu'il appartient de défendre et d'honorer la philosophie sortie du sein de l'Université. Quand on est arrivé à l'âge du repos, on peut remettre avec confiance ses armes à une pareille milice, destus arlenique repono.
Y. COUSIN.
i«' février 1861
INTRODUCTION
V L HISTOIRE
LA PHILOSOPHIE i7 AVI. IL
IDEE DE I.A nilLOSOPIIIE.
Sujet de cette première leçon : Que la philosophie est un besoin spécial et un produit nécessaire de l'esprit humain, — Énumération des besoins fondamentaux de l'esprit Innnain, des idées qui président à l'exercice de son activité : 1° Idée de Futile, sciences mathématiques et physiques, industrie, économie politique; 2" Idée du juste, société civile, l'Etat; 5° Idée du beau, l'Art; A" Idée de Dieu, religion, culte; 5" De la réflexion, comme fondement de la philosophie, — La philosophie, dernier développement de la pensée. — Son vrai caractère au dix-neuvième siècle.
Messieup.s,
Je ne puis me défendre d'une émotion profonde en me retrouvant à cette chaire à laquelle m'appela, en 1815, le choix de mon illustre maître et ami, M. Royer- 1. 1
Collard. Les premiers coups d'un pouvoir qui n'est plus m'en écartèrent; je suis heureux et fier d'y reparaître aujourd'hui, au retour des espérances constitutionnelles de la France ; et, dans ma loyale reconnaissance, j'éprouve le besoin d'en remercier publiquement mon pays, le Roi et l'administration nouvelle.
Séparé du public depuis huit années, j'ai perdu l'habitude de porter la parole devant de pareilles assemblées. Accoutumé, dans ma retraite, à ces formes de la pensée qui peuvent bien nous servir à nous entendre avec nous-mêmes, mais non pas toujours à nous faire entendre des autres, j'ai bien peur de ne savoir plus trouver les paroles qui conviendraient à un nombreux auditoire, et de transporter à cette chaire les monologues d'un solitaire. 11 y a quelques semaines, j'ignorais encore que je dusse paraître devant vous ; nulle préparation ne m'accompagne et ne me soutient. La prudence me conseillait de différer la reprise de ces leçons, et de travailler à les rendre, pour l'année prochaine, moins indignes de votre intérêt. Mais ce n'étaient là que des considérations personnelles, et j'ai cru bien faire de les mettre à mes pieds pour ne songer qu'à faire mon devoir; et j'ai regardé comme un devoir, aussitôt que la parole m' était rendue, d'en faire usage, de renouer la chaîne interrompue des traditions de l'Ecole normale, de reparaître sur le théâtre de mes premiers travaux^, d'y rallier ceux qui se souviennent encore de
1 Les travaux ici rappelés sont maintenant sous les yeux du public, nos leçons de 1815 à 1821, en cinq volumes, sous ces titres: Pre-
IDÉE DE LA PHILOSOPHIE. 5
moi, et de venir ici, aux dépens de ma yanité et de ma personne, servir la cause de la philosophie. Au lieu de consulter mes forces, je me suis fié à mes intentions connues et à une ancienne indulgence. Je vous rapporte le même professeur, le même enseignement, les mêmes principes, le même zèle : puissé-je retrouver chez vous la même confiance !
Je me propose, l'année prochaine, de vous conduire en Grèce, et de vous faire connaître celte philosophie admirahle à laquelle Platon a donné son nom, et qui rappelle à la fois tout ce qu'il y a de plus profond dans la pensée et de plus gracieux dans l'imagination. Mais un système philosophique, quel qu'il soit, peut-il être compris isolément? Le connaît-on quand on ignore les conséquences, inconnues à l'auteur lui-même, qu'il portait dans son sein? D'un autre côté, est-ce le connaître que de ne pas savoir d'où il vient? Platon, par exemple, ne peut guère être compris sans ses successeurs, les néo-platoniciens ; et il ne peut l'être davantage sans ses devanciers, sans Socrate et sans Anaxagore. Si donc je veux vous faire comprendre un peu profondément la philosophie platonicienne, il faut que je la mette en rapport avec l'époque de l'histoire de la philosophie à laquelle elle appartient. Or ce qui est vrai d'un système l'est également des différentes époques de l'histoire de la philosophie. Pour en bien comprendre une seule, il faudrait les connaître à peu près toutes. Je regarde donc
MIEUS ESSAIS DE PUlLOSOPIIlE ; Du VIîAI, DU LEAÎJ ET PU UIEN ; pHILOSOPIIIE
sensualiste; Philosophie écossaise; Philosophie de Kaxt. avec une Esquisse d'un système de philosophie morale et politique.
4 PREMIEUE LEC:0>\
comme indispensable de vous présenter, pendant le court espace qui nous reste à parcourir d'ici aux vacances procliaines, pour servir d'introduction à l'exposition complète de la philosophie platonicienne avec ses antécédents et ses conséquents, une vue générale de l'histoire de la philosophie. Sans doute j'eiïleurerai tout, mais je toucherai à tout. Il faut d'abord tracer le cadre, sauf à achever plus tard le tableau. J'aurai d'ailleurs, dans ce plan, l'avantage de m'y déployer plus à mon aise. Tous les problèmes que peut se proposer la pensée humaine ayant été successivement soulevés par les différents siècles et par les différentes écoles, seront ainsi amenés à cette chaire. Là, sur les hauteurs de la science et de l'histoire, le public qui ne me connaît plus, et qui veut savoir avant tout où je compte le mener, verra plus à découvert mon but, mes desseins, et pour ainsi dire cette étoile philosophique qui 'doit nous servir de lumière et de guide dans la vaste carrière que nous avons à parcourir ensemble. Ainsi, pour l'an prochain, Platon et la Grèce; pour cette année, l'humanité tout entière et l'histoire générale de la philosophie.
Mais, vous apercevez-vous que je raisonne dans une hypothèse que bien des personnes peut-être seront tentées de ne pas admettre? La philosophie est-elle la lille légitime de l'humanité, ou n'est-elle qu'une suite de chimères écloses un jour dans les rêves de quelques hommes de génie, propagées et maintenues dans le monde par l'autorité de leur exemple? Appartient-elle seulement à Platon et à Arislole, ou à l'esprit humain lui-même? N'est-elle qu'un caprice et un luxe de la pensée, ou a-t-elle son fondement dans la nature qui nous est commune à tous, et par conséquent a-t-elle un rang dans l'ensemble des connaissances humaines, et son histoire est-elle une chose sérieuse? C'est sur quoi il faut s'entendre avant tout. L'examen de cette question préliminaire fera donc le sujet spécial de cette leçon. Il faut d'abord que nous sachions si nous sommes amenés ici, vous par une curiosité vaine, moi par une simple habitude, ou si nous mettons nos efforts en commun, non pour tourmenter plus ou moins ingénieusement des chimères, mais pour satisfaire un besoin plus élevé mais aussi réel que tous les autres, un besoin inhérent à la constitution même de l'humanité.
Aussitôt que l'homme a la conscience de lui-même, il se trouve dans un monde étranger, ennemi, dont les lois et les phénomènes semblent menacer sa propre existence. Pour se défendre, l'homme a l'intelligence et la liberté. Il ne se soutient, il ne vit, il ne respire deux minutes de suite qu'à la condition de prévoir, c'està-dire à la condition d'avoir connu ces lois et ces phénomènes qui briseraient sa frêle existence, s'il n'apprenait peu à peu à les observer, à mesurer leur portée et à calculer leur retour. Avec son intelligence, il prend connaissance de ce monde ; avec sa liberté, il le modifie, le change, le refait à son usage : il arrête les déserts, détourne les fleuves, aplanit les montagnes; en un mot, dans la succession des siècles, il opère cette suite de prodiges dont nous sommes aujourd'hui peu frappés, dans la longue habitude de notre puissance et de ses elfels. Le premier qui mesura l'espace qui l'environnait, compta les objets f[ui se présentaient à lui, observa leurs propriétés et leur action, celui-là a créé les sciences mathématiques et physiques. Celui qui dans le moindre degré sut mettre à profit et faire servir à son utilité, en les modifiant plus ou moins, les objets naturels qui auraient pu lui faire obstacle ou lui nuire, celui-là a créé l'industrie. Multipliez les siècles, fécondez ce faible germe par les travaux accumulés des générations, et vous aurez tout ce qui est aujourd'hui. Les sciences mathématiques et physiques sont une conquête de l'intelligence humaine sur les secrets de la nature : l'industrie est une conquête de la liberté sur les forces de cette même nature. Le monde, tel que l'iiomme le trouva, lui était étranger; le monde, tel que l'ont fait les sciences mathématiques et physiques et à leur suite l'industrie, est un monde semblable à l'homme, refait par lui à son image. En effet, regardez autour de vous, vous apercevrez partout l'empreinte de l'intelligence et de la liberté humaine. La nature n'avait fait que des choses, c'està-dire des êtres sans valeur : l'homme, en leur imprimant la forme de sa personne, les a élevées à des simulacres de hberté et d'intelligence, et par là leur a communiqué une partie de la valeur qui réside en lui \ Le monde primitif n'est qu'une matière au travail de l'homme : c'est le travail qui donne à cette matière sa forme et son prix. La destinée de l'homme (j'entends dans ses rapports avec le monde) est de s'assimiler le
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