Front matter
J
DEUX ANNÉES
AU BRÉSIL
II Rio-de-janeiro
Bahia. — Arrivée à Rio. — Aspect extérieur et intérieur de cette capitale. — Ses hôtelleries. — Le consul de France. — L’empereur du Brésil. — L’impératrice. — Sa bienfaisance. — Le château de Saint-Christophe.
En arrivant à Bahia, il pleuvait à torrents : un brouillard épais cachait une partie de la ville, et cpiand plus tard il s’éleva, je ne fus guère satisfait. Tout ce que je voyais ne me donnait pas une idée de ce que j’allais chercher au Brésil; nous verrons bien si de près je change d’avis quand j’irai à terre, mais je crains que non, me disais-je. Effectivement, je restai dans les mêmes sentiments après comme
VOYAGE AU BRÉSIL.
avant. Arrivé à terre, pas de pittoresque : des nègres, toujours des nègres, criant, poussant; point d’inattendu dans les costumes, des pantalons sales, des chemises sales, des pieds crottés, souvent énormes, triste résultat de cette affreuse maladie qu’on nomme éléphantiasis, et qui est presque toujours causée par la débauche. J’avais entendu dire que pour voir de belles négresses il fallait aller à Bahia. J’en vis effectivement plusieurs qui n’étaient pas mal, mais tout cela grouillait dans les rues étroites de la ville basse, où vivent dans une atmosphère empestée les négociants français, anglais, portugais, juifs et catholiques. Je me hâtai de sortir de cette fourmilière, en grimpant avec difficulté, comme à Lisbonne, une grande rue conduisant à la ville haute. Là, en passant devant un jardin, je vis pour la première fois un oiseau-mouche voltigeant sur un oranger. Je le regardai comme un présage heureux; il me réconciliait avec moi-même et mes espérances; c’était lui qui, le premier, m’annonçait vraiment le nouveau monde. Peu m’importait le théâtre, la Bourse, les autres monuments publics : il s’en trouve à Bahia. Je songeais bien plus à commencer mes chasses aux insectes, aux oiseaux, aux reptiles. Ce n’étaient pas des villes que j’étais venu chercher.
Pendant les quelques heures que je passai à Bahia, j’allai serrer la main à un ancien ami, arrivé depuis deux mois seulement. Il paraissait enchanté. Je lui souhaitai bien du plaisir, mais je ne
Une rue de Bahia
VOYAGE AU BRÉSIL. 4L
lui dis pas que, si j’avais eu la perspective de passer quelques mois dans ce pays-là, j’en serais mort de chagrin; que je me promettais bien, si la ville de Rio avait quelque ressemblance avec celle-ci, d’en partir bien vite.
Après mon oiseau-mouche, ce qui a le plus fixé mon attention, ce sont des espèces de chaises à porteurs nommées caderines; elles sont presque toutes couvertes d’une étoffe bleu foncé ; deux esclaves les portent avec force cris, selon l’usage. En passant dans une rue étroite, j’en ai vu deux qui n’avançaient ni ne reculaient ; une grosse mulâtresse était dans l’une et criait pour faire marcher ses nègres, mais ceux de la caderine opposée tenaient bon. L’heure du dîner approchait : je n’ai pu voir la fin du débat. L’hôtel où nous étions descendus d’abord était tenu par un M. Janvier ou Février, restaurateur à la française. A une table près de nous la belle Italienne préludait au repas qui se préparait, par quelques verres de vin, lorsque madame sa mère entra avec un beau, gros et élégant Brésilien, vêtu, comme c’est dans l’ordre sous les tropiques, d’un habillement noir complet, le tout surmonté de bagues, de breloques. C’était un parent probablement, puisque après le dîner il partit avec la plus jeune de ces dames. Cependant, à bord, le commissaire attendait, sa longue-vue à la main. L’excellente mère vint seule pour réclamer ses bagages; l’air de Bahia lui étant probablement nécessaire. Tout le monde connaît l’histoire
VOYAGE AU BRÉSIL.
d’Ariane abandonnée, notre commissaire dut faire un bien triste rapprochement.
Trois jours après, le 5 mai, nous entrions dans la magnifique baie de Rio-de-Janeiro.
Un négociant français avec lequel je m’étais mis plus en rapport qu’avec d’autres m’expliquait avec enthousiasme tout ce qui se déroulait devant nous, et je pouvais bien faire une comparaison avec mes impressions, souvent le résultat des tristesses qui s’emparaient de moi et me faisaient apprécier les choses tout autrement que lui. Marié à une femme charmante, ayant fait, à force de travail, une fortune qui chaque jour s’augmentait, il allait retrouver sa nouvelle famille; moi, au contraire, je quittais la mienne et je n’avais pas encore pu m’arracher à mes pensées par un travail auquel j’étais habitué ou par ces merveilles, cet inconnu que j’étais venu chercher. « Voilà Botafogo, me disait-il; au fond, de ce côté, l’hôpital ; cette petite montagne qui s’avance dans la mer, où sont ces jolies maisonnettes, cachées par des arbres de toutes espèces, c’est la Gloria; et toutes ces maisons blanches et roses, c’est le Catette, le faubourg Saint-Germain de Rio; cette colline, à laquelle est adossé ce bel aqueduc, se nomme Sainte-Thérèse, un endroit fort sain. Allez loger là. On ne craint pas la fièvre jaune sur cette hauteur. Et là-haut, sur ce rocher, dans la ville même, est le castel. C’est, comme vous pouvez le voir, le lieu où on place les signaux. Chaque navire est annoncé longtemps avant qu’il soit entré dans
VOYAGE AU BRÉSIL.
le port. » Tous ces détails avaient pour moi un grand intérêt; c’était bien autre chose que Bail ia. Aussi je me laissai gagner par l’enthousiasme de mon compatriote; il me montrait avec orgueil les moindres détails , me les expliquait à mesure que nous passions à portée. Tout cela était à lui, pour lui. Le soleil n’était bon qu’à Rio, l’air n’était embaumé qu’à Rio. Cependant, à propos de ce dernier avantage, j’aurais pu émettre quelques doutes. Nous approchions d’un quai, où se voyait une foule de nègres portant des objets dont je ne pouvais pas précisément deviner l’usage. Des myriades de goélands voltigeaient en tournoyant. Que voulaient-ils? Je ne sais, mais il me paraissait de loin qu’une grande intimité les liait avec les nègres, surtout ceux qui arrivaient. Rien ne pouvait arracher mon guide à son admiration. Il m’avait déjà fait faire connaissance avec le rocher connu de tous les navigateurs, et qu’on ajustement nommé le Pain- de-Sucre, puis avec le Corcovado, d’où on découvre le pays à une grande distance; et comme je m’étonnais de voir à son sommet une partie blanche, qui pourtant ne devait pas être de la neige, il m’expliqua que plusieurs accidents étant arrivés en traversant une espèce de crevasse, le gouvernement y avait fait bâtir une muraille. Depuis ce temps on ne courait aucun danger. Toutes les personnes qui font le voyage du Brésil vont au Corcovado admirer les vues; c’est ainsi qu’on appelle, je crois, ce qu’on aperçoit d’une grande hau-
VOYAGE AU BRÉSIL.
teur. On va également visiter le Jardin des Plantes, non pas précisément pour les richesses d’histoire naturelle qu’il possède, mais pour voir une allée de palmiers d’une espèce particulière, remarquablement belle.
Cependant nous arrivions peu à peu. Il ne fallait pas songer à emporter les bagages; chacun fit un léger paquet pour les besoins de deux ou trois jours ; le reste devait être transporté à la douane. A peine au mouillage, de tous côtés des embarcations entourèrent le navire. Les unes étaient là seulement pour prendre des passagers isolés, le plus grand nombre était rempli par les amis, les parents des voyageurs attendus. Je descendis avec ma nouvelle connaissance dans un canot, où se trouvaient les siens. M. Aumont, avec lequel je m’étais, sinon lié, du moins pour lequel je me sentais beaucoup de sympathie, était descendu à terre avant moi. Il m’avait promis de me retenir une chambre dans l’hôtel Ravaud qui nous avait été recommandé.
En débarquant, sur de grands degrés de pierre, je faillis tomber dans la mer; je crois que le lieuse nomme la Praya de los Mineros. De là on entre dans la rue Diretta, habitée en partie par des marchands portugais; dans cette rue est la douane, la poste ; sur les trottoirs étaient assises les plus belles et les plus grandes négresses que j’aie jamais vues.
De la rue Diretta, nous entrâmes dans la fameuse rue d’Ovidor, rue française d’un bout à l’autre; MM. les négociants la nomment modeste-
Le Pain -de-Sucre, à Rio-de-Janeiro.
VOYAGE AU BRESIL.
ment rue Viviemie. Toute la ville est dans cette rue. C’est là où on se promène, où les dames vont montrer leur toilette.
Enfin, ce n’était pas le moment d’étudier les mœurs du Brésil; il fallait se loger; je savais que
Négresses, à Rio-de-Janeiro.
le moins qu’il m’en coûterait serait vingt francs par jour. J’étais résigné.
En entrant dans T hôtel, je trouvai , grâce aux soins de M. Aumont, le repas préparé; quant à la chambre, il n’en avait trouvé qu’une pour nous deux. Hélas ! cette chambre n’avait pour fenêtres qu’un petit jour de souffrance percé très-haut:
VOYAGE AU BRESIL.
nous avions, pour nous reposer d’un mois de fatigues, une espèce de cachot. Quant à des armoires, il ne fallait pas en parler; c’était assez égal à des gens dont le bagage était enfermé dans un mouchoir. Ce qui manquait, c’était de l’air; or vivre au Brésil sans air, c’est subir le supplice des plombs de Venise , c’est pire que d’avoir à endurer le calme plat sous la Ligne ; vers minuit, pour échapper à la chaleur de mon matelas, je me couchai sur un canapé en jonc.
De son côté, le pauvre M. Aumont se débattait contre des ennemis inconnus. Déjà nous avions senti rinsupportable piqûre des moustiques, qui eussent suffi pour nous tenir éveillés, sans l’extrême chaleur de notre chambre. Mais c’était autre chose : ces nouveaux assaillants devaient être assez gros. La bougie allumée, une foule d’individus noirâtres, à antennes longues d’un pouce, rapides comme des étoiles filantes, disparurent à l’instant, si bien que les recherches les plus minutieuses n’amenèrent aucun résultat : mais il est vrai de dire qu’à peine la lumière éteinte le sabbat recommença. Il fallait
O
à tout prix savoir à qui on avait affaire. J’allumai, bien doucement cette fois, notre bougie, et me précipitai sous le lit : j’écrasai sans pitié un des fuyards. Mais quelle fut mon horreur ! c’était un cancrelas de la plus grosse espèce (on les nomme baratos au Brésil), un cancrelas! un des plus affreux de mes souvenirs de jeunesse. Un bâtiment de guerre dans lequel j’avais vécu plus d’une année
VOYAGE AU BRÉSIL.
avait rapporté du Sénégal quelques individus de cette espèce ; ils multiplièrent de telle sorte que le navire en fut infesté en quelques mois. Bien des années s’étalent écoulées, et chaque fois que ce souvenir se présentait un frisson me parcourait tout le corps. Eh bien ! maintenant le voilà revenu ce temps de frissonnante mémoire; le cancrelas va de nouveau décolorer mon existence. C’était bien pis chez M. Aumont. 11 n’allait rien moins que se disposer à passer la nuit debout sur une chaise. Le plus simple fut de ne pas nous endormir, et d’attendre le jour avec patience, après avoir illuminé notre appartement avec tout ce qui était en notre pouvoir.
Le lendemain de notre arrivée, j’allai faire une visite à M. Taunay, consul de France, pour lequel j’avais plusieurs lettres d’introduction.
Deux personnes causaient chez lui. L’une d’elles sur un ton fort élevé; l’autre, au contraire, parlait très-bas; et si, malgré moi, j’entendais le premier, il n’en était pas de même de celui que je prenais, à cause de son ton modeste, pour un solliciteur. Le protecteur présumé était un demandeur, l’autre, si modeste dans sa parole et dans son air, était le consul. Qu’il me pardonne si je profite de la circonstance qui me met la plume à la main pour dire ici que, de tous les hommes que j’ai connus, c’est lui dont j’honore et respecte le plus le caractère. M. Taunay 11e vit que pour faire le bien. 11 donne tout ce qu’il possède, même ses habits, se refu-
VOYAGE AU BRÉSIL.
saut toute espèce de commodités , faisant à pied des courses très-longues, souvent bien fatigantes. Mais il faudrait prendre et payer des voitures, et les malheureux qu’il assiste auraient une part plus petite.
M. Taunay eut la bonté de me donner une lettre d’introduction pour le majordome du palais , M. P. B.
Grâce à lui, malgré la rigueur de la douane, je 11e payai pas les droits énormes imposés aux moindres objets venant d’Europe.
Quand j’ai présenté ma lettre à M. P. B., qui m’a reçu, du reste, fort cordialement, j’ai cru entrevoir que, pas plus que tous les Brésiliens, il n’approuve l’arrivée des étrangers dans son pays. Mais n’étant pas venu solliciter un emploi, et mon seul but, en touchant à Rio, étant de me renseigner sur les moyens de pénétrer dans l’intérieur, cette espèce d’éloignement qui, d’ailleurs, ne m’était pas personnel, 11e me causa aucun souci; je le priai toutefois de me présenter à S. M. l’empereur, pour lequel j’avais de précieuses recommandations, ce qu’il s’engagea à faire de la façon la plus obligeante. Seulement, il me fallait attendre quelques jours. Sa Majesté habitait encore Pétropolis, résidence d’hiver, époque des plus grandes chaleurs.
En attendant son retour, j’allai, avec mon compagnon de chambre et d’infortunes, parcourir la ville pour essayer de trouver un logement. Je mis
VOYAGE AU BRÉSIL.
naturellement pour ces excursions les vêtements légers achetés dans les magasins de la Belle-Jardinière. Mais combien fut grande mon humiliation, quand je me vis regardé un peu comme nous le faisions autrefois d’un Arabe avec son burnous, d’un Grec avec sa fustanelle. Le noir dominait partout. Les commis de magasins, avec leurs balais, portaient déjà, à sept heures du matin, d’élégantes redingotes de drap, quant à du blanc, je n’en vis pas de traces dans un pays où les criminels seuls eussent dû être condamnés à ce supplice de l’habit noir : croyez donc et suivez les conseils ! Toutefois, on m’en donna ici un bon, celui de ne jamais sortir sans parapluie. En dépit de mes vêtements, il fallut continuer nos recherches. Nous passâmes d’abord sur une place où était une magnifique fontaine, bien originale surtout, car elle avait sur la façade une myriade de robinets, je n’en avais jamais vu en telle quantité. Une cinquantaine de nègres et de négresses, toujours criant, se démenant, pouvaient emplir leurs cruches sans trop attendre.
De rues en rues nous arrivâmes au bord de la mer, fréquenté par les goélands. J’avais d’un coup d’œil apprécié, en passant près d’un nègre, la cause qui attirait ces oiseaux intelligents : ce n’était ni plus ni moins que les vases et paniers d’ordures que les noirs allaient vider sur la plage. En voyage, il faut bien faire des observations sur toutes choses. Sur le quai, en face de la mer, est un magnifique
VOYAGE AU BRÉSIL.
hôpital; en continuant, et du même côté, on passe sous une terrasse ayant aux deux bouts d’élégants pavillons; c’est le jardin public. Je ne pus ce jour-là le visiter; j’avais, ou plutôt nous avions porté nos prétentions d’habitations sur le versant d’une petite colline en haut de laquelle était une église, et qui réunissait deux choses bien désirables, la mer pour se baigner, des arbres pour échapper au soleil; rien n’était à louer, et nous continuâmes nos explorations, désireux de quitter l’hôtel aux cancrelas dans le plus court délai. Après la Gloria, c’est le nom de cette colline, on arrive au Catette dont elle fait partie. Là sont les aristocrates de noblesse et d’argent; c’est, comme je l’ai déjà dit, le faubourg Saint-Germain de Rio. De charmantes maisons, de jolis jardins, font de cette partie de la ville un séjour très-agréable; cependant, il paraît que la fièvre jaune y fait des ravages à cause du voisinage de la mer; je n’en parle que par ouïdire. Je m’attendais, d’après ce que j’avais vu à Lisbonne et à Madère, à trouver ici les rues encombrées de fleurs : il n’en était rien cependant, et ces jardins, si agréables qu’ils soient, ne peuvent lutter avec les nôtres. Je n’y ai réellement pas vu de ces fleurs magnifiques qui croissent dans nos serres. En continuant à marcher, nous arrivâmes à Batafogo, sur le bord de la mer. La plus belle habitation appartient à M. le marquis d’Abrantès, protecteur éclairé des arts, à ce qu’on dit. Impossible de nous loger sur toute la ligne que nous
Maison de campagne près de Rio-de-Janeiro.
VOYAGE AU BRÉSIL.
avions parcourue. D’ailleurs, il eût fallu acheter des meubles, louer un nègre mâle ou femelle pour notre cuisine. J’avais, dans une seule journée, apprécié l’inconvénient d’un long séjour dans la ville. Il fut décidé qu’on s’en tiendrait à l’hôtel, si toutefois on pouvait s’y procurer une chambre à fenêtre; puis nous rentrâmes au gîte sur un petit bateau à vapeur.
Ne voulant pas attendre trop longtemps sans me présenter à l’empereur et lui remettre les lettres qui lui étaient destinées , je me disposais à faire le voyage de Pétropolis. Sa Majesté arriva elle-même sur P entrefaite. Le lendemain, j’allai an palais de Saint-Cristophe , et vers onze heures M. B. me fit entrer dans une galerie d’une architecture très-simple, où j’attendis Sa Majesté, ne comprenant rien à ce que m’avait assuré à Paris une personne fort bien renseignée et qui m’avait affirmé que l’étiquette du Brésil défend de parler à l’empereur, mais qu’on doit s’adresser à un chambellan qui traduit votre demande si vous en faites une, ou remet votre placet qu’on lit à l’empereur, car il ne doit pas prendre la moindre peine pour les visiteurs. Si la demande ou la lettre sont de nature à avoir les honneurs d’une réponse , vous laissez votre adresse, et vous devez vous regarder comme bien favorisé si vous l’obtenez dans le courant du mois.
D’après ce qu’on m’avait appris de ce cérémonial, qui rappelle les cours despotiques d’Orient,
VOYAGE AU BRÉSIL.
j’étais embarrassé de ma contenance. Je cherchais de tous côtés un introducteur, quand d’une pièce au fond de la galerie, je vis s’avancer S. M. l’empereur, qui fort gracieusement reçut la lettre que je lui présentais. Après l’avoir lue, il eut l’extrême bonté de me demander quelles étaient mes intentions en venant au Brésil; il me fit beaucoup de questions sur mes voyages, parut prendre un véritable intérêt à mes réponses et particulièrement à celles qui concernaient les régions du pôle nord. Enfin, je sortis de cette audience enchanté d’une réception si éloignée de celle à laquelle je m’attendais. J’oubliais de dire que Sa Majesté, désirant voir quelques esquisses que j’avais apportées d’Europe, donna l’ordre immédiatement de me conduire au palais de la ville, et de me laisser choisir l’appartement qui me conviendrait.
On voit combien il faut se défier de certains renseignements.
Contrairement à ceux qui m’avaient été donnés, S. M. l’empereur du Brésil reçoit indistinctement tout le monde avec bienveillance. Il est d’usage qu’on se présente à lui vêtu convenablement, mais nul costume n’est de rigueur; j’ai vu souvent des gens habillés plus que simplement attendre leur tour pour lui parler dans cette galerie du palais de Saint-Cristophe, qu’il habite une partie de l’année et dans laquelle les pauvres eux-mêmes sont admis.
J’avais en m’en retournant une courte visite à
VOYAGE AU BRÉSIL.
faire. M. le comte de Barrai, que j’avais rhonneur de connaître à Paris, m’avait donné une lettre pour Mme la comtesse. Elle habitait une charmante villa à un quart de lieue de Saint -Cristophe , où l’appelaient chaque jour ses fonctions près de LL. AA. II. les princesses Léopoldine et Isabelle.
Mme la comtesse de Barrai eut la bonté de m’offrir son appui pour le temps que je passerais à Bio, et cette offre n’a pas été un vain mot; qu’elle me permette de lui en exprimer ici toute ma reconnaissance.
J’avais été, quelques jours auparavant, chercher mes effets à la douane. On parle de la tour de Babel, que je regrette de n’avoir pas vue, afin de savoir si on s’y entendait mieux ou moins que dans ce Capharnaüm où toutes les malles, les cartons, les caisses des voyageurs avaient été empilés au hasard et sans ordre; ceux qui avaient des objets fragiles, après avoir sans succès escaladé les couches supérieures, leurs places probables, redescendaient désespérés, s’attendant à voir les cartons à chapeau, les caisses légères contenant les robes, les coiffures fraîches arrivant de Paris, succombant sous d’énormes colis. On avait tout naturellement retiré les objets légers du vapeur, parce qu’on les place ordinairement dessus les autres, et tout naturellement aussi on les avait jetés à terre d’abord; puis, successivement, étaient arrivés les plus gros. Les nègres chargés de ce service s’en débarrassaient au plus vite, et comme leur coutume est
VOYAGE AU BRÉSIL.
de tout porter sur la tête, la hauteur de la chute avait déformé un peu les petits. Pour ma part, j’avais trois caisses; deux avaient été assez vite découvertes, mais la troisième ne se trouvait pas; il fallut revenir le lendemain. Enfin, elle se retrouva saine et sauve, et, ainsi que je l’ai dit, je ne payai rien, tandis qu’une dame fut taxée à six francs pour un chardonneret et un serin. Toutefois, comme il faut bien un peu acheter le bonheur, je perdis mes clefs dans la bagarre.
Le jour désigné par l’empereur, j’arrangeai mes études le plus coquettement possible, et je me rappelle avec effroi ce qui faillit m’arriver. L’empereur m’avait dit qu’il serait au palais à quatre heures; il en était presque six, quand, succombant à un sommeil vainement combattu, et certain que j’attendrais en vain, je fus sur le point d’être surpris par l’empereur lui-même; heureusement que je m’éveillai en entendant en rêve des pas précipités.
Les jours suivants, je continuai à visiter la ville. Cependant je ne pouvais passer ma vie à courir les rues. En attendant divers renseignements que je n’obtenais pas, je me décidai à aller faire quelques études de paysage dans une montagne nommée Tijouka.
Pour s’y rendre, on se fait d’abord transporter en omnibus, puis on prend des mules au bas de la montagne.
On me conseilla de prendre un nègre qui porte-
Montagne de la Tijouka, vue de la route de Saint-Christophe.
VOYAGE AU BRÉSIL.
rait ma malle, en m’assurant qu’elle arriverait sans que j’eusse à m’en préoccuper autrement. Les nègres font à Rio l’olïice de nos commissionnaires, avec cette différence qu’étant esclaves leur salaire appartient à leurs maîtres. Je n’étais pas trop disposé à laisser partir ma malle à l’aventure , et je résolus de la suivre à pied jusqu’à l’endroit où je trouverais les mules.
Toutes les personnes à qui je fis part de mon intention se récrièrent à l’envi : il fallait que je fusse fou, je n’arriverais pas vivant. Il est bon de dire que le climat rend les Européens tout aussi paresseux que les gens du Sud, peu après leur arrivée au Brésil. Ils s’affaiblissent, ne marchent plus ou attendent la nuit pour faire une petite promenade; aussi ma détermination de faire un trajet de quelques kilomètres au milieu de la journée, afin d’arriver avant le coucher du soleil, paraissait à tous un acte de témérité inqualifiable, ce qui n’empêcha pas que, vers onze heures, nous partîmes bravement, mon nègre et moi. Il devait s'arrêter dans un hôtel au bas de la montagne, où je coucherais au cas d’une trop grande fatigue. Ma malle était pesante, et au bout d’une heure, le pauvre diable ressemblait à une statue de bronze, tant sa peau était devenue luisante sous la sueur qui l’inondait de tous côtés. Quant à moi, abrité sous mon parasol, je le suivais avec peine, reconnaissant à chaque pas que je pouvais bien avoir manqué de raison, car cette marche forcée, par un soleil auquel je ne m’étais
VOYAGE AU BRÉSIL.
pas encore accoutumé, commençait à me donner des vertiges; nous fîmes ainsi plusieurs lieues, puis nous montâmes une côte tellement rapide, surtout pour moi, après ce que je venais de faire, que je pris sérieusement le parti de coucher dans l'hôtel. Mais où le trouver? je ne savais pas le portugais. Enfin , je fus forcé de m’arrêter près d’une petite maison où je sonnai pour demander un verre d’eau.
Le propriétaire, que je reconnus de suite pour un étranger au Brésil, vint à moi et me parla français; c’était le consul de Suède qui, par hasard, était un amateur passionné d’entomologie, une de mes faiblesses. Pendant que je me reposais, il me fit voir ses richesses, dont je fus un peu jaloux, et que je me promis d’égaler un jour si j’échappais à la civilisation et allais vivre dans les bois.
J’appris que nous avions dépassé l’hôtel désiré ; le nègre ne s’y était pas arrêté par ignorance, et nous étions à mi-côte de la Tijouka; il eût fallu le même temps pour descendre que pour monter ; je pris ce dernier parti, et après avoir remercié mon hôte d’un instant, j’arrivai brisé à la porte d’un hôtel appartenant à un Anglais. On m’avait donné pour lui une lettre de recommandation. Après l’avoir lue très-gravement, il me dit qu’il ne pouvait me loger; tous les appartements étaient loués à des compatriotes dont j’enviais le farniente , tandis que j’étais là debout, attendant ce qu’allait faire de moi le seigneur suzerain de ce lieu. Il me
VOYAGE AU BRÉSIL.
fit descendre jusqu’à une maison nouvellement bâtie, destinée aux visiteurs de peu d’importance; on m’y donna une espèce de cellule.
Je payai mon nègre deux mille reis, un peu moins de six francs, et après avoir dîné, moitié à l’anglaise, moitié à la brésilienne, j’allai courir jusqu’à la nuit, admirant tout, respirant un air frais, presque froid, dont j’étais privé depuis longtemps.
Le jour suivant, j’hésitais encore sur ce que je devais peindre et je préparais mes matériaux quand plusieurs passagers , montés à dos de mule , arrivèrent pour passer le dimanche avec moi; ils étaient gais et dispos et, plus prudents, ils avaient pris l’omnibus et n’avaient pas gravi à pied la montagne. J’enfourchai, à leur exemple, une mule, et nous commençâmes à descendre pour aller voir la grande cascade, dont les eaux vont se perdre dans la mer. Ce petit voyage m’offrit comme un avantgoût de toutes les merveilles du Brésil; de tous côtés j’apercevais des plantations de café ; devant chaque habitation s’étendait un grand terrain plat ressemblant à nos aires pour battre le blé ; et derrière d’immenses rochers, tous unis et de couleur violette, j’entendais le bruit du torrent, caché par la végétation luxuriante à travers laquelle nous cheminions.
Une heure après notre départ, nous nous arrêtâmes dans une baraque où l’on trouve toutes choses, excepté ce dont on a besoin; laissant là nos montures, nous nous engageâmes dans des sentiers presque cachés par les herbes et serpentant entre des bananiers et des caféiers.
Bientôt nous étions en face de la chute : un énorme rocher sans végétation, supporté seulement par une pierre qui laisse voir le vide, au-dessous, se dresse à la gauche de la cascade, comme pour lui donner plus de pittoresque et lui servir de repoussoir. L’eau , après avoir glissé de rocher en rocher, s’arrête, maintenue sur une partie plate, où se forment des petits bassins dans lesquels on peut se baigner sans crainte, puis elle retrouve une pente unique et tombe d’une très-grande hauteur; en passant dans le voisinage de plusieurs habitations, elle court, comme je l’ai déjà dit, à la mer.
Tout en cheminant et regardant, j’avisai un délicieux petit coin tapissé de plantes bien fraîches, arrosé d’une eau pure et couvert d’ombre; c’était un charmant sujet d’étude : j’en pris note.
Le soir, mes compagnons me quittèrent, et je retournai à mon hôtel de la montagne. Le lieu me plaisait, et, en attendant les forêts vierges, j’avais de quoi m’occuper quinze jours au moins, car ce qui m’entourait avait, dans tous les cas, le mérite de la nouveauté ; il y avait bien un petit embarras qui déjà s’était présenté plusieurs fois à Rio. Dans les pays à esclaves il est d’usage de ne rien porter; j’avais déjà vu des individus plus ou moins bien vêtus se faire précéder par un nègre, portant tels petits paquets qu’on aurait pu mettre dans sa poche. En le faisant soi-même on se serait déshonoré, et
Cascade de la Tijouka.
VOYAGE AU BRÉSIL.
ici c’était bien pis ; il s’agissait do porter sur son dos un sac de soldat renfermant la boîte à couleurs, puis un gros bâton destiné à ficher le parasol en terre , et passer devant des nababs , des ladies, se faire crier « schoking » de tous côtés , et , plus que tout cela, rencontrer des nègres ne portant rien.
Malgré ces importantes considérations et comme il m’eût été désagréable d’avoir un individu tous les jours près de moi, je me fis donner la veille des vivres pour déjeuner et j’endossai le havre-sac à six heures du matin. La course était longue; j’arrivai harassé. Je pris un bain, qui me fit beaucoup de bien, et toute la journée je fis de la peinture, bien abrité par de grands arbres et au bruit de la cascade. Enfin je vivais! enfin j’étais redevenu peintre! J’avais sous les yeux une nature splendide, et pour la première fois, depuis mon départ, j’étais pleinement heureux. Pour la première fois aussi je fis connaissance avec les fourmis, qui mangèrent une partie de mon déjeuner pendant que je travaillais. Quelle bonne journée, malgré ce petit inconvénient, et comme je faisais le projet de recommencer le lendemain! il y avait déjà si longtemps que j’attendais ce bonheur. Ma journée terminée, je repris mon sac et mon parapluie. La montée me parut bien longue. De temps en temps des esclaves que je rencontrais ouvraient de grands yeux ébahis en me regardant. C’était si énorme ce qu’ils voyaient pour la première fois ! Un homme
VOYAGE AU BRÉSIL.
libre, un docteur peut-être (car au Brésil chaque profession a son docteur), un blanc qui pliait sous son fardeau! Ce fat bien autre chose quand j’arrivai à la porte de l’hotel : une foule bizarre entourait un cheval, monté par un courrier doré sur tranche. Ce courrier était là pour moi. Qu’on juge du contraste! Un courrier du palais impérial d’une
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Deux années au Brésil.
