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OALMANN LEVY, EDITEUR
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
AU
II De Dakar A Khayes
Dakar. — Saint-Louis. — Le chemin de fer du Cayor. — Le fleuve Sénégal. — Le roman du marabout Mahmadou- Lamine.
La mission que le ministère de la marine m'avait fait l'honneur de me confier sous la haute direction du colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, devait être organisée à Khayes, chef-lieu de cette colonie. Là, le colonel Gallieni devait placer sous mes ordres un médecin de deuxième classe de la marine, un officier d'infanterie de marine (lieutenant ou sous-lieutenant), une escorte d'honneur composée de spahis et de tirailleurs, et les convoyeurs nécessaires. Les animaux de selle et de bât, les vivres et approvisionnements de toute sorte, les instruments, etc., devaient m'être également délivrés par les soins des divers services du Haut- Fleuve.
Quant aux cadeaux, base de toute entente dans le Soudan, ils avaient été l'objet de l'attention toute particulière du sous-secrétariat d'Etat des colonies. Chacun des objets constituant un présent fut choisi de façon à frapper l'almamy Samory, non seulement par sa valeur, mais encore par son utilité et par son éclat. Une commission composée de M. Nègre, commissaire de la marine, de M. Fuzier, sous-commissaire, et de l'auteur, courut pendant quinze jours les principaux magasins de Paris, et réunit ainsi une collection d'armes, d'étoffes, de selles, de glaces et de divers meubles telle que jamais prince noir n'avait été à même d'en contempler.
En procédant à ces achats, il ne fallait pas perdre de vue que Karamoko, pendant son séjour d'un mois dans la capitale, avait su fort nettement apprécier la différence existant entre la camelote de traite dont les Européens inondent le Soudan et les merveilles de notre fabrication française. Étant donné qu'il serait présent à la réception de notre mission à la cour de son père, on devait penser qu'il ne manquerait pas d'inventorier nos dons et de fixer l'almamy sur leur valeur. D'autre part, j'avais remarqué, lors de ma dernière entrevue avec Samory, que les relations de ses traitants avec les Anglais, les achats qu'il leur avait commissionés , de même que les riches cadeaux qu'il en avait reçus l'avaient reudu, sinon habile connaisseur, du moins grand appréciateur des belles choses. Il importait, pour le but capital poursuivi par notre mission, que nos présents ne fussent pas exposés à souffrir de comparaison fâcheuse. Ce fut cependant ce qui arriva, malgré la somme très ronde que la commission employa à ces achats : mille petites difficultés surgirent encore de ce chef pendant les négociations.
Quoi qu'il en soit, le 20 octobre 1886, je m'embarquai à Bordeaux avec le colonel Gallieni et le commandant Vallières, sur le paquebot Sénégal, et, le 28 du même mois, nous débarquâmes à Dakar.
Cette escale est de création récente. Il y a quelques années à peine, à part un village ouolof, on n'y voyait qu'un dépôt de charbon et quelques abris primitifs. Aujourd'hui, sans être à proprement parler une ville, Dakar est un centre administratif et commercial important. De la haute mer, au moment où l'on double le cap Vert pour entrer en rade, on aperçoit un certain nombre d'édifices qui décèlent une ville et donnent à cette localité un aspect imposant. Les arbres touffus desquels ils émergent aident à l'illusion d'une riche cité à demi cachée dans le feuillage.
Extrêmement larges, un peu tracées au hasard, bordées d'arbres élevés, mais sablonneuses et entièrement désertes pendant le jour, ces rues donnent au nouveau débarqué qui y cherche en vain un gîte, une assez fâcheuse idée de l'importance de Dakar. Le soir, cependant, lorsque le soleil est à son déclin et que la brise de mer, se lovant, a chassé les buées chaudes qui avaient transformé la ville en une vaste étuve, une animation relative modifie l'impression première. Les commerçants vont au port surveiller leurs chargements; les fonctionnaires sortent de leurs bureaux; les soldats de marine, rendus à la liberté, flânent çà et là par groupes ennuyés, et les noirs s'étendent voluptueusement dans la rue, au risque de se faire écraser, dans l'ombre déjà forte que projettent les maisons. Des camions et quelques voitures roulent silencieusement sur le sable ; enfin, un courant continuel de curieux, parmi lesquels de rares femmes européennes, se dirigent vers la gare, car c'est l'heure où arrive le train de Saint-Louis.
Si, à ce moment, on gravit la côte qui mène au sommet du promontoire élevé aux flancs duquel est attaché Dakar, une fois arrivé devant les belles casernes de l'infanterie et de l'artillerie de marine, un magnifique spectacle est la récompense des fatigues de la montée. De tous côtés, la mer déferle, brisant ses vagues sur les roches ferrugineuses de la falaise avec un ronflement sinistre ; le soleil couchant irise leurs embruns et les transforme en une pluie d'émeraudes, de rubis et de saphirs ; tout auprès, Dakar se réveille et bruisse par instant sa vie aux oreilles assourdies par le fracas de l'Océan; la verdure des arbres est devenue plus sombre et semble s'être épaissie pour servir de cadre aux villas et aux édifices qui se colorent tour à tour des teintes douces et légèrement effacées des soirées tropicales.
A un mille en mer, l'îlot de Gorée, incendié par la pourpre du couchant et ceint d'une blanche écume, dresse fièrement au haut de son rocher sa citadelle dont les bastions se découpent sur le ciel en arêtes vives. Pareilles à des naufragés réfugiés sur un étroit récif, une centaine de maisons blanches se serrent les unes contre les autres jusqu'au rempart contre lequel elles paraissent s'appuyer pour ne pas tomber à la mer.
Plus loin, sur la montagne des Mamelles, le phare de Dakar découpe sa haute silhouette agrandie encore par l'ombre naissante, tandis que, non loin de là, le lazaret perché sur le bord d'une falaise haute de 33 mètres, la dentelle par la ligne blanche de ses pavillons uniformes. Enfin, dans le lointain, une bande large, plate, monotone, de couleur gris jaune, se fond à l'horizon avec le ciel bleu : c'est la terre d'Afrique ; du côté opposé une autre bande presque du même aspect mêle son bleu sombre à l'azur de l'atmosphère : c'est l'Océan dans lequel un immense disque rouge descend et se noie lentement, entraînant rapidement avec lui la lumière du jour.
Avec mes bons amis le capitaine Dargelos, un des héros de Niafadié, et Descamps, ingénieur du chemin de fer du Haut-Sénégal, mort peu après à la peine, je suis descendu à Dakar chez M. Goldenstein, chef du service des ponts et chaussées. Il n'y a pas d'hôtel à Dakar; aussi avons-nous vivement éprouvé les bienfaits de la cordiale hospitalité de ce charmant homme : sans sa gracieuse obligeance, nous couchions à la belle étoile.
La soirée passe rapidement, car je n'ai pas moins de vingt-huit colis de la mission à faire transporter à la gare, outre vingt-quatre caisses de provisions, nos cantines et effets personnels. A peine le dîner terminé, nous nous étendons sur nos lits de camp, car il n'existe chez M. Goldenstein qu'un seul lit dont nous n'avons pas eu la barbarie de le priver, malgré sa vive insistance.
La véranda de l'habitation où nous bivouaquons surplombe la mer, et nous nous endormons bercés par son grondement monotone.
Le lendemain 30, dès six heures, nous sommes en wagon en compagnie de quatre caisses de dynamite, dont le colonel Gallieni nous a gratifiés afin d'éviter les retards inhérents aux formalités à remplir pour le transport de ce dangereux explosif. Nous sommes d'incorrigibles fumeurs, et notre torture est grande de ne pouvoir satisfaire notre passion favorite dans un pareil voisinage. Heureusement, à l'arrivée à Rufisque, le colonel, pris d'un remords, nous débarrasse à son profit de ces engins de destruction, et bientôt notre compartiment est rempli d'un nuage de fumée opaque, destinée, disons-nous en manière d'excuse, à chasser les miasmes paludéens susceptibles de se manifester, le matin, dans les régions marécageuses que nous traversons.
ue chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, construit par la Compagnie des Batignolles, est à voie étroite. Son matériel est en tout semblable à celui de la Compagnie des Dombes : wagons de voyageurs à couloir central, et à plates-formes couvertes à l'avant et à l'arrière; les glaces des portières sont remplacées par des persiennes destinées à arrêter les rayons du soleil et à laisser passer l'air. Jusqu'à cette année, il a eu une réputation détestable et bien méritée : il était rare qu'un voyage se fit sans que le train déraillât et s'enlizât dans le sable. Sans exagérer on peut dire qu'un voyage sur deux se faisait dans ces conditions. Actuellement, le seul reproche qu'on puisse lui adresser c'est la trop grande lenteur avec laquelle s'opère le trajet.
On écrase bien encore quelques bœufs et quelques hommes dans les grandes plaines du Cayor, où aucune barrière ne protège la voie ; les locomotives sont pourtant munies d'un appareil qui débarrasse automatiquement les rails de ces causes fortuites d'encombrement. Peu de temps avant notre arrivée, la destruction en hommes et en bestiaux de cette voie ferrée avait considérablement dépassé le taux ordinaire. Les Cayorais, blessés de ce manque de procédés, levèrent quelques escadrons de cavaliers qui chargèrent vigoureusement un train sans obtenir d'autre résultat appréciable que la perte de quelques chevaux indépendamment de celle habituelle des hommes et des bœufs. Le peu de succès de cette opération leur fit changer de tactique. Dès le lendemain, le train quotidien déraillait, et les indigènes assommaient avec une vive satisfaction un certain nombre d'employés et de voyageurs.
Ce simple exemple montre clairement qu'au Sénégal les voyages en chemin de fer ne manquent pas, à l'occasion, d'un émotionnant imprévu. Cependant, après un long cahotement de douze heures par une température effroyable dans ces wagons surchauffés, nous arrivâmes à Saint-Louis sans incident notable ; nous nous arrêtâmes bien de temps à autre, en route, pour permettre à une longue caravane de chameaux, ou à un immense troupeau de bœufs affolés de débarrasser la voie, mais pas un pauvre coup de fusil pour secouer notre torpeur de suppliciés.
Les plaines du Cayor sont relativement fertiles et peuplées ; mais leur aspect est d'une uniformité fatigante. A perte de vue, une pampa immense, sans le moindre accident de terrain, jaune lors de la saison sèche, verte pendant l'hivernage, coupée çà et là de baobabs gigantesques dont les feuilles minuscules portées par d'énormes branches torses font à peine sur le soi une dentelle d'ombre. Parfois, des oasis de palmiers cachant des centaines de vastes ruches, demeures des habitants drapés dans leurs loques et restant impassibles à notre passage, rompent la monotomie du paysage. En approchant de Saint-Louis, toute végétation cesse pour faire place à un terrain sablonneux semé de marais salants et de dunes formées d'amas de coquillages, qui servent dans tout le Sénégal à la fabrication de la chaux.
Saint-Louis est construit sur une île longue et étroite que les maisons recouvrent entièrement. La gare est bâtie au milieu des marécages de Sor, faubourg du chef-lieu, auquel il est relié par un magnifique pont de bateaux d'un kilomètre de longueur, construit sous le gouvernement et d'après les plans du général Faidherbe.
Nous arrivons à six heures du soir. A ce moment de la journée, le débarcadère est envahi par une foule de curieux et de porteurs noirs qui prennent littéralement d'assaut le train encore en marche, les uns par curiosité, les autres pour trouver quelque menu bagage à transporter en échange d'un petit dix sous. Une équitable distribution de coups de canne aux trop audacieux nous permet de fendre la foule et d'arriver jusqu'à notre camarade Maréchal, qui nous attend, escorté d'un nombre suffisant de portefaix et d'un immense camion.
De même qu'à Dakar, pas d'hôtel à Saint-Louis. Je plains le malheureux qui se dirige sur la capitale sénégalaise sans être muni d'une bonne recommandation pour quelque hôte qui l'hébergera jusqu'à ce qu'il ait trouvé table et logement. Grâce au capitaine Maréchal, nous n'avons heureusement pas à nous préoccuper de choses aussi essentielles. Un temps de trot nous amène à la caserne d'infanterie de marine où des chambres nous ont été préparées. Après des ablutions rapides, nous sommes bientôt tous réunis devant un excellent dîner.
Saint-Louis est le plus vieil établissement colonial de la France. En 1393, des Dieppois y fondèrent un comptoir qui, en 1400, passa aux mains des Portugais. Bientôt il fit ritsur à une Compagnie normande qui s'y installa jusqu'au xvne siècle ; c'est alors que Louis XIV donna le privilège de l'exploitation de la côte, du banc d'Arguin au golfe de Guinée, à la Compagnie des Indes-Occidentales et y nomma un gouverneur. Jusqu'en 1720, le commerce de cette colonie naissante fut très prospère et s'étendit au loin dans l'intérieur. Il existe encore aujourd'hui, dans un village riverain du Sénégal, nommé Toubabou-Kané (fort des Blancs), les ruines d'un fort construit alors par le père Labat et qu'il avait appelé fort Saint- Joseph. Les dimensions des ruines indiquent ce que devait être cet établissement, qui couvrait un espace de 2500 mètres carrés.
Le palais actuel du gouverneur est construit sur l'emplacement même de celui qui fut édifié en 1683, et dont les soubassements sont encore visibles. Il se compose d'un vaste rez-de-chaussée massif, servant aux communs et aux bureaux, sur lequel est posé en retrait un premier étage entouré de larges vérandas. Un deuxième étage, ouvert à tous les vents par de vastes baies fermées de persiennes, est surmonté d'une terrasse au milieu de laquelle se dresse un kiosque élevé, surmonté d'un phare et d'un appareil de signaux. De ce belvédère la vue s'étend jusqu'aux dernières limites de l'horizon sur la mer et sur les plaines de sable blanc qui entourent Saint-Louis; une bordure d'écume d'un blanc mat indique seule la ligne de démarcation entre l'Océan et la terre.
La façade principale du Gouvernement donne sur une place carrée que limitent de deux côtés les casernes d'infanterie de marine, entourées de larges arcades ; la quatrième face est déterminée par un bras du fleuve sur lequel est jeté un pont de pilotis construit sous l'administration du baron Servatius, et dont il porte le nom. Il relie Saint- Louis aux faubourgs de Guet'n'dar et de N'Dar- Toute ; c'est dans ce dernier, auquel on accède par une avenue sablonneuse de magnifiques cocotiers, que sont construites, sur la plage, les casernes des tirailleurs.
Yu à vol d'oiseau, Saint-Louis paraît, au milieu du fleuve, un radeau dont le pont Servatius et le pont Faidherbe seraient les avirons et sur lequel on aurait jeté, dans un certain ordre, quantité de dés à jouer. Toutes les maisons, en effet, y affectent la forme cubique et sont surmontées d'une terrasse où, le soir venu, leurs habitants peuvent respirer la brise venant de la mer. Quelques-unes, mais en très petit nombre, sont à deux étages. Les rues, généralement très larges, sont alignées au cordeau et se coupent à angle droit. Pas de pavé, pas de macadam ; aussi enfonce-t-on dans le sable jusqu'à la cheville ; et, lorsque le vent d'est souffle, il est impossible de traverser les rues sans être aveuglé. Ce sable, fin comme de la poussière, est une des plus grandes tortures de l'existence à Saint- Louis ; on le retrouve partout : dans sa chambre, dans son lit, dans son potage et dans toutes les sauces; il va sans dire que les naturels, nos serviteurs, ont depuis longtemps renoncé à le chasser des meubles sur lesquels il trône en épaisses couches.
Saint-Louis est un centre commercial important, et dans chaque maison est installé un comptoir de traite ou une boutique dans laquelle les produits les plus divers sont exhibés. Devant les comptoirs stationnent des chameaux, des ânes, des chevaux ou des camions; assis devant les portes ou étendus sur le sable, on voit des représentants de toutes les races soudaniennes, depuis le Maure taciturne et majestueux jusqu'au poli et remuant Sousou, jetant sur le fond sombre la note gaie de leurs costumes flottants et bariolés.
Il y a quelques années, le port de Saint-Louis était menacé de perdre toute importance; sa fermeture aurait forcément amené ia ruine de la ville. L'ouverture du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis lui fait perdre encore quelque peu de son importance, mais cette fois le commerce, loin d'en avoir souffert, se relève considérablement. La situation de Saint-Louis, sur une île au milieu du fleuve, excellente au point de vue militaire (car elle met la ville à l'abri de toute surprise dès que les ponts sont levés), est détestable au point de vue commercial.
A la sortie du marigot des Maringouins, d'où autrefois le Sénégal se rendait, paraît-il, à la côte très voisine, le fleuve fait un coude presque à angle droit et descend parallèlement au rivage jusqu'à 12 milles environ au-dessous de Saint- Louis. Coulant entre des berges sablonneuses, il les désagrège annuellement et en entraîne les déblais jusqu'à la mer où le reflux les rejette à la côte, créant à son embouchure des bancs de sable continuellement déplacés sur lesquels ses eaux luttent contre la mer et s'y brisent avec d'énormes remous. C'est ce qu'on appelle « la barre». Or, cette barre est excessivement capricieuse : aujourd'hui douce et profonde, demain furieuse et presque à sec, sans qu'aucun pronostic annonce ces changements. Le nombre de bateaux de tout tonnage qui s'y perdaient est incalculable. Aussi, à l'ouverture de l'excellent port de Dakar, où les vaisseaux peuvent accoster en toute sécurité, le commerce se déshabitua bien vite de venir décharger à Saint-Louis. Son port n'est plus fréquenté actuellement que par les bâtiments qui, durant l'hivernage, remontent le Sénégal jusqu'à Khayes, les avisos de guerre qui font la police
4fi AU SOUDAN FRANÇAIS.
du fleuve, et quelques bateaux de faible tonnage.
Le 31 octobre, nous faisons à la hâte quelques courses afin [de nous approvisionner de moyens de subsistance pour les dix jours que nous allons passer sur l'aviso colonial le Richardtoll, qui nous conduit à Khayes. La colonie, en vertu de je ne sais quelle combinaison ingénieuse, et parce que nous appartenons au service du Soudan français, refuse de nous nourrir à bord de ses bateaux ; il en résulte donc que, sur les avisos de l'administration, les officiers passagers doivent se munir d'un cuisinier, de tout l'attirail nécessaire à la préparation des aliments, à la panification, s'ils veulent du pain ; force leur est d'embarquer des veaux et des moutons s'ils estiment qu'ils ne peuvent se passer de viande fraîche. A la rigueur, un passager seul sur un de ces bateaux devrait donc emmener avec lui un cuisinier, un boucher et un boulanger, à moins qu'il ne préfère vivre pendant dix ou quinze jours et quelquefois plus, de conserves froides et de biscuit. Ces mesures, prises par l'administration de Saint-Louis, sont, on l'avouera, peu en rapport avec les moyens des passagers, et il serait bien à désirer qu'un ordre de la métropole mît fin à un état de choses aussi déplorable.
Le 1er novembre, à dix heures du matin, Descamps, Dargelos, trois médecins de la marine parmi lesquels le docteur Fras, qui devait faire partie de ma mission et moi, nous étions réunis à l'arrière du Richardtoll, où nous installions notre campement. Le colonel Gallieni, retenu à Saint- Louis pour quelques jours encore, ne devait partir que vers le 8 novembre sur l'aviso de guerre la Salamandre, où, fort heureusement pour lui, grâce à l'amabilité des officiers du bord, son installation sera moins sommaire que la nôtre.
Le Richardtoll est un bateau plat, à aubes, de faible tirant d'eau, construit pour le service du fleuve. Il n'y existe, sauf deux petits roufs occupés par l'équipage, ni cabines ni abri d'aucune sorte. A l'arrière, une tente garnie de rideaux forme notre demeure; et là, sur le pont, chacun dispose à son gré la literie et le mobilier de campagne dont il a eu le bon esprit de se munir. Le mien se compose d'une table, de deux pliants et d'un lit de camp, le tout pouvant aisément se plier pour être porté à dos de mulet. L'installation en est bientôt faite, et mon cuisinier qui, pour le moment, me sert également de valet de chambre, dispose dans des récipients formés d'un baril scié en deux et remplis de sable jusqu'au bord, les casseroles qu'il vient de tirer de la cantine à vivres de la mission. Quelques boîtes de conserves et de pomme? de terre forment le fond de sa cuisine ; aussi, peu après, nous sommes à table pendant que, pour la troisième fois, le Richardtoll jette son sifflement enroué aux échos de la rive, et que les palettes de ses roues commencent à battre avec un grand bouillonnement les eaux bourbeuses du Sénégal.
Après le repas, lorsque nous faisons plier les rideaux pour respirer la brise de mer, déjà Saint- Louis disparaît dans le lointain, perdu au milieu des buées qui s'élèvent de la masse d'eau qui l'entoure. Les minarets de la mosquée et le pbare du Gouvernement sont encore visibles ; puis bientôt ils s'effacent doucement et se fondent dans la teinte blanchâtre de l'horizon ; nous pouvons alors dire pour longtemps adieu à tout semblant de civilisation, et deux d'entre nous lui peuvent dire adieu pour toujours.
La navigation à vapeur, de Saint-Louis à Podor, n'offre en aucune saison d'incidents bien marquants. Jusqu'à Richardtoll, le Sénégal mesure une largeur considérable, augmentée parfois jusqu'aux limites de l'horizon par l'inondation de ses deux rives. Le courant est très violent et c'est à peine si notre remorqueur gagne deux ou trois nœuds sur lui en forçant de vapeur.
Richardtoll, comme tous les postes militaires construits par le général Faidherbe, est un rectangle en maçonnerie, à étages et à terrasse; il est enfermé dans des galeries profondes en forme de cloître, destinées à protéger le corps de logis des rayons du soleil, et à donner aux habitants un couvert qui leur sert de promenoir aux heures chaudes de la journée. La cour, au milieu de laquelle est construit l'édifice, est fermée sur ses quatre faces par une muraille à banquettes de 4 à 5 mètres de hauteur flanquée en diagonale par deux bastions. Les magasins, communs, boulangerie et autres, sont accolés intérieurement à cette muraille ouverte du côté du fleuve par une large porte défendue par deux tambours en maçonnerie, Une certaine recherche architecturale a été apportée dans la construction de Richardtoll; car, lors de sa fondation, ce fort devait servir de résidence de plaisance au gouverneur. Des poivrières attachées aux quatre angles du bâtiment principal, une dentelure au garde-fou de la terrasse, des moulures aux arceaux de la galerie, lui donnent un cachet d'élégante originalité que n'ont pas les autres forts.
Nous passons de nuit à Dagana par un clair de lune splendide, comme on n'en voit qu'au Sénégal; on distingue nettement du bord les maisons blanches de forme mauresque des traitants de l'escale , perdues dans l'ombre des bombax et d'énormes tamariniers. Le fort disparaît entièrement derrière leur masse, et une simple ligne blanche, coupée par le noir épais du feuillage, nous en indique l'emplacement. Bientôt apparaissent, profilant sur le fond éclairé du ciel leurs silhouettes élancées, les rosniers, ces palmiers précieux ; ils firent autrefois la réputation de Dagana et furent l'objet d'un traité spécial du gouverneur Faidherbe avec les Maures, propriétaires de cette rive. Le fruit du rosnier a peu de valeur, mais son tronc, haut quelquefois d'une centaine de mètres et absolument cylindrique, fournit un bois incorruptible, ressource précieuse dans un pays où les espèces les plus dures sont en quelques années minées et réduites en poussière par les eaux et les termites. Ils étaient autrefois en forêts épaisses en amont de Dagana; aujourd'hui ils sont bien clairsemés. En 1855, les Maures nous en abandonnèrent l'exploitation, et, dès les années suivantes, des milliers de troncs avaient disparu, employés à la construction du pont Faidherbe et d'autres ouvrages importants.
Podor, où nous arrivons dans la journée du 3, est une escale florissante où se traitent de grandes quantités de gomme. Avant que nous nous fixions dans le Soudan occidental, ce point était réputé le plus chaud du globe; la température y atteint jusqu'à 44 degrés. ANiagassola, en 4885, au mois de mai, le docteur Lota, médecin du fort, a constaté en ma présence 48 degrés à deux thermomètres d'une précision éprouvée, ce qui laisse assez loin en arrière la température de cette escale.
Nous nous arrêtons pour faire du charbon, et nous ne repartirons que le lendemain matin à quatre heures. Il n'y plus actuellement de garnison à Podor, non plus qu'à Dagana. L'année dernière, le conseil général de la colonie a supprimé la subvention annuelle destinée à l'entretien des troupes et des forts affectés dans ces escales à la protection des commerçants ; le commandant supérieur répondit à cette mesure en supprimant la garnison, par conséquent la protection au commerce, et depuis les choses sont en l'état1. Il est assez probable que si quelques-uns des membres du conseil général exerçant la profession de traitants en cette escale étaient roués et volés par les Maures ou les Toucouleurs, ils se hâteraient de rétablir la subvention en la doublant.
En amont de Podor, la navigation du fleuve devient très délicate et demande une attention de tous les instants. Le premier bief du Sénégal commence à Mafou, ligne de brisants au milieu desquels, à l'époque des basses eaux, les avisos doivent naviguer avec mille précautions, malgré lesquelles ils talonnent souvent. Dès la fin de janvier, les chalands seuls peuvent les franchir. Jusqu'à ce point,. tout le long des rives, l'inondation était encore en son plein et partout le fleuve était au niveau de ses berges; mais, à présent, elles surplombent notre bateau , et plus nous avancerons dans la direction de Khayes, plus elles s'élèveront. A chaque nouveau barrage signalant un bief ce phénomène est à constater.
Depuis Mafou, nous traversons un pays avec lequel nous sommes en continuelles hostilités ; c'est
1. En 1887 la garnison a été rétablie ainsi que les crédits ; mais, pour en arriver là, il a fallu que deux ou trois traitants aient été battus et pillés par les Maures, à la barbe du commandant du cercle.
le Fouta dont le roi Abd-oul-Boubakar ne se fait pas faute de rançonner et de piller parfois les chalands de traite qui longent les rives. Les six canons du hotschkiss pointé à l'avant du tiichardtoll nous font très poliment saluer au passage par les habitants des nombreux villages toucouieurs qui bordent le fleuve. Seuls, les enfants et les femmes se livrent à une pantomime qu'ils pensant très blessante pour des chrétiens et qui nous montre les sentiments réels de cette population à notre égard.
J'ai constaté une grande similitude de caractère entre ces Toucouieurs et leurs chiens : voleurs, mendiants, ingrats et pillards. Ainsi, pour faire taire les nuées de marmots qui nous insultent au passage, un excellent moyen est de leur jeter une galette de biscuit. Tous aussitôt se précipitent à Feau, chacun tirant au plus vite sur l'objet de leur convoitise et se rouant de coups réciproquement pour en devenir possesseur, sans s'occuper autrement de nous.
De temps à autre, sur les berges, des bandes de caïmans viennent se chauffer au soleil, la gueule ouverte et le ventre aplati sur le sable ; une balle les salue au passage et parfois cloue l'un d'eux au sol, pendant que son horrible gueule s'ouvre et se ferme dans des mouvements convulsifs: dans ce cas, nos lajitots1 arment en hâte
1. Matelots noirs.
leur canot et vont recueillir le saurien, qui leur donne un repas très succulent, d'après eux.
Le fleuve coule entre des cultures de maïs et de sorgho, qui alternent avec de belles forêts malheureusement éclaircies chaque année par les incendies allumés par les indigènes pour y chasser plus à l'aise. Le bruissement des roues du bateau met en émoi des légions de petits singes mutins, qui nous agonisent d'injures pour se venger du dérangement que nous leur causons. Plus loin des sangliers viennent boire au fleuve et nous regardent stupidement passer, sans éprouver le moindre effroi; les biches, au contraire, détalent à notre approche et s'arrêtent curieuses à une centaine de mètres, pour se rendre compte du bruit qui les a mises en fuite.
A Saldé, où nous arrivons le 5, nous faisons du charbon et prenons des vivres frais. Ce poste est, ainsi que Matam, une sorte d'énorme blockhaus à mâchicoulis, surmonté d'une plate-forme à canons; il a l'aspect d'un vieux donjon féodal. Le 7, nous sommes à Matam. Le Haut-Sénégal ou Soudan français, tant au point de vue du commandement qu'à celui de l'administration, commence à ce fort et s'étend au delà du Niger. Nous ne stoppons que quelques instants, le temps strictement nécessaire pour que je télégraphie au colonel et au gouverneur les réponses aux dépêches qui m'y attendaient, et nous nous mettons en route pour Bakel.
Dans la nuit, nous avons mouillé près de la rive maure, afin de passer de jour un barrage difficile. Un abreuvoir de lions devait se trouver dans les environs, car leurs rugissements nous tinrent longtemps en éveil. Ce fauve est très commun sur la rive droite du Sénégal jusqu'à un affluent, le Bâoulé, qui coule au nord de Koundou; à partir de ce point et dans l'Ouest, il devient excessivement rare. Cependant, en 1884, lorsque j'explorais la route du Gadougou au Goro, j'en rencontrai un couple sur les plateaux ferrugineux avoisinant le village de Nabou.
Les hippopotames sont également très nombreux dans le fleuve, moins peut-être que dans son affluent, le Bakhoy. Les indigènes en prisent assez la chair; le peau et les défenses ont une certaine valeur commerciale.
Le 8, dans la soirée, nous arrivons à Bakel. Le fort qui défend ce comptoir a été assiégé dernièrement par le marabout fanatique Mahmadou- Lamine. Il se compose d'une enceinte bastionnée d'environ 100 mètres de côtés ; au milieu s'élèvent deux pavillons.
La création, par le général Faidherbe, du comptoir de Médine a bien fait perdre à Bakel de son importance, car, pendant l'hivernage, les bateaux à vapeur remontent le fleuve jusqu'au premier de ces postes, où les caravanes de l'intérieur entreposent leurs produits. On ne voit à Bakel que maisons en ruine ; dans les parties encore habitables grouille une population noire qui s'y est installée un peu comme les oiseaux de nuit dans les bâtiments abandonnés. Mais il est à croire que, dans une époque très rapprochée, Bakel regagnera et au delà son importance perdue, grâce aux nouveaux débouchés que le colonel Gallieni vient d'ouvrir à son commerce. Tout autour de la ville commerçante se pressent pêle-mêle, escaladant les pentes des trois mamelons qui boursouflent la plaine, les cases en paille et en pisé des Sarracolets, habitant et possédant le pays depuis déjà longtemps. Sur chacune de ces hauteurs s'élève une tour en maçonnerie, crénelée, destinée à compléter avec le fort la défense de la ville.
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