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Chapitre I
De ses débuts à la fin du ZIIP siècle.
Les pays qui formaient Tempire de Gharlemagne ont subi, pendant le x^ siècle, une transformation profonde dont les détails nous sont inconnus, faute de documents. Quand la lumière recommence à se faire, vers la fin du xi* siècle, la société et le ofouvernement apparaissent transformés. C'est cette organisalion nouvelle que les historiens ont appelée le régime féodal. Ce régime est né dans la période obscure qui suit la dissolution de Tempire carolingien. Il s'est formé lentement, sans l'intervention d'un gouvernement, sans l'aide d'une loi écrite, sans aucune entente générale entre les particuliers, uniquement par une transformation graduelle des coutumes, qui s'est opérée, plus ou moins tôt, mais à peu près de même façon, en France, en Italie, dans l'Espagne chrétienne et en Allemagne. Puis il a été transplanté en Angleterre et dans l'Italie du sud dès la fin du xi® siècle, dans les États latins d'Orient au xu^ et auxui**, dans les pays Scandinaves à partir du xiv" siècle.
Ce régime, ainsi constitué par une sorte de croissance naturelle sans aucun plan d'ensemble, n'a jamais été uniforme et n'a jamais fonctionné très régulièrement. Il est impossible de le résumer en un tableau parfaitement exact, impossible de donner d'aucun des usages de ce temps une formule qui soit
2 LE REGIME FEODAL
rigoureusement vraie, impossible de rien en dire de général qui ne soit en coniradiction avec plusieurs cas particuliers. Aussi aucun érudil ne s'est-il risqué à publier une étude d'ensemble du régime féodal. Tout ce qu'on peut tenter, pour le présent, c'est de rassembler les traits caractéristiques les plus habituels de la société et des usages dans les pays féodaux, du x" au xui* siècle.
Trois usages, communs à tout l'empire dé Charlemagne, ont dominé et modelé la société : la grande propriété, — l'obligation pour les propriétaires laïques de s'équiper et de faire campagne à leurs frais, — la position du clergé comme propriétaire.
La société s'est divisée en deux classes : la masse des paysans établis sur les grands domaines, — l'aristocratie des possesseurs du sol, formée de deux catégories : gens de guerre et gens d'Église '.
/• — Les paysans.
•
Lies grands domaines. — A partir du \x^ siècle, il ne reste plus guère dans l'Empire carolingien de petits propriétaires cultivant eux-mêmes leur terre (sauf peut-être dans la banlieue des villes du Midi et dans quelques régions reculées des hautes montagnes ou des côtes). Presque toute la terre appartient i de grands propriétaires qui ne travaillent pas de leurs mains. Comme elle a peu de valeur, elle est divisée en domaines d'une étendue supérieure à tout ce que nous appelons aujourd'hui une grande propriété, comparables seulement aux domaines des seigneurs russes avant l'abolition du servage ou aux plantations des Etats-Unis du temps des esclaves nègres.
Le domaine s'étend sur tout le territoire d'un village con-
l. Les habiUiits vies villes ibojrsjreois forment» depuis la tiii du ii* sièci*?, une classe distincte, intennediaire entre les paysan:» et les nobles. Mais les \illes sont yostcneui'es à l'etal»ii ^sèment da rejçiiue leodal et ont même coacooni a le detrMire. il e<t donc ;»ossjbîe d'en faire abslracti^n. iLa formatioa et Thistoire de la bourgeoisie sont exposées ci-dessous> au chapitre vudl)
temporain. La plupart de nos communes de France ne sont que d'anciens domaines, et beaucoup en ont gardé le nom iClichy, Palaiseau, Issy, Ivry, etc.).
Dans chaque domaine, les terres étaient divisées en deux parts d'étendue inégale. La plus petite (d'ordinaire les terres voisines de la maison du maître) formait la réserve que le propriétaire conservait pour l'exploiter directement et à son profit : c'était la (erre du maître (indominicata). Ce qu elle produisait appartenait au propriétaire. Là s'élevait la maison de maître oîi demeurait, sinon le propriétaire, du moins son intendant.
Le reste du domaine était distribué entre un certain nombre de familles de paysans, établies sur le domaine. Elles habitaient le plus souvent des cabanes a^lomérées auprès de la maison du maître, de façon à former un village. Chaque famille cultivait de père en flls un même lot de terre (formé d'ordinaire de plusieurs parcelles dispersées sur toute l'étendue du domaine). Les cultivateurs gardaient les produits du champ, mais, en échange, devaient au propriétaire des redevances et des services, et vivaient dans sa dépendance.
Les redevances et les services variaient à Tinfini, suivant les conventions établies à Torigine ou suivant la coutume des pays ; aucune loi ne réglait les charges que le propriétaire pouvait imposer à ses paysans ni Tétendue de terre qu'il devait leur donner. Mais les conditions très uniformes de la vie avaient produit presque partout des régimes très analogues.
Cette organisation apparaît déjà dans le registre de Tabbaye de Saint-Germain des Prés, rédigé à la fin du règne de Charlemagne. Â chaque domaine est consacré un chapitre où sont énumérés d'abord la réserve du maître avec la récolte, puis les paysans, leurs familles, Tétendue de leur tenure, leurs redevances et leurs corvées. Voici, par exemple, le domaine de Palaiseau : « Il v a à Palaiseau une terre de maître avec une maison et les autres bâtiments nécessaires. — Il y a : en terre arable 6 coutures qui ont 287 bonniers où Ton peut semer 1300 boisseaux de blé, en vigne 127 arpents où Ton peut récolter 800 mesures de vin, en pré 100 arpents où Ton peut récolter 150 chars de foin. — H y a en forêt, estimé en gros, une lieue de tour où Ton peut engraisser
4 LE REGIME FÉODAL
50 porcs *. — n y a 3 moulins, qui rapportent une redevance de 154 boisseaux. — Il y a une église avec toutes ses fournitures...
« Walfrid, colon, et sa femme, colone, hommes de Saint-Germain, ont avec eux deux enfants nommés... Il occupe 2 manses ingenuiles. Pour chaque manse il paye 1 bœuf, laboure à Thivernage 4 perches; fait les corvées, charrois, mains-d'œuvre quand il lui est ordonné; paie 3 poulets, 15 œufs. — Hairmond, colon, et sa femme, colone, hommes de Saint-Germain, ont avec eux cinq enfants... Il occupe 1 manse ingenuile contenant en terre arable 10 bonniers, en vigne 2 arpents, en pré 1/2 arpent. Il paye de même. » (Suivent HO articles semblables, de colons qui occupaient chacun 1 manse.)
« Maurus, serf, et sa femme, libre, hommes de Saint-Germain, ont avec eux deux enfants... Guentold, colon de Sainl- Germain. Ces gens occupent 1 manse servile, contenant en terre arable 2 bonniers, en vigne 2 arpents 1/2, en pré 1 arpent 1/2. Ils font une corvée de vigne de 8 arpents ; payent les mesures de vins, 2 setiers de moutarde, 3 poules; 15 œufs; font mainsd'œuvre, corvées, charrois... »
Le chapitre de Palaiseau se termine ainsi : « Cela fait en tout 117 manses, tant ingenuiles que serviles. »
Excepté la réserve que le propriétaire fait valoir directement au moyen de la corvée, le domaine est découpé en tenures (ce sont les îiianses), divisées ici en deux catégories : — les ingenuiles^ plus grandes, ont, à en juger par leur nom, été occupées d'abord par des tenanciers libres; — les serviles, plus petites, par des esclaves du propriétaire. Mais cette répartition n a pas duré, car, dans le registre môme qui nous la fait connaître, nous voyons qu'elle a cessé d'ôlre observée : on trouve des serfs sur des manses ingenuiles et inversement.
Un inventaire des domaines de Charlemagne, de 810, montre un régime tout semblable établi dans une île d'un petit lac des montagnes de Bavière (Slaffelsee). « De ce domaine dépendent 83 manses ingenuiles. Il y en a, 6 dont chacun rend annuelle-
1. La viande la plus usuelle à ceUe époque esl le porc; la forêt (de chênes) est surtout considérée comme pâturage è porcs. Il en était de même, encore au siècle dernier, en Croatie et en Serbie.
LKS PAYSANS 5
ment 14 boisseaux de grains, 4 porcs, 2 poules, 10 œufs, 1 setier de grain de lin, 1 setier de lentilles; fait annuellement 5 semaines de corvée, laboure 3 journaux; coupe dans le pré du maître 1 charretée de foin et le rentre, etc. »
Les documents très rares du ix' et du x* siècle ne permettent pas d'affirmer que tous les domaines fussent organisés ainsi. Nous en connaissons même qui ne présentent pas l'ordonnance régulière des domaines de Sainl-Germain; où rien n*est uniforme, ni la contenance des tenures, ni les redevances, ni les corvées dues par les tenanciers. Le manse ' même, qui paraît, sur les terres de Saint-Germain, correspondre à une valeur (sinon à une contenance) fixe, n*est, dans la plupart des pays du Midi, qu*un nom vague porté par toute tenure attachée à une maison rurale. Souvent, au lieu du manse, on trouve la colo- «tca* (tenure de coton), qui semble consister en terres dépendant d*une maison isolée; les tenanciers alors, au lieu d'habiter ensemble à côté de la maison du maître, demeurent disséminés sur le domaine.
Sur quels pays s'étendait ce régime d'exploitation rurale? La statistique qui pourrait nous l'apprendre ne peut être faite, faute de documents. Mais il est probable qu'il était d'origine romaine, et dominait presque tout l'ancien territoire romain de la Gaule, excepté les régions, montagneuses des Pyrénées, et les environs des anciennes villes romaines, surtout dans le Midi et dans les vallées du Rhône et de la Saône. C'est du moins le seul que présentent les documents isolés de cette période obscure, et c'est celui qu'au xin^ siècle on trouve établi dans presque toute la France.
C'est aussi le régime habituel de l'Italie au xni* siècle ; mais dans la banlieue des villes, qui forme une bonne partie du territoire, et la plus riche, les propriétaires donnent leurs terres à des métayers ou à des fermiers, souvent par un bail perpétuel, l'antique emphythéose.
1. Le mot est d'origine latine et paraît avoir désigné d'abord une maison {manere). Dans les dialectes du Midi il devient le mas\ du diminutif viennent les noms Mazel, Mazet, si fréquents dans le Midi.
L*Espagne aussi avait sa population de paysans tenanciers; mais, dans les pays restés chrétiens, beaucoup de cultivateurs habitaient les bourgs fortifiés, et dans les pays conquis sur les Mores se conserva en partie l'organisation rurale de TOrient.
En Allemagne, où les petits propriétaires étaient peut-être nombreux encore au temps de Charlemagne, l'exploitation par les tenanciers (introduite probablement par les couvents et les princes) gagna bientôt tout le pays, sauf quelques régions des Alpes et les plaines voisines de la mer du Nord, où se conservèrent des paysans propriétaires. Il en fut de même des pays Scandinaves, mais seulement après le xiv* siècle.
Pour l'Angleterre, le cadastre dressé par les rois normands montre tout le pays couvert de grands domaines divisés en parcelles que des tenanciers occupent moyennant corvées et redevances. Cette organisation parait antérieure à la conquête normande.
Ainsi le régime de la grande propriété, des tenures héréditaires, des redevances et des corvées, domine toute l'Europe civilisée; il ne s'arrête, à l'ouest, qu'aux montagnes de Galles et d'Ecosse ; au sud, que devant les pays musulmans. A l'est, il s'étend indéfmiment, a mesure que les peuples slaves se civilisent.
Dans les traits fondamentaux, cette organisation est constituée dès le X* siècle. Elle apparaît complètement formée dans les documents vers la fin du xi° siècle, et ne se modifie presque plus jusqu'au xlv^ On peut donc essayer de donner une idée de la condition des paysans dans cette période.
Le village. — C'est encore le grand domaine qui domine toute la vie du paysan. La maison du maître est devenue une maison forte, parfois un château, avec sa réserve (terres, vignes, prés, étangs, forêts), fort étendue, à juger d'après nos habitudes. Auprès sont groupées les habitations des tenanciers, de deux types difTérents : la maison complète, bâtie autour d'une cour ^ et joignant à un jardin, celle du paysan aisé *, possesseur d'un attelage de bœufs ; — la cabane, formée d'un seul corps
1. En allemand, ie même mot hof désigne la cour et la maison.
2. En allemand, on l'appelle voUbauei* (culli valeur complet).
de bâtiment, habitée par le cultivateur qui n'a que ses bras pour travailler.
Par raccroissement de la population, Tagglomération est devenue un village, quelquefois, — mais rarement, — un bourg enclos d'une muraille. En France, elle conserve le vieux nom romain du domaine {villa) : on l'appelle villCj et les paysans s'appellent vilains. Les terminaisons ham en Angleterre, heim^ hatiseity en Allemagne, ont un sens analogue.
De ce village dépend un territoire (on l'appelle, dans le nord de la France, le finage), dont les limites sont restées celles de l'ancien domaine. Il est arrivé souvent que, dans le cours des siècles, le domaine a été divisé entre plusieurs propriétaires qui se partagent la réserve et les paysans; mais le territoire, comme l'agglomération, reste immuable. Partout, en Allemagne comme en France, le domaine s'est fixé par une longue habitude; d'ordinaire il est devenu la commune moderne. Ainsi les grands propriétaires de jadis ont tracé le cadre et créé l'unité fondamentale de nos administrations démocratiques.
Gomme il restait des terres désertes et des forêts à défricher, principalement en Allemagne, il s'est créé des villages nouveaux* pendant tout le moyen âge, surtout au xra** siècle; mais ils ont été constitués sur le modèle des anciens.
Le territoire du village, sans parler de la réserve, est découpé en parcelles que les paysans se transmettent de père en fils. Si, dans certaines contrées d'Allemagne, l'habitude ancienne a été de mettre en commun toutes les terres et de les partager à nouveau entre les habitants, — ce qui n'est pas du tout démontré, — cette coutume a disparu partout au moyen âge, et les tenures demeurent à perpétuité dans la même famille.
Il est très rare que la tenure soit formée d'un morceau de terre d'un seul tenant : d'ordinaire elle consiste en plusieurs pièces de terre disséminées dans les divers quartiers du territoire, sous la forme de longues bandes minces, comme on peut en voir encore dans les plaines du nord-est de la France et de
1. En Allemagne, les villages établis sur des défrichements de forêts portent la terminaison rvde ou roda, qui signifie défrichement (Wernigerode, Osterode, Friedrichsroda).
Touest de l'Allemagne, où s'est conservée la délimitation traditionnelle des champs. Le morcellement remontait souvent à l'organisation primitive du domaine ; il répondait à un système d'assolement triennal très usité aux ix* et x" siècles (blé d'hiver, blé de printemps, jachère). Il s'était accru dans le cours des siècles, car le tenancier, au moins en France, avait le droit de subdiviser sa tenure, pourvu que les nouveaux possesseurs continuassent d'acquitter les charges. Le nombre des parcelles pouvait augmenter indéfiniment, et aussi celui des tenanciers, jusqu'à la limite des ressources du territoire. Si la limite était franchie, une famine ou une épidémie rétablissait l'équilibre entre la population et les subsistances. En Allemagne, les tenures devinrent souvent indivisibles, à partir du xu* siècle il se forma une classe de paysans aisés.
Il serait chimérique de vouloir fixer le chiffre de la population /•urale de l'Europe, même au xm' siècle : les documents ne sont ni assez complets ni assez sûrs. II est seulement vraisemblable, d'après l'analogie de l'Inde et des pays musulmans, que la population, étant misérable, prolifique et fixée au sol, a dû atteindre une densité très élevée.
On désignait sous un même nom, rustici (paysans), vilains, bauer (cultivateurs), toute la population des campagnes. Le sens attaché en France au mot vilain montre assez que les autres classes de la nation ne distinguaient pas entre les paysans et les englobaient tous dans le même mépris. Pourtant, dans cette classe inférieure, se trouvaient mélangés des gens dont la condition, à l'origine, avait été profondément différente, et de cette différence il restait assez pour former encore deux catégories, marquées dans les actes français du temps par des noms différents : les serfs et les francs.
Les serfs. — Les serfs étaient les descendants, ou du moins les successeurs, des anciens esclaves {servi) romains. Mais dans le cours des siècles leur condition s'était graduellement améliorée. Le maître était en même temps propriétaire : il ne voyait dans l'esclave qu'un instrument de culture, et ne lui demandait que de mettre en valeur son domaine. Les esclaves ruraux, ayant cessé d'être vendus, purent se marier et restèrent fixés sur le même domaine, y faisant souche de cultivateurs. Chaque famille reçut du maître une maison et un lot de terre qu'elle se transmit de génération en génération et que le maître renonça à reprendre. Le serf était devenu un tenancier. Par le fait seul que les esclaves avaient été réduits au rôle de cultivateurs et que le maître ne leur demandait plus de service personnel *, Tesclavage s'était transformé en servage; de même qu'en sens inverse, dans la Russie du xvni* siècle, les seigneurs, en imposant aux serfs de leurs terres les rôles de laquais et de femmes de chambre, ont reconstitué un esclavage semblable à l'esclavage antique.
Le serf n'avait pas reçu sa tenure en don gratuit; le propriétaire, resté son maître, exigeait de lui des redevances et des corvées plus lourdes, souvent à discrétion. Il était « taillable et corvéable à merci >, suivant l'expression énei^que du temps. Toutefois la coutume était si forte, au moyen âge, qu'elle finit souvent par fixer même les chaînes des serfs : le propriétaire ne pouvait plus rien leur réclamer au delà de ce qu'ils avaient toujours payé. En sens inverse, il n'était pas toujours nécessaire d'être serf pour être taillable à merci.
Il semble bien que les charges particulières au serf et caractéristiques de sa condition étaient, au moyen âge, celles qui marquaient encore une dépendance personnelle : la capiiaiiony le formariage, la main-morte.
La capitation est une redevance due par tète ', et payée d'ordinaire annuellement : le maître l'a imposée à ses serfs en vertu de son droit absolu; c'est un souvenir de la servitude.
Le formariage * est une redevance payée au seigneur propriétaire par le serf ou la serve qui épouse une personne étrangère à la seigneurie. Tant que les tenanciers du même propriétaire
1. Nous ne voulons pas dire qu'il n*y ait pas eu au moyen dge des serfs servant de domestiques; mais on les voit très rarement apparaître et ce n'est pas d'eux qu'il est question lorsqu'on parle de serfs.
2. Elle rappelle Vohrok des serfs russes.
3. Cesl sans doute au servage que se rattache le fameux u droit du seigneur » qui a soulevé tant de polémiques acerbes entre les admirateurs et les détracteurs du moyen âge. Dans la forme où la littérature légère Ta rendu célèbre, ce droit n'est mentionné que très rarement, dans des documents d'une basse époque et d'ailleurs sujets à interprétations opposées.
se marient entre eux, ils ne sortent pas de sa dépendance et leur mariage lui est indifférent. Tout au plus donne-t-il naissance à une légère redevance. Mais, en se mariant au dehors, la femme serve échapperait à son maître : elle ne peut le faire qu'avec son autorisation. Le formariage c'est apparemment le prix payé au maître pour obtenir son consentement au mariage.
La inain-morte est le droit du maître de prendre possession de la succession de son serf quand il meurt sans laisser d'enfant vivant avec lui. La famille serve ne possède sa maison et son champ que par une tolérance du maître, seul véritable propriétaire. La coutume s'est établie de laisser la tenure dans la famille tant qu'elle continue à vivre en commun. Mais, si la famille vient à s'éteindre ou à se disperser, la tenure retourne au propriétaire, sans qu'il ait à tenir compte des collatéraux ou même des enfants de son serf établis ailleurs, car c'est à lui qu'elle appartient. Ou, s'il consent à la rendre aux parents de son serf, c'est moyennant un prix de rachat assez élevé. C'est ce droit de déshérence qu'on appelle main-morte (le mot apparaît au xi« siècle). La coutume ou des contrats particuliers ont souvent fixé le chiffre du rachat. Dans beaucoup de pays germaniques (Angleterre, Allemagne, Flandre), le droit se réduit pour le maître à prélever sur la succession un objet ou une tète de bétail.
Par la môme raison que le serf ne peut léguer sa tenure après sa mort, il ne peut, durant sa vie, la vendre ou l'aliéner, sans le consentement exprès de son seigneur.
De la servitude primitive s'est longtemps conservée une trace plus significative. Le serf établi sur un domaine ne pouvait en être séparé par son maître, mais lui-même, de son côté, n*avait pas le droit de s'en éloigner pour s'établir ailleurs *. S'il partait sans permission, il faisait tort à son maître en le privant de ses services; le maître avait le droit de poursuivre le fugitif et de le faire revenir : c'était le droit de suite.
On voit les seigneurs prendre des mesures contre ces désertions en s'entendant avec les seigneurs voisins pour s'engager
1. LVxpre<sioQ « serf de la glèbe «> souvent employée dans Tusage pour désigner les serfs du moyen Age, ne se rencontre pas dans les documents.
à se rendre mutuellement leurs serfs. On en voit d*autres faire des enquêtes pour rechercher les serfs qui essayent de leur échapper soit en dissimulant leur condition, soit en s^établissant sur les terres d*autres seigneurs, soit en entrant dans le clergé. Le comte de Flandre, Charles, fut assassiné en 1127 pour avoir engagé une recherche dans laquelle une famille de dignitaires issue d'un serf se trouvait compromise.
La rigueur de ce droit de suite s'adoucit de bonne heure. En France, au xn" siècle, Tusage parait établi que le serf peut aller s'établir au loin, d'ordinaire à deux conditions : il doit prévenir solennellement son seigneur (ce qu'on appelle le désavouer); — il doit renoncer à tous les biens qu'il possède sur les domaines de son seigneur.
Le servage existait sous des noms différents dans toute l'Europe *. Il semble que les serfs formaient la masse de la population rurale dès le temps de Charlemagne, et leurs descendants naissaient serfs. La tenure môme avait fini par s'imprégner de leur condition servile et la transmettait aux gens qui venaient l'occuper : en vivant sur une tenure servile, un homme libre devenait serf : c'est ce que les juristes appelèrent «erviVwd^ réelle.
L'aflEÉranchlssement. — Par contre, le serf pouvait devenir un homme libre. Il pouvait personnellement être affranchi par son maître, comme l'esclave antique, au moyen d'une cérémonie symbolique, ou par un acte écrit (charte); cette dernière forme est la seule qui persista durant le moyen âge. Mais l'affranchissement individuel devint de plus en plus rare : presque toujours le maître affranchissait à la fois tous les serfs d'un domaine, transformant par un seul acte la condition de tout un village pu de tout un quartier.
On comprend assez que le maître n'agissait point par générosité. Les serfs achetaient leur liberté : d'abord en payant une somme, surtout depuis le xu« siècle, quand l'argent fut devenu
1. En Allemagne, les serfs s'appelaient leibeigen,
2. Les autres sources de la servitude, guerre, condamnation, donation, obla- Uon à l'église, de même que les colliberts, ont trop peu d'importance pratique pour mériter plus qu'une simple mention.
moins raffe; — puis en s*engageant à perpétuité, eux et leurs successeurs, à payer des redevances spéciales qui rappelaient leur condition antérieure.
En échange, le maître renonçait à exiger d'eux les chaires particulières aux serfs, surtout la main-morte. Souvent aussi il renonçait aux redevances arbitraires et s'engageait à ne plus lever que des redevances fixes, mais ce n'était pas la conséquence nécessaire de l'affranchissement. La situation des affranchis dépendait uniquement des conditions convenues entre eux et leur maître, et stipulées expressément dans un contrat écrit, une charte. En tout cas ils restaient les tenanciers du domaine. Et comme il n'y avait entre le tenancier serf et le tenancier franc qu'une différence de charges, leur condition n'était pas modifiée aussi fortement que le feraient croire les formules pompeuses employées dans certaines chartes pour vanter les bienfaits de la liberté. Les serfs refusaient parfois de payer ce bienfait au prix qu'on y mettait, et c'était le seigneur qui les forçait à l'acheter.
Lies vilains francs. — De tout temps, sur les grands domaines, étaient établis des hommes libres. Au temps de l'Empire, à côté des esclaves, c'étaient les colons, plus tard aussi les lites germaniques. Les chartes, pour désigner les habitants d'un domaine, disaient : « Les hommes tant francs que serfs. >
Les hommes francs, au contraire des serfs, ne devaient rien au maître; ils ne dépendaient de lui qu'en tant que propriétaire, parce qu'ils demeuraient sur ses terres. C'étaient des fermiers ou des métayers à perpétuité. Leur tenure était un fragment du grand domaine. Ils la cultivaient à leur profit, à condition de payer soit une redevance fixe analogue à nos prix de fermage, soit une partie déterminée de la Récolte, comme nos métayers. Au contraire d'un fermier ou d'un métayer, leur condition était fixée pour toujours : le propriétaire ne pouvait ni leur reprendre la terre, ni augmenter leur redevance. A condition d'acquitter les charges anciennes, ils pouvaient disposer librement de leur tenure, la léguer à leur volonté, l'aliéner, même (du moins en France) la morceler.
Les plus favorisés ne devaient qu'une somme annuelle, la censive ou cenSy fixée très anciennemeDt et devenue très faible par ravilissement de l*argent. La plupart devaient différentes redevances, peut-être variables, parfois même arbitraires, mais devenues régulières par Tusage. Souvent le seigneur avait accepté, moyennant finance, un contrat < d'abonnement » (consacré par une charte) qui limitait à un chiffre ou à une proportion fixe chaque redevance. Les tenanciers étaient devenus < abonnés ». Peut-être restait-il au xm* siècle des tenanciers libres soumis encore à la taille et à la corvée arbitraires ; mais, à coup sûr, ils étaient peu nombreux.
Les haies, nombreux dans quelques provinces, étaient aussi des hommes libres; leur nom indique à Torigine des étrangers admis sur le domaine, probablement pour défricher des terres encore incultes.
Les hordiers de Normandie, les coltagers anglais, les kossath d* Allemagne étaient de petits tenanciers, logés dans des chaumières, dépourvus de gros bétail et qui payaient leur tenure plutôt par des corvées que par des redevances.
Les proportions des différentes sortes de paysans variaient avec les pays et ont varié avec les temps. Il semble que les serfs ont dominé d*abord, au moins dans le Nord. Mais leur nombre a toujours diminué. Le servage était un résidu de Tesclavage antique et du servage germanique, fixé sur la terre et parla terre; mais il avait cessé de se recruter, parce qu'on ne faisait plus de nouveaux esclaves. A mesure qu'un village de serfs obtenait une charte d'affranchissement, le territoire du servage se rapetissait, et il ne s'agrandissait plus, car jamais une terre libre ne redevenait serve. Dans les pays les plus civilisés (l'Italie, le midi de la France, la Normandie), où l'évolution s'est faite plus rapidement, elle était déjà presque complète au xn* siècle; il n'y restait que des paysans libres.
L'exploitation seigneuriale. — Ce qui caractérise le paysan du moyen âge, c'est la dépendance envers le propriétaire de son village, celui qu'on appelle en latin dominuSy en allemand herr, en français seigneur. Ce seigneur peut être grand ou petit, un chevalier, un comte, un roi; il peut être un guerrier, un évoque, un abbé, ou une femme : les rapports entre les paysans et le seigneur restent pareils. Toujours ils reposent sur le droit du seigneur de tirer de ses paysans un revenu et des services, sans être obligé en échange à rien autre chose qu'à leur laisser la possession de sa terre. C*est une exploitation (le mot même date de ce temps).
Comment s*est-elle établie? C'est une des questions les plus controversées de Thistoire du moyen âge, et les documents sont trop rares et trop imparfaitement étudiés pour permettre de la résoudre. Il était dans la logique de Torganisation des grands domaines que le tenancier fût astreint à des redevances et des corvées et soumis à l'intendant du propriétaire. C'est ce qui se produit encore aujourd'hui. Mais il est certain qu'en fait on connaît des exemples d'exploitation établie par l'usurpation ou la violence : — des fonctionnaires qui ont transformé en droits de propriété perpétuels les droits de leur fonction (par exemple des droits de péage ou de réquisition, ou le droit de lever des amendes) ; — des laïques qui se sont fait payer la dîme créée d'abord au proût de l'Eglise; — des seigneurs qui ont exigé une redevance des paysans d'un domaine étranger, à titre de gardCy c'est-à-dire d'assurance contre leur propre brigandage ; — des propriétaires qui ont indûment augmenté les charges de leurs tenanciers. A quelle origine remonte en tel village donné telle obligation des habitants? Ou même dans quelle proportion la violence, l'usurpation, la fraude ont-elles concouru avec le droit primitif du propriétaire à former l'ensemble du régime? Une statistique seule pourrait nous l'apprendre, et cette statistique ne sera jamais faite. Mais l'obscurité des origines n'empêche pas de se former une idée claire du régime établi au xni'' siècle. Les paysans avaient pu d'abord distinguer des redevances considérées comme légitimes les exactions indues, établies par violence ou par fraude, celles qu'ils appelaient les « mauvaises coutumes » (l'expression est fréquente surtout au xi« siècle). A la longue, l'usage avait légitimé les « mauvaises coutumes » et fixé toutes les obligations des paysans. Ces obligations, appelées plus tard improprement droits féodaux (car elles n'ont rien de commun avec le fief), différaient un peu d'un village à l'autre. La même obligation portait souvent en différents lieux
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