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Les caractères

Frédéric Paulhan · 1902 · Scanned text

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Author
Frédéric Paulhan
Language
French
Published
1902
Length
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II

§ 1. — Il me semble qu'on n'a pas toujours bien compris la nature de la classification analytique que je proposais et qui m'a paru la seule admissible, et qu'on n'a pas bien apprécié les raisons que j'avais de la choisir. Gomme la question soulève des problèmes importants et dont la solution est d'ailleurs partiellement impliquée par ce que je viens de dire, je crois utile de revenir sur ce point.

Un exemple concret fera mieux entendre le genre de classes de caractère qu'il est à mon avis possible d'établir. On peut, si l'on veut, diviser les habitants de l'Europe eu nations. Ce sont là des groupes concrets, qui comprennent tous les individus à classer et qui en retiennent chacun un nombre défini. Aucun homme n'est à la fois suédois et italien, espagnol et français. D'une manière générale tout habitant de l'Europe appartient à une nation européenne et n'appartient qu'à une.

Les choses sont bien différentes si nous prétendons classer les individus en ûdèles de différentes religions, membres de sociétés savantes, pères de famille, époux, célibataires, memoertaines portions de la rétine ». [Psychologie des sentiments. 411-412.) Ceci pourrait ine suffire, car je n'ai jamais entendu autrement l'association par contraste. Le contraste n'est pas du tout pour moi un phénomène spécialement intellectuel, il ne s'agit pas du contraste conscient, jugé, perçu par l'esprit comme tel, qui ne représente qu'un cas très particulier. 11 s'agit de ceci : l'esprit, après avoir senti, pensé, voulu d'une certaine façon, se fatigue, s'épuise plus ou moins vite, très vite chez les types de contraste, et sent, pense et veut d'une façon différente et opposée. Il passe ainsi de la joie à la tristesse, de l'amour à la haine, de l'activité à la torpeur, etc., parce que sa joie l'a épuisé et qu'il devient triste, parce qu'il a épuisé sa capacité d'aimer et que la réaction l'entraîne au sentiment opposé, etc.. comme on a la sensation du vert après avoir trop longtemps regardé du rouge. Et l'association par contraste ainsi entendue me parait bien plus fondamentale que l'association par ressemblance et sans grands rapports avec elle. Je l'ai étudiée dans l'Activité mentale, au point de vue de la psychologie générale. 11 ne faut pas trop s'étonner qu'elle ne s'applique pas toujours de la même façon et que l'esprit passe non seulement du contraire au contraire mais du divers au divers. La réaction n'a pas toujours la même force et les mêmes procédés, mais les deux états successifs sont au moins opposés, dans les cas que j'ai pris pour types, comme entraînant l'un la fatigue et l'autre le repos de certaines tendances.

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION XVII

bres de sociétés coopératives, militaires, commerçants, avocats, etc., etc. Ici, visiblement nous avons affaire à. des groupes qui ne ressemblent pas à. ceux de tout à l'heure. Un homme n'est pas à la fois célibataire et marié, mais il peut être à la fois catholique, commerçant, membre d'une société coopérative et d'une société savante ou littéraire, etc. Nous ne pouvons donc pas répartir les individus entre nos différents groupes de façon à ce que chacun d'eux fasse partie d'un groupe et ne fasse partie que de celui-là. Nous avons, au contraire, plusieurs systèmes de classes qui se croisent et se combinent de manières très variées. Appartenir à l'une de ces classes n'implique pas toujours que l'on appartienne aussi — ni qu'on ne puisse appartenir — à telle ou telle autre de ces classes. Un ingénieur peut être catholique, protestant ou juif, un avocat peut être célibataire ou marié, être officier de réserve ou ne pas faire partie de l'armée, etc. Nous ne pouvons donc arranger nos groupes de façon à distribuer les individus entre eux d'une manière rigoureuse, ni indiquer, en le rattachant à. l'un de ces groupes, l'ensemble des caractéristiques d'un individu, ni toujours, alors même qu'il s'agit d'un groupe important, sa caractéristique principale. Car si l'on classe, par exemple, Pierre Loti comme militaire, on ne donne de lui qu'une idée vraiment bien incomplète.

Tout ce que l'on pourrait essayer de faire, ce serait d'établir une classification systématique des différents groupes de systèmes sociaux auxquels un même homme peut appartenir, et lorsqu'on voudrait indiquer la situation sociale d'un individu, d'analyser ses fonctions et de le rapporter aux différentes classes sociales auxquelles il appartient, en marquant la prépondérance relative chez lui des fonctions dévolues à telle ou telle classe. Pierre Loti, par exemple, est surtout écrivain, puis officier, mais tel commerçant amateur de beaux-arts, peut-être plus commerçant que peintre ou que musicien.

Eh bien, la classification des caractères n'est possible, à mon avis, que par des procédés analogues. Il faut faire une classification systématique des différentes séries de types simples, et ramener à ces types les individus toujours complexes et tou- Paulhan. — Les Caractères. b

XVIII LES CARACTERES

jours naturellement rattachés à plusieurs groupes psychologiques, en marquant la prépondérance plus ou moins nette du trait qui les rattache à tel ou tel groupe et aussi les relations, les coordinations et les dépendances qu'il peut y avoir lieu d'établir entre leurs différentes qualités. C'est là une classification analytique que j'oppose à la classification par synthèse tendant à faire entrer les individus pris dans leur ensemble dans des groupes qui comprennent chacun un certain nombre d'individus n'appartenant à aucun autre groupe, et analogues aux groupes que forment, par exemple, en sociologie, les nations. A mon avis, les individus ne sont pas classables si on les considère dans leur ensemble, il faut les analyser et les rapporter, selon leurs différentes qualités, à des groupes différents. Sans doute quelques individus peuvent former des groupes déjà bien compliqués, et n'appartenir qu'à l'un d'entre eux, mais cela n'est pas général, les groupes ainsi formés n'engloberaient pas tous les hommes.

Nous arrivons donc à considérer dans nos séries d'abord les formes fondamentales de l'association des tendances et les qualités de ces tendances qui s'y rapportent, c'est-à-dire d'une part des caractères équilibrés, maîtres d'eux-mêmes, impulsifs, incohérents, etc., et d'autre part des caractères riches ou pauvres, purs ou troublés, vifs ou lents, aux sentiments durables ou fugaces, etc., et ensuite la nature même des tendances dominantes, c'est-à-dire des égoïstes, des altruistes, des gourmands, des amoureux, des ambitieux, des intellectuels, des affectifs, etc. Et si nous ne pouvons faire une classification synthétique c'est que les traits de caractère qui servent à spécifier chacun de nos types ne restent pas isolés dans l'esprit et qu'ils peuvent s'associer plus ou moins souvent à un assez grand nombre d'autres traits différents. D'abord il n'est pas impossible d avoir plusieurs tendances maîtresses, de partager sa vie, par exemple, entre la sensualité et l'ambition, entre l'inlellectualité et la gourmandise. De plus il est de règle qu'en appartenant à l'un des groupes d'une série on appartienne aussi à l'un des groupes des autres, sans qu'il y ait une corrélation constante entre ces groupes divers. On peut être sensuel et impulsif, ou

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION XIX

sensuel et réfléchi, intellectuel, impulsif et têtu, ou bien intellectuel, réfléchi et souple, etc. Les combinaisons sont innombrables et n*ont rien de fixe. On ne peut pas caractériser pleinement un homme en ne le rattachant qu'à un seul groupe. Si chez quelques-uns la prédominance du trait spécial d'un de ces groupes est telle qu'il paraisse à première vue suffisamment caractérisé par l'indication de ce groupe, c'est là une erreur qu'une observation un peu plus minutieuse fait disparaître. En tout cas, ce ne serait qu'un cas assez exceptionnel. Quand je cherche à utiliser pratiquement la plupart des classifications de caractères, les classifications synthétiques fondées sur des séries unilinéaires de traits dominants, quand je tâche de rattacher à Tune des classes ainsi proposées les personnes que je connais, il se trouve que ces personnes appartiennent à plusieurs classes, ou ne trouvent leur vraie place dans aucune, et que, d'ailleurs, elles ne sont jamais suffisamment désignées. On pourrait amoindrir ou supprimer le second de ces inconvénients en compliquant la série, mais non annuler les deux autres.

Il nous faut donc faire ici pour caractériser la nature psychologique d'un individu ce que nous faisions tout h l'heure pour caractériser sa nature sociale. Nous devrons forcément analyser ses qualités et le rattacher à plusieurs groupes. Nous le classerons à la fois, je suppose, parmi les types de contraste, parmi les hommes à tendances riches et sensibles, parmi les sensuels. Nous arriverons ainsi à une détermination assez précise que nous pourrons pousser plus loin.

Si Ton préfère ce point de vue, nous trouvons dans l'individu des qualités abstraites ou concrètes dont nous possédons la série hiérarchisée, et nous isolerons les formes principales, les éléments dominateurs, en tachant de voir quels sont leurs rapports, et, s'il y a lieu, comment ils dérivent les uns des autres et s'influencent l'un l'autre. Nous obtiendrons ainsi non pas le classement impossible de l'individu dans un seul groupe et l'expression, toujours trop imparfaite, de sa nature par un seul mot, mais le système de traits qui constitue pour ainsi dire l'essence de sa personnalité et la possibilité de rapporter ses traits principaux à des séries systématiques, par conséquent de comprendre leur

XX LES CARACTERES

portée et leur valeur, et par là, en refaisant la synthèse individuelle idéale et sommaire, de comprendre et déjuger l'individu qui les réunit en lui. Ainsi à un certain point de vue, il n'y a pas de classification possible des caractères, nous ne classons les individus que par rapport à leurs éléments. Pris dans leur ensemble ils ne sauraient être rattachés exclusivement à tel ou tel groupe.

§2. — Nous avons supposé qu'il n'existe pas de lois régulières et concrètes de corrélation entre les différentes qualités du caractère. S'il y avait en effet des rapports nécessaires et toujours les mêmes entre tel trait et tel autre trait, si une qualité entraînait toujours l'existence d'une autre qualité toujours la même, nous pourrions peut-être arriver à formel* des groupes psychologiques entre lesquels on répartirait tous les esprits. Il n'en est pas ainsi et l'expérience me paraît l'établir assez visiblement. Seulement la vérité, comme il arrive souvent en psychologie, est assez compliquée par rapport aux théories qu'on en a faites. Elle s'accorde avec plusieurs idées mal comprises auxquelles on a prêté des conséquences qu'elles n'entraînent pas nécessairement. La conception du déterminisme, la théorie de la faculté maîtresse et de la subordination des tendances ont conduit à admettre des formes de corrélation qui ne sont point exigées réellement par elles, mais dont ridée flatte notre goût pour un ordre un peu simple et pour les théories un peu grosses. Il convient d'examiner de plus près cette question où les opinions sont un peu confuses.

Tout d'abord le déterminisme n'a guère à intervenir ici. Si des lois de corrélation supposent un certain déterminisme psychique (qui pourrait ne pas être absolu), la réciproque n'est point vraie. On peut supposer un monde où rien ne se répéterait, une succession de phénomènes tous différents et où régnerait le plus absolu déterminisme, si par hypothèse il n'y avait jamais, à chaque instant, qu'un conséquent possible après tel état antérieur. Il se peut bien que la supposition d'un tel monde soit absurde, elle n'est pas contradictoire en ce qui touche la possibilité du déterminisme. Mais sans insister sur ce point, nous pouvons admettre comme vrai le déterminisme psychologique dans

PREFACE DE LA DEUXIEME EDITION XXI

la mesure où toute science l'exige. Nous admettrons donc que chaque élément du caractère exerce quelque influence sur les autres et qu'il esta son tour influencé par eux. Il y a un ajustement indéniable et une dépendance réciproque des qualités de caractère chez un individu donné. On voit même s'ébaucher quelques associations habituelles de traits de caractère, par exemple la timidité et la susceptibilité, la timidité et l'obstination, peut-être la sensualité sexuelle et la gourmandise, etc. Nous en verrons tout à l'heure la nature et la raison.

Mais il n'est pas exact, et l'expérience ne me paraît laisser sur ce point aucun doute, que le déterminisme mental prenne des formes régulières dans l'association des qualités. Déjà le déterminisme physique, quoique bien moins compliqué, n'en a pas toujours. Les explosions de mines ne produisent pas, chaque fois, des éclats identiques ; précisément parce que tout y est déterminé et que les conditions ne sont jamais absolument les mêmes, le résultat variera continuellement. De même les éléments de la personnalité sont si nombreux et si complexes, leur influence peut s'exercer en tant de façons différentes que le déterminisme de leur action ne peut donner lieu à des produits réguliers et toujours semblables. Ces éléments eux-mêmes ou leurs qualités, même quand nous les appelons du même nom, diffèrent toujours d'un individu à l'autre. L'ambition de l'un n'est pas l'ambition de l'autre ni la vivacité de celui-ci celle de son compagnon. Cette diversité des éléments pris en eux-mêmes, des voisins qu'ils rencontrent, des conditions de leur activité, entraîne d'innombrables combinaisons mentales qui font de chaque individu concret un être à part. S'il ressemble aux autres hommes sur beaucoup de points, il se rapproche des uns par un côté, des autres par un autre, sans que sa ressemblance avec eux sur un point puisse garantir sa ressemblance sur des points différents. De là le caractère instable et peu régulier des associations de qualités. Un caractère affectueux, par exemple, peut entraîner des dispositions à la jalousie, mais il peut aussi l'empêcher de naître ou de se développer. Il arrive que le bonheur de l'être aimé suffit à celui qui aime au point de l'empêcher de trop souffrir de ce qu'il ne reçoit pas de lui ce bonheur. Inver-

XXII LES CARACTÈRES

sèment la jalousie implique souvent une certaine affectuosité, cependant cela n'est pas absolument régulier. On peut être jaloux par amour-propre, par préjugé, par imitation, etc. Il est à remarquer qu'une qualité mentale complexe peut être obtenue par des associations d'éléments très divers. Pour faire un tempérament de poète (ce qui regarde à la fois le caractère et l'intelligence) nous rencontrons des combinaisons extrême* ment différentes de qualités intellectuelles et morales. Une sensibilité affective vive, ample et expansive, jointe à quelque dédain du métier de littérateur, une certaine élévation des idées et des sentiments, un mépris assez prononcé de l'art pour Fart, une insuffisance notoire du sens de la plastique avec un certain sentiment de l'harmonie générale du vers et une grande facilité à associer les mots aux sentiments y peuvent arriver, maisausai un grand souci de la plastique avec un certain mépris de l'expansion sentimentale, une âme hautaine et renfermée, le culte du beau en soi et une certaine difficulté du travail. Et je crois bien qu'on pourrait reconnaître dans ces portraits un peu schématiques deux des poètes les plus célèbres du xix e siècle.

Il me semble que ces quelques exemples suffisent pour indiquer le vice des lois de coordination et de subordination que l'on voudrait trop généraliser. On voit à quelle vague pauvreté ou à quelles assertions arbi traire s aboutirait la tentative d'étudier psychologiquement comme type concret unique et régulier le « poète » ou le «jaloux». Il faut bien remarquer que mes exemples, loin de constituer des exceptions, représentent l'immense majorité des cas. Je ne vois pas un trait de caractère qui en implique forcément un autre, à moins que cet autre ne soit le même sous un autre nom.

| 3. — Entrons un peu plus dans le détail en examinant certains essais pour déterminer des lois de coordination. Nous y trouverons, je crois, des occasions d'en voir mieux les inconvénients et aussi de préciser mieux les faits réels qui ont pu en inspirer l'idée. M. Malapert 1 a fait en ce sens, il y a quelques

(1) Malapert, Les éléments du caractère et leurs lois de combinaison, 1897. J'ai examiné ce livre dans la Revue philosophique (juillet 1898) et je fais pour écrire cette préface, quelques emprunts à mon article.

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME EDITION XXIIÎ

années, une tentative intéressante, mais dont les résultats me paraissent, en somme, confirmer mes idées. Il me reproche précisément le manque de corrélation entre les différents traits de caractère que j'ai étudiés et il a essayé d'établir des relations entre les modes divers de l'intelligence et de la sensibilité : « Si tous les degrés d'intelligence, dit-il, sont compatibles avec tous les degrés de sensibilité (sauf, manifestement, les cas trop véritablement morbides), du moins telle ou telle forme d'intelligence s'accommode mieux de telle ou telle forme de sensibilité. En un mot l'apathique, le sensilif, l'émotionnel, le passionné, sont naturellement inclinés vers certaines qualités et certains défauts d'esprit ; ils sont en quelque sorte prédestinés à posséder une nature définie d'intelligence, à l'exclusion des autres. »

Pour serrer de plus près la question, M. Malapert examine quelle nature d'esprit est plus particulièrement associée à chacun des modes essentiels de la sensibilité. Chez les apathiques par exemple, la nature de la sensibilité, « si elle est trop accentuée, est très défavorable... aux acquisitions intellectuelles, à la promptitude et à la facilité de l'assimilation, à la vivacité d'esprit... ; par contre ce peut être là une aptitude favorable à l'appropriation durable, à la compréhension. Ce qui est acquis Test solidement et pour longtemps, la mémoire gagne en .ténacité et en fidélité ce qu'elle perd en facilité et en promptitude, les associations ont le temps de se corriger les unes parles autres; et... à tous les degrés, ce qui se manifeste c'est la régularité, avec le manque de feu, d'imprévu, d'inspiration. »

Ce qui ressort de là, c'est surtout que l'intelligence est supposée avoir naturellement les qualités de la sensibilité qui prennent des noms différents selon qu'elles se manifestent dans les idées ou dans les phénomènes affectifs. C'est là une loi de corrélation qui ne mérite pas absolument ce nom, l'analogie de ce que l'on obtiendrait par exemple en biologie si l'on remarquait que les individus ayant les jambes très solides ont, dans des cas nombreux, les bras au moins assez vigoureux. Encore ces corrélations ne sont-elles pas sûres puisque M. Malapert doit signaler des gens « qu'à certains égards on peut classer parmi les apa-

XXIV LES CARACTÈRES

thiques, mais chez qui l'étude, la connaissance, l'activité intellectuelle sont un besoin, un plaisir ou une passion. » Et c'est où Ton peut reconnaître encore les avantages de la classification analytique.

Viennent ensuite les corrélations simplement possibles ou douteuses : « l'attention pourra se maintenir... ce peut être une aptitude favorable à l'appréciation durable »... etc. Et, en effet, il ne faut pas trop s'illusionner sur l'équilibre intellectuel des apathiques. Ils raisonnent souvent faux et je ne suis pas convaincu que leur mémoire « gagne en ténacité et en fidélité ce qu'elle perd en facilité et en promptitude». Si la mémoire est tenace, ne serait-ce pas en ce qui concerne les choses qui intéressent le plus l'apathique? Alors cette ténacité ne serait pas tant un effet de l'apathie que des exceptions qu'elle présente.

Bien entendu je ne veux pas nier que ces corrélations apparentes ou douteuses n'aient/amim rien de réel. M. Malaperten indique certainement de positives et on lira avec profit les chapitres qu'il consacre à leur recherche. Seulement le problème, sous la forme trop générale qu'il lui a donnée, ne me paraît pas comporter de solution satisfaisante, et bien qu'il en ait vu assez nettement les difficultés, M. Malapert ne leur a pas, sans doute, accordé assez d'importance.

§ 4. — M. Georges Dumas, dans une lettre privée, m'a fait aussi quelques objections à propos de la corrélation des traits de caractère, et signalé des faits intéressants. M. Dumas accepte d'ailleurs, dans son principe, ma classification des types, il pense seulement qu'une théorie des corrélations de ces types élémentaires la compléterait avec avantage. Je le penserais avec lui si cette théorie me paraissait possible et si l'expérience n'en montrait, à mon avis, la vanité.

« Je me demande, m'écrit M. Dumas, si chez des aliénés dont le caractère est souvent en évolution rapide et de formation récente, on ne pourrait pas arriver à établir quelques rapports de causalité entre les qualités d'ordre différent que vous distinguez si justement.

« Par exemple, voici X..., un persécuté du type Lasègue que

PREFACE DE LA DEUXIEME EDITION XXV

je vais qualifier très sommairement en me plaçant aux quatre points de vue dont vous parlez. Je dirai qu'il est :

« A. unifié, B. entêté, étroit, aveugle, C. orgueilleux, D. ombrageux, etc., etc.

« Ne pensez-vous pas que la qualité C, c'est-à-dire l'orgueil, soit ici dans une certaine mesure la cause de l'aveuglement, de l'étroitesse, de la tendance systématique à tout ramener à soi, et sans doute aussi de la susceptibilité, c'est-à-dire des qualités A, B, D?

<( Voici un maniaque Y, dont je dirai qu'il est :

« A, incohérent, B. mobile, vif, G. optimiste, D. menteur...

« Ne pensez-vous pas que, dans l'espèce, l'extrême vivacité, la suractivité des éléments, détermine l'incohérence et que A est la conséquence de B ?

« 11 m'a paru résulter de ces quelques remarques que, chez mes aliénés, les qualités A, B, C sont tour à tour causes, et tour à tour résultantes, suivant les cas, et, dès lors, je me demande si je me trompe, ou si je vous ai mal compris, car je crois que vos différents cercles peuvent selon vous s'entrecouper et non s'engendrer. »

Je suis tout à fait d'accord avec M. Dumas, au contraire, sur ce point que des traits de caractère peuvent en déterminer ou en développer d'autres. Ce que je ne pense pas, c'est que cette influence prenne généralement dans l'humanité des formes régulières, forme des groupes constants de types complexes où une des qualités détermine toujours un groupement semblable des autres, de manière à fournir une base possible à la classification des caractères. J'admets parfaitement que la vivacité soit une cause d'incohérence chez l'aliéné dont parle M.Dumas. Mais on ne peut en tirer une. règle absolue. La vivacité peut produire l'incohérence, elle peut aussi, en certains cas, avoir des effets exactement opposés. Un homme que les circonstances obligent à examiner vile une situation et à se décider vivement pense et agit mieux parfois que s'il a tout le temps de réfléchir. Le contraire se produit aussi. D'autre part et si nous considérons des personnes différentes, il est des gens vifs plus équilibrés que d'autres qui sont mous, et le contraire arrive

XXVI LES CARACTÈRES

encore. Sans doute une vivacité excessive, comme une lenteur excessive sont favorables à l'incohérence, mais à quoi reconnaissons-nous qu'elles sont excessives, sinon à ce qu'elles nuisent à la systématisation?

Au fond les corrélations restent trop individuelles. Elles sont très réelles duns chaque esprit, mais dans chacun,, les conditions étant différentes, les résultats différeront aussi. Chez certaines personnes un amour naissant suscite et développe des sentiments élevés, chez d'autres il n'excite que l'égoïsme et la brutalité. L'affliction assouplit certains caractères, elle en raidit d'autres et les révolte. Il y aune telle diversité dans les éléments des caractères, tant de différence dans les conditions de leur fonctionnement que les résultats de leurs actions sont de formes très variées tout en étant aussi rigoureusement déterminées dans tous les cas. Les corrélations observées peuvent être fort intéressantes et il importe à l'étude du caractère de les relever aussi soigneusement que possible dans tous les cas observés, mais il faut ici se défier beaucoup de la généralisation.

Çà et là, cependant, on peut voir s'ébaucher certaines associations plus fréquentes que d'autres. Il est hors de doute que l'existence de certains traits de caractères aide à la formation ou au développement de certaines qualités, tandis qu'elle nuit à d'autres. Il arrive aussi qu'on relève des associations assez fréquentes de qualités, facilement explicables en bien des cas. Parfois même on peut comprendre que telle personne doit présenter, malgré les apparences, tel trait de caractère, et une observation minutieuse montre en effet que l'induction a été plus sûre que l'expérience primitive.

Mais, en certains cas, d'abord, notre prévision peut être fondée sur l'allure particulière d'une personnalité qui reste unique. Nous avons affaire à une combinaison de traits fort complexes dont nous pouvons comprendre ou deviner une résultante ou une conséquence. Seulement cette combinaison concrète ne se reproduira peut-être jamais, même dans l'ensemble déjà un peu abstrait des qualités et des éléments que nous considérons, et ne peut servir de base à l'énoncé d'une loi suffisamment générale. Encore notre prévision ne saurait-elle prétendre àl'infail-

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION XXVII

libilité. Dana d'autres cas, si les associations et les combinaisons de traits sont plus abstraites, elles ne sont pas assez générales ni assez fréquentes pour qu'on en puisse tirer des lois universelles et des principes de classification, et parfois elles sont remplacées par des associations différentes et même opposées. Les groupes psychiques qu'on pourrait former avec elles ne seraient ni assez importants, ni assez réguliers, ni assez coordonnés pour qu'on puisse répartir entre eux les individus. Le nombre des combinaisons possibles est aussi trop élevé et ces combinaisons sont trop compliquées, pour que la science puisse définir à l'avance toutes ces combinaisons et même pour qu'elle y trouve quelque intérêt. Et si l'on s'en tient à quelques combinaisons relativement fréquentes on dressera une série de types qui laissera de côté une trop grande partie des individus à classer.

Voici une association de traits que j'ai plusieurs fois remarquée : les gens timides sont souvent susceptibles et rancuniers. Il est aisé de voir la raison de cette combinaison de qualités : une sensibilité vive jointe à une certaine préoccupation de soi tend à les produire toutes les trois. Cependant elles ne sont pas inévilablementassociées, elles peuvent s'isoler chacune à part, ou entrer dans d'autres combinaisons. D'ailleurs leur groupement, fût-il constant et régulier, ne donnerait pas une caractéristique très importante et suffisante pour déterminer une classe notable de types, et enfin, à supposer qu'il en fût ainsi, nous ne pourrions associer à cette classe d'autres classes formées d'une manière analogue, et permettant, par leur ensemble, un classement général de tous les caractères.

§ S. — Si nous tâchons maintenant de systématiser ce que nous apprend l'expérience sur les faits de coordination et de subordination des qualités et des éléments du caractère, nous arrivons, il me semble, à les ramener à deux causes principales, et l'examen de ces causes coofirme ce qui vient d'être dit.

L'une de ces causes, c'est l'unité de cause, et l'autre, c'est l'unité de fin. Elles ne sont point sans rapports entre elles.

La première se montre dans les cas où un même caractère dominateur suscite et développe plusieurs qualités. La sensi-

XXVIII LES CARACTÈRES

bilité vive et la préoccupation de soi tendent à produire, dans certaines circonstances, la timidité, la susceptibilité et ia rancune. La préoccupation de soi et l'affectivité profonde tendent à produire la jalousie, la tendance à l'accaparement, le goût des petites coteries, de l'isolement à deux ou àunpetit nombre. Une grande vivacité dans le jeu des éléments nerveux peut déterminer la tendance à la colère, l'expansion, la franchise (sous une de ses formes au moins), le courage et la témérité, l'ensemble de qualités qui correspond à peu près à ce qu'on a appelé le type sanguin. Et dans ce dernier cas surtout nous voyons l'influence de l'unité de cause, abstraction faite, autant que possible, de la finalité, les précédents pouvant se rattacher aussi bien à l'influence de l'unité de fin.

Selon la loi de l'association systématique, tout élément psychique tend à faire naître, à conserver, à développer les éléments qui peuvent s'associer à lui en vue d'une fin commune. Cette unité de fin est, on le comprend, une cause puissante d'association et de combinaison de traits de caractère. Or les principales fins que poursuit l'esprit, consciemment ou non, et qui peuvent unir des éléments assez nombreux, ce sont la conservation de l'existence et son développement, la satisfaction des principales tendances, etc., c'est-à-dire la réalisation de certains équilibres, de certaines harmonies plus ou moins semblables et plus ou moins différents d'un individu à l'autre. Ainsi quand nous constatons chez une personne l'existence d'une tendance assez développée, nous pouvons être sûrs de trouver à côté d'elle un certain nombre de manières d'être, de traits de caractère qui la soutiennent. Il y a là des corrélations et des dépendances incontestables. Seulement il faut que ces traits de caractère qui sont subordonnés à une tendance, s'accordent aussi, tant bien que mal, avec beaucoup d'autres, et comme ces autres tendances sont nombreuses et variables d'un individu à l'autre, comme il y a aussi plusieurs façons de satisfaire la première, les groupes de traits de caractère venant soutenir celle-ci varieront infiniment selon les individus. Aussi l'équilibre de l'esprit est-il obtenu de manières très différentes. Par exemple un homme très impressionnable peut, pour éviter

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME EDITION XXIX

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bien des heurts el des froissements, être poussé au mensonge. C'est une façon pour lui de garder son équilibre mental, mais s'il a en même temps l'horreur instinctive ou raisonnée du mensonge, il lui faut chercher autre chose, il se tournera alors vers une dissimulation qui ne le force pas à mentir, et tâchera de donner le change sans mentir expressément, ou bien il affectera une sorte d'impassibilité hautaine. Et voilà* des types différents dérivés, selon la diversité des circonstances, d'une même cause et d'un même besoin.

Il se produit ainsi continuellement des associations et des combinaisons de traits de caractère qui parfois se ressemblent et parfois s'opposent, car les oppositions peuvent servir à l'équilibre. J'ai étudié ailleurs quelques-unes de ces associations qui prennent l'apparence d'un contraste assez singulier, par exemple la combinaison, queje viens d'indiquer, d'une impressionnailité très vive avec une impassibilité apparente bien marquée, celle-ci dérivant de celle-là. Elle s'explique par une sorte de défense de l'esprit. Sa sensibilité le met à certains égards, dans un état d'infériorité, elle le rend trop vulnérable et l'expose aux attaques ; alors, instinctivement, l'esprit dissimule cette sensibilité, et feint de ne rien sentir, et même, très logiquement, il se suggère de ne rien sentir et, dans une certaine mesure, il s'empêche de sentir, en sorte que la sensibilité excessive tend à s'accompagner d'une sorte d'insensibilité. De même la poltronnerie peut tendre à faire prendre au poltron l'apparence du courage et même de la témérjté, toujours dans un but de défense individuelle, et produire ou développer certains traits de caractère comme la vantardise, la brusquerie, l'arrogance, etc. Mais si les circonstances intérieures changent, si la poltronnerie ne s'accompagne pas d'un amour-propre assez vif, ou si elle coexiste avec la timidité, la corrélation des faits change complètement, la poltronnerie produira l'hésitation, l'allure prudente et réservée, etc. Souvent la finalité est moins compliquée et plus simplement apparente. Par exemple, la susceptibilité peut produire ou développer la sauvagerie, l'amour de la solitude ; la vanité sûre d'elle-même, au contraire, conduit à cultiver les relations de société, etc. Cependant la combinaison de

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