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De l'Allemagne

Madame de Staël · 1868 · Scanned text

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Author
Madame de Staël
Language
French
Published
1868
Length
225,466 words · about 15 h 47 min
Sections
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Contents (30)

Continue:

Preface

Ce I" octobre 1813.

En 1810, je donnai le manuscrit de cet ouvrage sur l'Allemagne au libraire qui avait imprimé Corinne. Comme j'v manifestais les mêmes opinions , et que j'y gardais le même silence sur le gouvernement actuel des Français que dans mes écrits précédents , je me flattai qu'il me serait aussi permis de le publier : toutefois, peu de jours après l'envoi de mon manuscrit, il parut un décret sur la liberté de la presse d'une nature très-singulière; il y était dit, « qu'aucun ou- " vrage ne pourrait être imprimé sans avoir été examiné par « des censeurs. « Soit; on était accoutumé en France , sous l'ancien régime, à se soumettre à la censure ; l'esprit public marchait alors dans le sens de la liberté , et rendait une telle gêne peu redoutable; mais un petit article, à la fin du nouveau règlement, disait que « lorsque les censeurs auraient " examiné un ouvrage et permis sa publication, les libraires " seraient eu effet autorisés à l'imprimer; mais que le mi- <- nistre de la police aurait alors le droit de le supprimer " tout entier, s'il le jugeait convenable. « Ce qui veut dire , que telles ou telles formes seraient adoptées, jusqu'à ce qu'on jugeât à propos de ne plus les suivre : une loi n'était pas nécessaire pour décréter l'absence des lois, il valait mieux s'en tenir au simple fait du pouvoir absolu.

Mon libraire cependant prit sur lui la responsabilité de la publication de mon livre, en le soumettant à la censure, et notre accord fut ainsi conclu. Je vins à quarante lieues de Paris pour suivre l'impression de cet ouvrage, et c'est là que pour la dernière fois j'ai respiré l'air de France. Je m'étais interdit dans ce livre, comme on le verra, toute ré-

«AD. DF. STAFL. 1

2 PilEir'ACE.

fkxioQ sur l'état politique de rAllemagae; je me supposais à cinquante années du temps présent, mais le temps présent ne permet pas qu'où l'oublie. Plusieurs censeurs examinèrent mon manuscrit ; ils supprimèrent les diverses phrases que j'ai rétablies , eu les désignant par des notes ; enfin , à ces phrases près, ils permirent l'impression du livre tel qiic je le publie maintenant, car je n'ai cru devoir y rien changer. 11 me semble curieux de montrer quel est un ouvrage qui peut attirer maintenant en France sur la tète de son auteur la persécution la plus cruelle.

Au moment ou cet ouvrage allait paraître, et lorsqu'on avaitdéjà tiré les dix mille exemplaires de la première édition, le ministre de la police, connu sous le. nom du général Savary, envoya ses gendarmes chez le libraire, avec ordre de mettre en pièces toute l'édition, et d'établir des sentinelles aux diverses issues du magasin, dans la crainte qu'un seul exemplaire de ce dangereux écrit ne pût s'échapper. Un commissaire de police fut chargé de surveiller cette expédition , dans laquelle le général Savary obtint aisément la victoire ; et ce pauvre commissaire est, dit-on , mort des fatigues qu'il a éprouvées, en s'assurant avec trop de détail de la destruction d'un si grand nombre de volumes, ou plutôt de leur transformation en un carton parfaitement blanc , sur lequel aucune trace de la raison humaine n'est restée ; la valeur intrinsèque de ce carton , estimée à vingt louis, est le seul dédommagement que le libraire ait obtenu du général ministre.

Au moment ou l'on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne l'ordre de livrer la copie sur laquelle on l'avait imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que les conscrits , à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage; j'écrivis donc au ministre de la police qu'il me fallait huit jours pour faire venir de l'argent et ma voiture. Voici ta lettre qu'il me répondit :

POLICE GÉNÉRALE.

CABINET DU MINISTRE.

Paris, 3 octobre i?<9.

« J'ai reçu , madame, la lettre que vous m'avez fait Thon- « neur de m'écrire. Monsieur votre fils a dû vous apprendra « que je ne voyais pas d'inconvénient à ce que vous retar- « dassiez votre départ de sept à huit jours : je désire qu'ils « suffisent aux arrangements qui vous restent à prendre, « parce que je ne puis vous en accorder davantage.

« Il ne faut point rechercher la cause de l'ordre que je « vous ai signifié, dans le silence que vous avez gardé à l'é- « gard de l'empereur dans votre dernier ouvrage, ce serait « une erreur,- il ne pouvait pas y trouver de place qui fût a digne de lui ; mais votre exil est une conséquence naturelle « de la marche que vous suivez constamment depuis plu- •> sieurs années. Il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous « convenait point , et nous n'en sommes pas encore réduits o à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.

«Votre dernier ouvrage n'est point français; c'est moi « qui en ai arrêté l'impression. Je regrette la perte qu'il va « faire éprouver au libraire, mais il ne m'est pas possible de « le laisser paraître.

" Vous savez, madame, qu'il ne vous avait été permis de « sortir de Coppet que''parce que vous aviez exprimé le désir « de passer en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissé •I habiter le département de Loir-et-Cher, vous n'avez pas «dû regarder cette tolérance comme une révocation des dis- « positions qui avaient été arrêtées à votre égard. .Aujour- « d'hui vous m'obligez à le.^ faire exécuter strictement, et « il ne faut vous eu prendre qu'à vous-même.

4 PBEFACB.

« Je mande à M. Corbigny ' de tenir la main à l'exécu- ■ tiou de l'ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je « vous accorde sera expiré.

« Je suis aux regrets , madame , que vous m'ayez con- « traiot de commencer ma correspondance avec vous par une « mesure de rigueur ; il m'aurait été plus agréable de n'avoir « qu'à vous offrir des témoignages de la haute considération

• avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

« Madame , « Votre très-humble et très-obéissant serviteur, «Signé le duc de ROVIGO.

Madame de Staël.

« P. S. J'ai des raisons, madame, pour vous indiquer les

• ports de Lorient, la Rochelle, Bordeaux et Roche fort , n comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez « vous embarquer; je vous invite à me faire connaître celui n que vous aurez choisi' . »

J'ajouterai quelques réflexions à cette lettre, déjà, ce me semble , assez curieuse par elle-même. — Il m'a paru , dit le général Savary, que l'air de ce pays ne vous convenait pas; quelle gracieuse manière d'annoncer à une femme alors, hélas! mère de trois enfants, à la fille d'un homme qui a servi la France avec tant de foi , qu'on la bannit, à jamais , du lieu de sa naissance , sans qu'il lui soit permis de réclamer d'aucune manière contre une peine réputée la plus cruelle, après la condamnation à mort! Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier, se vantant de sa politesse envers ceux qu'il conduit en prison , dit : Aussi je suis aimé de tous ceux que j'arrête.

Je ne sais si telle était l'intention du général Savary.

' Préfet de Loir-et-Cher.

' Le but de ce post-scriptum était de m'interdire les ports de la Manche.

PBfEFACE. à

II ajoute que les Français n'en sont pas réduits à prendre pour modèles les peuples que j'admire. Ces peuples, ce sont les Anglais d'abord, et, à plusieurs égards, les Allemands. Toutefois je ne crois pas qu'on puisse m'accuser de ne pas aimer la France. Je n'ai que trop montré le regret d'un séjour où je conserve tant d'objets d'affection, où ceux qui me sont chers me plaisent tant 1 Mais de cet attachement peut-être trop vif pour une contrée si brillante et pour ses spirituels habitants, il ne s'ensuivait point qu'il dût m'étre interdit d'admirer l'Angleterre. On l'a vue, comme un chevalier armé pour la défense de l'ordre social, préserver l'Europe pendant dix années de l'anarchie, et pendant dix autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au commencement de la révolution , le but des espérances et des efforts des Français ; mon âme en est restée où la leur était alors:

A mon retour dans la terre de mon père, le préfet de Genève me défendit de m'en éloigner a plus de quatre lieues. Je me permis un jour d'aller jusqu'à dix, dans le simple but d'une promenade; aussitôt les gendarmes coururent après moi , l'on défendit aux maîtres de poste de me donner des chevaux , et l'on eût dit que le salut de l'État dépendait d'une aussi faible existence que la mienne. Je me résignai cependant encore à cet emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup me le rendit tout à fait insupportable. Quelques uns de mes amis furent exilés, parce qu'ils avaient eu la générosité de venir me voir; c'en était trop : porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de ceux qu'on aime, craindre de leur écrire, de prononcer leur nom , être l'objet tour à tour, ou des preuves d'affection qui font trembler pour ceux qui vous les donnent, ou des bassesses raffinées que la terreur inspire,

6 PREFACE.

c'était une situation à laquelle il fallait se soustraire, si l'on voulait encore vivre!

On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces persécutions continuelles étaient une preuve de l'importance qu'on attachait à moi ; j'aurais pu répoudre que je n'avais mérité Ni cet excès d'honneur, ni celte indignité.

Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à mon amour-propre , car je savais qu'il n'est personne maintenant en France, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, qui ne puisse être trouvé digne d'être rendu malheureux. On me tourmenta dans tous les intérêts de ma vie, dans tous les points sensibles de mon caractère, et l'autorité condescendit à se donner la peine de me bien connaître pour mieux me faire souffrir. INe pouvant donc désarmer cette autorité par le simple sacrifice de mon talent , et résolue à ne lui en pas offrir le servage , je crus sentir au fond de mon cœur ce que m'aurait conseillé mon père, et je partis.

Il m'importe, Je le ci ois, de faire connaître au public ce livre calomnié, ce livre, source de tant de peines : et quoique le général Savary m'ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage n'était pas français , comme je me garde bien de voir en lui le représentant de la France, c'est aux Français tels que je les ai connus, que j'adresserais avec confiance un écrit où j'ai tâché , selon mes forces , de relever la gloire des travaux de l'esprit humain.

L'Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée comme le cœur de l'Europe, et la grande association continentale ne saurait retrouver son indépendance que par celle de ce pays. La différence des langues, les limites naturelles, les souvenirs d'une même histoire; tout contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu'on appelle des nations ; de certaines proportions leur sont

PRKFACE. 7

nécessaires pour exister, de certaines qualités les distinguent ; et si l'Allemagne était réunie à la France, il s'ensuivrait aussi que la France serait réunie à l'Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme les Français de Rome, altéreraient par degrés le caractère des compatriotes de Henri IV : les vaincus, à la longue, modifieraient les vainqueurs, et tous finiraient par y perdre.

J'ai dit dans mou ouvrage que les Allemands n'étaient pas une nation, et certes ils donnent au monde maintenant d'héroïques démentis à cette crainte. Mais ne voit-on pas cependant quelques pays germaniques s'exposer, en combattant contre leurs compatriotes, au mépris de leurs alliés mêmes, les Français? Ces auxiliaires, dont on hésite à prononcer le nom , comme s'il était temps encore de le cacher à la postérité, ces auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par l'opinion ni même par l'intérêt, encore moins par l'honneur; mais une peur imprévoyante a précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans réfléchir qu'ils étaient eux-mêmes la cause de cette force devant laquelle ils se prosternaient.

Les Espagnols, à qui l'on peut appliquer ce beau vers anglais de Southey :

et ceux qui souffrent bravement sauvent Fespèce humaine; les Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils n'auraient pas plus consenti alors au joug des étrangers, que depuis qu'ils ont atteint la barrière des Pyrénées , et qu'ils sont défendus par le caractère antique et le génie moderne de lord Wellington. Mais pour accomplir ces grandes choses, il fallait une persévérance que l'événement ne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se résigner à la destinée , mais jamais les nations ; car ce

8 PREFACE.

sont elles qui seules peuvent commander à cette destinée : une volonté de plus , et le malheur serait dompté.

La soumission d'un peuple à un autre est contre nature. Qui croirait maintenant à la possibilité d'entamer l'Espagne, la Russie, l'Angleterre, la France? Pourquoi n'en serait-il pas de même de l'Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore être asservis, leur infortune déchirerait le cœur; mais on serait toujours tenté de leur dire, comme mademoiselle de Mancini à Louis XIV : Vous êtes roi, sire, et vous pleurez! — Vous êtes une nation , et vous pleurez 1

Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien étranger au moment actuel ; cependant il sera peut-être doux à cette pauvre et noble Allemagne de se rappeler ses richesses intellectuelles au milieu des ravages de la guerre. Il y a trois ans que je désignais la Prusse et les pays du INord qui l'environnent comme la pairie de la pensée i en combien d'actions généreuses cette pensée ne s'est-elle pas transformée! ce que les philosophes mettaient en système s'accomplit , et l'indépendoiicc de i'àmc fondera celle des États.

OBSERVATIONS GÉNÉRALES.

On peut rapporter l'origine des principales nations de l'Europe à trois grandes races différentes : la race latine , la race germanique, et la race esclavonne. Les Italiens, les Frauçïiis, les Espagnols et les Portugais ont reçu des Romains leur civilisation et leur langage ; les Allemands, les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les Hollandais sont des peuples teutoniques; enfin , parmi les Esclavons, les Polonais et les Russes occupent le premier rang. Les nations dont la culture intellectuelle est d'origine latine , sont plus anciennement civilisées que les autres; elles ont pour la plupart hérité de l'habile sagacité des Romains, dans le maniement des affaires de ce monde. Des institutions sociales , fondées sur la religion païenne , ont précédé chez elles l'établissement du christianisme ; et quand les peuples du Nord sont venus les conquérir , ces peuples ont adopté, à beaucoup d'égards, les mœurs du pays dont ils étaient les vainqueurs.

Ces observations doivent sans doute être modifiées d'après les climats , les gouvernements et les faits de chaque histoire. La puissance ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables en Italie. Les longues guerres avec les Arabes ont fortifié les habitudes militaires et 1 esprit entreprenant des Espagnols; mais en général cette partiede l'Europe, dontles langues dérivent du latin, et qui a été initiée de bonne heure dans la politique de Rome, porte le caractère d'une vieille civilisation , qui dans l'origine était païenne. On y trouve moins de penchant pour les idées abstraites que chez les nations germaniques ; on s'y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres, et ces peuples, comme leurs instituteurs , les Romains , savent seuls pratiquer Tait de la domination.

Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des Romains; elles cul été civilisées plus tard , et seulement par le christianisme ; elles ont passé immédiatement d'une sorte de barbarie à la société chrétienne : les temps de la chevalerie , l'esprit du moyen âge sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoi-

10 OBSERVATIONS GÉNÉRALES.

que les savants de ces pays aient étudié les auteurs grecs et latins, plus même que ne l'ont fait les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d'une couleur ancienne plutôt qu'antique ; leur imagination se plaît dans les vieilles tours , dans les créneaux, au milieu des guerriers, des sorcières et des revenants ; et les mystères d'une nature rêveuse et solitaire forment le principal charme de leur poésies.

L'analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution leur assure , il est vrai , parmi ces nations , une supériorité décidée; néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constamment parmi les divers peuples d'origine germanique. L'indépendance et la loyauté signalèrent de tout temps ces peuples ; ils ont été toujours bons et (idèles , et c'est à cause de cela même peut-être que leurs écrits portent une empreinte de mélancolie ; car il arrive souvent aux nations , comme aux individus , de souffrir pour leurs vertus.

La civilisation des Esclavons ayant été plus moderne et plus précipitée que celle des autres peuples , on voit plutôt en eux jusqu'à présent limitation que l'originalité : ce qu'ils ont d'européen est français ; ce qu'ils ont d'asiatique est trop peu développé, pour que leurs écrivains puissent encore manifester le véritable caractère qui leur serait naturel. Il n'y a donc dans l'Europe littéraire que deux grandes divisions très-marquées ; la littérature imitée des anciens , et celle qui doit sa naissance à l'esprit du moyen âge ; la littérature qui, dans son origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme , et la littérature dont l'impulsion et le développement appartiennent à une religion essentiellement spiritualiste.

On pourrait dire avec raison que les Français et les Allemands sont aux deux extrémités de la chaîne morale, puisque les uns considèrent les objets extérieurs comme le mobile de toutes les idées , et les autres , les idées comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations cependant s'accordent assez bien sous les rapports sociaux; mais il n'en est point de plus opposées dans leur système littéraire et philosophique. L'Allemagne intellectuelle n'est presque pas connue de la France : bien peu

OBSERVATIONS GENÉHALES. 1!

fllionimes de lettres parmi nous s'en sont occupes. Il est vrai ruuu beaucoup plus graud nombre la juge. Cette agréable légèreté, qui fait prononcer sur ce qu'on ignore, peut avoir de l'élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu'aux livres; les Français ont quelquefois aussi celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu'à la conversation ; et nous avons tellement épuisé tout ce qui est superliciel , que , même pour la grâce, et surtout pour la variété, il faudrait, ce me semble, essayer d'un peu plus de profondeur.

J'ai donc cru qu'il pouvait y avoir quelques avantages à faire connaître le pays de l'Europe où l'étude et la méditation ont été portées si loin, qu'on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions que le pays et les livres m'ont suggérées , seront partagées en quatre sections. La première traitera de l'Allemagne et des mœurs des Allemands; la seconde, de la littératureet des arts; la troisième, de la philosophie et de la morale; la quatrième , de la religion et de Tenthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec les autres. Le caractère national influe sur la Littérature ; la littérature et la philosophie sur la religion; et l'ensemble peut seul faire connaître en entier chaque partie ; mais il fallait cependant se soumettre à une division apparente, pour rassembler à la fin tous les rayons dans le même foyer.

Je ne me dissimule point que je vais exposer , en littérature comme en philosophie , des opinions étrangères à celles qui régnent en France; mais soit qu'elles paraissent justes ou non, soit qu'on les adopte ou qu'on les combatte , elles donnent toujours à penser. « Car nous n'en sommes pas, j'imagine , à voua loir élever autour de la France littéraire la grande muraille de « la Chine , pour empêcher les idées du dehors d'y pénétrer '. »

' Ces guillemets in4iquent les phrases dont les censeurs de Paris avaient engé la suppression. Dans le second volume, ils ne trouvèrent rien de répi'éhensible; mais les chapitres du troisitme sur l'Enthousiasme, et surtout la dernière phrase de l'ouvrage, n'obtinrent pas leur approbation. J'étais prête à me soumettre à leurs critiques d'une façon négative , c'est-à-dire , en retranchant sans jamais rien ajouter; mais les gendarmes envoyés par le ministre delà police firent l'office de censeurs d'une façon plus brutal», en mettant le livre entier en pièces.

12 OBSEBVATIO.NS CENEBALES.

Il est impossible que les écrivains allemands , ces hommes les plus instruits et les plus méditatifs de TF^urope , ne méritent pas qu'on accorde un moment d'attention à leur littérature et à leur philosophie. On oppose à l'une qu'elle n'est pas de bon goiit, et à l'autre qu'elle est pleine de folies. 11 se pourrait qu'une iiti' térature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût, et

! qu'elle contînt des idées nouvelles dont nous pussions nous 'enrichir, en les modifiant à notre manière. C'est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine , et Shakespeare plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l'esprit français hii-inême a besoin maintenant d'être renouvelé par une sève plus vigoureuse ; et comme l'élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes , • il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.

Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goilt, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goilt et la raison sont des paroles qu'il est toujours agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d'une érudition immense , et qui connaissent tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s'occupent depuis vingt années de pures absurdités ?

Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d'impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle , Galilée a été livré à l'inquisition pour avoir dit que la terre tournait ; et dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J. J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l'esprit dominant, quel qu'il soit, scandalisent toujours le vulgaire : l'étude et l'examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d'acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu'on a ; car on se soumet à de certaines idées reçues , non comme à des vérités , mais conune au pouvoir ; et c'est ainsi que la raison humaine s'habitue à la servitude , dans le champ même de la littérature et de la philosophie.

I

DE L'ALLEMAGNE.

PREMIÈRE PARTIE.

Di: L'ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS.

CHAPITRE PREMIER. De l'aspect de l'Allemagne

La multitude et l'étendue des forêts indiquent une civilisation encore nouvelle : le vieux sol du Midi ne conserve presque plus d'arbres , et le soleil tombe à plomb sur la terre dépouillée par les liotumes. L'Allemagne offre encore quelques traces d'une nature non habitée. Depuis les Alpes jusqu'à la mer, entre le Rhin et le Danube, vous voyez un pays couvert de chênes et de sapins, traversé par des fleuves d'une imposante beauté, et coupé par des montagnes dont l'aspect est très-pittoresque; mais de vastes bruyères, des sables, des routes souvent négligées, un climat sévère, remplissent d'abord l'àme de tristesse; et ce n'est qu'à la longue qu'on découvre ce qui peut attacher à ce séjour.

Le midi de l'Allemagne est très-bien cultivé; cependant il y a toujours dans les plus belles contrées de ce pays quelque chose de sérieux, qui fait plutôt penser au travail qu'aux plaisirs, aux vertus des habitants qu'aux charmes de la nature.

Les débris des châteaux forts , qu'on aperçoit sur le haut des montagnes, les maisons bâties de terre, les fenêtres étroites, les neiges qui, pendant l'hiver, couvrent des plaines à perte de vue , causent une impression pénible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et dans les hommes, resserre d'abord le cœur. Il semble que le temps marche là plus lentement qu'ailleurs, que la végétation ne se presse pas plus dans le sol que les idées dans la tête des hommes, et que les sillons réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre pesante.

14 DE l'aspect

Néanmoins, quand on a surmonté ces sensations irréfléchies, le pays et les habitants offrent à l'observation quelque chose d'intéressant et de poétique : vous sentez que des âmes et des imaginations douces ont embelli ces campagnes. Les grands chemins sont plantés d'arbres fruitiers , placés là pour rafraîchir le voyageur. Les paysages dont le Rhin est entouré sont superbes presque partout ; on dirait que ce fleuve est legéuie tutélaire de l'Allemagne; .ses flots sont purs, rapides, et majestueux comme la vie d'un ancien héros: le Danube se divise en plusieurs branches ; les ondes de l'Elbe et de la Sprée se troublent facilement par î'orage; le Rhin seul est presque inaltérable. Les contrées qu'il traverse paraissent tout à la fois si sérieuses et si variées , si fertiles et si solitaires, qu'on serait tenté de croire que c'est lui-même qui les a cultivées, et que les hommes d'à présent n'y sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant , les hauts faits des temps jadis , et l'ombre d'Arminius semble errer encore sur ces rivages escarpés.

Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Allemagne; ces monuments rappellent les siècles de la chevalerie ; dans presque toutes les villes, les musées publics conservent des restes de ces temps-là. On dirait que les habitants du Nord, vainqueurs du monde, en partant de la Germanie , y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes, et que le pays tout entier ressemble au séjour d'un grand peuple , qui depuis longtemps l'a quitté. Il y a dans la plupart des arsenaux des villes allemandes, des figures de chevaliers en bois peint, revêtus de leur armure; le casque, le bouclier, les cuissards, les éperons, tout est selon l'ancien usage, et l'on se promène au milieu de ces morts debout, dont les bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires, qui tiennent aussi de même leurs lances en arrêt. Cette image immobile d'actions jadis si vives cause une impression pénible. C'est ainsi qu'après les tremblements de terre, on a retrouvé des hommes engloutis qui avaient gnrdé pendant longtemps encore le dernier geste de leur dernière pensée.

L'architecture moderne, en Allemagne, n'offre rien qui mérite d'être cité; mais les villes sont en général bien bâties, et les propriétaires les embellissent avec une sorte de soin plein de

DE L ALLEMAGNE. 15

bonhomie. Les maisons, dans plusieurs villes , sont peintes en dehors de diverses couleurs: on y voit des figures de saints , des ornements de tout genre, dont le goût n'est assurément pas parfait , mais qui varient l'aspect des habitations et semblent indiquer un désir bienveillant de plaire à ses concitoyens et aux étrangers. L'éclat et la splendeur d'un palais servent à l'amour-propre de celui qui le possède; mais la décoration soignée , la parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque chose d'hospitalier.

Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties de l'Allemagne qu'en Angleterre; le luxe des jardins suppose toujours qu'on aime la nature. En Angleterre, des maisons très-simples sont bâties au milieu des parcs les plus magnifiques; le propriétaire néglige sa demeure, et pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette simplicité réunies n'existent sûrement pas au même degré en Allemagne ; cependant, à travers le manque de fortune et l'orgueil féodal, on aperçoit en tout un certain amour du beau qui, tôt ou tard, doit donner du goût et de la grâce, puisqu'il en est la véritable source. Souvent, au milieu des superbes jardins des princes allemands, l'on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. L'imagination des habitants du Nord tâche ainsi de se composer une nature d'Italie ; et pendant les jours brillants d'un été rapide, l'on parvient quelquefois à s'y tromper.

CHAPITRE II. Des mœurs et du caractère des Allemands

Quelques traits principaux peuvent seuls convenir également à toute la nation allemande; car les diversités de ce pays sont telles, qu'on ne saitcomment réunir scus un même point de vue des religions, des gouvernements, des climats, des peuples même si différents. L'Allemagne du Rlidi est, à beaucoup d'égards, tout autre que celle du INord ; les villes de commerce ne ressemblent point aux villes célèbres par leurs universités ; les petits

16 DES HOEDBS

États diffèrent seusibleinent des deux grandes monarchies , la Prusse et l'Autriche. L'Allemagne était une fédération aristocratique , cet empire n'avait point un centre commun de lumières et d'esprit public ; il ne formait pas une nation compacte , et le lien manquait au faisceau. Cette division de l'Allemagne , funeste à sa force politique , était cependant tres-favorable aux essais de tout genre que pouvaient tenter le génie et l'imagination. Il y avait une sorte d'anarchie douce et paisible, en fait d'opinions littéraires et métaphysiques, qui permettait ;i chaque homme le développement entier de sa manière de voir individuelle.

Comme il n'existe point de capitale où se rassemble la bonne compagnie de toute l'Allemagne, l'esprit de société y exerce peu de pouvoir; l'empire du goût et l'arme du ridicule y sont sans influence. I.a plupart des écrivains et des penseurs travaillent dans la solitude, ou seulement entourés d'un petit cercle qu'ils dominent. Ils se laissent aller, chacun séparément, à tout ce que leur inspire une imagination sans contrainte ; et si l'on |)eut apercevoir quelques traces de l'ascendant de la mode en Allemagne , c'est par le désir que chacun éprouve de se montrer tout à fait différent des autres. En France , au contraire , chacun aspire à mériter ce que Montesquieu disait de Voltaire : Il a plus (jue personne Cesprit que tout le monde a. Les écrivains allemands imiteraient plus volontiers encore les étrangers que leurs compatriotes.

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