Front matter
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
CHAPITRE PREMIER. Réflexions généralei
La révolution de France est une des grandes époqaes de Tordre social. Ceux qui la considèrent comme un événement accidentel D'août porté leurs regards ni dans le passé , ni dans Tavenir. Ils ont pris les acteurs pour la i»èce ; et, afin de satisfaire leurs passions , ils ont attribué aux hommes du moment ce que les siècles avaient préparé.
Il suffisait cependant de jeter un coup d^œil sur les principales crises de Thistoire pour se convaincre qu'elles ont été toutes in*- évitables, quand elles se rattachaient de quelque manière au développement des idées , et qu'après une lutte et des malheurs plus ou moins prolongés , le triomphe des lumières a toujours été fa^ vorable à la grandeur et à Tamélioration de Tespèce humaine.
Mon ambition serait de parler du temps dans lequel nous avons vécu , comme s'il était dé[à loin de nous. Les bmnmes éclairés , qui sont toujours contemporains des siècles futurs par leurs pen-^ sées, jugeront si j'ai su m'élever à la hauteur d'impartialité à la^ quelle je voulais atteindre.
2 CONSIDÉEATIOINS
Je me bornerai , dans ce chapitre , à des considérations générales sur la marche politique de la civilisation européenne , mais seulement par rapport à la révolution de France : car c'est à ce sujet, d^àl)ien vaste, que cet ouvrage est consacré.
Les deux peuples anciens dont la littérature et Phistoire composent encore aujourd'hui notre principale fortune intellectuelle , n'ont dû leur étonnante supériorité qu'à la jouissance d'une patrie libre. Mais l'esclavage existait chez eux , et , par conséquent , les droits et les motifs d'émulation qui doivent être communs à tous les hommes étaient le partage exclusif d'un petit nombre de citoyens. Les nations grecque et romaine ont disparu du monde à cause de ce qu'il y avait de barbare, c'est-à-dire d'injuste , dans leurs institutions. Les vastes contrées de l'Asie se sont perdues dans le despotisme ; et , depuis nombre de siècles , ce qu'il y reste de civilisation est stationnaire. Ainsi donc la grande révolution historique dont les résultats peuvent s'appliquer au [sort actuel des nations modernes date de l'invasion des peuples du Nord ; car le droit public de la plupart des États européens repose encore aujourd'hui sur le code de la conquête.
Néanmoins le cercle des hommes auxquels il était permis de se considérer comme tels s'est étendu sous le régime féodal. La condition des serfs était moins dure que celle des esclaves : il y avait diverses manières d'en sortir ; et , depuis ce temps , différentes classes ont commencé par degrés à s'affranchir de la destinée des vaincus. C'est sur l'agrandissement graduel de ce cercle que la réflexion doit se porter.
Le gouvernement absolu d'un seul est la plus informe de toutes les combinaisons politiques. L'aristocratie vaut mieux : quelques-uns au moins y sont quelque chose, et la dignité morale de l'homme se retrouve dans les rapports des grands seigneurs avec leur chef. L'ordre social , qui admet tous nos semblables à l'égalité devant la loi comme devant Dieu , est aussi bien d'accord avec la religion chrétienne qu'avec la véritable liberté : l'une et l'autre , dans des sphères différentes , doivent suivre les mêmes principes.
SUR LA RÉTOLUTION FIUNÇÀISE. 3
Depuis que les nations du Nord et de la Germanie ont renversé Tempire occidental , les lois qu'elles ont apportées se sont modifiées successivement : car le temps, comme dit Bacon , est le plus grand des novateurs. Il serait difficile de fixer avec précision la date des divers changements qui ont eu lieu ; car , en discutant les faits principaux , on trouve qu'ils empiètent les uns sur les autres. Mais il me semble cependant que Tattention peut s'arrêter sur quatre époques, dans lesquelles ces changements, annoncés d'avance , se sont manifestés avec éclat.
La première période politique est celle où les nobles , c'est-àdire les conquérants , se considéraient comme les copartageants de la puissance royale de leur chef, tandis que la nation était divisée entre les différents seigneurs , qui disposaient d'elle à leur gré. n n'y avait alors ni instruction , ni industrie , ni commerce ; la propriété foncière était presque la seule connue ; et Gharlemagne lui-même s'occupe, dans ses Gapitulaires, de l'économie rurale des domaines de la couronne. Les nobles allaient à la guerre en personne, emmenant avec eux leurs hommes d'armes : ainsi les rois n'avaient i>as besoin de lever des impôts, puisqu'ils n'entretenaient point d'armée Qi d'établissement public. Tout démontre que dans ces temps les grands seigneurs étaient [très-indépendants des rois ; ils maintenaient la liberté pour eux , si toutefois on est libre soi-même alors qu'on impose la servitude aux autres. La Hongrie peut encore , à cet égard, donner l'idée d'un tel genre de gouvernement, qui a de la grandeur dans ceux qui en jouissent.
Les champs de mai, si souvent cités dans l'histoire de France, pourraient être appelés le gouvernement démocratique de la noblesse, tel qu'il a existé en Pologne. La féodalité s'établit plus tard* L'hérédité du trône , sans laquelle il n'existe point de repos dans les monarchies , n'a été régulièrement fixée que sous la troisième race; darant la seconde, la nation, c'est-à-dire alors les barons et le clei^é , choisissaient un successeur parmi les individus de la famille régnante. La primogéniture fut heureusement reconnue avec la troisième race. Mais , jusqu'au sacre de Louis XVf inclusivement , le consentement du peuple a toiyours été
4 COItSIDÉRÀTIONS
rappelé comme la base des droits du souverain an trône.
Il y avait déjà sous Gharlemagne quelque chose qui ressemblait plus à la pairie d'Angleterre que Tinstitution de la noblesse , telle qu'on Fa vue en France depuis deux siècles. Je fais cette observation sans y attacher beaucoup d'Importance. Tant mieux, sans doute, si la raison en politique est d'antique origine; mais, fût-elle une parvenue , encore faudrait-il l'accueillir.
Le régime féodal valait beaucoup mieux pour les nobles que l'état de courtisans auquel le despotisme royal les a condamnés. C'est une question purement métaphysique maintenant que de savoir si l'espèce humaine gagnerait à l'indépendance d'une classe plutôt qu'à l'oppression exercée doucement , mais également, sur toutes. Il s'agit seulement de remarquer que les nobles , dans le temps de leur ^tendeur , avaient un genre de liberté politique , et que le pouvoir absolu des rois s'est établi contre les grands avec l'appui des peuples. ,
Dans la seconde période politique, celle des affranchissements partiels, les bourgeois des villes ont réclamé quelques droits; car, dès que les hommes se réunissent, ils y gagnent au moins autant en sagesse qu'en force. Les républiques d'Allemagne et d'Italie , les privilèges municipaux du reste de l'Europe , datent de ce temps. Les murailles de chaque ville servaient de garantie à ses habitants.^ On voit encore , dans l'Italie surtout , des traces singulières de toutes ces défenses individuelles contre les puissances collectives : des tours multipliées dans chaque enceinte , des palais fortifiés ; enfin des essais mal combinés , mais dignes d'estime , puisqu'ils avaient tous pour but d'accroître l'importance et l'énergie de chaque citoyen. On ne peut se dissimuler néanmoins que ces tentatives de petits États pour s'assurer l'indépendance , n'étant point régularisées , ont souvent amené l'anarchie ; mais Venise , Gênes , la ligue lombarde, les républiques toscanes, la Suisse, les villes hanséatiques , ont honorablement fondé leur liberté à cette époque. Toutefois les institutions de ces républiques se sont ressenties des temps où elles s'étaient établies ; et les droits de la liberté individuelle , ceux qui assurent l'exercice et le développement des fa-
SUR LA BÉVOLUTION FEiNÇilSE. 5
coltés de tous les hommes, n'y étaient point garantis. La HoUande , deTenue république plus tard, se rapprocha des véritaMes principes de l'ordre social : elle dut cet avantage en particulier à la réforme religieuse. La période dés affranchissements partiels, telle que je viens de Tindiquer, ne se fait plus remarquer clairement qœ dans lés villes libres , et dans les républiques qui ont subsisté jusqu'à nos jours. Aussi ne devrait-on admettre dans Thistoire des grands États modernes que trois époques tout à fait distinctes : la féodalité, le despotisme, et le gouvernement représentatif.
Depuis environ cinq siècles , Findépendance et les lumières ont agi dans tous les sens , et presque au hasard ; mais la puissance royale s'esjt constamment accrue par diverses causes et par divers moyens. Les rois, ayant souvent à redouter Farrogance des grands , cherchèrent contre eux Palliance des peuples. Les troupes réglées rendirent Tassistance des nobles moins nécessaire ; le besoin des impôts , au contraire , força les souverains à recourir au tiers état ; et, pour en obtenir des tributs directs, il fallut qu'ils le dégageassent plus ou moins de Tinfluence des seigneurs. La renais* sance des lettres, Tinvention de l'imprimerie, la réformation, la découverte du nouveau monde et les progrès du commerce apprirent aux hmnmes qu'il peut exister une autre puissance que celle des armes; et depuis ils ont su que celle des armes aussi n'appartenait pas exclusivement aux gentilshommes*
On ne connaissait , dans le moyen-âge , en fait de lumières , que celles des prêtres ; ils avaient rendu de gran<]fô services pendant les siècles de ténèbres : mais, lorsque le clergé se vit attaqué par la réformation,, il combattit les progrès de l'esprit humain, au lieu de les favoriser. La seconde classe de la société s'empara des sciences , des lettres , de l'étude des lois , et du commerce ; et son importance s'accrut ainsi chaque jour. D'un autre côté, les États se concentraient davantage, les moyens de gouvernement devenaient plus forts ; et les rois , en se servant du tiers état contre les barons et le haut clergé , établirent leur propre despotisme , c'est-* à-dire la réunion dans les mains d'un seul du pouvoir exécutif et da pouvoir législatif tout ensemble.
6 CONSIDEBATtOtCS
Louis XI est le premier qui fit authentiquement Tessai de ce fatal système en France, et l'inventeur est vraiment digne de Fœuvre. Henri VIII, en Angleterre, Philippe II, en Espagne, Ghristiern , dans le Nord , travaillèrent sur le même plan , avec des circonstances différentes. Mais Henri VIII , en préparant la religion réformée, affranchit son pays sans le vouloir. Charles-Quint aurait peut-être accompli momentanément son projet de monarchie universelle, si, malgré le fanatisme de ses États du midi, il se fût appuyé sur Fesprit novateur du temps , en acceptant la confession d'Âugsbourg. On dit qu'il en eut Tidée , mais cette lueur de son génie disparut sous le pouvoir ténébreux de son fils , et Tempreinte du terrible règne de Philippe II pèse encore tout entière sur la nation espagnole : là Tinquisition s'est chargée de conserver rhéritage du despotisme.
Ghristiern voulut asservir la Suède et le Danemark à la même domination absolue. L'esprit d'indépendance des Suédois s'y opposa. On voit dans leur histoire différentes périodes analogues à celles que nous avons signalées dans les autres pays. Charles XI fit de grands efforts pour triompher de la noblesse par le peuple ; mais la Suède avait une constitution en vertu de laquelle les députés des bourgeois et des paysans composaient la moitié de la diète , et la nation était assez éclaû*ée pour savoir qu'il ne faut sacrifier des privilèges qu'à des droits , et que l'aristocratie , avec tous ses défauts , est encore moins avilissante que le despotisme.
Les Danois ont donné le plus scandaleux exemple politique dont Fhistoire nous ait conservé le souvenir. Un jour, en 1660 , fatigués du pouvoir des grands , ils ont déclaré leur roi législateur et souverain maître de leurs propriétés et de leurs vies; ils lui ont attribué tous les pouvoirs , excepté celui de révoquer l'acte par lequel il devenait despote ; et, quand cette donation d'eux-mêmes fut achevée, ils y ajoutèrent encore que, si les rois de quelque autre pays avaient un privilège quelconque qui ne fût pas compris dans leur acte » ils l'accordaient d'avance , et à tout hasard , à leurs monarques. Cependant cette résolution inouïe ne faisait, après tout, que manifester ouvertement ce qui se passait dans d'autres pays avec plus
SUR Ll RÉTOLUTION FRANÇAISE. 7
de pudeur. La religion protestante, et surtout la liberté de la presse, ont depuis créé dans le Danemark une opinion indépendante qui sert de limite morale au pouvcnr absolu.
La Russie , bien qu^elle diffère des autres empires de l'Europe par ses institutions et par ses mœurs asiatiques, a- subi sous Pierre V la seconde crise des monarchies européennes , rabaisse* ment des grands par le monarque.
L'Europe devait être citée au ban de la Pologne pour les iJijus* tices toujours croissantes^4ont ce pays avait été la victime Jusqu'au règne de l'empereur Alexandre. Mais., sans nous arrêter maintenant aux troubles qui ont dû naître de la funeste réunion duservage des paysans et de l'indépendance anarchique des nobles , d'un superbe amour de la patrie et d'une contrée tout ouverte au pernicieux ascendant des étrangers, nous dirons seulement que la constitution rédigée en 1792 par des hommes éclairés , celle que le général Kosciuslco a si honorablement défendue , était aussLlibérale que sagement combinée^
L'Allemagne, comme empire pc^tique, en est encore restée-, sous divers rapports, à la première péciode de l'histoire moderne, c'est-à-Hlire au gouvernement féodal ; toutefois l'esprit des temps a pénétré dans ses vieilles institutions. La France , l'Espagne et l'empire britannique ont cherché constamment à faire un^toul po« litique : l'Allemagne a maintenu sa-subdivision. par un esprit d'in-; dépendanceet d'aristocratie tout ensemble. Le traité de Westphalie^^ en reconnaissant la religion réformée dans la moitié de l'empire ^ a mis en présence deux parties de la même nation , qui , par une longue lutte , avaient appris à se respecter mutuellement. Ce n'est pas ici le moment de discuter les avantages politiques et militaires d'une réunion plus compacte. L'Allemagne a.bien asses de force à présent pour maintenir son indépendance , tout en conservant ses formes fédératives ; et l'intérêt des hommes éclairés ne doit jamais être la conquête au dehors , mais la liberté au dedans.
La pauvre riche Italie ayant été sans cesse en proie aux étrangers, il est difficile de suivre la marche de l'esprit humain dans son histoire, comniie dans celle des autres pays de l'Europe^. La.
8 G0jXSU)£aÀTI0M6
secoade période , ceHe de raffraacbisseiHeiit des villes, que nous avons désignée comme se confondant avec la troisième^ est plus sensible en Italie que partout ailleurs , puisqu*elle a donné naissance à diverses républiques , admirables au moins par les hommes distingués qu'elles ont produits. Le despotisme ne s'est établi chez les Italiens que par la division ; ils sont , à cet égard, dans une situation très-di£férente de FAllemagne» Le sentiment patriotique , en Italie, doit faire désirer la réunion. Les étrangers sont attirés sans cesse par les délices de ce pays; les Italiens ont besoin de Tuniié pour former enfin une nation* Le gouvernement ecclésiastique a toujours rendu cette réunion impossible ; non que les papes fussent les partisans des étrangers ; au contraire , ils auraient voulu les repousser : mais , en leur qualité de prêtres, ils étaient hors d^état de défendre le pays , et ils empêchaient cependant tout autre pouvoir de s'en charga*«
L'Angleterre est ie seul des grands empûres de l'Europe où le dernier perfectionnement de l'ordre social à nous connu se soit «ccomplL Le tiers état, ou pour mieux dire la nation , a , comme aiileiu», aidé le pouvoir royal, sous Henri VIII, à comprimer les grands et le clergé, et à s'étendre à leurs dépens. Mais la noblesse anglaise a été de bonne heure plus libérale que celle de tous les autres pays ; et , dès la grande charte , on voit les barons stipuler en laveur des libertés du peuple. La révolution d'Angleterre a duré près de cinquante ans, à dater des premières guerres civiles, sous Charles V , jusqu'à l'avènement de Guillaume III , en 1688 ; et les efforts de ces cinquante années n'ont eu pour but réel et permanent que l'établissement de la constitution actuelle , e'est-à-dire du plus beau monument de justice et de grandeur morale existant parmi les Européens.
Le même mouvement dans les esprits a produit la révolution d'Angleterre et celle de France en 1789. L'une et l'autre appartiennent h la troisième époque de la marche de l'ordre social , à l'établissement du gouvernement représentatif, vers lequel l'esprit humain s'avance de toutes parts.
Examinons maintenant les circonstances particulières à cette
SUR LÀ fiÉYOLUTIOIf FRANÇAISE. 9
France , dont on a vu sortir les gigantesques évënements qui ont fait éprouver de hos jours tant d'espérances et tant de craintes.
CHAPITRE II. Considérations sur l'histoire de France
Les hommes ne savent guère que l'histoire de leur temps ; et Ton dirait, en lisant les déclamations de nos jours, que les huit siècles de la monarchie qui ont précédé la révolution française n'ont été que des temps tranquilles , et que la nation étaii^alors'sur des roses. On oublie les templiers brûlés sous Philippe le Bel ; les triomphes des Anglais sous les Valois ; la guerre de la Jacquerie ; les assassinats du duc d'Orléans et du duc de Bourgoglie ; les- cruautés perfides de Louis XI ; les protestants fra&çais condamnés à d'affreux supplices sous François P% pendant qu'il s'alliait lui-même aux protestants d*ÂlI^nagne ; les horreurs de la Ligue surpassées toutes encore par le massacre de la Saint-Barttiélemy ; les conspirations contre Henri IV, et son assassinat, œuvre effroyable des ligueurs; les échafauds arbitraires élevés par le cardinal de Richelieu ; les dragonnades, la révocation de l'édit de Nantes, l'expulsion des protestants et la guerre des Gé venues , sous Louis ]tIV ; enfin les querelles plus douces, mais non moins importantes, des parle^ ments, sous Louis XV.
Des troubles sans fin se sont élevés pour obtenir la hberté] telle qu'on la concevait à différentes périodes , soit féodale , soit reli*- gieuse, çnfin représentative; et, si l'on en excepte les règnes où des monarques , tels que François V et surtout Louis XIY , ont eu la dangereuse habileté d'occuper les esprits par la guerre , il ne s'est pas écoulé , pendant l'espace de huit siècles , vingt-cinq ans durant lesquels ou les grands vassaux armés contre les rois, ou les paysans soulevés contre les seigneurs, ou les réformés se défendant contre les catholiques , ou les parlements se prononçant contre la cour, n'aient essayé d'échapper ay pouvoir arbitraire , le
plus insupportable fardeau qui puisse peser sur un peuple. Les
1*
'lO CONSiDÉRATIOlfS
troubles civils, aussi bien que les violences auxquelles on a eu recours pour les étouffer, attestent que les Français ont lutté autant que les Anglais pour obtenir la liberté légale, qui seule peut faire jouir une nation du calme, de Témulation et dé la prospérité.
Il importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le passé , que c'est la liberté qui est ancienne , et le despotisme qui est moderne. Dans tous les États européens fondés au commencement du moyen-âge , le pouvoir des rois a été limité par celui des nobles ; les diètes en Allemagne , en Suède , en Danemark , avant sa charte de servitude, les parlements en Angleterre , les cortès en Espagne, les corps intermédiaires de tout genre en Italie, prouvent que les peuples du Nord ont apporté avec eux des institutions qui resserraient le pouvoir dans une classe , mais qui ne favorisaient en rien le despotisme. Les Francs n'ont jamais reconnu leurs chefs pour despotes. L'on ne peut nier que , sous les deux premières races , tout ce qui avait droit de citoyen , c'est-à-dire les nobles , et les nobles étaient les Francs , ne participât au gouvernement. « Tout le monde sait , dit M. de Boulainvilliers , qui » certes n'est pas philosophe , que les Français étaient des peuples » libres qui se choisissaient des chefs sous le nom de rois , pour » exécuter des lois qu'eux-mêmes avaient établies , ou pour les » conduire à la guerre , et qu'ils n'avaient garde de considérer les » rois comme des législateurs qui pouvaient tout ordonner selon » leur bon plaisir. Il ne reste aucune ordonnance des deux pre- » mières races de la monarchie qui ne soit caractérisée du consen- » tement des assemblées générales des champs de mars ou de » mai ; et même aucune guerre ne se faisait alors sans leur appro- » bation. »
La troisième race des rois français se fonda sur le régime féo~ dal ; les deux précédentes tenaient de plus près à la conquête. Les premiers princes de la troisième race s'intitulaient : Rois par la grâce de Dieu et par le consentement du peuple ; et ensuite la formule de leur serment, contenait la promesse de conserver les lois et les droits de la nation. Les rois de France , depuis saint Louis
SUR LÀ RÉTOLUTION FRllSÇÀISE. U
JQsqu^à Louis XI , ne se sont point arrogé le droit de faire des lois sans le consentement des états généraux. Mais les querelles des trois ordres , qui ne purent jamais s'accorder , les obligèrent à recourir aux rois comme médiateurs ; et les ministres se sont servis liabilement de cette nécessité , ou pour ne pas convoquer les états généraux, ou pour les rendre inutiles. Lorsque les Anglais entrèrent en France , Edouard m dit dans sa proclamation qu'il venait rendre aux Français leurs droits qu'on< leur avait 6tés»
Les quatre meilleurs rois de France , saint Louis , Charles V , Louis XII , et surtout Henri IV , diacun suivant les idées de son siècle, ont voulu fonder Tempire des lob. Les croisades ont empêclié saint Louis de consacrer tout son temps an bien du royaume. Les guerres contre les Anglais et la- captivité de Jean le Bon ont absorbé d'avance les ressources que préparait la sagesse de son fils Cliarles V. La malheureuse expédition d'Italie , mal commencée par Charles VIII , mal continuée par Louis XII, a privé la France d'une partie des biens que ce dernier lui destinait ; et les ligueurs , les atroces ligueurs , étrangers et fanatiques , ont arraché au. monde le roi, l'homme le meilleur, et le prince le plus grand et le plus éclairé que' la France ait produit , Henri IV. Néanmoins , malgré les obstacles singuliers qui ont arrêté la marche de ces quatre souverains , supérieurs de beaucoup à tous les autres , ils se sont occupés pendant leur règne à reconnaître des droits qui limitaient les leurs.
Saint Louis continua Tes affranchissements des commîmes, commencés par Louis le Gros ; il fit des règlements pour assurer l'indépendance et la régularité de la justice ; et, chose remarquable , lorsqu'il fut choisi par les barons anglais pour arbitre entre eux et leur monarque Henri III, il blâma les barons rebelles, mais il fut d'avis que Henri IH devait être fidèle à la charte qu'il avait jurée. Celui qui resta prisonnier en Afrique pour ne pas manquer à ses serments pouvait-il énoncer une autre opinion? « J'aimerais » mieux , disait-îl , qu'un étranger de l'extrémité de l'Europe ,- » qu'un Étossais vînt gouverner la France, plutôt que mon fils, » s'il ne devait pas être sage et juste. » Charles V , pendant qu'il
42 CONSIDÉRÀTIODCS
jk'^UnX qvm régent, convoqua les états généraux de i3ôô, les plus remarquables de Fhistoire de France par les réclamations qu'ils firent en faveur de la nation. Ce même Charles Y , devenu roi , assembla les états généraux en 1369 , afin d'en obtenir Tirnpôt des gabelles, alors établi pour la première fois ; il permit aux bourgeois de Paris d'acheter des fiefs. Mais, comme les étrangers occupaient alors une partie du royaume , l'on peut aisément concevoir qua le premier intérêt d'un roi de France était de les repousser : et cette cruelle situation fut cause que Chartes V se permit d'exiger quelques impôts sans le consentement de la nation. Mais, en mourant, il déclara qu'il s'en repentait, et reconnut qu'il n'en avait pas eu le droit Les troubles intérieurs , combinés avec les invasions des Anglais , rendirent pendant longtemps la marche du gouvernement très-difiicile. Charles VII établit le premier les troupes de ligne; funeste époque dans l'histoire des nations l Louis XI, dont le nom suffît comme celui de Néron ou de Tibère , essaya^de s'arroger le pouvoir absolu. Il fit quelques pas dans la route que le cardinal de Richelieu a si bien suivie depuis ; mais il rencontra dans les parlements une grande opposition. En général , ces corps ont donné de la consistance aux lois en France , et il n'est presque pas une de leurs remontrances où ils ne rappellent aux roi» leurs engagements envers la nation. Ce même Louis XI était encore bien loin cependant de se croire un roi sans limites; et, dans l'instruction qu'il laissa en mourant à son fils Charles VIII , il lui dit : « Quand les rois ou les princes n'ont regard à la loi, en ce » faisant^ ils font leur peuple serf, et perdent le nom de roi ; car » nul ne doit être appelé roi, fors celui qui règne;,et seigneurie sur » les Francs. Les Francs de nature aiment leur seigneur ; mais les » serfs naturellement haïssent comme les esclaves leurs maîtres. » Tant il est vrai que , par testament du moins , les tyrans mêmes ue peuvent s'empêcher de blâmer le despotisme l Louis XII, surnommé le Père du peuple , soumit à la décision des états généraux le mariage du comte d'Angoulême, depuis François r% avec sa fille Claude , et le choix de ce prince pour successeur. La continuation de la guerre d'Italie était impolitique; mais , comme Louis XII
SUR LÀ &ÉTOLIITION FEANÇAISE. ^5
diminua les impôts par Tordre qu'il mit dans Les finances , et qu'il vendit ses propres domaines pour subvenir aux dépenses de FÉtatt le peuide ressentit moins sous lui qu'il n'aurait fait sous tout autre monarque les inconvénients de cette expédition. Dans le concile de Tours , le clergé de France , d'après les désirs de Louis XII , dé* dara qu'il ne devait point une di)éiss2tnce im^cite au pape. Lors7 qae des comédiens s'avisèrent de représenter une pièce pour se moquer de la respectable avarice du roi , il ne souiïrit pas qi|^on les punit , et dit ces paroles remarquables : « Us peuvent nous ap- » prendre des vérités utUes. Laissons-les se divertir , pourvu qu'ils » respectent l'honneur des dames. Je ne suis pas fâché que l'on » sache que, sous mon règne, on a pris cette liberté impuné- » ment » La liberté de la presse n'était-elle pas tout entière dans ces paroles? car alors la publicité du théâtre était bien plus grande que celle des livres. Jamais un monarque vraiment vertueux ne s'est^ trouvé en possession de la puissance souveraine sans avoir désiré de modérer sa propre autorité , au lieu d'empiéter sur les droits des peuples ; les rois éclairés veulent limiter le pouvoir de leurs ministres et de leurs successeurs. Un esprit de lumière se fait toujours sentir, suivant la nature des temps, dans tous les hommes d'État de premier rang, ou par leur raison , ou par leur âge.
Les premiers jours du seizième siècle virent naître la réforme religieuse dans .les États les plus éclairés de l'Europe : en Allemagne, en Angleterre, bientôt après en France. Loin de se dissimuler que la liberté de conscience tient de près à la liberté politique , il me semble que les protestants doivent se vanter de cette analogie. Ils ont toujours été et seront toujours des amis de la liberté : l'esprit d'examen en matière de religion conduit nécessairement au gouvernement représentatif, en fait d'institutions politiques. La proscription de la raison sert à tous les despotismes , et seconde toutes les hypocrisies.
La France fut sur le point d'adopter la réformation à la même époque où elle se consolida en Angleterre ; les plus grands seigneurs de l'État, Gondé, Coligny, Rohan, Lesdiguières, professèrent la foi évangélique. Les Espagnols , guidés par l'infernal génie de
^ 4 CONSIDÉRITIONS
Philippe II , soutinrent la Ligue en France , conjointement aircc Catherine de Médicis. Une femme de son caractère devait souhaiter le pouvoir sans bornes , et Philippe II voulait faire de sa fille une reine de France, au préjudice de Henri IV. On voit que le despotisme ne respecte pas toujours la légitimité. Les parlements ont refusé cent édits royaux de 1562 à 1589. Néanmoins le chancelier de FHôpital trouva plus d'appui pour la tolérance religieuse dans les états généraux qu'il put rassembler que dans le parlement. Ce corps de magistrature , très-bon pour maintenir les anciennes lois, comme sont tous les corps , ne participait pas aux lumières du temps. Des députés élus par la nation peuvent seuls s'associer à ses besoins et à ses désirs selon chaque époque.
Henri IV fat longtemps le chef des réformés; mais il se vit enfin forcé de céder à l'opinion dominante , bien qu'elle filt celle de ses adversaires. Toutefois il montra tant de sagesse et de magnanimité pendant son règne , que le souvenir de ce peu d'années est plus récent encore pour lés cœurs français que celui même des deux siècles qui se sont écoulés depuis.
L'édit de Nantes, publié en 1598 , fondait la tolérance religieuse pour laquelle on n'a point encore cessé de lutter. Cet édit opposait une barrière au despotisme; car, quand le gouvernement est obligé de tenir la balance égale entre deux partis opposés , c'est un exercice continuel de raison et de justice. D'ailleurs, comment un homme tel que Henri IV eût-il désiré le pouvoir absolu? C'était contre la tyrannie de Médicis et des Guise qu'il s'était armé ; il avait combattu pour en délivrer la France, et sa généreuse nature lui inspirait bien plus le besoin de l'admiration libre que d^ l'obéissance servile. Sully mettait dans les finances du royaume un ordre qui aurait pu rendre l'autorité royale tout à fait indépendante des peuples; mais Henri IV ne faisait point ce coupable usage d'une vertu, l'économie : il convoqua donc l'assemblée des notables à Rouen, et voulut qu'elle fût librement élue, sans que l'influence du souverain eût part au choix de ses membres. Les troubles civils étaient . encore bien récents, et l'on aurait pu se servir de ce prétexte pour remettre tous les pouvoirs entre les mains du sou-
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Considérations sur les principaux événements de la révolution française.
