Read here

Considérations sur … la Révolution Française

Madame de Staël · 1818 · Free in the US

460,334 words · about 32 h 14 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1818 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Considérations_sur_…_la_Révolution_Française&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Madame de Staël
Language
French
Published
1818
Length
460,334 words · about 32 h 14 min
Sections
132 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (132)
  1. Front matter under 1 min
  2. Cinquième partie under 1 min
  3. I about 6 min
  4. II about 9 min
  5. III about 5 min
  6. IV about 12 min
  7. V about 5 min
  8. VI about 5 min
  9. VII about 7 min
  10. VIII about 16 min
  11. IX about 8 min
  12. X about 8 min
  13. XI about 14 min
  14. XII about 5 min
  15. XIII about 9 min
  16. XIV about 4 min
  17. XV about 8 min
  18. XVI about 2 min
  19. Première partie under 1 min
  20. I about 11 min
  21. II about 22 min
  22. III about 10 min
  23. IV about 6 min
  24. V about 8 min
  25. VI about 9 min
  26. VII about 2 min
  27. VIII about 12 min
  28. IX about 11 min
  29. X about 6 min
  30. XI about 21 min
  31. XII about 4 min
  32. XIII about 3 min
  33. XIV about 13 min
  34. XV about 1 min
  35. XVI about 6 min
  36. XVII about 7 min
  37. XVIII about 4 min
  38. XIX about 3 min
  39. XX about 11 min
  40. XXI about 10 min
  41. XXII about 3 min
  42. XXIII about 12 min
  43. II about 11 min
  44. III about 6 min
  45. IV about 10 min
  46. VI about 6 min
  47. VII about 14 min
  48. VIII about 8 min
  49. IX about 7 min
  50. XI about 11 min
  51. XII about 5 min
  52. XIII about 5 min
  53. XIV about 10 min
  54. XV about 8 min
  55. XVI about 6 min
  56. XVII about 1 min
  57. XVIII about 10 min
  58. XIX about 20 min
  59. V about 6 min
  60. X about 5 min
  61. Quatrième partie under 1 min
  62. I about 4 min
  63. Seconde partie under 1 min
  64. I about 6 min
  65. II about 4 min
  66. III about 5 min
  67. IV about 10 min
  68. V about 6 min
  69. VI about 10 min
  70. VII about 5 min
  71. VIII about 6 min
  72. IX about 4 min
  73. X about 2 min
  74. XI about 13 min
  75. XII about 5 min
  76. XIII about 9 min
  77. XIV about 4 min
  78. XV about 3 min
  79. XVI about 3 min
  80. XVII about 3 min
  81. XVIII about 7 min
  82. XIX about 6 min
  83. XX about 4 min
  84. XXI about 6 min
  85. XXII about 10 min
  86. XXIII about 5 min
  87. Sixième partie under 1 min
  88. I about 7 min
  89. II about 20 min
  90. III about 15 min
  91. IV about 28 min
  92. V about 17 min
  93. VI about 20 min
  94. VII about 23 min
  95. VIII about 9 min
  96. IX about 9 min
  97. X about 14 min
  98. XI about 14 min
  99. XII about 13 min
  100. Tome I about 5 h 33 min
  101. Tome II about 5 h 24 min
  102. Tome III about 5 h 12 min
  103. Troisième partie under 1 min
  104. I about 7 min
  105. II about 11 min
  106. III about 5 min
  107. IV about 2 min
  108. V about 5 min
  109. VI about 6 min
  110. VII about 3 min
  111. VIII about 2 min
  112. IX about 3 min
  113. X about 14 min
  114. XI about 1 min
  115. XII about 8 min
  116. XIII about 6 min
  117. XIV about 10 min
  118. XV about 4 min
  119. XVI about 7 min
  120. XVII about 5 min
  121. XVIII about 5 min
  122. XIX about 4 min
  123. XX about 11 min
  124. XXI about 6 min
  125. XXII about 4 min
  126. XXIII about 3 min
  127. XXIV about 7 min
  128. XXV about 6 min
  129. XXVI about 9 min
  130. XXVII about 5 min
  131. XXVIII about 6 min
  132. XXIX about 4 min

Continue:

Front matter

TABLE DES MATIÈRES.

CONTENUS

DANS LE TOME PREMIER.

Cinquième partie

CINQUIÈME PARTIE.

I

SUR

CINQUIÈME PARTIE.

EN considérant la royauté, comme toutes les institutions doivent être jugées, sous le rapport du bonheur et de la dignité des nations, je dirai d’une manière générale, et en respectant les exceptions, que les princes des anciennes familles conviennent beaucoup mieux au bien de l’état que les princes parvenus. Ils ont d’ordinaire des talens moins remarquables, mais leur disposition est plus pacifique ; ils ont plus de préjugés, mais moins d’ambition ; ils sont moins étonnés du pouvoir, puisque, dès leur enfance, on leur a dit qu’ils y étoient destinés ; et ils ne craignent pas autant de le perdre, ce qui les rend moins soupçonneux et moins inquiets. Leur manière d’être est plus simple, parce qu’ils n’ont pas besoin de recourir à des moyens factices pour imposer, et qu’ils n’ont rien de nouveau à conquérir en fait de respect : les habitudes et les traditions leur servent de guides. Enfin, l’éclat extérieur, attribut nécessaire de la royauté, paroît convenable quand il s’agit de princes dont les aïeux, depuis des siècles, ont été placés à la même hauteur de rang. Lorsqu’un homme, le premier de sa famille, est élevé tout à coup à la dignité suprême, il lui faut le prestige de la gloire pour faire disparoître le contraste entre la pompe royale et son état précédent de simple particulier. Or, la gloire propre à inspirer le respect que les hommes accordent volontairement à une ancienne prééminence, ne sauroit être acquise que par des exploits militaires ; et l’on sait quel caractère les grands capitaines, les conquérans portent presque toujours dans les affaires civiles.

D’ailleurs, l’hérédité dans les monarchies est indispensable au repos, je dirai même à la morale et aux progrès de l’esprit humain. La royauté élective ouvre un vaste champ à l’ambition : les factions qui en résultent infailliblement finissent par corrompre les cœurs, et détournent la pensée de toute occupation qui n’a pas l’intérêt du lendemain pour objet. Mais les prérogatives accordées à la naissance, soit pour fonder la noblesse, soit pour fixer la succession au trône dans une seule famille, ont besoin d’être confirmées par le temps ; elles diffèrent à cet égard des droits naturels, indépendans de toute sanction conventionnelle. Le principe de l’hérédité est donc mieux établi dans les anciennes dynasties. Mais, afin que ce principe ne devienne pas contraire à la raison, et au bien général, en faveur duquel il a été admis, il doit être indissolublement lié à l’empire des lois. Car, s’il falloit que des millions d’hommes fussent dominés par un seul, au gré de ses volontés ou de ses caprices, encore vaudroit-il mieux que cet homme eût du génie ; ce qui est plus probable lorsqu’on a recours au choix, que lorsqu’on s’attache au hasard de la naissance.

Nulle part l’hérédité n’est plus solidement établie qu’en Angleterre, bien que le peuple anglais ait rejeté la légitimité fondée sur le droit divin, pour y substituer l’hérédité consacrée par le gouvernement représentatif. Tous les gens de bon sens comprennent très-bien comment, en vertu des lois faites par les délégués du peuple, et acceptées par le monarque, il convient aux nations, qui sont aussi héréditaires et mêmes légitimes, de reconnaître une dynastie appelée au trône par droit de primogéniture. Si l’on fondoit au contraire le pouvoir royal sur la doctrine que toute puissance vient de Dieu, rien ne seroit plus favorable à l’usurpation ; car ce n’est pas la puissance qui manque d’ordinaire aux usurpateurs : aussi les mêmes hommes qui ont encensé Bonaparte se prononcent-ils aujourd’hui pour le droit divin. Toute leur théorie se borne à dire que la force est la force, et qu’ils en sont les grands prêtres ; nous demandons un autre culte et d’autres desservans, et nous croyons qu’alors seulement la monarchie sera stable.

Un changement de dynastie, même légalement prononcé, n’a jamais eu lieu que dans les pays où le gouvernement qu’on renversoit étoit arbitraire ; car, le caractère personnel du souverain faisant alors le sort des peuples, il a bien fallu, comme on l’a souvent vu dans l’histoire, déposséder ceux qui n’étoient pas en état de gouverner ; tandis que sous nos yeux le respectable monarque de l’Angleterre a long-temps régné, bien que ses facultés fussent troublées, parce qu’un ministère responsable permettoit de retarder la résolution de proclamer la régence. Ainsi, d’une part, le gouvernement représentatif inspire plus de respect pour le souverain à ceux qui ne veulent pas qu’on transforme en dogmes les affaires de ce monde, de peur qu’on ne prenne le nom de Dieu en vain ; et de l’autre les souverains consciencieux n’ont pas à craindre que tout le salut de l’état ne repose sur leur seule tête. La légitimité, telle qu’on l’a proclamée nouvellement, est donc tout-à-fait inséparable des limites constitutionnelles. Que les limites qui existoient anciennement en France aient été insuffisantes pour opposer une barrière efficace aux empiétemens du pouvoir, qu’elles aient été graduellement enfreintes et oblitérées, peu importe : elles devroient commencer d’aujourd’hui, quand on ne pourroit pas prouver leur antique origine.

On est honteux de remonter aux titres de l’histoire, pour prouver qu’une chose aussi absurde qu’injuste ne doit être ni adoptée, ni maintenue. On n’a point allégué en faveur de l’esclavage les quatre mille ans de sa durée ; le servage qui lui a succédé n’a pas paru plus équitable, pour avoir duré plus de dix siècles ; la traite des nègres n’a point été défendue comme une ancienne institution de nos pères. L’inquisition et la torture, qui sont de plus vieille date, ont été, j’en conviens, rétablies dans un état de l’Europe ; mais je n’imagine pas que ce soit avec l’approbation des défenseurs mêmes de tout ce qui a jadis existé. Il seroit curieux de savoir à laquelle des générations de nos pères l’infaillibilité a été accordée. Quel est ce temps passé qui doit servir de modèle au temps actuel, et dont on ne peut se départir d’une ligne sans tomber dans des innovations pernicieuses ? Si tout changement, quelle que soit son influence sur le bien général et les progrès du genre humain, est condamnable, uniquement parce que c’est un changement, il sera facile d’opposer à l’ancien ordre de choses que vous invoquez, un autre ordre de choses plus ancien qu’il a remplacé. Ainsi, les pères de ceux de vos aïeux auxquels vous voulez vous arrêter, et les pères de ces pères auroient eu à se plaindre de leurs fils et de leurs petits-fils, comme d’une jeunesse turbulente, acharnée à renverser leurs sages institutions. Enfin, quelle est la créature humaine douée de son bon sens, qui puisse prétendre que le changement des mœurs et des idées ne doive pas en amener un dans les institutions ? Faudra-t-il donc toujours gouverner à trois cents ans en arrière ? ou un nouveau Josué commandera-t-il au soleil de s’arrêter ? Non, dira-t-on, il y a des choses qui doivent changer, mais il faut que le gouvernement soit immuable. Si l’on vouloit mettre en système les révolutions, on ne pourroit pas mieux s’y prendre. Car, si le gouvernement d’un pays ne veut participer en rien à la marche des choses et des hommes, il sera nécessairement brisé par elle. Est-ce de sang-froid qu’on peut discuter si les formes des gouvernemens d’aujourd’hui doivent être en accord avec les besoins de la génération , ou de celles qui n’existent plus ? si c’est dans les antiquités obscures et contestées de l’histoire qu’un homme d’état doit chercher la règle de sa conduite, ou si cet homme doit avoir le génie et la fermeté de M. Pitt, savoir où est la puissance, où tend l’opinion, où l’on peut prendre son point d’appui pour agir sur la nation ? Car sans la nation on ne peut rien, et avec elle on peut tout, excepté ce qui tend à l’avilir elle-même : les baïonnettes servent seules à ce triste but. En recourant à l’histoire du passé, comme à la loi et aux prophètes, il arrive en effet à l’histoire ce qui est arrivé à la loi et aux prophètes : elle devient le sujet d’une guerre d’interprétation interminable. S’agit-il aujourd’hui de savoir, d’après les diplômes du temps, si un roi méchant, Philippe le Bel, ou un roi fou, , ont eu des ministres qui, en leur nom, aient permis à la nation d’être quelque chose ? Au reste, les faits de l’histoire de France, bien loin de servir d’appui à la doctrine que nous combattons, confirment l’existence d’un pacte primitif entre la nation et les rois, autant que la raison humaine en démontre la nécessité. Je crois avoir prouvé qu’en Europe, comme en France, ce qui est ancien, c’est la liberté ; ce qui est moderne, c’est le despotisme ; et que ces défenseurs des droits des nations qu’on se ploît à représenter comme des novateurs, n’ont pas cessé d’invoquer le passé. Quand cette vérité ne seroit pas évidente, il n’en résulteroit qu’un devoir plus pressant d’inaugurer le règne de la justice qui n’auroit pas encore été mis en vigueur. Mais les principes de liberté sont tellement gravés dans le cœur de l’homme, que, si l’histoire de tous les gouvernemens offre le tableau des efforts du pouvoir pour envahir, elle présente aussi celui de la lutte des peuples contre ces efforts.

II

LES opposans à la révolution de France, en 1789, nobles, prêtres et magistrats, ne se lassoient pas de répéter qu’aucun changement dans le gouvernement n’étoit nécessaire, parce que les corps intermédiaires existant alors suffisoient pour prévenir le despotisme ; et maintenant ils proclament le despotisme comme le rétablissement de l’ancien régime. Cette inconséquence dans les principes est une conséquence dans les intérêts. Quand les privilégiés servoient de limites à l’autorité des rois, ils étoient contre le pouvoir arbitraire de la couronne ; mais, depuis que la nation a su se mettre à la place des privilégiés, ils se sont ralliés à la prérogative royale, et veulent faire considérer toute opposition constitutionnelle, et toute liberté politique, comme une rébellion.

Ils fondent la puissance des rois sur le droit divin : absurde doctrine qui a perdu les Stuarts, et que dès lors même leurs adhérens les plus éclairés repoussoient en leur nom, craignant de leur fermer à jamais l’entrée de l’Angleterre. Lord Erskine, dans son admirable plaidoyer en faveur du doyen de Saint-Asaph, sur une question de liberté de la presse, cite d’abord le traité de Locke, concernant la question du droit divin et de l’obéissance passive, dans lequel ce célèbre philosophe déclare positivement que tout agent de l’autorité royale qui dépasse la latitude accordée par la loi, doit être considéré comme l’instrument de la tyrannie, et que, sous ce rapport, il est permis de lui fermer sa maison, et de le repousser par la force, comme si l’on étoit attaqué par un brigand ou par un pirate. Locke se fait à lui-même l’objection tant répétée, qu’une telle doctrine répandue parmi les peuples peut encourager les insurrections. « Il n’existe aucune vérité, dit-il, qui ne puisse conduire à l’erreur, ni aucun remède qui ne puisse devenir un poison. Il n’est aucun des dons que nous tenons de la bonté de Dieu dont nous puissions faire usage, si l’abus qui en est possible devoit nous en priver. On n’auroit pas dû publier les Évangiles ; car, bien qu’ils soient le fondement de toutes les obligations morales qui unissent les hommes en société, cependant la connoissance imparfaite et l’étude mal entendue de ces saintes paroles a conduit beaucoup d’hommes à la folie. Les armes nécessaires à la défense peuvent servir à la vengeance et au meurtre. Le feu qui nous réchauffe expose à l’incendie ; les médicamens qui nous guérissent peuvent nous donner la mort. Enfin on ne pourroit éclairer les hommes sur aucun point de gouvernement, on ne pourroit profiter d’aucune des leçons de l’histoire, si les excès auxquels les faux raisonnemens peuvent porter, étoient toujours présentés comme un motif pour interdire la pensée.

« Les sentimens de M. Locke, dit lord Erskine, ont été publiés trois ans après l’avènement du roi Guillaume au trône d’Angleterre, et lorsque ce monarque avoit élevé l’auteur à un rang éminent dans l’état. Mais Bolingbroke, non moins célèbre que Locke dans la république des lettres et sur le théâtre du monde, s’exprime de même sur cette question. Lui qui s’étoit armé pour faire remonter sur le trône, il attachoit beaucoup de prix à justifier les jacobites de ce qu’il considéroit comme une dangereuse calomnie ; l’imputation de vouloir fonder les prétentions de sur le droit divin, et non sur la constitution de l’Angleterre. Et c’est du continent, où il étoit exilé par la maison d’Hanovre, qu’il écrivoit ce qu’on va lire. Le devoir des peuples, dit Bolingbroke, est maintenant si clairement établi, qu’aucun homme ne peut ignorer les circonstances dans lesquelles il doit obéir, et celles où il doit résister. La conscience n’a plus à lutter avec la raison. Nous savons que nous devons défendre la couronne aux dépens de notre fortune et de notre vie, si la couronne nous protège et ne s’écarte point des limites assignées par les lois ; mais nous savons de même que, si elle les excède, nous devons lui résister. »

Je remarquerai, en passant, que ce droit divin, depuis long-temps réfuté en Angleterre, se soutient en France par une équivoque. On objecte la formule : Par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre. Ces paroles si souvent répétées, que les rois tiennent leur couronne de Dieu et de leur épée, avoient pour but de s’affranchir des prétentions que formoient les papes au droit de destituer ou de couronner les rois. Les empereurs d’Allemagne, qui étoient très-incontestablement élus, s’intituloient également empereur par la grâce de Dieu. Les rois de France qui, en vertu du régime féodal, rendoient hommage pour telle province, ne faisoient pas moins usage de cette formule ; et les princes et les évêques, jusqu’aux plus petits feudataires, s’intituloient seigneurs et prélats par la grâce de Dieu. Le roi d’Angleterre emploie aujourd’hui la même formule qui n’est dans le fait qu’une expression d’humilité chrétienne ; et cependant une loi positive de l’Angleterre déclare coupable de haute trahison quiconque soutiendroit le droit divin. Il en est de ces prétendus priviléges du despotisme, qui ne peut jamais en avoir d’autres que ceux de la force, comme du passage de saint Paul : Respectez les puissances de la terre, car tout pouvoir vient de Dieu. Bonaparte a beaucoup insisté sur l’autorité de cet apôtre. Il a fait prêcher ce texte à tout le clergé de France et de Belgique ; et, en effet, on ne pouvoit refuser à Bonaparte le titre de puissant de la terre. Mais que vouloit dire saint Paul, si ce n’est que les chrétiens ne devoient pas s’immiscer dans les factions politiques de son temps ? Prétendroit-on que saint Paul a voulu justifier la tyrannie ? n’a-t-il pas résisté lui-même aux ordres émanés de Néron, en prêchant la religion chrétienne ? Et les martyrs obéissaient-ils à la défense qui leur étoit faite par les empereurs, de professer leur culte ? Saint Pierre appelle, avec raison, les gouvernemens un ordre humain. Il n’est aucune question, ni de morale, ni de politique, dans laquelle il faille admettre ce qu’on appelle l’autorité. La conscience des hommes est en eux une révélation perpétuelle, et leur raison un fait inaltérable. Ce qui fait l’essence de la religion chrétienne, c’est l’accord de nos sentimens intimes avec les paroles de Jésus-Christ. Ce qui constitue la société, ce sont les principes de la justice, différemment appliqués, mais toujours reconnus pour la base du pouvoir et des lois.

Les nobles, comme nous l’avons montré dans le cours de cet ouvrage, avoient passé, sous Richelieu, de l’état de vassaux indépendans à celui de courtisans. On diroit que le changement même des costumes annonçoit celui des caractères. Sous , l’habit François avoit quelque chose de chevaleresque ; mais les grandes perruques et cet habit si sédentaire et si affecté que l’on portoit à la cour de , n’ont commencé que sous . Pendant la jeunesse de , le mouvement de la Fronde a encore développé quelque énergie ; mais depuis sa vieillesse, sous la régence et pendant le règne de , peut-on citer un homme public qui mérite un nom dans l’histoire ? Quelles intrigues de cour ont occupé les grands seigneurs ! et dans quel état d’ignorance et de frivolité la révolution n’a-t-elle pas trouvé la plupart d’entre eux ?

J’ai parlé de l’émigration, de ses motifs et de ses conséquences. Parmi les gentilshommes qui embrassèrent ce parti, quelques-uns sont restés constamment hors de France, et ont suivi la famille royale avec une fidélité digne d’éloges. Le plus grand nombre est rentré sous Bonaparte, et beaucoup d’entre eux se sont confirmés à son école dans la doctrine de l’obéissance passive, dont ils ont fait l’essai le plus scrupuleux avec celui qu’ils devoient considérer comme un usurpateur. Que les émigrés puissent être justement aigris par la vente de leurs biens, je le conçois ; cette confiscation est infiniment moins justifiable que la vente très-légale des biens ecclésiastiques. Mais faut-il faire porter ce ressentiment, d’ailleurs fort naturel, sur tout le bon sens dont l’espèce humaine est en possession dans ce monde ? On diroit que les progrès du siècle, et l’exemple de l’Angleterre, et la connaissance même de l’état actuel de la France, sont si loin de leur esprit, qu’ils seroient tentés, je crois, de supprimer le mot de nation de la langue, comme un terme révolutionnaire. Ne vaudroit-il pas mieux, même comme calcul, se rapprocher franchement de tous les principes qui sont d’accord avec la dignité de l’homme ? Quels prosélytes peuvent-ils gagner avec cette doctrine ab irato, sans autre base que l’intérêt personnel ? Ils veulent un roi absolu, une religion exclusive et des prêtres intolérans, une noblesse de cour, fondée sur la généalogie, un tiers état affranchi de temps en temps par des lettres de noblesse, un peuple ignorant et sans aucun droit, une armée purement machine, des ministres sans responsabilité, point de liberté de la presse, point de jurés, point de liberté civile, mais des espions de police, et des journaux à gages, pour vanter cette œuvre de ténèbres. Ils veulent un roi dont l’autorité soit sans bornes, pour qu’il puisse leur rendre tous les priviléges qu’ils ont perdus, et que jamais les députés de la nation, quels qu’ils soient, ne consentiroient à restituer. Ils veulent que la religion catholique soit seule permise dans l’état : les uns, parce qu’ils se flattent de recouvrer ainsi les biens de l’Église ; les autres, parce qu’ils espèrent trouver dans certains ordres religieux des auxiliaires zélés du despotisme. Le clergé a lutté jadis contre les rois de France, pour soutenir l’autorité de Rome ; mais maintenant tous les privilégiés font ligue entre eux. Il n’y a que la nation qui n’ait d’autre appui qu’elle-même. Ils veulent un tiers état qui ne puisse occuper aucun emploi élevé, pour que ces emplois soient tous réservés aux nobles. Ils veulent que le peuple ne reçoive point d’instruction, pour en faire un troupeau d’autant plus facile à conduire. Ils veulent une armée dont les officiers fusillent, arrêtent et dénoncent, et soient plus ennemis de leurs concitoyens que des étrangers. Car, pour refaire l’ancien régime en France, moins la gloire d’une part, et ce qu’il y avoit de liberté de l’autre, moins l’habitude du passé qui est rompue, et en opposition avec l’attachement invincible au nouvel ordre de choses, il faut une force étrangère à la nation, pour la comprimer sans cesse. Ils ne veulent point de jurés, parce qu’ils souhaitent le rétablissement des anciens parlemens du royaume. Mais, outre que ces parlemens n’ont pu prévenir jadis, malgré leurs honorables efforts, ni les jugemens arbitraires, ni les lettres de cachet, ni les impôts établis en dépit de leurs remontrances, ils seroient dans le cas des autres priviléges ; ils n’auroient plus leur ancien esprit de résistance aux empiétemens des ministres. Étant rétablis contre le vœu de la nation, et seulement par la volonté du trône, comment s’opposeraient-ils aux rois, qui pourroient leur dire : Si nous cessons de vous soutenir, la nation, qui ne veut plus de vous, vous renversera ? Enfin, pour maintenir le système qui a le vœu public contre lui, il faut pouvoir arrêter qui l’on veut, et accorder aux ministres la faculté d’emprisonner sans jugement, et d’empêcher qu’on n’imprime une ligne pour se plaindre. L’ordre social ainsi conçu seroit le fléau du grand nombre, et la proie de quelques-uns. en seroit aussi révolté que Franklin ; et il n’est aucun temps de l’histoire de France assez reculé pour y trouver rien de semblable à cette barbarie. Faut-il qu’à une époque où toute l’Europe semble marcher vers une amélioration graduelle, on prétende se servir de la juste horreur qu’inspirent quelques années de la révolution, pour constituer l’oppression et l’avilissement chez une nation naguère invincible ?

Tels sont les principes de gouvernement développés dans une foule d’écrits des émigrés et de leurs adhérents : ou plutôt telles sont les conséquences de cet égoïsme de corps ; car on ne peut pas donner le nom de principes à cette théorie qui interdit la réfutation, et ne soutient pas la lumière. La situation des émigrés leur dicte les opinions qu’ils proclament, et voilà pourquoi la France a toujours redouté que le pouvoir fût entre leurs mains. Ce n’est point l’ancienne dynastie qui lui inspire aucun éloignement, c’est le parti qui veut régner sous son nom. Quand les émigrés ont été rappelés par Bonaparte, il pouvoit les contenir, et l’on ne s’est point aperçu de leur influence. Mais comme ils se disent exclusivement les défenseurs des Bourbons, on a craint que la reconnaissance de cette famille envers eux ne put l’entraîner à remettre l’autorité militaire et civile à ceux contre lesquels la nation avoit combattu pendant vingt-cinq ans, et qu’elle avoit toujours vus dans les rangs des armées ennemies. Ce ne sont point non plus les individus composant le parti des émigrés qui déplaisent aux François restés en France ; ils se sont mêlés avec eux dans les camps et même dans la cour de Bonaparte. Mais comme la doctrine politique des émigrés est contraire au bien de la nation, aux droits pour lesquels deux millions d’hommes ont péri sur le champ de bataille, aux droits pour lesquels, ce qui est plus douloureux encore, des forfaits commis au nom de la liberté sont retombés sur la France, la nation ne pliera jamais volontairement sous le joug des opinions émigrées ; et c’est la crainte de s’y voir contrainte qui l’a empêchée de prendre part au rappel des anciens princes. La charte constitutionnelle, en garantissant les bons principes de la révolution, est le palladium du trône et de la patrie.

III

LE ressentiment de ceux qui ont beaucoup souffert par la révolution et qui ne peuvent se flatter de recouvrer leurs priviléges que par l’intolérance de la religion et le despotisme de la couronne, est, comme nous venons de le dire, le plus grand danger que la France puisse courir. Son bonheur et sa gloire consistent dans un traité entre les deux partis, dont la charte constitutionnelle soit la base. Car, outre que la prospérité de la France repose sur les avantages que la masse de la nation a acquis en 1789, je ne sais pas ce qui seroit plus humiliant pour les François, que d’être renvoyés dans la servitude, comme des enfans qu’il faut châtier.

Deux grands faits historiques peuvent se comparer, à quelques égards, à la restauration en France : le retour des Stuarts en Angleterre, et l’avènement de . Examinons d’abord le plus moderne de ces événemens ; nous retournerons ensuite au second, qui concerne de plus près la France.

fut rappelé en Angleterre après les crimes des révolutionnaires et le despotisme de Cromwell ; la réaction que produisent toujours sur le vulgaire les forfaits commis sous prétexte d’une belle cause, comprima l’élan du peuple anglais vers la liberté. Ce fut la nation presque entière qui, représentée par son parlement, redemanda ; ce fut l’armée anglaise qui le proclama : aucun soldat étranger ne se mêla de cette restauration, et, sous ce rapport, se trouva dans une situation beaucoup meilleure que celle des princes françois. Mais, comme il y avoit en Angleterre un parlement déjà établi, le fils de ne fut point dans le cas d’accepter ni de donner une charte nouvelle. Le débat entre lui et le parti qui avoit fait la révolution porta sur les querelles religieuses : la nation anglaise vouloit la réformation, et considéroit la religion catholique comme inconciliable avec la liberté. fut donc obligé de se dire protestant : mais comme il professoit au fond du cœur une autre croyance, pendant tout son règne il rusa constamment avec l’opinion ; et lorsque son frère, qui avoit plus de violence de caractère, permit toutes les atrocités que le nom de Jefferies nous retrace, la nation sentit la nécessité d’avoir pour chef un prince qui fût roi par la liberté, au lieu d’être roi malgré elle ; et plus tard l’on porta l’acte qui excluoit de la succession au trône tout prince papiste, ou qui auroit épousé une princesse de cette religion. Le principe de cet acte étoit de maintenir l’hérédité, en ne cherchant pas un souverain au hasard, mais d’exclure formellement celui qui n’adopteroit pas le culte politique et religieux de la majorité de l’Angleterre. Le serment prononcé par Guillaume III, et depuis par tous ses successeurs, constate le contrat entre la nation et le roi ; et, comme je l’ai déjà dit, une loi d’Angleterre déclare coupable de haute trahison quiconque soutiendroit le droit divin, c’est-à-dire, la doctrine par laquelle un roi possède une nation comme un seigneur une ferme, les bestiaux et les peuples étant placés sur la même ligne, et n’ayant pas plus les uns que les autres le droit d’influer sur leur sort. Lorsque les Anglois accueillirent avec transport l’ancienne dynastie, ils espéroient qu’elle adopteroit une doctrine nouvelle, et, les héritiers directs s’y refusant, les amis de la liberté se rallièrent à celui qui se soumit à la condition, sans il n’y avoit pas de légitimité. La révolution de France, jusqu’à la chute de Bonaparte, ressemble beaucoup à celle d’Angleterre. Le rapprochement avec la guerre de la Ligue et l’avénement de est moins frappant ; mais, en revanche, nous le dirons avec plaisir, l’esprit et le caractère de rappellent bien plus que .

À ne considérer l’abjuration de que sous le rapport de son influence politique, c’étoit un acte par lequel il adoptoit l’opinion de la majorité des François. L’édit de Nantes aussi peut se comparer à la déclaration du 2 mai de ; ce sage traité entre les deux partis les apaisa pendant la vie de . En citant ces deux époques si différentes, et sur lesquelles on peut disputer long-temps, car les droits seuls sont incontestables, tandis que les faits donnent souvent lieu à des interprétations diverses, j’ai voulu uniquement démontrer ce que l’histoire et la raison confirment ; c’est qu’après de grandes commotions dans l’état, un souverain ne peut reprendre les rênes du gouvernement qu’autant qu’il adopte sincèrement l’opinion dominante dans son pays, tout en cherchant à rendre les sacrifices de la minorité moins pénibles. Un roi doit, comme , renoncer jusqu’à un certain point à ceux même qui l’ont servi dans son adversité, parce que, si étoit coupable, en prononçant ces fameuses paroles : « L’état, c’est moi, » l’homme de bien sur le trône doit dire, au contraire : Moi, c’est l’état.

La masse du peuple n’a pas cessé, depuis la révolution, de craindre l’ascendant des anciens privilégiés ; d’ailleurs, comme les princes étoient absens depuis vingt-trois ans, la nation ne les connaissoit pas ; et les troupes étrangères, en 1814, ont traversé la France sans entendre exprimer ni un regret pour Bonaparte, ni un désir prononcé pour aucune forme de gouvernement. Ce fut donc une combinaison politique, et non un mouvement populaire, qui rétablit l’ancienne dynastie en France ; et si les Stuarts, rappelés par la nation sans aucun secours étranger, et soutenus par une noblesse qui n’avoit jamais émigré, se perdirent en voulant s’appuyer sur le droit divin, combien n’étoit-il pas plus nécessaire à la maison de Bourbon de refaire un pacte avec la France, afin d’adoucir l’amertume que doit causer à un peuple fier l’influence des étrangers sur son gouvernement intérieur ! Il falloit donc qu’un appel à la nation ce que la force avoit établi. Telle a été, comme nous allons le voir, l’opinion d’un homme, l’empereur Alexandre, qui, bien que souverain tout-puissant, est assez supérieur d’esprit et d’âme pour avoir, comme les simples particuliers, des jaloux et des envieux. , par sa charte constitutionnelle, et surtout par la sagesse de sa déclaration du 2 de mai, par son étonnante instruction et la grâce imposante de ses manières, suppléa sous beaucoup de rapports à ce qui manquoit à l’inauguration populaire de son retour. Mais nous pensons toujours, et nous allons développer les motifs de cette opinion, que Bonaparte n’eût point été accueilli en moins d’une année par un parti considérable, si les ministres du roi avoient franchement établi le gouvernement représentatif et les principes de la charte en France, et si l’intérêt de la liberté constitutionnelle eût remplacé celui de la gloire militaire.

IV

LES quatre grandes puissances, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie et la Prusse, qui se coalisèrent en 1813 pour repousser les agressions de Napoléon, ne s’étoient jamais réunies jusqu’alors ; et nul état continental ne sauroit résister à une telle force. Peut-être la nation françoise auroit-elle encore été capable de se défendre, avant que le despotisme eût comprimé tout ce qu’elle avoit d’énergie ; mais comme il ne restoit que des soldats en France, armée contre armée, le nombre étoit entièrement, et sans nulle proportion, à l’avantage des étrangers. Les souverains qui conduisoient ces troupes de ligne et ces milices volontaires, formant près de huit cent mille hommes, montrèrent une bravoure qui leur donne des droits ineffaçables à l’attachement de leurs peuples ; mais il faut distinguer toutefois, parmi ces grands personnages, l’empereur de Russie, qui a le plus contribué aux succès de la coalition de 1813.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…