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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. IMP. DE HAUJIAN ET C". — DELTOMBE, GÉRANT. Rue du Nord, No 8. ! ', AÏÏ'&í&ll !_ HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, |Jûr ífl. 21. Sljterô de l'AcadStoîÉ Française. PRÉCÉDÉE D'UN PRÉCIS DE L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME II. &vmtl\t*. SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE. HAÏIMAN ET Ce HISTOIRE nr* i.\ RÉVOLUTION FRANÇAISE. CONVENTION NATIONALE. CHAPITRE PREMIER. tenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction modérée, et amener une nouvelle division dans la république. Retour de Danton. — Division dans le parti de la Montagne, dantonistes et hébertistes. — rolitique de Robespierre et du comité de salut public. — Danton, accusé aux Jacobins, se justifie; il est défendu par Robespierre. — Abolition du culte de la Raison. — Derniers perfectionnements apportés au gouvernement dictatorial révolutionnaire. — Énergie du comité contre tous les partis. — Arrestation de Ronsin, de Vincent, des qua tre députés auteurs du faux décret, et des agents présumés de l'étranger.
Danton était revenu de sa retraite. II ne disait pas sa pensée, mais un chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se répand de proche en proche, et devient bientôt manifeste à tous les esprits. On savait qu'il aurait voulu empêcher l'exécution des girondins, et qu'il avait été vivement touché de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur des moyens révolutionnaires, il commençait à en blâmer ['emploi féroce et aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au delà du danger, et qu'à la fin de la campagne actuelle et après Texpulsion entière des ennemis, il voulait faire rétablir le règne des lois douces et équitables. On n'osait pas l'attaquer à la tribune des clubs. Hébert n'osait pas l'insulter dans sa feuille du Père Duchéne; mais on répandait verbalement les bruits les plus insidieux ; on insinuait des soupçons sur sa probité ; on rappelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la Belgique, et on lui en altribuait une partie; on était mème allé jusqu'à dire, pendant sa retraite à Arcis-sur-Aube , qu'il avait émigré en emporlant ses richesses.
On lui asso ciait, comme ne valant pas mieux, Camille Desmon lins, son ami, qui avait partagé sa pilié pour les Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, resté seul et victorieux, avait commencé à se fractionner. Les excès toujours plus grands de la révolution achevèrent de le diviser tout à fait, et on touchait à une rupture prochaine. Beaucoup de dépulés avaient été émus du sort des girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard ; d'aulres blâmaient les violences commises à l'égard du culte , les jugeaient impolitiques et dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succédaient à celles qu'on voulait détruire, que le prétendu culte de la Raison n'étail que celui de l'alhéisme, que l'athéisme ne pouvait convenir à un peuple , et que ces extra vagances étaient payées par l'étranger.
Chapitre II
Tin de la campagne de 1793. — Jlanœuvre de Uoche dans les Vosges —Retraite des Autrichiens et des Prussiens. —Déblocus de Landau — Opérations à l'armée d'Italie. — Siège et prise de Toulon par l'armée républicaine. — Derniers combats et échecs aux Pyrénées. — Excursion des Vendéens au delà de la Loire. —Nombreux combats; échecs de l'armée républicaine. —Défaite des Vendéens au *Haus,el leur destruction complète à Savenay. — Coup d'œil général sur la campagne de 1703. La véritable manœuvre à exécuter sur cette partie des frontières, consistait toujours à réunir les deux armées du Rhin et de la Moselle, et à opérer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela , il fallait recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous avions perdus depuis que Brunswick s'était porté au centre des Vosges, et Wurmser sous les murs de Strasbourg.
Le projet du comité était formé : il voulait s'em parer de la chaîne mème , pour séparer les Prus siens des Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, était chargé d'exécuter ce plan , et ses premiers mouvements à la tète de l'armée de la Moselle firent espérer les plus énergiques déter minations. La campagne de 1795 s'achevait sur toutes les frontières de la manière la plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgré le projet du comité de salut public , qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour envelopper l'ennemi entre FEscaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les événements n'avaient pas changé et les avantages de Watignies nous étaient restés. Sur le Rhin , la campagne s'élait beaucoup pro longée par la perte des lignes de Wissembourg, forcées le 15 octobre [22 vendémiaire].
Le comité de salut public voulait les recouvrer à tout prix et débloquer Landau , comme il avait débloqué Dun kerque et Maubeuge. L'état de nos départements du Rhin était une raison de se hâter, et d'en éloigner l'ennemi. Le pays des Vosges était singulièrement empreint de l'esprit féodal ; les prêtres et les nobles y avaient conservé une grande influence; la langue française y étant peu répandue, les nouvelles idées révolutionnaires n'y avaient presque pas pénétré; dans un grand nombre de communes, les décrets de la convention étaient inconnus; plusieurs man quaient de comités révolutionnaires, et, dans presque toutes , les émigrés circulaient impunément. Les nobles de FAlsace avaient suivi l'armée de Wurmser en foule, et se répandaient depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg.
Dans celte der nière ville, on avait formé le complot de livrer la place à Wurmser. Le comité de salut public y en voya aussitôt Lebas et Saint-Just, pour y exercer la dictature ordinaire des commissaires de la convenlion. 11 nomma le jeune Hoche, qui s'était si fort distingué au siège de Dunkerque, général de Far inée de la Moselle ; il détacha de l'armée oisive des Ardennes une forte division, qui fut partagée entre les deux armées de la Moselle et du Rhin ; enfin il fit exécuter des levées en masse dans lous les dépar tements environnants, et les dirigea sur Besançon. Ces nouvelles levées occupèrent les places fortes , et les garnisons furent portées en ligne. Saint-Just déploya à Strasbourg tout ce qu'il avait d'énergie et d'intelligence. II fit trembler les malintentionnés , livra à une commission ceux qu'on soupçonnait d'avoir voulu livrer Strasbourg , et les fit conduire Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une surprise le château de Bitche, placé au milieu mème des Vosges.
Cette tentative fut déjouée par la vigilance de la garnison, qui accourut à temps sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fùt déconcerté par ce défaut de succès, soit qu'il redoutât Factivité et l'énergie de Hoche, soit aussi qu'il fùt mécontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord , se retira d'abord à Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis à Kayserslau tern, au centre des Vosges. II n'avait pas prévenu Wurmser de ce mouvement rétrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engagé sur le versant orien tal, presque à la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant occidental, se trouvait mème en arrière de Wissembourg, et à peu près à la hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de très près dans son mouvement rétrograde , et , après avoir vainement essayé de l'entourer à Bisengen, et mème de le prévenir à Kayserslautern , il forma le projet de Fattaquer à Kayserslautern mème, quelque grande que fùt la difficulté des lieux.
Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et 50 novembre ; mais les lieux étaient peu connus et peu praticables. Le premier jour , le général Ambert , qui commandait la gauche , se trouva en gagé , tandis que Hoche , au centre , cherchait sa route; le jour suivant, Hoche se trouvait seul en présence de l'ennemi, tandis qu' Ambert s'égarait dans les montagnes. Grâce aux difficullés des lieux, à sa force et à l'avantage de sa position, Brunswick m©(s^.Mo (1793). 11 eut un succès complet. II ne perdit qu'environ douze hommes ; Hoche fui obligé de se retirer avec une perte d'environ trois mille hommes ; mais il ne fut pas découragé, et vint se rallier à Pirmasens, Horn bach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux, n'en avait pas moins déployé une audace et une réso lution qui frappèrent les représentants et l'armée.
Le comité de salut public , qui , depuis Feutrée de Carnot , était assez éclairé pour être juste , et qui n'était sévère qu'envers le défaut de zèle, lui écrivit les lettres les plus encourageantes, et, pour la première fois , donna des éloges à un général battu. Hoche, sans être ébranlé un momenl par sa défaite, forma aussitôt la résolution de se joindre à Tarmée du Rhin, pour accabler Wurmser. Celui-ci, qui était resté en Alsace tandis que Brunswick rétrogradait jusqu'à Kayserslautern, avait son flanc droit découvert. Hoche dirigea le général Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt , pour percer la ligne des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que Tarmée du Rhin ferait sur son front une attaque générale. Les Prussiens élaient dans les Vosges et autour de Wissembourg : les Autrichiens s'étendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au Rhin.
Certainement, s'ils n'avaient pas été décidésà prendre Tinilialive, ils n'auraient pas reçu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter à dos; mais ils étaient résolus à attaquer les premiers, et les Français, en s'avançant sur eux, trouvèrent leurs avant-gardes en marche. Le général Desaix, commandant la droite de l'armée du Rhin, marcha sur Laulerbourg; lc général Michaud fut dirigé sur Schlcithal ; le centre attaqua les Autrichiens, rangés sur le Geisberg, et la gauche pénétra dans les Vosges pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg. Michaud occupa Schleilhal, et le centre, repliant les Autri chiens, les refoula du Geisberg jusqu'à Wissembourg mème. Inoccupation inslantanée de Wissembourg pouvait être désastreuse pour les coalisés, et elle était imminente ; mais Brunswick , qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint les Français avec beaucoup de fermeté.
La retraite des Aulrichiens se fit alors avec moins de désordre; mais le lendemain les Français occupèrent les lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replièrent sur Gemersheim , les Prussiens sur Bergzabern. Les soldats français s'avançaient toujours en criant : Landau ou la mort! Les Autrichiens se hâtèrent de repasser le Rhin , sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche , et sans donner aux Prus siens le temps d'arriver à Mayence. Landau fut débloqué ; et les Français prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitôt après, les deux généraux coalisés s'attaquèrent dans des relations contradictoires, et Brunswick donna sa démission à Frédéric-Guillaume. Ainsi, sur cette partie du théâtre de la guerre, nous avions glorieusement recouvré nos frontières, malgré les forces réunies de la Prusse et de l'Autriche.
Grâce à la présence de Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de novembre et le commencement de décembre , entre l'armée du Rhin et les Aulrichiens. Elle commençait à s'aguer rir en allant tous les jours au feu. Pichegru la com mandait. Le corps envoyé dans les Vosges par Hoche eut beaucoup de difficultés à vaincre pour y pénétrer, mais il y réussit enfin, et inquiéta sérieuse ment la droite de Wurmser. Le 22 décembre [ 2 nivôse], Hoche marcha lui-même à travers les mon tagnes , et parut à Werdt sur le sommet du versant oriental. II accabla la droite de Wurmser , lui prit beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Aulrichiens furent alors obligés de quitter la ligne de la Motter, et de se porter d'abord à Sullz, puis le 2í à Wissembourg, sur les lignes mèmes de la Lauter.
Leur retraite s'opérait avec désordre et confusion. Les émigrés, les nobles alsa ciens accourus à la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus grande précipitation. Des familles entières couvraient la route en cherchant à s'échapper. Les deux armées prussienne et autrichienne étaient mé contentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein d'ardeur et d'enthousiasme. L'armée dTtalie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa défaite du mois de juin, elle était restée sur la défensive. Dans le mois de septembre, les Piémontais , voyant Toulon attaqué par les Anglais, songèrent enfin à profiter de cette circon stance, qui pouvait amener la perte de l'armée française. Le roi de Sardaigne se rendit lui-même sur le théâtre de la guerre, et une attaque générale du camp français fut résolue pour le 8 septembre.
La manière la plus sûre d'opérer contre les Fran çais eût été d'occuper la ligne du Var, qui séparait Nice de leur territoire. On aurait ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au delà du Var, on les aurait obligés d'évacuer le comté de Nice , et peut-ètre mème de mettre bas les armes. On aima mieux altaquer immédiatement leur camp. Celle attaque, exécutée avec des corps détachés, et Les deux armées du Rhin et de la Moselle étaient réunies. Les représentants donnèrent le comman dement en chef à Hoche, qui se disposa sur-le champ à reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentrés maintenant par leur mouvement rétrograde, se trouvaient mieux en mesure de se soutenir. Ils résolurent donc de prendre l'of fensive le 26 décembre [6 nivôse], le jour mème où le général français se disposait à fondre sur eux. aucune autorité.
II empêcha mème le départ d'une députation que les Toulonnais voulaient envoyer auprès du comte de Provence, pour engager ce prince à se rendre dans leurs murs en qualité de régent. Dès cet instant , on pouvait entrevoir la conduite des Anglais, et sentir combien avaient été aveugles et coupables ceux qui avaient livré Toulon aux plus cruels ennemis de la marine française. Les républicains ne pouvaient pas espérer, avec leurs moyens actuels, de reprendre Toulon. Les représentants conseillaient mème de replier l'armée au delà de la Durance, et d'attendre la saison sui vante. Cependant la prise de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers Toulon des troupes et du matériel. Le général Doppet, auquel on attribuait la prise de Lyon, fut chargé de remplacer Carteaux. Bientôt Doppet lui-même fut remplacé par Dugommier, qui était beaucoup plus expérimenté et fort brave.
Vingt huit ou trente mille hommes furent réunis, et on donna Fordre d'achever le siège avant la fin de la par diverses vallées à la fois , ne réussit pas ; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se relira aussitôt dans ses Etats. A peu près à la mème époque, le général autrichien Dewins résolut enfin d'opérer sur le Var ; mais il n'exécuta son mouvement qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avança que jusqu'à Isola, et, arrêté tout à coup par un léger échec, il remonta sur les hautes Alpes, sans avoir donné suite à cette tentative. Telles avaient été les opéra lions insignifiantes de l'armée d'Ilalie. Un intérêt plus grave appelait toute Fattention sur Toulon. Cette place, occupée par les Anglais et les Espagnols , leur assurait un pied à terre dans le Midi, et une base pour tenter une invasion.
U im portait donc à la France de la recouvrer au plus tôt. Le comité avait donné à cet égard les ordres les plus pressants, mais les moyens de siège manquaient entièrement. Carteaux, après avoirsoumis Marseille, avait débouché avec sept ou huit mille hommes par les gorges d'OUioules, s'en était emparé après un léger combat, et s'était établi au débouché mème de ces gorges, en vue de Toulon ; le général Lapoype, ilélaché de l'armée d'Ilalie avec quatre mille hommes environ, s'était rangé sur le côté opposé, vers Sol liès et Lavalette. Les deux corps français ainsi placés, l'un au couchant, l'autre au levant, étaient si éloignés qu'ils s'apercevaient à peine , et ne pouvaient se prêter aucun secours. Les assiégés, avec un peu plus d'activité, auraient pu les attaquer isolément, et les accabler l'un après l'autre.
Heureusement ils ne songèrent qu'à fortifier la place, et à la garnir de troupes. Ils firent débarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piémontais, deux régiments anglais venus de Gibraltar, et portèrent la garnison à quatorze ou quinze mille hommes. Ils perfectionnèrent toutes les défenses, armèrent tous les forts, surtout ceux de la côte, qui protégeaient la rade où leurs escadres étaient au mouillage. Ils s'attachèrent par ticulièrement à rendre inaccessible le fort del'Eguil- Ictte, placé à l'extrémité du promontoire qui ferme la rade intérieure, ou petite rade. Ils en rendirent Tabord tellement difficile , qu'on Fappelait dans l'armée, le petit Gibraltar. Les Marseillais et tous les Provençaux qui s'étaient réfugiés dans Toulon , s'employèrent eux-mêmes aux ouvrages , et mon trèrent le plus grand zèle.
Cependant l'union ne pouvait durer dans Tintérieur de la place, car la réaction contre la Montagne y avait fait renaître toutes les factions. On y était républicain ou royaliste à tous les degrés. Les coalisés eux-mêmes n'étaient pas d'accord. Les Espagnols élaient offensés de la supériorité qu'affectaient les Anglais, et se défiaient de leurs intentions. L'amiral Hood , profitant de cette désunion, dit que, puisqu'on ne pouvait s'en tendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer campagne. On commença par serrer la place de près , et par établir des batteries contre les forts. Le général Lapoype , détaché de Farinée dTtalie , était toujours au levant, et le général en chef Dugommier au couchant , en avant d'OUioules. Ce dernier élait chargé de la principale attaque. Le comité de salut public avait fait rédiger par le comité des fortifi cations un plan d'attaque régulière.
Le général assembla un conseil de guerre pour discuter le plan envoyé de Paris. Ce plan était fort bien conçu, mais il s'en présentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait avoir des résultats plus prompts. Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. II se nommait Bonaparte, et était originaire de Corse. Fidèle à la France, au sein de laquelle il avait été élevé , il s'était battu en Corse pour la cause de la convention contre Paoli et les Anglais ; il s'était rendu ensuite à l'armée d'Italie et servait devant Toulon. II montrait une grande intelligence, une extrême activité, et cou chait à côté de ses canons. Ce jeune officier, à Fas pect de la place, fut frappé d'une idée et la proposa au conseil de guerre.
Le fort FÉguillette, sur nommé le petit Gibraltar, fermait la rade où mouillaient les escadres coalisées. Ce fort occupé , les escadres ne pouvaient plus mouiller dans la rade , sans s'exposer à y être brûlées : elles ne pouvaient pas non plus Févacuer en y laissant une garnison de quinze mille hommes, sans communica tions , sans secours, et tôt ou tard exposée à mettre bas les armes : il était donc infiniment présumable (1703). 13 que le fort FÉguillette une fois en la possession des républicains, les escadres et la garnison évacue raient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place était au fort FÉguillette ; mais ce fort élait presque imprenable. Le jeune Bonaparle soutint fortement son idée comme plus appropriée aux circonstances, et réussit à la faire adopter. Français espéraient y arriver avant d'avoir été aperçus; mais au pied de la hauteur ils trouvent des tirailleurs ennemis.
Le combat s'engage. Au bruit de la mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les assaillants. Ceux-ci re culent et reviennent tourà tour. Un jeune capitaine d'artillerie, nommé Muiron, profite des inégalités du terrain, et réussit à gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrivé au pied du fort, ils'élance par une embrasure; les soldats le suivent. pénètrent dans la batterie, s'emparent des canons, el bientôt du fort lui-même. On commença par serrer la place. Bonaparle, à la faveur de quelques oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie très-près du fort Malbosquet, l'un des plus importants parmi ceux qui environnaient Toulon. Un matin , celle batterie éclata à ['improviste, et surprit les assiégés, qui ne croyaient pas qu'on pût établir des feux aussi près du fort.
Le général anglais O'Hara, qui comman dait la garnison , résolut de faire une sortie pour détruire la batterie, et enclouer les canons. Le 50 novembre [ 10 frimaire ] , il sortit à la tète de six mille hommes, pénétra soudainement à travers les postes républicains, s'empara de la batterie, et commença aussitôt à enclouer les pièces. Heureu sement , lejeune Bonaparte se trouvait non loin de là avec un bataillon. Un boyau conduisait à la bat terie. Bonaparle s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit au milieu des Anglais , puis tout à coup ordonna le feu , et les jeta, par cette subite appa rition , dans la plus grande surprise. Le général O'Hara, étonné, crut que c'étaient ses propres soldats qui se trompaient, et faisaient feu les uns sur les autres. II s'avança alors vers les républicains pour s'en assurer, mais il fut blessé à la main , et pris dans le boyau mème par un sergent.
Au mème instant, Dugommier, qui avait fait battre la générale au camp, ramenait ses soldats à l'at taque , et se portait entre la batterie et la place. Les Anglais, menacés alors d'être coupés, se retirèrent après avoir perdu leur général , et sans avoir pu se délivrer de celte dangereuse batterie. Dans cette aclion, le général Dugommier, les re présentants Salicelli et Robespierre jeune, le com mandant d'artillerie Bonaparle, avaient été présents au feu, et avaient communiqué aux troupes le plus grand courage. Du côté du général Lapoype, l'at taque ne fut pas moins heureuse, et une des redoutes du fort Faron fut emportée. Dès que le fort FÉguillette fut occupé , les répu blicains se hâtèrent de disposer les canons de ma nière à foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne leur en donnèrent pas le temps.
Ils se décidèrent sur le-champ à et acuer la place, pour ne pas courir plus longtemps les chancesd'une défense difficileet péril leuse. Avant de se retirer , ils résolurent de brûler l'arsenal , les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas prendre. Le 18 et le 19, sans en prévenir l'amiral espagnol, sans avertir mème la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards victorieux , les ordres furent donnés pour l'évacualion. Chaque vaisseau anglais vint à son tour s'approvisionner à l'arsenal. Les forts furent ensuite tous évacués, excepté le fort Lamalgue, qui devait être le dernier abandonné. Cette évacuation se fit mème si vite, que deux mille Espagnols, prévenus trop tard , restèrent hors des murs , et ne se sauvèrent que par miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal.
Vingt vaisseaux ou frégates parurent tout à coup en flammes au milieu de la rade, et excitèrent le désespoir chez les malheureux habilants, et Findignation chez les républicains, qui voyaient brûler l'escadre sans pouvoir la sauver. Aussitôt , plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards, enfants, portant ce qu'ils avaient de plus précieux , vinrent sur les quais, tendant les mains vers les escadres, et implorant un asilepour se soustraire à l'armée victorieuse. C'étaient toutes les familles provençales qui, à Aix , Marseille, Tou lon, s'étaient compromises dans le mouvement sec lionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait à la mer pour secourir ces imprudents Français, qui avaient mis leur confiance dans l'étranger, et qui lui avaient livré le premier port de leur patrie.
Ce pendant l'amiral Langara , plus humain , ordonna Ce succès anima singulièrement les assiégeants, et jeta beaucoup de découragement parmi les assié gés. La défiance était si grande chez ces derniers, qu'ils disaient que le général O'Hara s'était fait prendre pour vendre Toulon aux républicains. Ce pendant les républicains , qui voulaient conquérir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheler, se préparaient à l'attaque si périlleuse de FEguillette. Us y avaient jeté déjà un grand nombre de bombes, et tâchaient d'en raser la défense avec des pièces de 24. Le 18 décembre [28 frimaire] , l'assaut fut résolu pour minuit. Une attaque simultanée devait avoir lieu du côté du général Lapoype sur le fort Faron. A minuit, et par un orage épouvantable, les républicains s'ébranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en arrière , pour se mettre à Fabri des bombes et des boulets.
Les taque fut infructueuse et n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. de mettre les chaloupes à la mer, et de recevoir sur l'escadre espagnole tous les réfugiés qu'elle pour rait contenir. L'amiral Hood n'osa pas résistera cet exemple et aux imprécations qu'on vomissait contre lui. II ordonna à son tour, mais fort tard, de rece voir les Toulonnais. Ces malheureux se précipitaient avec fureur dans les chaloupes. Dans cette confu sion , quelques-uns tombaient à la mer , d'autres étaient séparés de leurs familles. On voyait des mères cherchant leurs enfants, des épouses, des filles, cherchant leurs maris ou leurs pères , et errant sur ces quais aux lueurs de Fincendie. Dans ce moment terrible, des brigands , profitant du désordre pour piller, se jettent sur les malheureux accumulés le long des quais, el font feu en criant : Voici les républicains!
La terreur alors s'empare de cette multitude ; elle se précipite, se mêle, et, pressée de fuir, elle abandonne ses dépouilles aux brigands auteurs de ce stratagème. Le représentant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante, rêvait depuis longtemps une marche au delà des Pyrénées , pour forcer les Espagnols à rétrograder. On lui avait persuadé que le fort de Roses pouvait être enlevé par un coup de main. D'après son vœu, el malgré l'avis contraire des généraux , trois colonnes furent jetées au delà des Pyrénées pour se réunir à Espola. Mais trop faibles , trop désunies , elles ne purent se joindre , furent battues , et ramenées sur la grande chaîne, après une perte considérable. Ceci s'était passé en octobre. En novembre , des orages , peu ordinaires dans la saison , grossirent les torrents , interrom pirent les communications des divers camps espa gnols entre eux , et les mirent dans le plus grand péril.
C'était le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait essuyés. 11 ne leur restait que le pont de Céret pour repasser le Tech, et ils demeu raient inondés et affamés sur la rive gauche à la merci des Français. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut exécuté. Au général Dagobert avait succédé le général Turreau , à celui-ci le général Doppet. L'armée étail désorganisée. On se battit mollement aux environs de Céret, on perdit même le camp de Saint-Ferréol , et Ricardos échappa ainsi aux dangers de sa position. Bientôt il se ven gea bien plus habilement du danger où il s'était trouvé, et fondit le 7 novembre [ 17 brumaire] sur une colonne française, qui était engagée à Ville- Longue, sur la rive droite du Tech, entre le fleuve, la mer et les Pyrénées. 11 défit cette colonne, forte de dix mille hommes, et la jeta dans un tel désordre, qu'elle ne put se rallier qu'à Argelès.
Im médiatement après, Ricardos fit attaquer la division Delalre à Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre etde Saint-Elme, et nous rejeta entiè rement au delà du Tech. La campagne se trouva ainsi terminée vers les derniers jours de décembre. Les Espagnols prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Français campèrent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre après tant de désastres. C'était du reste la seule frontière où la campagne ne se fût pas terminée glorieusement pour les armes de la république. Du côté des Pyrénées occidentales , on avait gardé une défensive réciproque. C'est dans la Vendée que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu , avec un grand avantage pour la république , mais avec un grand dommage pour la France, qui ne voyait des deux côtés que des Français s'égorgeant les uns les autres.
Enfin les républicains entrèrent , et trouvèrent la ville à moitié déserte, et une grande partie du matériel de la marine détruit. Heureusement les forçats avaient arrêté Fincendie et empêché qu'il ne se propageât. De 56 vaisseaux ou frégates, il ne restait que 7 vaisseaux et 1 1 frégates ; le reste avait été pris ou brûlé par les Anglais. Bientôt, aux hor reurs du siège et de ('évacuation, succédèrent celles de la vengeance révolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des désastres de cette cité coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de Watignies , la prise de Lyon , et le déblocus de Landau. Dès lors on n'avail plus à craindre que les Anglais , s'appuyant sur Toulon , vinssent apporter dans le Midi le ravage et la révolte.
La campagne s'était terminée moins heureusement aux Pyrénées. Cependant malgré de nombreux revers et une grande impéritie de la part des généraux , nous n'avions perdu que la ligne du Tech , et celle de la Tet nous était restée. Après le com bat malheureux de Truillas, livré le 22 septembre [1er vendémiaire] contre le camp espagnol, et où Dagobert avait montré tant de bravoure et de sang froid , Ricardos , au lieu de marcher en avant , avait rétrogradé au contraire sur le Tech. La reprise de Viìlefranche , et un renfort de quinze mille hommes arrivé aux républicains , Lavaient décidé à ce mouvement rétrograde. Après avoir levé le blocus de Collioure , et de Port-Vendre , il s'était porté au camp de Boulou , entre Céret et Ville-Longue, et veillait de là à ses communica tions en gardant la grande route de Bellegarde.
Les représentants Fabre et Gaston, pleins de fougue, voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au delà des Pyrénées ; mais Fat- (1793). 15 Les Vendéens, battus à Cholet le 17 octobre [26 vendémiaire ] , s'étaient jetés, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire , au nombre de quatre vingt mille individus, hommes, femmes, enfants, vieillards. N'osant pas rentrer dans leur pays occupé par les républicains, ne pouvant plus tenir la campagne en présence d'une armée victorieuse, ils songèrent à se rendre en Bretagne, et à suivre les idées deBonchamps, lorsque ce jeune héros était mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes des tinées. On a vu qu'à la veille de la bataille de Cholet, il envoya un détachement pour faire occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal gardé par les républicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17.
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