Read here

De la manie du suicide et de l'esprit de révolte, de leurs causes et de leurs remèdes

Claude Joseph Tissot · 1840 · Scanned text

103,091 words · about 7 h 13 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · original scans are not available here · view the original source

Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Claude Joseph Tissot
Language
French
Published
1840
Length
103,091 words · about 7 h 13 min
Sections
12 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (12)
  1. Front matter about 1 min
  2. Preface about 14 min
  3. Introduction about 7 min
  4. Chapitre I about 1 min
  5. Chapitre II about 7 min
  6. Chapitre III about 43 min
  7. Chapitre IV about 12 min
  8. Chapitre I about 44 min
  9. Chapitre II about 3 min
  10. Chapitre III about 27 min
  11. Chapitre I about 4 min
  12. Chapitre II about 4 h 29 min

Continue:

Front matter

DE L\ MANIE DU SUICIDE ET DE L'ESPRIT DE RÉVOLTE. DIJON, IMPRIMERIE ET FONDERIE DE DOUILUER BUE DES GODIUNS, 41. DE LA MANIE DU SUICIDE BT DE L'ESPRIT DE RÉVOLTE DE LEURS CAUSES ET DE Î.SB HN RE1IÈDEK. TAR J. TISSOT, PROFESSEUR DE rillLOSOPHIE A LA FACULTÉ DES LETTRES DE DIJON. PARIS, LADRANGE, LIBRAIRE-ÉDITEUR, QUAI DBS AUGUSTINS, 19. ÌS-IO. PRÉFACE II est impossible de ne pas être frappé de deux phé nomènes moraux qui sont comme l'expression d'un mal qui travaille maintenant d'une manière particulière les membres et le corps de la société : nous voulons parler du Suicide et de la Révolte. Impatient de toute loi, mécon tent de toute position , on se soulève également contre la nature humaine et contre l'homme, contre soi-même et contre la société. Ainsi le suicide et la révolte ne sont qu'un double effet d'une même cause, deux symptômes d'une seule maladie morale, savoir : une inquiétude brûlante, conséquence d'un vide commun au cœur et à l'esprit.

L'homme de no tre temps, et le Français plus qu'aucun autre peut-être, après avoir rompu violemment avec le passé, ne sachant ni ce qu'il doit aimer ni ce qu'il doit croire, n'ayant rien à quoi se prendre dans le présent, effrayé d'un avenir dont l'horizon lui paraît déjà si sombre, se tue s'il est faible, sans courage, sans foi à ses propres forces, au triomphe de la raison et de la justice, à l'amélioration des hommes, et surtout à une providence qui sait tirer le bien du mal. VI

Preface

. Est-il, au contraire, rempli d'énergie, porté à s'en pren dre à ce qui l'environne, aux autres hommes plutôt qu'à lui-même; s'imagine-t-il surtout que ceux qui gouvernent sont tout-puissans pour le bien : alors ce n'est plus le désespoir qui s'empare de lui, c'est la colère. Alors il ne songe qu'à renverser tout ce qu'il croit être un obstacle à son bien-être, quelle que soit du reste Fidée qu'il se fasse de ce bien-être, si toutefois il s'en fait quelqu'une. II souffre, il est vrai, mais il se trompe grandement sur la nature et les causes réelles du mal qu'il endure. De là ses égaremens dans la manière«lont il veut y por ter remède. II obtiendrait ce qu'il désire ou croit désirer, qu'il serait tout surpris de n'être point soulagé : le mal est plus profond qu'il ne pense, et le remède n'est pas où il le cherche.

II prend des symptômes pour des cau ses, et des affections accessoires et consécutives pour des affections principales et primitives. Au lieu de regarder au-dedans de lui pour y trouver la véritable cause du mal et le remède, il se répand au dehors, s'attaque en in sensé à tout ce qui lui paraît être une occasion de souf france, et qui l'est bien quelquefois, mais par suite seule ment de l'action profonde et occulte d'une autre cause qui est primitive et radicale. Le vrai moyen de s'affranchir, autant qu'il est humainement possible de l'être, de tous les maux qui n'ont rien en soi de nécessaire, c'est de réformer son intelligence et son cœur. Soyez éclairés, veuillez la justice, veuillez le bien, et vous serez véritablement forts, vous serez libres d'une liberté dont on n'a jamais vu d'exemple.

C'est donc au-dedans de vous qu'il faut agir d'abord : la paix, la liberté, le bonheur, sont à ce prix. Les masses n'ob tiendront jamais rien de bon et de durable par une action extérieure qui ne sera pas l'expression d'un dessein juste et pur, et d'une volonté sage et forte. C'est par suite de cette manière d'envisager la cause du

PREFACE.

. VII mal, son siège, et le remède propre à le guérir, que nous nous sommes fort peu occupé du point de vue gou vernemental et politique comme cause occasionelle de la révolte. Les gouvernemens sont comme les enfans, ils ne sont mauvais que quand on le veut bien. Nous som mes donc assez peu porté à plaindre un peuple, comme peuple, qui souffre du sien, parce que c'est une preuve qu'il n'en mérite pas un meilleur. Un grand nombre de particuliers peuvent être du reste très-dignes de pitié. Nous avions encore d'autres raisons de ne point nous occuper des torts qui peuvent venir de ce côté-là : c'est, d'abord , que nous croyons à la nécessité d'un gouverne ment quelconque, à la légitimité de tous ceux qui veulent et qui font, autant qu'il est en eux, le bien du peuple. Ensuite, les gouvernemens sont passagers comme des faits ; et si nous avions à faire entrer dans cette étude un point de vue politique, ce serait une idée, un principe, et non des hommes , des volontés, des faits transitoires.

Or il nous semble que la cause du mal social qui va faire l'objet de l'étude suivante n'est guère dans l'esprit de nos lois. Elles ne manquent réellement ni de libéra lité ni d'équité. Peut-être pourraient-elles recevoir plus d'extension dans le premier sens; mais à supposer que nous soyons capables d'user convenablement de plus de liberté que nous n'en avons, est-ce une raison pour bri ser ces lois, pour renverser Tordre social, et le pouvoir destiné à faire respecter la justice? En vérité, nous ne pouvons le croire. Nous mettons donc en principe la nécessité morale et politique de respecter le pouvoir, même dans ses erreurs. Non pas qu'il faille s'abstenir de les lui faire remarquer, d'en provoquer la réparation; non pas qu'il faille l'invi ter pour ainsi dire à l'arbitraire : mais tant qu'il ne met pas le peuple dans la nécessité matérielle de se défendre contre ses attaques, tant que la résistance morale peut PllEFACE. suffire contre ses entreprises, fussent-elles quelque chose de plus que des erreurs, fallût-il encore compter sur le temps pour venir à bout de ses fins, il serait nécessaire d'en respecter l'existence.

On voit donc pourquoi nous avons pris le mot de révolte plutôt que celui d'insurrection ou tout autre qui aurait dit moins: c'est qu'il n'aurait pas dit assez, parce qu'il faut que le pouvoir n'ait au-dessus de lui que la nation elle-même , ou la nation convenablement représentée. II est nécessaire que son existence soit à l'abri des passions de la populace, des coupables entreprises de quelques hommes audacieux qui voudraient défaire des constitu tions et des dynasties , comme on s'empare d'une bicoque mal gardée. Est-ce donc à dire qu'en droit nous soyons disposé à tout souffrir de la part du pouvoir? — Si peu, que nous croyons nécessaire que tous ses actes importans soient contrôlés avec une indépendance tout à la fois res pectueuse et sévère. Prenez, dirons-nous toujours, vis-à vis du pouvoir l'attitude de dignité qui convient, et le pouvoir sera bientôt ce que vous voudrez qu'il soit.

Chez un peuple qui jouit déjà d'une certaine liberté , qui a une action politique, qui prend part à ses affaires, chez un peuple organisé constitutionnellement surtout, le pouvoir n'est jamais que ce qu'on lui permet d'être. Quelquefois même on lui arrache des actes qui ne sont pas l'expression de son naturel; il serait bon, on le force à être mau vais : il vaut mieux alors que ses actes. Est-ce à dire maintenant en fait ( car il faut en venir là, nous sentons que la critique nous y pousse ), que nous soyons administrés le mieux possible, que rien de répréhensible ne se passe dans les hautes régions gou vernementales, et que les erreurs ou même les fautes du pouvoir, peut-être même les vices de la législation, n'aient pas aussi leur bonne part d'influence sur la maladie mo-

PREFACE.

. IX raie qui nous tourmente? — II serait ridicule à nous, à qui que ce soit, de soutenir une pareille thèse; mais, l.° nous sommes si habitué à voir rejeter sur le pouvoir toutes les fautes et tous les malheurs, à voir compter sur lui seul comme sur une sorte de messie charnel qui peut faire vivre le peuple dans l'abondance et la joie, que nous avons cru nécessaire de faire voir que là n'est pas la vé ritable cause du mal ni la véritable source du remède. En fait de moralité, le pouvoir subit la loi plus encore qu'il ne la fait. II ne faut donc ni trop lui en vouloir, ni trop attendre de lui : on oublierait par-là ce qu'on fait et ce qu'on pourrait faire soi-même. 2.° II aurait tous les torts qu'on lui suppose, il pourrait faire tout ce qu'on lui reproche de ne faire pas, qu'en vérité il nous serait encore impossible de voir là une raison suffisante de s'armer contre lui et de chercher à le renverser par la force.

Mais enfin, à votre compte, nous dira-t-on, le pouvoir ne peut donc ni bien ni mal; vous le tenez donc quitte de l'un, et vous Pabsolvez de l'autre? — Ce n'est pas cela : le pouvoir peut beaucoup en bien et en mal, et tout en croyant qu'on s'exagère souvent ce qu'il peut, nous ne pensons point du tout à le décharger en rien de la juste responsabilité morale qui pèse sur lui pour ses actes accomplis, et des devoirs que sa qualité même lui ira pose nécessairement. C'est ainsi, par exemple, qu'il peut beaucoup pour améliorer le sort physique des masses , pour les éclairer, les moraliser, en un mot et en général , pour donner à un peuple libre le caractère qui lui convient. Mais il est d'autant moins répréhensible cependant, s'il ne le fait pas, qu'en matière de législation, l'initiative ap partient à vous, à vos chambres, comme à lui, et qu'il dépend de vous encore de provoquer les réformes et les améliorations que vous jugez convenables. Au fond , ce qu'on appelle le pouvoir proprement dit est bien plus exécutif que législatif; il fait ce qu'on lui fait faire. X

PREFACE.

. Nous croyons en avoir dit assez pour nous justifier d'a voir envisagé une partie de notre sujet comme nous l'avons fait, c'est-à-dire de l'avoir dégagé autant que possible de la politique , pour le replacer sur le terrain de la morale. Nous aurions eu tort en cela , que la question se rait traitée seulement d'une manière incomplète; mais ce que nous avons dit n'en serait pas moins vrai, et cela nous suffit, puisque c'est réellement tout ce que nous avons voulu dire. Passons maintenant à quelques explications nécessaires à donner sur l'exécution de cet ouvrage. On ne trouvera peut-être pas entre les différentes parties qui le composent toute l'unité et toute la proportion désirables. C'est que l'idée de réunir sous un titre commun les différens mor ceaux que nous donnons ici, ne s'est présentée à notre esprit qu'après coup.

Mais ce défaut n'ôte rien à la valeur intrinsèque de chaque partie prise séparément. Elles se réunissent d'ailleurs sans violence, et ce n'est même que parce qu'elles peuvent réellement former un tout que nous avons songé à les recueillir sous un titre unique. Nous avons recouru souvent à la statistique. Tout en nous adressant aux meilleures sources que nous avons pu consulter, nous n'avons vu dans ces chiffres qu'un nom bre plus ou moins approximatif, mais qu'il était cependant nécessaire de fixer matériellement. On voudra donc bien ne pas les prendre avec plus de rigueur qu'il n'est dans notre intention de leur en donner. Nous regretterions davantage de n'avoir pu mettre à profit l'ouvrage de M. Degérando sur la bienfaisance pu blique; celui de M. Frégier sur les classes dangereuses de la population dans les grandes villes; le Rapport de M. Villermé sur l'état physique et moral des ouvriers, si nos conclusions n'étaient pas en général assez d'accord avec celles de ces auteurs estimables ; mais si c'est une autorité de moins dans notre travail en faveur de nos

PREFACE.

. XI opinions, celles-ci en reçoivent cependant une présomp tion de vérité de plus, puisque, sans avoir eu pour base un grand nombre de faits recueillis par des observateurs et des statisticiens d'un aussi grand mérite , elles se trouvent généralement d'accord avec les résultats d'une sage induction. La première partie de ce livre est un mémoire couronné par l'académie de Besançon en 1838. Nous y avons chan gé peu de chose. Nous devons dire toutefois que les pa ges 80 — 82 ont reçu d'assez grandes modifications , bien qu'elles se ressentent encore de la réserve commandée parfois à un écrivain qui connaît ses juges. Cette circonstance , jointe au désir d'exprimer une conviction qu'il se rait peut-être utile de prendre en considération , explique pourquoi nous osons dire à la fin d'un ouvrage ce que nous avons à peine donné à entendre au commencement.

Le rapporteur du concours n'ayant rien trouvé de pire dans notre mémoire que ce qui en fait à nos yeux le prin cipal mérite *, nous devons dire encore, pour notre jus tification auprès de ceux qui connaîtraient son opinion, pourquoi il nous est impossible de la partager. Autant que nous avons pu comprendre une critique non motivée, il nous a semblé qu'on nous faisait un reproche de ne pas avoir condamné le suicide comme défendu , comme mal moral, en partant du point de vue sensualiste, ou du motif de Fintérêt bien entendu, en un mot de la sensibilité , niais uniquement en partant de la raison, de l'injonction primitive et absolue qu'elle nous fait du respect de nous mêmes , en un mot du devoir. — Eh bien ! nous croyons toujours que la sensibilité ne parle ni de bien ni de mal moral; que rien ne peut être ni commandé ni défendu par elle; qu'elle appète , qu'elle désire, porte instinctivement à agir, mais qu'elle ne fait aucune obligation de quoi que i C'est, n'en déplaise à Boileau , mon meilleur endroit.

PRÉFACE. XII ce soit; que Fintérêt bien ou mal entendu n'est jamais que de l'intérêt, des mouvemens passionnés, que de la passion, des états de plaisir et de peine, que de pures déterminations du moi sans caractère et sans valeur générale ou objec tive ; en un mot, que la sensibilité ne peut être une source d'idées ou de principes, et qu'il n'y a cependant rien de défendu ni de commandé qu'au nom d'une idée ou d'un principe. Qu'on ne dise pas que la raison nous fait aussi un devoir de chercher notre véritable bonheur: car, d'a bord, si ce bonheur ne devait être cherché que parce que la raison l'exigerait, la raison serait encore ici mise au-des sus de la sensibilité , et c'est précisément ce que nous vou lons et ce qu'on semble nous contester. Ensuite, se com prend-on bien quand on pose le bonheur comme matière du devoir?

Pouvons-nous ne pas le désirer, ne pas Yap péter du moins ? Mais ce qui est en dehors de la liberté, n'est-il pas aussi par-là même en dehors de la morale et du devoir? Que signifierait donc alors le devoir de désirer son bonheur? Serait-ce le devoir d'agir de manière à se le procurer qui serait le devoir? Mais alors qu'est-ce qui sera juge de ce qui est bonheur, bien affectif ou physique, si ce n'est la sensibilité même ? Slais alors encore vous ne donnez plus à la raison morale que le second rang dans la direction de la vie pratique. Vous la convertissez en esclave docile de la sensibilité, vous la méconnaissez com plètement, vous lui ôtez son caractère, vous la niez, et le mot devoir n'est plus qu'un non-sens ou une contradiction dans votre bouche. — Sans doute la raison doit tenir compte de notre nature et de notre destinée sensibles, non pas à cause de la sensibilité même, ou plutôt de ses affections, mais uniquement parce qu'il est bien qu'elle en tienne compte dans l'intérêt de Tordre moral, parce que Yidée ne serait point satisfaite si la sensibilité ne recevait la mesure de satisfaction permise par le respect de soi même et d'autrui. II le faut même pour que le but de la

PREFACE.

. XIII création puisse être atteint dans l'homme. Ce serait d'ail leurs faire un usage absurde de sa raison, de ne voir dans l'homme que sa partie purement intellectuelle, de mépri ser les considérations d'un intérêt supérieur pour suivre un intérêt moindre , toutes les fois que le devoir ne s'y op pose pas. Un pareil usage de la raison n'étant pas raisonnable , loin d'être obligatoire , se trouve , au contraire, condamné comme opposé au respect de soi-même. Nous croyons donc faire au principe sensualiste toute sa véritable part , mais nous ne pouvons pas lui en accorder davantage. Qu'il nous soit d'ailleurs permis de penser que notre manière de voir n'est cependant pas si éloignée de celle de notre critique qu'elle paraît l'être au premier abord, puis que cette année encore, 1839, un autre mémoire de notre main a été couronné par la même société savante, sur les conclusions du même rapporteur.

Nous ne pouvons du reste que nous féliciter de cette coïncidence d'opinions, et regretter qu'elle ne puisse pas être plus complète. Nous n'avons pas besoin sans doute de nous excuser d'avoir signalé des conséquences fâcheuses d'idées que nous croyons justes, ou de faits qui sont irrévocablement accomplis. Ainsi, quand nous parlons du scepticisme gé néral, du mépris du passé, etc., comme d'un mal actuel, notre intention n'est nullement de regretter que ce qui a cessé d'être ne soit plus; nous voulons seulement signa ler un fait, un état de crise intellectuel, et en provoquer de tout notre pouvoir Theureuse issue. Or, ce n'est pas en retournant complètement au passé qu'elle est possible, mais en acceptant de ce passé seulement ce qui doit l'être, en ne le rejetant pas tout entier avec colère et sans exa men, mais en le traitant avec une haute et impartiale raison.

Ce n'est plus parce qu'une institution a été qu'elle doit être encore, mais uniquement parce qu'elle est trou vée bonne, raisonnable. Est-elle jugée autrement après examen suffisant, c'en est fait alors de son règne et de

PREFACE.

. son influence; il ne faut plus y penser, il ne faut plus regarder derrière soi, mais en avant. Or, pour voir quel que chose devant soi dans l'avenir, il faut que la raison, anticipant sur les évènemens , y construise un idéal. C'est donc un idéal qui nous manque d'abord; la volonté de le réaliser ne peut venir qu'après. Chose singulière, à une époque où Ton parle tant d'utopies, où l'esprit posi tif du siècle en proscrit jusqu'à Tapparence, où Ton croit être sage en s'interdisant le plus sublime usage de la raison, où le besoin le plus profond est très-certainement celui d'une idée en religion , en politique, en morale, etc. , c'est cependant une utopie qui nous manque; c'est-à dire, au grand scandale des misologues, une philosophie tout entière. Le Saint-simonisme a produit au monde son idéal, et le monde n'en a pas voulu.

Fera-t-il un meilleur accueil à celui de Fourier? Nous ne savons : mais ce dont nous ne pouvons douter, c'est que s'il Taccepte, ce ne sera pas sans conditions, et ces conditions porteront une rude at teinte au système. On trouvera peut-être que nous n'avons pas été suffi samment sévère pour la conception fouriériste : c'est que nous pensons qu'elle renferme des parties vraies, qu'il serait possible d'utiliser. C'est pour cette raison que cette théorie occupe une si grande place dans notre ouvrage. Cette place aurait été plus grande encore si nous ne nous étions pas borné à une analyse fort sèche, qui n'est que le squelette du Fouriérisme, mais un squelette complet et fidèle. Ceux qui savent combien les ouvrages de Fourier sont d'une lecture difficile, quel désordre, au moins apparent, règne dans la distribution des matières, ceux là trouveront sans doute que notre travail , quelque in grat qu'il paraisse, n'est pas sans utilité pour faciliter Tintelligence de Tensemble et même des différentes par ties du système.

PREFACE.

. XV Nous n'aurions rien à dire ici sur le reste de cet ou vrage si nous ne craignions qu'une certaine classe de lecteurs ne comprît mal nos intentions en ce qui regarde les moyens propres à rendre à la morale et aux véritables idées religieuses tout leur empire. Nous n'avons pourtant fait en cela que constater des faits et en tirer les conséquences. S'il nous était permis d'entrer à cet égard dans des explications circonstanciées, nous pour rions citer des hommes dont la foi avait fait un tel naufra ge, qu'elle avait disparu pour faire place au scepticisme, et qui ne sont sortis de cet état que par un fort rationa lisme critique, c'est-à-dire en abandonnant ce qui ne peut réellement être retenu , et en retenant ce qui ne peut réellement être abandonné sans renoncer à la nature humaine, nature qu'il faut savoir accepter, et dont il faut savoir se contenter.

En vouloir moins, c'est tomber dans le scepticisme; en vouloir plus, c'est donner dans les égaremens du mysticisme. Ces deux espèces d'erreurs doivent être évitées avec un égal soin : il n'y a rien de raisonnable à fuir Tune en se jetant dans l'autre. Peut être même que la plus dangereuse n'est pas toujours celle qu'on pense. Un mot encore sur ce sujet. On nous comprendrait mal si Ton croyait que nous proscrivons absolument un certain genre d'enseignement moral (p. UU]-Wi7) : nous voudrions seulement qu'on le fît précéder, ou tout au moins accompagner d'un autre. Mais nous devons dire, parce que telle est notre conviction, que s'il fallait donner la préférence exclusive à l'un des deux , nous nous déciderions pour le plus simple et le plus naturel. Telle est notre pensée; et nous protestons à Tavance contre toute interprétation qui tendrait à la défigurer. Dijon, le l.er octobre 1839. I PREMIÈRE PARÏIË. DU SUICIDE.

Introduction

. s i. Raisons de soumettre la question du Suicide d un nouvel examen. Pour que l'homme soit divisé avec lui-même au point de mettre un terme à son existence, de se soustraire à la loi naturelle et universelle de la conser vation instinctive de soi-même, il faut qu'une cause puissante et terrible arme sa main meurtrière, et qu'une sorte de fatalité vienne bouleverser sa na ture , la convertir en une véritable contradiction vi vante.

INTRODUCTION.

. Cette profonde discorde est d'autant plus frappante, qu'elle se manifeste dans la créature d'ailleurs la plus accomplie que nous connaissions sur la terre; elle est si peu concevable, je veux dire si contraire à la loi universelle des choses, à la nature humaine elle même, qu'il ne faut rien moins que Fexpérience pour que la possibilité en soit croyable. Mais cette expérience affligeante est malheureusement fort ancienne, quoiqu'on ne puisse la faire re monter jusqu'aux premiers temps de l'existence hu maine. II est remarquable, en effet, que le suicide n'a point de nom propre dans aucune langue connue : il n'a point assisté à leur création; elles sont toutes plus anciennes que lui K Disons encore qu'il fut sans doute si rare dans les anciens temps, qu'il dut rester comme un phénomène sans analogie, et par conséquent sans nom.

Mais à Tépoque où nous vivons, au sein de la so ciété même dont nous sommes membres, il n'est pas de jour où ce fatal événement ne se renouvelle et ne < Sui-cide, sui-cidio, melancholia-anglica , selbst murder,selbst-mord, avTo--^sipíci,etc. Les Latins n'avaient pas même le nom composé sui-cidium. La raison pour la quelle il n'existe pas de mot simple pour exprimer Tacte du suicide, c'est sans doute moins parce que le suicide ne s'est présenté que tard, que parce qu'il n'est venu qu'après le meurtre proprement dit. Jusque là Tidée de meurtre n'eut pas besoin d'une détermination plus pré cise, et le mot qui Texprima signifia implicitement que le meurtre était commis sur la personne d'autrui. Mais

INTRODUCTION.

. 3 vienne affliger les hommes de sens et de bien qui comprennent tout ce qu'il y a de déraisonnable, je voudrais pouvoir dire de folie et de malheur, dans une action si peu naturelle. Et si Ton songe que le nombre des suicides va toujours croissant, que cette fureur contre soi-même, cette aversion pour ses sem blables, cet éloignement pour la nature, cet oubli de Dieu, semble être devenu une maladie contagieuse dont on ignore le terme, on est alors saisi d'une bien juste épouvante, et rien ne paraît plus naturel à Tami de l'humanité que de se demander quelles peuvent donc être les causes de cette maladie morale, et s'il ne serait pas possible d'y apporter quelque remède. La question qui nous occupe n'a guère été traitée jusqu'ici que sous le rapport moral; rarement elle a été envisagée sous un point de vue suffisamment large ; rarement on a fait toute la part qui revient à la physiologie, à la pathologie, à la psychologie, et à la morale tout à la fois.

Considérée dans ce dernier sens même, elle a été plus souvent un thème de déquand on s'aperçut qu'il pouvait l'être aussi sur soi-mê me , cette circonstance exigea une détermination particu lière dans l'expression générale usitée jusqu'alors. On eut alors trois idées : Tune de genre, et qui ne fut déterminée que plus tard par la position de ses espèces {homicide); deux d'espèce : Yhomicide d'autrui, qui continua à être exprimé par lc nom du genre, et Yhomicide de soi-même, qui prit généralement encore le nom du genre, mais avec détermination de la personne par rapport à Tagent.

INTRODUCTION.

. clamations ou d'arguties sophistiques que la matière d'une discussion suffisamment approfondie. Nous n'en voulons d'autre preuve pour le moment que le sen timent secret que nous avons tous de Tinsuffisance des argumens traditionnels de Técole, insuffisance qui déjà se trahit au-dehors par la multiplicité même de ces argumens , et par le ton déclamatoire avec lequel on les débite. Depuis Rousseau surtout, le suicide, moralement pris , n'a guère été traité que comme une de ces trop nombreuses questions qu'un esprit exercé peut attaquer ou défendre avec la même apparence de rai son , comme une de ces questions à deux faces où la vérité et Terreur ne semblent se faire contre-poids et se détruire ainsi tour-à-tour que pour laisser libre ment envahir le champ de Tintelligence par les nua ges ìes plus épais qu'il soit donné au scepticisme d'amasser.

La manière même dont on la traite dans beaucoup d'établissemens d'instruction publique , particulièrement dans ceux où règne Thabitude d'argumenter sur tout, habitude non moins funeste au bon sens qu'à la véritable instruction, est très-propre à faire croire aux jeunes gens que cette question, puisqu'on veut que ce soit une question , n'est qu'un sujet d'amplification logique ou oratoire, destiné seule ment à exercer des dialecticiens et des rhéteurs , ou à former des avocats à l'art immoral et dangereux de tout travestir, Terreur comme la vérité.

INTRODUCTION.

. 5 Et cependant la faute n'en est point à la question , ni même à la faiblesse de l'esprit humain ; il n'y a point ici de ces mystères vraiment impénétrables, de ces fascinations de la raison dont la métaphysique abonde: il ne s'agit, en effet, ni de pénétrer Tessence de l'être, ni de connaître son rapport à la pensée qui le conçoit; tout, au contraire, n'est qu'idée, et la rai son, n'ayant affaire ici qu'à elle-même, devrait fa cilement parvenir à s'entendre. N'avons-nous pas, en effet, la notion de bien et de mal ? Ne Tappliquons-nous pas , on ne peut plus ai sément , à la plupart de nos actions ? Et si quelque fois nous hésitons, n'est-ce pas parce que les actes qu'il s'agit de juger ne nous sont pas assez connus? Mais qui nous empêche ici , par exemple , de déter miner si nettement la notion de suicide sous le point de vue moral, que notre sentence de condamnation ou d'absolution soit si peu incertaine que nous ne puissions plus la suspendre, qu'elle nous soit arra chée par la force de Tévidence, en un mot, qu'elle soit nécessaire?

Nous commencerons donc par déterminer le sens large et le sens strict du mot suicide; nous énumère rerons et classerons ensuite les causes diverses, mé diates ou immédiates du fait; nous signalerons en suite les remèdes que nous croirons les plus propres à faire cesser cette maladie morale. Nous n'avons pas besoin de prier le public instruit d'excuser Faridité des détails qui vont suivre : il s'a-

INTRODUCTION.

. git bien moins ici d'une œuvre purement littéraire que d'une recherche scientifique. Assez de phrases plus ou moins sonores ont été faites sur ce triste sujet pour que Fart soit satisfait. II est temps enfiu que la science et la morale aient leur tour. Nous se rons donc tout justifié si nous avons raison. S II. Détermination de ridée de Suicide. Le mot suicide , pris à la lettre , présente une si gnification en même temps trop large et trop res treinte : trop large, en ce que tous ceux qui s'ôtent la vie de leurs propres mains ne sont pas coupables ; trop restreinte, en ce que l'on peut être responsable de sa mort sans s'être tué soi-même. En effet, So crate, pour être obligé d'exécuter sur lui-même la sentence de ses juges, n'est pas coupable de suicide, non plus que Finsensé qui court à sa perte, et qui le sait cependant.

Au contraire, celui qui, maître de ses mouvemens, et jouissant du libre exercice de sa raison, s'expose sciemment à la mort dans la seule intention de perdre la vie, doit répondre des suites de son action. II en est de même de l'avare qui se prive du nécessaire, et qui s'en aperçoit; de celui qui ne veut point prendre les remèdes propres à le

INTRODUCTION.

. 7 guérir d'une maladie, ni même recourir à Fart des médecins. II faut dire la même chose encore de celui qui, par une imprudence ou par une intempérance dont il prévoyait les suites, a provoqué le mal dont il meurt. II y a donc un suicide direct et un suicide indirect, suivant que l'on se tue soi-même , ou que l'on se fait tuer par une main étrangère ou par celle de la na ture. On s'abuserait également sur le sens moral du mot suicide, si Ton n'entendait par là qu'une mort violente qu'on se donne , ou à laquelle on s'expose sans nécessité : car on peut se faire mourir lentement. Toute mort prématurée, si elle est prévue, et sur tout voulue, comme conséquence d'une conduite non obligée, est imputable à celui qu'elle frappe. De là un suicide violent et un suicide lent; un sui cide immédiat et un suicide médiat.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…