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VOYAGE A MADAGASCAR ET AUX ILES COMORES. paris, imprimerie d'à. rené ft c,*, rue de Seine , S2. Im.Zemmirr.henMi-Áttt 7//- fUttCaymaS/fUH/ da> VOYAGE A MADAGASCAR ET AUX ILES COMORES (1823 a 1830) PAR B. -F. LEGUÉVEL DE LACOMBE Zf précédé d'une Notice historique et géographique SUR MADAGASCAR PAR M. EUGENE DE FROBERVILLE . Membre de la Société de Géographie. Avec un Atlas de huit Vues et Costumes dessinés par V. Adam, et deux Cartes géographiques. TOME I. PARIS LOUIS DESESSART, ÉDITEUR, 15, r.rn des beaux-abts. M D CCC PRÉFACE. L'ouvrage que j'offre aujourd'hui au public a été composé sur les notes et documents que j'ai recueillis dans mes voyages à Madagascar et aux îles ívoisi nantes. Dans mes rapports avec un grand nombre de géographes français et étrangers, j'ai acquis la conviction que les ouvrages publiés depuis le commencement de ce siècle sur l'île de Madagascar n'en donnent que des notions fort imparfaites, pour ne pas dire erronées.
Je n'en excepterai pas la compilation du révérend W. Ellis. Quoique intitulé Histoire de Madagascar, ce livre n'est, en réalité, qu'une rela tion des essais infructueux tentés par la Société des Missions de Londres pour établir le christianisme dans cette île. Le désir de se justifier de n'avoir pas réussi
Preface
. dans ses projets a, plus que tout autre sentiment, donné lieu à cette publication. Je m'abstiendrai de porter un jugement sur le mérite littéraire de ce livre; mais je puis dire qu'il ne traite guère que d'une seule province, celle des Hovas, et qu'un grand nombre de faits, dont j'ai été le témoin oculaire, m'ont paru y être défigurés par l'esprit de fanatisme reli gieux. Ces considérations me portent à espérer que mon ouvrage sera favorablement accueilli du public. Mon séjour à Madagascar, aux îles Comores et à la côte orientale d'Afrique, a été de huit années. J'aî vécu au milieu des Malgaches plutôt en Mal gache qu'en Européen ; revêtu du costume national , armé de la zagaïe, j'ai partagé les fatigues de leurs guerres et de leurs grandes chasses; étendu sur la natte, dans leurs cases hospitalières, j'ai écouté leurs poétiques histoires et les chants mélancoliques de leurs ménestrels; enfin, j'ai accepté le surnom de Lava-lef (grande zagaïe) qu'ils m'ont donné d'une voix una nime, à cause de mon ardeur à poursuivre le sanglier dans leurs antiques forêts et dans leurs immenses savanes.
De retour dans ma patrie, il était de mon devoir de faire part à mes compatriotes des connaissances PIIEFACE. III locales que j'avais acquises, le plus souvent au milieu des dangers et des souffrances, afin que mon expé rience ne fût pas perdue pour ceux qui seraient tentés de parcourir les mêmes contrées, soit dans un but scientifique, soit dans un but commercial. Plusieurs savants ont encouragé la publication de mes voyages. L'érudit et respectable académicien M. Eyriès, dont les travaux ont tant contribué à répandre le goût de la géographie, m'a honoré d'une bienveillance pour laquelle je le prie de recevoir ici l'expression de ma vive reconnaissance. Sur la recommandation de M. Mignet, directeur des archives du ministère des affaires étrangères, M. Rarbier ou Bocage, géographe du même ministère et conservateur du Dépôt des cartes et plans, m'a ouvert avec une obligeance extrême l'entrée de cette riche collection, où les savants de toutes les nations ont maintefois puisé des documents de la plus grande importance.
M. d'Avezac, dont les ouvrages, récemment publiés par la Société de Géographie, sont connus de tous les véritables amis de la science, m'a rendu des services qui m'ont été précieux et dont je garderai toujours le souvenir.
PREFACE.
. J'ai reçu également de M. Daussy, ingénieur hy drographe en chef et conservateur-adjoint au dépôt de la marine, des marques d'intérêt dont je lui suis très reconnaissant. Je n'oublierai pas non plus l'assistance éclairée que j'ai trouvée en M. Eugène de Froberville. Ce jeune écrivain, dont les recherches se sont spécialement di rigées vers la géographie et l'ethnographie de Mada gascar, a bien voulu associer son nom au mien, et résumer rapidement l'histoire, si peu connue, de cette intéressante contrée. NOTICE GÉOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE SUR L'ILE DE MADAGASCAR. PRÉCIS GÉOGRAPHIQUE. $ 1. Étendue de l'Ile. — Montagnes et rivières. — Insalubrité des côtes. — Vents. — Marées. — Température. — Minéraux. — Mines d'or et d'argent. — Houille. — Fertilité du sol. — Forêts. — Productions végétales. — Animaux.
L'île de Madagascar, située dans la mer des Indes, est sépa rée de l'Asrique par le canal Mozambique. Sa longueur est de 285 lieues et sa largeur moyenne de 40 lieues; la partie du nord se rétrécit considérablement et se termine en pointe au cap d'Ambre par 12° 12' lat. S. La distance de Madagascar à l'lle-de-France (Maurice), colonie anglaise, est de 190 lieues, et à nie-Bourbon, colonie française, de 150 seulement. On conçoit que l'aspect d'un pays aussi étendu doit varier comme son climat. Madagascar, vu de la mer, présente trois chaînes successives de montagnes dont les nuances passent, en «'affaiblissant, du vert, propre aux végétaux qui y croissent, à une teinte bleuâtre à peine distincte des nuages. Ces montagnes, dont la chaîne principale s'appelle les Am bohitsmènes (montagnes rouges), traversent toute l'île du nord au sud.
Les plus élevées sont celles d'Ankaratra, au sud d'Ancove; d'Iangougoura ouVigagoura, au nord d'Antscianac ; de Mataoula, près de la baie de Passundava (côte N. O.). Les monts Vouipitou dans Ancaye, Miangara dans Ancove, de Béfoume dans la province des Bétanimènes, et d'Ambohi foulsi dans le sud de l'île, sont encore remarquables par leur t. i. TRÉC1S GÉOGRAPHIQUE. hauteur. Les missionnaires anglais doutent de l'existence des Ambohitsmènes et afûrment que ce nom est inconnu chez les Malgaches. Des renseignements dignes de foi ne nous permettent pas de partager leur doute. Quant à l'absence de cette dé nomination dans la langue malgache, les missionnaires se trom pent très certainement; ce nom peut ne pas exister dans le dialecte hova qu'ils paraissent avoir étudié plus particulièrement, il peut même ne pas être connu du peuple chez qui on place ces montagnes, mais il est positif que les habitants des côtes, depuis l'extrémilé la plus méridionale de l'île jusque vers la latitude de Tamatave, désiguent, sous le nom d'Ambohitsmènes, les principaux pitons de la chaîne qui occupe le centre de l'île, et souvent toute la chaîne elle-même.
Du plateau central s'abaissent vers chaque flanc de l'île de nombreuses ramifications, qui forment d'admirables vallées arrosées par une innombrable quantité de rivières et de ruis seaux. Plusieurs de ces cours d'eaux sont navigables pour des bateaux jusque dans l'intérieur des terres; mais leurs embou chures sont presque toujours obstruées par les sables qu'amon cèlent, sur la côte orientale, le mouvement général de la mer d'orient en occident et la continuité des vents d'est pendant plusieurs mois de l'année, et sur la côte occidentale, les cou rants qui portent tous avec force vers les terres. Le refoulement des sables, en s'opposant à l'écoulement des eaux dans la mer, forme sur une grande partie du littoral des marais où le luxe de la végétation activée par la chaleur et l'hu midité est prodigieux.
La décomposition des plantes et la sta gnation des eaux y produisent des miasmes pestilentiels, causes du fléau connu sous le nom de fièvre de Madagascar dont tout étranger devient bientôt victime. C'est à ces miasmes mor tifères, qui enveloppent l'île presque en entier durant environ six mois de l'année, que Madagascar doit son funèbre surnom de cimetière des Européens. L'intérieur de l'île, dont le sol est fort élevé au-dessus du niveau de la mer, est au contraire très sain. Ses habitants, en «rrivant sur la côte, n'en sont pas moins soumis, comme les CLIMAT. — VENTS. — MARÉES. 3 Européens, à l'insluence malfaisante de l'air qu'on y respire, et rapportent souvent en eux les principes du mal dont ils suc comberont dans le climat salubre de leur pays. Un étranger échappe quelquefois à la violence des premières atteintes de la Cèvre, qui, après une courte disparition, le surprend de nouveau et Femporte subitement.
II y a deux saisons sur le littoral oriental de Madagascar : la première, nommée par les traitants européens la bonne sai son, commence en mai et finit vers le milieu du mois d'octobre. La chaleur est alors tempérée ; de très fortes brises souf flent pendant le jour du S. au S.-E., et la nuit du S. au S. -O. ; elles renouvellent l'air et empêchent les eaux stagnantes de s'évaporer. La seconde, ou la mauvaise saison, commence vers la fin du mois d'octobre et continue jusqu'à la fin du mois d'a vril. Le temps le plus chaud et le plus malsain est en janvier, février et mars ; les pluies d'orage font déborder les ruisseaui et les rivières qui inondent tout le pays. Les vents qui règnent pendant cette saison sont ceui du N. au N.-E. pendant le jour et duN. au N.-O.pendantla nuit; ils sont faibles et entremêlés de calmes.
La chaleur, dont rien ne combat l'intensité, déve loppe alors, dans les immenses marécages où les matières vé gétales et animales sont en pleine décomposition, des vapeurs infecies et le plus souvent mortelles. A la Côte de l'Ouest, la brise du N.-E. règne perpétuellement d'octobre en avril ; le reste de l'année elle varie du S. à 1*0. depuis midi jusqu'au soir; pendant la nuit, elle passe du S. à Ì'E. et se fixe le matin dans cette dernière aire de vent. Quant aux marées, elles sont très inégales : sur la côte occi dentale, elles montent de six à neuf pieds, tandis que sur la côte orientale elles n'en dépassent jamais trois. La température des provinces de l'intérieur est moins élevée que celle des côtes. Le froid est très vif dans les vallées d'Ant scianac, d'Ancove, des Betsilos, depuis juinjusqu'en septembre, et on y éprouve même en décembre et en janvier un froid sou vent piquant.
Pendant l'été, c'est-à-dire d'octobre en mai, le thermomètre atteint 29 degrés centigr. ; dans l'biver il descend á 4 degrés. La grêle tombe souvent en grande quantité dans les montagnes et nuit beaucoup aux récoltes ; les grêlons sont quelquefois de la grosseur d'un œuf de pigeon. Les gelées blan ches, le givre, les brouillards, y sont très communs, mais on n'y voit jamais déneige, même sur les pics les plus élevés. Les ouragans, ce fléau de Maurice et de Bourbon, viennent quelquefois ravager la partie de Madagascar située sous la même latitude que ces îles. Le sol de la plus grande partie de l'île est d'une formation primitive; le granite, la siénite, des blocs énormes de quartz blanc et rose, s'y rencontrent fréquemment. Des traces de volcan éteint existent surtout chez les Betsilos, et M. Leguével de Lacombe en a vu dans la province de Ména-bé, près du mont Tangoury, auquel se rattachent des traditions curieuses qui viennent confirmer ces conjectures tirées de l'état actuel du terrain.
Des voyageurs ont assuré à Dumaine qu'il existait un volcan au nord de la baie de Diégo-Suarès, près d'une petite île nommée par les navigateurs européens île boisée ou woody ; mais personne n'a vérifié ce fait. Les tremblements de terre sont assez fréquents à Madagas car. Lorsque ce phénomène se manifeste, les naturels sortent de leurs cases et se mettent à frapper avec la main de petits coups contre les murs ; pour agir ainsi, il ne donnent aucune raison, sinon que c'est la coutume. Un usage analogue et tout aussi inexplicable s'observe pendant les éclipses de lune et de soleil : on lire des coups de fusil à balle contre ces astres, et chacun allume un petit feu clair devant sa porte. On trouve dans les montagnes des blocs de cristal de la plus grande beauté et de dimensions extraordinaires.
On en voit, selon Fressange, qui ont jusqu'à vingt pieds de circonférence. Une des montagnes de Béfourne en est toute parsemée; lorsque le soleil y darde ses rayons, elle brille d'un éclat magnifique. La grande quantilé de sable dont le sol de l'île est couvert doit sa présence aux débris de ces cristaux ; on pourrait en retirer un verre d'une très belle qualité, précieux surtout par sa grande limpidité. MINÉRAUX. — MINES DOR ET D' ARGENT. - 5 Un traitant nommé Valigny possédait un morceau de cristal long d'environ un pied et demi sur huit pouces de large, au mi lieu duquel on voyait, les aîles déployées, une mouche commune qui semblait vivante. Dans un petit village nommé Machouara, situé à environ trois lieues de Manahar (baie d'Antongil), M. Leguével de Lacombe en a vu un bloc à sept faces de trois pieds de haut sur quinze pouces de large, d'une transparence admirable.
Ce qui lui donne une grande valeur, c'est que deux poissons s'y trouvent cristallisés et conservent dans ce prisme l'éclat et la fraîcheur de la vie. Tous les deux paraissent être des poissons d'eau douce ; le plus grand est rouge, il a environ sept pouces de longueur et ressemble aux poissons rouges qu'on voit en Europe dans des bocaux; l'autre est blanc et n'a pas plus de quatre pouces. Les habitants du village rattachent à ce bloc des croyances superstitieuses et ne permettraient pas qu'on ('enlevât. Les pierres précieuses que l'on trouve à Madagascar ne sont ni très belles ni très variées ; ce sont, entre autres, des amé thistes, des aigues-marines et des opales. Madagascar est riche en minéraux utiles; on y a trouvé du cuivre, de l'élain et du plomb ; les naturels assurent que leur île possède des mines d'argent.
Quelques Français, qui ancien nement parcouraient le sud de l'île, rapportent avoir vu de la poudre d'or entre les mains des naturels. Un Anglais, nommé Francis Lloyd, affirme avoir été témoin de l'essai que l'on fit, dans le XVIIe siècle, devant le conseil privé, de sable auri fère apporté de Madagascar, et dont la qualité fut trouvée bonne •: M. Leguével de Lacombe a recueilli chez les Sakalaves de Mena-bé des traditions qu'il a consignées dans son voyage, et qui concordent assez avec les détails rapportés par Flacourt dans son Histoire de la grande isle Madagascar : « J'ai appris, dit ce vieil écrivain, que vers le nord de la 4 A Briefe Discovery, or Description os the most famous island os Ma dagascar or Saint-Laurence in Asia neere unto East-India by Richard Boothby, merchant. London, printed by E, G. for John Hardesty. 1640 4° p. 6. rivière d'Yonghe-lahé, il y a un pays où l'on fouille de l'or.
Et j'ay tousiours ouy dire par les grands d'Anossi (province de la côte orientale, partie sud), que c'est vers ces pays-là qu'est la source de l'or... » Les provinces centrales abondent en minerais de fer que les naturels, et particulièrement les Hovas, savent foDdre et tra vailler avec habileté. Suivant un Arabe qui avait été envoyé par le sultan de Mascate comme ambassadeur auprès de la reine d'Ancove, une mine de houille existerait á peu de distance de Tananarivo, capitale de cette contrée. Le récit de cet homme, qui, en 1835, étai» à Londres, et communiqua à plusieurs savants les détails qu'il avait recueillis pendant ses voyages, a toute l'apparence de la vérité; il donne avec exactitude le nom des rivières et des villages qu'il avail traversés en se rendant à Tananarivo. C'est à Andavi, à environ une lieue au N. ou N. -O. de la capitale, qu'il vit d'immen ses forges dirigées par un Français du nom de «Doroíte», suivant la prononciation arabe; 380 jeunes Malgaches y appre naient l'art de fabriquer des fusils ; le combustible qu'on y employait pour la fonte du fer était bien de la houille, et cette assertion est d'autant moins suspecte que le voyageur examina cette production dans les forges et dans la mine elle-même f. Le sol de Madagascar est en général fertile et susceptible de cultures très variées.
Les terres des provinces du nord «ont noires et vigoureuses. Celles du milieu de la Côte de l'Est * Par un singulier hasard, M. Leguével de Lacombe a connu le Français dont il s'agit ici; voici ce qu'il no is écrit à ce sujet : • J'ai reconnu im médiatement par votre récit le personnage que l'arnlassadeur arabe a rencontré près de Tananarivo : c'est un jeune homme de la Franche- Comté nommé Droit, excellent armurier, que j'ai adressé et recommandé en 1829 au sultan d'Anjouan, Abdalla-ben-Aloï. Je le fis parlir de Bour bon avec le jeune Abdallah-ben-Ali, mon hôte; celui-ci me promit de le présenter lui-même à son cousin le sultan, qui devait remployer à la ré paration de ses armes. C'est un garçon entreprenant, brave et tr^s adroit. II parait que n'ayant pas réussi à Anjouan il aura été chercher fortune à Madagascar; il avait des connaissances en minéralogie, el son éducation avait été moins négligée que celle de la plupart des ou vriers..... » FERTILITÉ DU SOL. — FORÊTS. 7 sont sablonneuses jusqu'à une ou deux lieues de la mer; plus loin la végétation devient très riche; le sol rouge des Bé tanimènes est très productif.
Dans le sud, c'est-à-dire vers Sainte-Luce, le terrain est mêlé de sable, mais il est supé rieur aux terres qui avoisinent le Fort-Dauphin et le cap Sain te-Marie. La partie peu montagneuse du pays des Sakalaves-du- Nord est fertile surtout près des rivières et des marais, et abonde en fataka et en esquine, fourrages excellents. La plus grande partie des plateaux de l'intérieur est au contraire ro cailleuse et stérile ; le terrain y est en général ocreux et ferru gineux. Dans la province d'Andrantsaï qu'habitent les Betsilos, les terres sont noires, brunes, rouges, jaunes et blanches. Le sol rouge y est extrêmement productif et le plus commun. D'immenses forêts vierges traversent l'île dans plusieurs di rections. La difficulté d'y pénétrer, provenant soit des inextri cables lacis des broussailles et des arbrisseaux qui croissent sous les grands arbres, soit de l'insalubritéde ces retraites profondes où l'air ne parvient qu'à peine, en rendra les innombrables pro ductions longtemps inconnues aux botanistes européens.
Voici le fragment d'une lettre que le naturaliste Commerson écrivait à Lalande en 1771, après avoir passé quatre mois à Madagascar : « Quel admirable pays que Madagascar ! II méri terait seul non pas un observateur ambulant, mais des acadé mies entières. C'est à Madagascar que je puis annoncer aux naturalistes qu'est la terre de promission pour eux ; c'est là que la nature semble s'êlre retirée comme dans un sanctuaire particulier pour y travailler sur d'aulres modèles que sur ceui où elle s'est asservie ailleurs : les formes les plus insolites, les plus merveilleuses, s'y rencontrent à chaque pas. Le Diosco ride du Nord (Linné) y trouverait de quoi faire dix éditions de son Système de la nature, et finirait par convenir de bonne foi que l'on n'a encore soulevé qu'un coin du voile qui la cou vre « En effet, MM.
Hilsenberg et Bojer, qui ont les pre miers visité l'intérieur de l'île dans un but scientifique, avouent qu'ils n'ont fait que tracer une bien faible esquisse de ces iné puisables richesses naturellesque l'imaginalion même ne saurait se représenter •. Contentons-nous de citer parmi les productions végétales le ravinala {urania speciosa), le íìlao (casuarina equisetifolia), l'ambaravatsi (cytisus cajan), arbre sur lequel on élève des vers-à-soie, le ra fia, sorte de sagus, l'avoha {dais madagascariensis) , dont on a tiré une espèce de papier grossier, l'arékier, le vakoa (pandanus), l'azign (chrysopia fascieulata) et le vounoutre ou arbre chevelu, employés dans la construction des pirogues, le tandrou-roho (hymanea) qui fournit la gomme copale, plusieurs espèces d'hibiscus et de mimosa, le songo-songo, belle espèce d'euphorbe qui sert à défendre l'enceinte des terres cultivées, le ravintsara (agathophyllum aromaticum), sorte de canelle dont la noix et la feuille ont un parfum exquis, le poivre sauvage, le gingembre, le tabac, la canne à sucre, le coton, le tanghin {tanghinia veneniflua), qui tient une place si terrible dans la procédure criminelle des indigènes, le bélahé dont l'écorce amère est estimée des naturels pour ses vertus médicinales, l'arrivou-taon-velou (ce nom signifie mille ans de vie) (exacum var.), panacée des Malgaches, le maïs, le mil ; enfin la plus utile production de cette terre, le riz, dont les botanistes ont énuméré onze variétés.
Le cocotier, le bananier, différentes sortes d'ignames, le manioc, des haricots et des plantes cucurbitacées et crucifères, etc., servent aussi à la nourriture des naturels. Les forêts et les lacs sont habités par une foule d'oiseaux imparfaitement connus encore ; en outre, les perroquets, les pi- 1 Le laborieux secrétaire de la Société d'histoire naturelle de l'île Mau rice, M. Julien Desjardins, a réuni un nombre immense de documents propres à une description générale des richesses scientifiques de Madagas car et desiles avoisinantes; mais cet estimable naturaliste paraît plus dé sireux d'acquérir des connaissances nouvelles que de faire part au monde savant de celles qu'il possède déjà. On ne peut s'empêcher de regretter que ce penchant, digne des plus grands éloges lorsqu'il a pour but de mû rir des travaux auxquels la précipitation a toujours été funeste, prive la science des renseignements précieux que la persévérance de M. Desjardins lui a permis d'amasser, et dont son savoir tirerait, nous n'eu douions pas, un grand parti.
ZOOLOGIE. — POPULATION. 9 geons, les sarcelles, les pintades, les faisans, y volent par milliers. Parmi les oiseaux de proie, il faut mentionner le vouroun doule (l'effraye) qui inspire aux Malgaches une terreur superstitieuse, et le vouroun-mahère, sorte de grand-faucon dont l'image, portée en décoration par Radama, est figurée sur le pavillon hova. L'île renferme les animaux les plus utiles à l'homme: les troupeaux de bœufs sauvages ou domestiques y sont nombreux. Ce sont des bœufs à bosse, ou zébus, dont il existe trois espè ces, le zébu ordinaire, le bœuf sans cornes, appelé bouri, et le bœuf à cornes pendantes. Ces animaux sont la principale richesse de l'île d'où il s'en exporte une grande quantité pour l'approvisionnement des îles Bourbon et Maurice. Les moutons à grosse queue de l'espèce de ceux du Cap, les cochons, les san gliers, les chiens, les chats domestiques et sauvages, y sont aussi en grand nombre, ainsi qu'une foule de plus petits quadrupèdes, entre autres, l'aye-aye (sciurus madagascariensis) et le tan drec, qui sont propres à Madagascar; les makis (lemur) abondent dans les forêts.
Le monstrueux caïman (crocodile), qui infeste les lacs et les rivières, joue un grand rôle dans les traditions et les mœurs malgaches. L'exposition aux caïmans remplace l'épreuve du tanghin chez les Anta-ymours. Les lézards , les caméléons, des serpents énormes, mais peu ou point venimeux, doivent être cités parmi les reptiles ; parmi les insectes, des papillons magnifiques, le précieux ver-à-soie, les scorpions , les saute relles dévastatrices, une araignée extrêmement venimeuse. Enfin les côtes ainsi que les rivières et les lacs fourmillent de poissons curieux et variés. S 2. Population probable. — Peuples divers de l'Ile. — Origine de cette diversité. — Dénomination des divers peuples. — Caractères physiques qui les distinguent. ■ — Caractère général des Malgaches. — Indolence. — ■ Superstitions. — Qualités morales. — Serments du sang. — Hospitalité. — Amour maternel. — Vénération pour les morts. — Religion. — Fêtes. — Musique. — Poésie.
II paraît difficile d'évaluer la population de Madagascar d'une manière satisfaisante. Rochon, avec sa légèreté accoutumée, la porte à quatre millions ; Cossigny, qui travaillait sur d'assei bons documents, à deux millions ; les missionnaires anglais, de quatre millions cinq cent mille âmes à cinq millions; le prince Corroller, à quatre millions quatre cent cinquante mille âmes. Rien n'est moins admissible que les données sur lesquelles ces deux derniers calculs sont basés. Les mivsionnaires s'appuient sur un recensement ordonné par Radama , roi d'Ancove , qui n'avait en son pouvoir aucun moyen pour s'assurer de la po pulation des provinces étrangères ; le chiffre présenté par les missionnaires s'applique-t-il à la population de l'île entière? ils le disent , mais sont loin de le prouver. Les calculs du prince Corroller sont encore plus imparfaits.
Ayant appris des officiers des districts hovas que l'île entière renfermait plus d'un million de maisons , il a conclu , sur une moyenne de cinq habitants par feu , que la population totale de Madagascar était de 4,450,000 âmes. En admettant avec Corroller que la moyenne des habitants par case soit de 5, et le nombre de ces cases de plus d'un million, deux assertions fort hasar dées, l'opération du prince offre une monstrueuse erreur, car plus d'un million multiplié par cinq produit nécessairement plus et non pas moins de cinq millions ainsi qu'il le calcule. Mais ce n'est pas tout : après lui avoir passé ce chiffre de 4,450,000 comme étant celui de tous les habitants de l'île, on est fort surpris de voir qu'il ne l'applique qu'aux sept territoires occupés par les Hovas , c'est-à-dire Ancove, Antscianac, le pays des Sakalaves, celui des Bezonzons, des Bétanimènes et des Beisimsaracs; il ne fait pas la moindre mention des autres provinces malgaches, en sorte que l'on serait autorisé à les croire tout-à-fait désertes.
Plusieurs voyageurs, qui ont résidé 25 et 30 ans à Madagascar, disent dans leurs notes que cette île n'est pas peuplée en raison de son étendue; telle était l'opinion de Mayeur et de Dumaine ; Rondeaux n'estimait qu'à un million la population totale *. Selon M. Barthélemy de Froberville, dont les recherches s'étaient spécialement dirigées 1 Nous possédons le í manuscrits de ces trois voyageurs. ORIGINES DIVERSES DES HABITANTS. 11 sur ce sujet, elle ne doit pas s'élever à plus de seize cent mille âmes. Des peuples distincts et plus ou moins nombreux se parta gent le sol de l'île. Quoique ces tribus diffèrent sous plusieurs rapports les unes des autres, on peut toutefois les ramener à deux types principaux qui indiquent bien leurs origines diver ses : l'un caractérisé par un teint cuivré ou plutôt olivâtre et des cheveux longs et plats; l'autre par un teint noir ou brun foncé et des cheveux frisés et crépus.
Ces deux types ne se trouvent pas dans toute leur pureté , et leur mélange a pro duit de nombreuses variétés qui participent plus ou moins de l'un et de l'autre ; mais ce mélange n'est pas si accompli que l'on ne puisse sans peine retrouver à quelles contrées du globe appartient chacune de ces deui races. La constitution physique de la race noire, au nez aplati, aux lèvres épaisses, aux che veux crépus, indique assez qu'elle est originaire d'Afrique, ce que confirme l'examen des mots et des usages qui lui sont pro pres, tandis que la langue, les mœurs, le caractère de la race olivâtre, appartiennent incontestablement aux peuples malais. La présence de ceux-ci à Madagascar paraît d'abord fort ex traordinaire, mais on se l'explique facilement au moyen des traditions populaires. Ce ne fut pas la tempête qui porta dans la grande île les enfants de l'archipel indien : peuple navigateur et hardi, les Ma lais arrivèrent à Madagascar sur une flotte nombreuse et dé possédèrent ou exterminèrent la race indigène connue sous le nom de Fazimbas, dont les usages et les grossières superstitions, tels que la tradition nous les rapporte, ont une si grande ressemblance avec ceux des sauvages Zimbas ', que l'on ne doit pas hésiter à les considérer comme issus d'une commune patrie.
Les derniers descendants de cette race persécutée , qui ne tardera pas à disparaître entièrement, existent encore sur la côle occidentale de l'île, où, séparés des autres insulaires et entourés d'un respect superstitieux , ils exercent l'élat de médecins et de devins. 1 Peuples de l'Afrique que l'on croit être les mêmes que les Gallas. Plusieurs émigrations d'Arabes ont aussi eu lieu sur la côte orientale de Madagascar dans les temps modernes. Ces étrangers ont eu autrefois une grande puissance sur les habitants du sud, où leurs familles jouissaient de nombreux privilèges; ils adoptèrent la langue et quelques superstitions malgaches, sans cesser de cultiver les traditions de leurs pères. Tels sont les éléments qui se sont combinés pour former la population malgache '. Les principaux peuples de Madagascar sont : 1.
Les Antancars, parmi lesquels on remarque une peu plade du nom à'Antratsi, et un grand nombre d'Antalotches, descendants de marchands arabes. 2. Les Antavarts , composés des Antimanahar, des Samba rive, des Antantsiniane, des Zaffirabé (qui occupent la baie d'Antongil ) , des Antivakaï , des Zasfibala ( habitants des en virons de Tintingue), des Anlivongou ( la plus méridionale des peuplades Antavarts ). 3. Les Betsimsaracs , dont une peuplade, les Zaffl-Brouhaï ou Ibrahim, habite PIle-Sainte-Marie. 4. Les Bétanimènes. 5. Les Ambanivoules. 6. Les Bezonzons. 7. Les Affravarts. 8. Les Antatschimes. 9. Les Anta-ymours , habitants de la province de Matatane. 10. Les Chavoaïes, sauvages et peu nombreux, habitant les montagnes, ainsi que les deux tribus suivantes. 1 Les bornes de cette notice ne nous ont pas permis de donner à cette question un développement qu'elle recevra dans un travail plus étendu que nous préparons en ce moment.
Nous nous contenterons de faire observer que c'est dans les provinces du centre de l'île, chez les Hovas et les Ant'-ancayes, que la race malaise s'est conservée plus distincte. On remarque surtout le lype africain chez les peuples de l'ouest, le littoral de l'est étant occupé par des peuples dont la constitution physique tris variée rappelle qu'il fut le théâtre d'envahissements successifs de la part des Halais et des Arabes, et que les Européens y ont depuis longtemps sé journé, mariés h des femmes du pays. PEUPLES DIVERS DE I.'ÎLE. 13 11. Les Chassâtes. 12. Les Vourimes. 13. Les Antarayes, composés des peuplades Antabasses, habitants de la vallée d'Amboule et des environs de la baie de Sainte-Luce, des T,aïssambes, etc. 14. Les Ant'-anossis, habitant les environs du Fort-Dau phin. 15. Les Ant'-Androui, parmi lesquels sont les Ant'-ampâtes et les Caramboules ', à l'extrémité méridionale de l'île. 16.
Les Mabafales. 17. Les Machicores. 18. Les Anta-Fierène , habitants de la baie de Saint-Au gustin. 19. Les Anta-Ména bé, ou Sakalaves-du-Sud, dont les armes ont été redoutables aux Hovas eux-mêmes. ' 20. Les Ant'-Ambongous , sauvages chez qui l'on n'a pas encore pénétré. 21. Les Sakalaves-du-Nord, autrefois puissants, aujourd'hui dominés par les Hovas. 22. Les Ant'-antsianacs. 23. Les Ant'-ancayes. 24. Les Hovas, maîtres d'un grand nombre de provinces qu'ils ont conquises depuis trente ans. 25. Les Betsilos , montagnards braves et industrieux. Les Antancars, qui habitent les environs de la baie de Diégo- Suarez, ressemblent beaucoup aux Cafres ; comme eui ils ont les cheveux laineui , les lèvres épaisses et le nez épaté. Ils sont plus sauvages que leurs voisins ; on ne trouve pas chez eux cette vivacité, cette adresse, cette intelligence des popu lations Betsimsaracs; leurs villages, peu considérables, ne contiennent que vingt ou trente cases petites, malpropres et peu solides, dont la construction exige à peine une demi-journée de travail.
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The end
You’ve reached the end of Voyage à Madagascar et aux Iles Comores (1823 à 1830), précédé d'une notice historique et géographique sur Madagascar par M. E. de Froberville ... Avec un atlas et huit vues et costumes dessinés par V. Adam et deux cartes géographiques.
