Read here

Le Gouvernement de M. Thiers, 8 février 1871-24 mai 1873

Jules François Simon · 1878 · Scanned text

221,537 words · about 15 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · original scans are not available here · view the original source

Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Jules François Simon
Language
French
Published
1878
Length
221,537 words · about 15 h 31 min
Sections
8 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (8)
  1. Front matter about 45 min
  2. Chapitre II about 55 min
  3. Chapitre III about 55 min
  4. Chapitre IV Paris Avant Le about 1 h 12 min
  5. Chapitre V. Le about 1 h 29 min
  6. Chapitre VI. La Commune about 4 h 24 min
  7. Chapitre VIII. La about 2 h
  8. Chapitre IX. Le about 3 h 49 min

Continue:

Front matter

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR DU MÈME AUTEUR SOUVENIRS DU 4 SEPTEMBRE. — Origine et chute du second Empire ..... 1 volume. — Le Gouvernement de la Défense Nationale. . 1 volume. IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER. — A. CHA1XETC" RL'E LERCLRE. 20, A PARIS. — S236-8. — 8 FÉVRIER 1871 — 24 MAI 1873 — PAR JULES SIMON TOME PREMIER C L PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1878 Droits de reproduction et de traduction réservés CHAPITRE PREMIER LES ÉLECTIONS. Notre récit commence au 28 janvier 1871 ; — une date funèbre, celle de la capitulation de Paris. Le feu avait cessé le 27, à minuit, en vertu d'une convention verbale ; les ratifications devaient être échangées le lendemain. Le 28, M. Jules Favre se rendit de bonne heure à Versailles ; mais M. de Moltke, mécontent des stipulations convenues, montrait peu d'empressement : l'état-major élevait à chaque instant des difficultés nouvelles ; il était dix heures du soir quand l'armistice fut enfin signé.

M. Jules Favre ne put rejoindre ses collègues qu'à une heure du matin. On avait fait appeler les directeurs de chemins de fer ; il fallait avant tout 1 í. pourvoir au ravitaillement de Paris. Ce devoir accompli, le conseil ne voulut pas se séparer avant d'avoir réglé tout ce qui concernait la convocation de l'Assemblée. Le temps et l'autorité manquaient pour ébaucher une loi électorale. On résolut de remettre en vigueur, avec quelques modifications indispensables, la loi du 15 mars 1849, la dernière loi électorale de la République, qui peut se résumer ainsi : le scrutin de liste, le vote au canton, l'électorat à 21 ans, l'éligibilité à 2o, sans aucune exclusion, ni de l'électorat ni de l'éligibilité, pour tous les Français non frappés d'indignité ou d'incapacité par une décision judiciaire.

Dans un moment où tant de citoyens avaient accepté par dévouement des fonctions publiques, il sembla juste de supprimer la plupart des cas d'inéligibilité édictés par le législateur de 1849, et de suspendre par conséquent l'application des articles 81 à 90. L'interdiction d'élire les préfets et les sous-préfets dans le département où ils exerçaient leurs fonctions , fut seule maintenue. L'armée était appelée à voter, comme en 1849; cette mesure était plus nécessaire que jamais, puisque tous les Français valides étaient sous le drapeau. Le nombre des députés fut fixé à 753 pour la France continentale ; plus 6 députés pour l'Algérie et 9 pour les colonies : en tout, 768. Le décret, signé aux premières lueurs du jour, fut inséré immédiatement au Journal officiel et placardé quelques heures après dans Paris.

Chapitre II

l'assemblée a bordeaux. Qui n'a pas vu la ville de Rordeaux quand elle était capitale de la France, se ferait difficilement une idée de la population bruyante et affairée qui encombrait alors ses hôtels et ses rues. Cette belleville calme, polie, aima ble, était à la fois une capitale politique, une Bourse gigantesque, et le quartier général d'un corps d'armée. La place des Quinconces disparaissait sous de longues files de canons ; la préfecture, où M. Gambetta résidait , renfermait à la fois le Gouvernement , le ministère de l'intérieur, le ministère de la guerre, la police, Tadmi nistration des télégraphes et la préfecture de la Gironde. Dans les grandes salles du conseil général qui longent le théâtre, fonctionnaient les anciens commis du temps de l'Empire, rangés sous les yeux de leurs directeurs, comme des écoliers sous la férule de leurs maîtres LÈ GOUVERNEMENT DE M. THIERS. 48 d'étude ; le cabinet du préfet, les anciens salons de ré ception et même un peu les antichambres étaient encom brés par des employés d'une autre espèce, plus remuants, tout aussi affairés, qu'on avait pu voir cinq mois auparavant dans les bureaux de rédaction des journaux dé mocratiques.

C'est à peine si le tout-puissant ministre s'était réservé un cabinet pour lui seul. Avait-il besoin d'un peu de tranquillité pour écrire un arrêté ou une circulaire, il s'abritait derrière un paravent. II donnait ses audiences à la foule sur le balcon, aux députations du haut de Tescalier, et aux individus derrière la porte. Le grand escalier, dans ce va-et-vient général, ressemblait à Tescalier d'un chemin de fer, au moment où le train va partir. Les ministres, les généraux se frayaient un passage à coups de coudes; on ne se dérangeait que pour le maître et deux ou trois de ses familiers. Cette foule grouillante et hurlante était égayée par la quantité et la variété des uniformes. M. Gambetta avait créé des armées avec une énergie incomparable, et toutes les co lères, toute la malveillance de ses ennemis ne lui en raviront jamais Thonneur ; il avait aussi créé, à profusion, des officiers, et les officiers avaient créé des uniformes.

Les fonctionnaires civils s'en étaient donné à cœur-joie : un directeur de télégraphe portait autant de plumes à son chapeau et était aussi galonné qu'un général. Les Bordelais, ceux qui étaient restés à leurs affaires, ne se retrouvaient plus dans leur propre ville ; on leur avait pris leurs rues, leurs places, leur préfecture, leurs théâtres, leurs comptoirs et jusqu'à leurs maisons. Bordeaux, dans le cours d'un trimestre, fut pris d'assaut deux ou trois fois par des armées différentes : par les fonctionnaires civils, par les brasseurs d'affaires, par les officiers, et finalement, après la retraite de M. Gambetta, par les députés. On n'avait eu que huit jours pour toute cette grosse besogne des élections, qui, dans les temps ordinaires, met tant d'hommes en mouvement ; encore ces huit jours avaient-ils été remplis de surprises, au moins dans les départements non envahis.

On avait commencé les opé rations le 2 ou le 3 février d'après le décret de Bor deaux ; puis étaient venus, presque à la veille du vote , le décret de M. Jules Simon et ceux du Gouvernement de Paris. Les préfets, dans plusieurs départements, avaient été obligés de changer leurs instructions et de contredire leurs proclamations. Quelques-uns s'étaient retirés. A Lille, le nouveau préfet, M. Heudlé, arriva le jour mème où Ton procédait au vote. Les difficultés furent différentes, mais ne furent pas moindres, dans les départements envahis par les Prussiens. Comme il n'y avait plus de préfets, une circulaire de M. Hérold, ministre de l'intérieur, délégua la partie la plus essen tielle de leurs attributions aux maires de chefs-lieux. L'ennemi, qui tenait à la convocation de TAssemblée, n'apporta point d'obstacle aux opérations.

On put se réunir, afficher, correspondre, voter en liberté ; mais Tétat de guerre était, par lui-même, un terrible empêi chement. Presque partout les mairies étaient converties en casernes, les listes électorales étaient perdues ou dé chirées, les chemins de fer encombrés ou rompus; beaucoup de citoyens, les plus actifs, les plus importants , étaient sous le drapeau. Malgré tout, les élections furent faites, et à l'heure dite, dans la France entière. Elles furent faites régulièrement, librement. M. Thiers en a rendu témoignage dans la séance du 10 mars 1 871 : « Jamais, dit-il, non, jamais un pays n'a été interrogé plus sincèrement, et jamais il n'a répondu plus sincère ment que dans cette dernière occasion. (Marques d'as sentiment.) » Le pays était en partie occupé, et là où il y avait occu pation, l'étranger ne s'est pas mêlé du tout de vos élec tions.

Dans les autres parties de la France, certains préfets auraient voulu s'en mêler, ils n'en ont pas eu le temps. » Ainsi, grâce à Tindifférence de l'étranger, grâce au défaut de temps pour l'administration qui a précédé celle que vous avez nommée, les élections n'ont été tourmentées en aucun sens. » On n'a pas manqué de dire, depuis, que le Gouver nement de la Défense avait pesé sur les électeurs, mais Taccusation n'est pas seulement fausse, elle est absurde. L'Assemblée, qui n'était pas suspecte de tendresse pour le Gouvernement, ne prononça qu'une enquête (élections du département de Vaucluse) et n'annula, en tout, que cinq élections (celles de MM. Cyprien Chaix dans les Hautes-Alpes, Marc-Dufraisse dans les Alpes-Maritimes, Mestreau dans la Charente-Inférieure, Lamorte dans la Drôme, Girot-Pouzol dans le Puy-de-Dôme).

Encore ces élections furent-elles annulées uniquement en vertu du principe de Tinéligibilité des préfets dans les départements qu'ils administrent. II est donc vrai de dire que les élections de toute la France furent déclarées régulières, à Texception de celles d'un seul département. La Délégation avait autorisé la candidature des pré fets dans leurs départements, ce quiétait, à ses propres yeux, une dérogation à tous les principes ; elle avait cru que les circonstances permettaient cette exception et qu'on ne pouvait, sans injustice, frapper d'inéligibilité des hommes qui avaient accepté des préfectures, non comme une carrière, mais comme une occasion de servir et de se dévouer. M. Jules Simon, qui avait besoin de ne pas décourager les préfets, ne voulut pas risquer de pousser à la désobéis sance ceux d'entre eux qui, à la date où son décret leur serait connu, pouvaient avoir posé depuis plusieurs jours leur candidature.

II se trouva que la plupart des préfets s'étaient volontairement mis à Técart. Onze préfets seulement et deux sous-préfets furent nommés députés. Plusieurs des élus avaient donné leur démission en temps opportun. L'un des invalidés, M. Marc-Dufraisse, avait été élu en même temps dans le département de la Seine. Les quatre autres se présen tèrent de nouveau et furent élus. On ne releva aucun fait de corruption. Quelques faits d'intimidation qu'on essaya de grossir ne furent pas prouvés; TAssemblée n'en tint pas compte. Plusieurs préfets avaient conseillé de voter pour des partisans de la guerre à outrance. Le changement survenu dans l'administration deu* jours avant le vote rendit leur influence nulle. Elle ne pouvait être grande auparavant ; tout le monde savait qu'ils allaient disparaître.

On ne pouvait compter sur leurs promesses ; on ne pouvait craindre leurs menaces. Le Gouvernement, à la date des élections, et ses agents à tous les degrés, en y comprenant les maires, n'avaient d'autorité morale que sur les hommes qui partageaient leur opinion; quiconque n'était pas ardemment avec eux était contre eux. On reprochait au Gouvernement de Paris la capitulation ; on reprochait au Gouvernement de Bordeaux la dictature. En réalité, il n'y eut d'autre influence collective que celle du clergé, resté tout entier à son poste avec son organisation intacte, quand la révolution et la guerre avaient si profondément troublé et si cruellement décimé la société laïque. Le clergé commença, dès lors, à se mêler ouvertement et ardemment à la lutte des partis. On vit arriver les députés à Bordeaux dès le lendemain des élections.

Beaucoup d'entre eux venaient de Tarmée ou des ambulances, et n'avaient pas pris le temps d'aller embrasser leur famille. Quelques-uns portaient encore Tuniforme de leurs régiments. On avait disposé le Grand-Théâtre pour servir de salle des séances ; salle magnifique, beaux et commodes déga gements. Le foyer du public fut la salle des confé rences ; on installa comme on put les bureaux dans les loges des acteurs ou les magasins d'accessoires. Le seul inconvénient, mais il était assez grave, c'est que la salle ne prenait pas jour au dehors et qu'il fallut constamment Téclairer au gaz. L'Assemblée se réunit le dimanche 12 février, à trois heures de Taprès-midi, dans le foyer du théâtre. On ne voulait d'abord que prendre langue ; mais le comte Benoit-d'Azy, appelé à présider la séance comme étant le plus âgé des membres présents, proposa à TAssemblée, vu la gravité des circonstances, de se déclarer immédiatement constituée.

Cette proposition fut adoptée à Tunanimité. On nomma aussi le bureau provisoire. M. Benoist-d'Azy fut continué dans les fonctions de président. M3I. Duchatel, de Castellane, L'Ebraly et Paul de Rémusat furent désignés comme secrétaires. L'Assemblée s'ajourna au lendemain pour commencer la vérification des pouvoirs. Le nombre des députés présents était déjà considérable. Lorsqu'on procéda, le 16, à l'élection du bureau définitif, il n'y avait pas moins de 533 votants. Ni le Gouvernement de Paris, ni la Délégation de Bordeaux n'avaient songé à définir les pouvoirs de TAssemblée, ou à fixer un terme à son mandat. II était clair que TAssemblée issue du suffrage universel possédait un pouvoir absolu et souverain, et qu'à partir du moment où elle se trouvait réunie, il n'y avait plus en France d'autre autorité que la sienne.

On pensait assez généralement qu'elle avait été appelée pour décider de la paix et de la guerre ; que sa mission serait épuisée par le vote qu'elle émettrait sur cette question formi dable, et qu'il ne lui resterait plus ensuite qu'à faire une loi électorale, et à appeler ses successeurs. Ceux qui connaissaient l'histoire savaient bien qu'une assem blée prend toujours tous les pouvoirs qu'on lui laisse prendre et dure aussi longtemps qu'on la laisse durer. II est certain, cependant, qu'on aurait bien étonné les députés si on leur avait dit qu'ils siégeraient quatre ans, et qu'ils feraient une Constitution. Dans ces premiers jours de février, on étudiait avec anxiété la liste des nouveaux élus, dont le sort du pays allait dépendre. Cette liste ne parlait pas clairement. II y avait beaucoup de noms nouveaux, et, parmi les anciens députés, on pensait, avec raison, qu'il y aurait des conversions nombreuses.

On était réduit à des conjectures. Les plus habiles statisticiens craignaient d'être trop affirmatifs. Un premier fait, éclatant, rassurant, c'est que les bo napartistes n'avaient pas été élus. On n'en comptait pas plus d'une trentaine, et dans ce petit groupe, à peine y avait-il quelques noms connus : M. Conti, 31. Gavini, A. Galloni, M. Daru, M. Rrame. Sur ces trente membres qui formèrent plus tard le noyau du groupe de T Appel au peuple , les deux tiers au moins auraient regardé comme injurieuse la qualification de bonapartiste. Les appréhensions de M. Gambetta, qui craignait une Chambre toute remplie d'anciens candidats officiels, étaient loin d'être justifiées. La France s'était souvenue du 2 Décembre , des commissions mixtes, des transpor tations, de la loi de sûreté générale, des tripots, des filles, du Mexique, de Sedan.

Le chef du parti, M. Rouher, était alors à l'étranger. II ne se présenta qu'aux élections du 2 juillet; et, même à cette date, il fut battu dans la Charente-Intérieure et dans la Gironde. II fallut que M. Séverin Abbatucci donnât sa démission pour lui pro curer une élection dans le département de la Corse, con sidéré alors comme un bourg-pourri bonapartiste. Le parti ne peut pas dire qu'il a subi les conséquences du décret de Bordeaux, car il n'a pas été plus heureux le 2 juillet que le 8 février. On ne comptait guère que 250 républicains : c'é tait un échec. On pouvait prévoir, dès lors, que tous les partis monarchistes se ligueraient contre la Bépublique; que la République finirait par Temporter , mais qu'il faudrait du temps pour la faire proclamer à titre de gouvernement définitif, et plus de temps encore pour la débarrasser des retours offensifs des partis vaincus.

Si Ton avait fait les élections plus tôt, en septembre ou octobre 1870, TAssemblée presque tout entière aurait été républicaine. Un fait nouveau, assez inattendu , explicable surtout par Tintervention du clergé, c'était la résurrection du parti légitimiste. La France ne connaissait plus ce parti; elle le croyait mort. II n'avait plus depuis longtemps que des chefs sans soldats; mais cette fois tous les chefs avaient été nommés. II fut évident, au bout de quelques séances, que ces représentants de Tancien régime n'é taient plus au courant de rien, et qu'il n'y avait parmi eux aucun de ces hommes supérieurs qui donnent de l'éclat à leur parti, qui se font redouter par les. autres, et arrivent quelquefois, à force d'habileté politique ou de talent oratoire, à déplacer une majorité. II n'en était pas de même du centre droit, groupe très-nombreux, plus nombreux que le groupe républi cain, et dans lequel il fallait compter M. Thiers, M. Dufaure, M. Léonce de Lavergne, M. Casimir Perier, M. Laboulaye, un grand nombre d'hommes instruits, éloquents, rompus aux affaires, accoutumés au manie ment des assemblées, hommes de gouvernement jetés dans l'opposition par l'Empire, et qui, s'ils avaient assez d'élévation dans l'esprit pour se soustraire à d'anciens préjugés et à des intérêts de coterie, ne pou vaient manquer d'exercer une influence prépondérante sur TAssemblée.

Ainsi, le centre droit formait le groupe le plus important; venaient ensuite les républicains , avec quelques orateurs de premier ordre, M. Jules Favre, M. Gambetta, M. Pelletan, M. Picard ; puis les légitimistes, et, après tout le monde, une infime minorité de bonapartistes. Si on ajoute une trentaine de nulli-fidiens, d'expectants, dont personne ne connaissait les opinions, et qui certainement ne savaient pas eux-mêmes où se classer, on aura un aperçu à peu près exact de la situation des partis dans TAssemblée au moment de sa réunion. Aucun groupe n'avait la majorité. Le centre droit et les républicains arrivaient au premier rang , avec des forces inégales. Ce résultat était fait pour décourager les bonapartistes et pour attrister les républicains. Les partisans de la monarchie constitutionnelle avaient seuls le droit de se féliciter et de croire que la France leur re venait.

Habitués à regarder le parti républicain comme un parti sans habileté politique, ils comptaient que Téchecsubi par lui en février 1871 irait en s'approfon dissant au moment des élections complémentaires. Les républicains ne pouvaient manquer de faire des fautes, et ils ne pouvaient manquer, eux, d'en profiter. Parmi les légitimistes, tout ce qui n'était pas trop engagé , tout ce qui était capable d'ouvrir les yeux sur Tétat vrai de la société moderne, viendrait à eux. Ne fallait-il pas, avant tout, échapper à la République? Les constitu tionnels seraient, pour la seconde fois dans le cours du siècle, un expédient nécessaire. Pour commencer, ils étaient sûrs de donner un chef au gouvernement dans la personne de M. Thiers. Enfin, comme pour assurer le triomphe du centre droit, les républicains ne furent pas plutôt réunis, qu'ils commencèrent à s'entre déchirer.

M. Gambetta et les principaux chefs du parti républicain avaient vu le double péril que faisaient courir à la République le parti orléaniste, d'une part, et le parti bonapartiste de l'autre. Contre les bonapartistes ils avaient la ressource des incompatibilités, qu'ils croyaient pouvoir justifier par une sorte de loi du talion, en les donnant comme représailles des candidatures officielles. Ils n'avaient pas une arme semblable contre la monar chie constitutionnelle. Ils croyaient avec raison que tous les esprits d'élite finiraient par regarder la Répu blique comme le seul gouvernement possible et le meilleur des gouvernements, et que la foule, désabusée ducésarisme, ne pouvait désormais appartenir qu'à la cause républicaine. Mais le progrès, dans les sociétés humaines, n'a pas lieu suivant une marche continue.

II s'avance pas bonds, puis il recule; il subit des inter valles, jusqu'à ce qu'ayant triomphé des derniers obstacles, il acquière enfin une force irrésistible. Si les membres du centre droit avaient obéi à une direction unique, s'ils avaient pratiqué le seul genre de désinté ressement que puisse montrer un parti, c'est-à-dire la patience; si surtout ils étaient restés fidèles à la poli tique libérale, invoquée par eux sous l'Empire avec tant d'éclat, au lieu de faire cause commune avec la réaction et le cléricalisme, la France eût peut-être recom mencé, quoique dans des conditions moins viables, l'épreuve de 1830. Leurs divisions intestines furent une chance heureuse pour la République. Ils n'avaient de commun entre eux que leur attachement pour le régime représentatif et leur aversion pour les aventures.

Ils étaient séparés par des différences profondes , qui se manifestèrent dès les premières séances. Quelques-uns, en très-petit nombre, ne voyaient de salut que dans une restauration orléaniste, et sacrifièrent tout à cette pensée. D'autres avaient, pour toute foi politique, une aversion instinctive contre la démocratie , et la peur d'être privés des avantages politiques et sociaux dont ils jouissaient. Ils avaient aimé la liberté en théorie, et n'auraient même pas refusé de Tappliquer, pourvu qu'ils restassent maîtres d'en mesurer la dose. Leur libéralisme tempéré et conditionnel ne résista pas au spectacle de la Commune, et quand il leur parut bien démontré, trois ans plus tard , qu'une restauration orléaniste était impossible , obligés de choisir entre deux maux, l'Empire et la République, ils suent le choix qui leur parut le plus rassurant, sinon le plus honorable, et on les vit entrer l'un après l'autre, la rougeur sur le front, dans les rangs du parti qui s'est longtemps caché sous le nom de parti de TAppel au peuple.

Entre les orléanistes persistants et les orléanistes bonapartisants, il y avait dans le centre droit une cen taine de fermes esprits, également incapables d'aban donner les principes sur lesquels toute société repose, et de renoncer à la liberté. Ils auraient préféré à toute autre forme de gouvernement la monarchie constitu- (K) LE GOUVERNEMENT DE M. THIERS. tionnelle, s'ils lavaient trouvée établie, ou s'ils avaient pu la restaurer par un vote, sans recourir à la force. Mais ils comprirent bien vite que ni les légitimistes, ni les bonapartistes n'accéderaient à la forme constitutionnelle ; qu'elle n'aurait de majorité ni dans le Parle ment, ni dans le peuple ; qu'elle était, par sa nature et par le tempérament de ses défenseurs, dans Theureuse impuissance de recourir à la force; que la réapparition sur Ja scène politique du parti légitimiste n'était qu'un incident sans durée et sans portée ; que la seule mo narchie possible était celle dont ils ne voulaient à aucun prix, celle qui, débarrassée de tout scrupule, faisait ouvertement appel aux intérêts et à la force.

La Répu blique leur inspirait des défiances qui , chez quel ques-uns, dans ces commencements, allaient jusqu'à Taversion. Mais persuadés qu'il n'y avait à choisir qu'entre elle et l'Empire, et que l'Empire ne se concilie rait jamais ni avec les principes du droit et de la justice, ni avec la liberté, ils ne désespéraient pas de faire une République libérale et conservatrice. En un mot, ils repoussaient la légitimité comme chimérique, la dicta ture républicaine et la dictature césarienne, comme odieuses ; ils préféraient une monarchie libérale à une République modérée, mais sans estimer qu'il y eût lieu de recourir à une révolution, uniquement pour que la présidence de la République fùt héréditaire. M. Thiers était non-seulement le chef de ce parti , il était ce parti lui-même ; car c'est en le suivant, en le comprenant, que les autres arrivaient à cette conclusion : qu'il fallait garder provisoirement le gouvernement qu'on avait, laisser cependant la lice ouverte, réserver au pays la faculté de choisir librement entre les deux formes de gouvernement constitutionnel, et attendre, pour provoquer son jugement, le jour où la nation serait refaite, c'est-à-dire le jour où elle aurait de nou veau une administration, une armée et des finances.

La séance du lundi 13 février fut véritablement la première séance de TAssemblée. Elle s'ouvrit à deux heures dans la salle du théâtre, sous la présidence de M. Benoist-d'Azy. Les députés y pénétrèrent en perçant une foule énorme, qui voulait voir les plus importants et les plus populaires d'entre eux. Garibaldi, qui vint avec son uniforme , et Victor Hugo furent les plus entourés et les plus acclamés. Toute cette foule était ardemment républicaine, et les députés de la droite ne tardèrent pas à se plaindre de ces cris étourdissants de: Vive la République! qui les poursuivaient à l'entrée ou à la sortie du théâtre. M. Jules Favre prit la parole au début de la séance pour déposer les pouvoirs du Gouvernement de la Défense nationale entre les mains des représentants du pays. « Depuis que les membres du Gouvernement de la Défense nationale ont été chargés du fardeau qu'ils ont accepté, ils n'ont pas eu, dit M. Jules Favre, d'autre préoccupation ni d'autre désir que de pouvoir arriver au jour où il leur serait possible de se trouver en face des mandataires du peuple.

(Très-bien!) » Ils y sont dans les circonstances les plus douloureuses et les plus cruelles ; mais grâce à votre patriotisme, Messieurs, grâce à l'union de tous, à laquelle, j'en suis convaincu, nous ne faisons pas un stérile appel (bravo! bravo !) et qui, au besoin, nous serait conseillée à la fois par le malheur, par le bon sens, par le souci des intérêts de notre chère patrie... (Nouvelle approbation.) Nous arriverons à bander ses plaies et à reconstituer son avenir. (Vif mouvement d'adhésion et applaudissements.) » C'est à vous, Messieurs, qu'appartient cette œuvre. Quant à nous, nous ne sommes plus rien, si ce n'est vos justiciables, prêts à répondre de tous nos actes, con vaincus que nous ne rencontrerons dans leur examen que la loyauté qui inspirera chacune de vos délibéra tions, comme vous pouvez être certains que jamais une autre pensée ne nous guidera dans les explications que nous aurons à vous présenter.

(3Iarques unanimes d'assentiment.) » M. Jules Favre ajouta quelques mots sur les négocia tions qu'il avait entamées, et qui Tobligeaient à repartir le jour même pour Paris. « Mon premier devoir sera de reporter à ceux avec qui nous négocions cette affirma tion, que la France est prête, quoi qu'il arrive, à faire courageusement son devoir. (Vive approbation et applaudissements.) » L'Assemblée décidera en pleine liberté , comme il appartient à des représentants du pays, qui ne prennent conseil que du salut de la France et n'ont d'autre souci que son honneur. (Bravo! bravo! nouveaux applau dissements.) » Le président donna lecture de la lettre de démission collective des membres du Gouvernement, et des lettres de démission de chacun des ministres. II donna aussi connaissance à TAssemblée de la lettre suivante : « Citoyen président de TAssemblée nationale, » Comme un dernier devoir rendu à la cause de la République française, je suis venu lui porter mon vote que je dépose entre vos mains. » Je renonce au mandat de député dont j'ai étéhonoré par divers départements. » Je vous salue. » G. Garibaldi. » L'Assemblée procéda au tirage des bureaux, et leva immédiatement la séance, pour commencer, dans les bureaux, le travail de la vérification des pouvoirs.

Le public évacuait déjà les tribunes, et les représentants commençaient à sortir de la salle, quand le général Garibaldi se leva et demanda la parole. On cria de divers côtés : « II est trop tard ! La séance est levée ! » Un membre ajouta : « On n'a plus le droit de prendre la parole dans une Assemblée, quand on a donné sa démission. » En effet, le général aurait dû parler pendant la séance, et avant de donner sa démission. II fut évident que les membres de la droite étaient bien aises de lui opposer cette double fin de non-recevoir, et de n'avoir pas à Tentendre. On eut pour lui, de ce côté, quelques jours plus tard, des paroles blessantes. M. de Lorgerîl le traita de « comparse de mélodrame ». A gauche, au contraire, on s'empressa de rentrer dès qu'on apprit que Garibaldi voulait parler.

Non-seulement les républicains éprouvaient pour la personne du général les sentiments de respect et d'admiration qui lui sont dus ; mais ils pensaient que, par courtoisie pour un étranger, et par reconnaissance pour un général qui avait combattu pour nous, on pouvait bien repren dre la séance pour quelques minutes. Malheureusement ils n'étaient pas en majorité. M. Renoist-d'Azy reparut au fauteuil, sans se découvrir, et prononça ces paroles : « J'ai déclaré la séance levée, et je ne puis qu'engager mes collègues à se rendre dans leurs bureaux. J'or donne que les tribunes soient immédiatement évacuées. » On se sépara au milieu d'une agitation assez vive. Les représentants, retirés dans leurs bureaux, entendirent pendant longtemps retentir sur les places environnantes, les acclamations qui suivaient Garibaldi.

II partit le soir même pour l'Italie. L'Assemblée procéda rapidement à la vérification des pouvoirs. Le 16 février, elle fut en mesure de nommer son bureau définitif. Elle nomma son président à Tunanimité, et ce président fut un républicain. M. Grévy était si évidemment imposé par la situation, que son élection ne fournit aucune lumière sur la force respec tive des partis. Ni les légitimistes, ni lc centre droit ne pouvaient se flatter de faire élire un candidat pris dans leur sein ; on ne pouvait passer qu'avec l'appui du parti républicain. Le 4 septembre, M. Grévy n'avait pas approuvé la formation du Gouvernement acclamé à l'Hótel de-Ville. II avait refusé de recevoir de lui les fonctions de ministre de la justice. II s'était même chargé de lui porter, le soir, les propositions du Corps législatif.

Honoré des républicains pour son talent, son caractère, et la solidité de ses convictions, il était en faveur auprès des monarchistes pour s'être constamment tenu en dehors de la révolution depuis le jour où elle s'était faite. M. Thiers, alors tout-puissant sur TAssemblée et particulièrement sur le centre droit, avait le premier prononcé le nom de M. Grévy, qui ne souleva pas une seule objection. Les partis se comptèrent sur les autres membres du bureau. R fallait quatre vice-présidents. On nomma MM. Martel. Vitet, Léon de Maleville, du centre droit, et M. Benoist d'Azy, légitimiste. Le dernier élu, M. Léon de Maleville, eut 288 voix. Le candidat qui venait après lui, avec 214 voix, était un légitimiste, M. de Vogué. Le centre droit eut deux questeurs, qui passèrent avec 458 et 430 voix; les légitimistes réussirent avec beaucoup de peine à faire passer M. Princeteau.

H n'eut que 222 voix ' LE GOUVERNEMENT DE M. THIERS. au premier tour de scrutin ; mais le candidat républicain n'en eut que 147 et tomba à 55 au scrutin de ballottage. Enfin les six secrétaires furent JIM. Rethmont, Paul de Rémusat, de Barante, Johnston, de Castellane et de Meaux. Sur ce nombre, il n'y avait qu'un républicain, M. Bethmont: en tout, deux républicains dans un bureau composé de quatorze membres. La force du parti républicain se mesure très-exactement par le nombre de voix données à M. Magnin pour les fonctions de questeur et à M. Charles Rolland pour celles de secrétaire. M. Magnin eut 147 voix, M. Rolland 145. C'estque les républicains votaient sans alliances. Les membres les plus libéraux et les plus intelligents du centre droit, qui devaient, quelques mois après, se rallier à la République et former le centre gauche de TAssemblée, étaient encore hésitants.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…