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L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution. 1715-1789

Félix Rocquain · 1878 · Scanned text

188,857 words · about 13 h 14 min to read

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About this book

Author
Félix Rocquain
Language
French
Published
1878
Length
188,857 words · about 13 h 14 min
Sections
12 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (12)
  1. Front matter about 58 min
  2. Livre II about 1 h 1 min
  3. Livre III Seconde about 49 min
  4. Livre IV Gouvernement De Lodis XV about 53 min
  5. Livre V Gouvernement De Louis XV about 47 min
  6. Livre VI Gouvernement De Louis XV about 1 h 13 min
  7. Livre VII Gouvernement De Louis XV about 1 h 10 min
  8. Livre VIII Fin Du Gouvernement De Louis XV about 49 min
  9. Livre IX about 57 min
  10. Livre X about 53 min
  11. Livre XI about 55 min
  12. Livre XII about 2 h 47 min

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Front matter

L'ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE AVANT LA RÉVOLUTION L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à Tétranger. Cet ouvrage a été déposé au ministère de ('intérieur (section de la librairie) en janvier 1878. TARIS. — TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C'», RUE GARANCIERE, 8. L'ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE AVANT LA RÉVOLUTION 1715-1789 PAU FELIX ROCQUAIN PARIS E. PLON ET C", IMPRIMEURS-ÉDITEURS 10, RUE GARANCIÈHE 1878 Tous droits réservés PRÉFACE Le mouvement d'opinion d'où sortit la Révolution française ne date point des Philosophes. Le siècle tout entier prépara la catastrophe. Est-ce à dire qu'au lendemain de la mort de Louis XIV on voie naître cette opposition à l'Eglise et à la royauté', qui, en ébranlant les deux plus fortes assises de Tancien régime, devait par la suite en amener l'écroulement ?

Il y avait sans doute de sourds mécontentements contre le gouvernement disparu. La misère de 1709 était encore présente aux imaginations; on se rappelait les guerres incessantes, les impôts sans mesure; on se rappelait les emprisonnements, les exils; les parlements et les autres cours souveraines , privés depuis un demi-siècle de leur ancien droit de remontrances, ne pardonnaient pas au pouvoir qui les avait amoindris. A ces marques de ressentiment contre la royauté s'ajoutaient déjà certains signes d'irréligion. La cour de Louis XIV7, selon un mot énergique de Saint- Simon, suait l'hypocrisie; et des pays étrangers où ils fuyaient leur patrie, les protestants, qu'avait chassés la révocation de l'édit de Nantes, soufflaient la haine contre un catholicisme persécuteur. Mais, si graves que ces a PRÉFACE.

VI symptômes pussent paraître, ils n'offraient rien de gé néral, rien surtout de systématique. Affaibli seulement dans les hautes classes de la nation , le sentiment religieux ne laissait pas d'exercer une action puissante sur les âmes. Moins altéré, le sentiment monarchique semblait encore conserver toute sa force, Les insultes qui pour suivirent sur la route de Saint-Denis la dépouille de Louis XIV ne furent, comme on l'a dit, qu'une explosion passagère qui s'adressait à la personne du monarque , aux dernières années de son gouvernement, non au principe de la royauté. Toutefois, dès la fin du règne de Louis XIV, on voit poindre cette double opposition. Elle eut sa cause dans l' atteinte portée par un pouvoir intolérant aux droits sacrés de la conscience. Ce n'est pas que la France se fût émue des violences exercées contre les protestants.

Livre II

MINISTÈRE DU DUC DE BOURBON ET PREMIÈRE MOITIÉ DO MINISTÈRE FLEURY (1724-1733) A Theure même oû le duc d'Orléans expirait, le duc de Rourbon, qui ne connaissait rien aux matières de gouver nement, qui n'avait jamais rien su que la chasse et « en toutes choses n'avait pas le sens commun » , sollicita du Roi la place de premier ministre et Tobtint '. Mené « comme un enfant » par la marquise de Prie , qui avait figuré aux soupers du Régent, un tel ministre fit honte. Dix-huit mois après son arrivée au pouvoir, des placards injurieux , affichés au Palais-Royal et dans divers quartiers de Paris, demandaient son renvoi 2. On continua, sous son administration, les procédés de la Régence. On laissa les Jésuites prendre de plus en plus « le dessus 3 » . Louis XV fut marié ' Barbier, I, 307, 314 ; Marais, II, 57. 2 « On a affiché au Palais-Royal et dans plusieurs endroits de Paris des placards par lesquels on donne avis que le royaume est gouverné par une p et des soldats aux gardes, et que, si le duc d'Orléans y veut mettre ordre, il trouvera des gens qui le seconderont. « Marais, III, 190 (juin 1725). 3 On continua également d'attirer au Conseil les affaires religieuses.

Un arrêt du Conseil au sujet de l'édition en douze volumes des Conciles du père Hardouin, jésuite, est particulièrement remarquable. Dans cette édition, terminée en 1715, les conciles de Râle et de Constance étaient qualifiés de conciliabules, et la constitution Unigenitus traitée de règle de foi. Le Parle ment, par arrêts des 20 décembre 1715, 19 août 1719 et 27 août 1721, avait ordonné des corrections. Un dernier arrêt du 7 septembre 1722 avait prescrit l'addition d'un treizième volume où l'on devait « insérer les pièces que le père Hardouin avait omises et corriger celles qu'il avait altérées pour favoriser 3. de leur main; la jeune Marie Leczinska, proposée par eux à la place de Tinfante d'Espagne qui retournait à Madrid, dut à leur patronage le surnom plus nouveau qu'aimable d' Unigenita1 .

Le gouvernement de « Monsieur le duc» se rattacha même plus étroitement que n'avait fait la Ré gence aux idées du dernier règne. On rendit contre les protestants une Déclaration 2 qui, exécutée à la lettre, eût été plus sévère que Tédit de 1685. Rien qu'elle ne méri tât pas moins Tattention qu'une Déclaration sur la Rulle, le Parlement Tenregistra sans difficulté. La Suède, la Hollande protestèrent; en France, elle passa inaperçue. Les esprits, en matière de religion, étaient tout à la Rulle3. Les progrès que faisait la Constitution dans le camp des ultramontains montraient combien le duc de Saint-Simon avait été pénétrant. Jusqu'alors la doctrine de T Infaillibilité avait été exposée brièvement dans des lettres, des man dements, des mémoires. En 1724, tout un livre paraissait sur ce sujet.

De Hollande, où on Tavait imprimé, il se répandit à Paris et en France. A la saveur d'une doctrine qu'on prétendait celle « de tous les pays et de tous les siècles » , on établissait la souveraineté absolue des pontifes la cour de Rome et diminuer les libertés de l'Eglise gallicane ». Un arrêt du Conseil d'Etat du 21 avril 1725, rendu sur les instances des Jésuites, cassa tous les arrêts du Parlement. « II est singulier, dit Marais, de voir le Roi déclaré contre ceux qui soutiennent son autorité royale et les libertés de son royaume contre la cour de Rome ; mais toutes singularités ne doivent plus étonner, dès que les Jésuites s'en mêlent. » Marais, III, 181, 190. ' On répandit, à cette occasion, une pièce de vers qui se terminait comme il suit : Et ton rcgne s'affermira, Cher Unigenitus, par YUnigenita.

La famille du roi Stanislas passait pour être gouvernée par les Jésuites. « On dit que le Roi les aime tant, qu'il s'habille quelquefois en jésuite, et c'est sa dévotion. » Marais, III, 188, 190, 205. 2 Cette Déclaration est du 14 mai 1724. Isambert, XXI, 261-270. 3 A peine cette Déclaration est-elle mentionnée dans les Mémoires contemporains. [1724-1726] MINISTÈRE DU DUC DE BOURBON. 37 sur TEglise, leur supériorité sur les conciles, leur empire sur les évêques, qu'on disait tenir leur pouvoir du Saint- Siége et non de Jésus-Christ; on insinuait enfin que les papes avaient droit sur les couronnes, en rappelant que saint Pierre avait reçu du Seigneur l'empire du ciel et de la terre. « Ce n'est pas un simple traité théologique, comme le titre Tanuonce d'abord, disait l'avocat du Roi, Gilbert de Voisins , en déférant ce livre au Parlement.

C'est une attaque de dessein formé contre nos maximes, un ouvrage composé expressément contre TÉglise gallicane et contre la France '. » Les Jansénistes, frappés par la Déclaration du4aoûtl720, « ne finissaient point >* , de leur côté, d'écrire et d'imprimer2. Un de leurs chefs les plus ardents, l'évêque de Montpellier 3, publia un mémoire dont le seul titre, Re montrances au Roi, annonçait la hardiesse. Il reprochait à Louis XV et à « ses conseils » leurs entreprises sur la religion, et disait que, bien loin que les évêques dussent se soumettre, dans Tordre spirituel, à la volonté des princes, c'était aux évêques à rendre compte à Dieu de la conduite des rois*. Deux fois, le Conseil d'État ordonna la suppres- 1 Arrêt du Parlement du 1er juillet 1724, supprimant un livre intitulé : Traité théologique sur l'autorité et F infaillibilité des Papes, par le R. P. Petit-Didier, religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-Vanne , à Luxembourg, 1724. 2 Marais, III, 246. 3 Charles Colbert de Croissy, mort le 8 avril 1738. 4 « La charge des évêques, écrivait le prélat, est d'autant plus grande qu'ils doivent rendre compte des rois mêmes au jugement de Dieu.

Car vous savez qu'encore que votre dignité vous élève au-dessus du genre humain, vous baissez la tète devant les prélats; vous recevez d'eux les sacrements et leur êtes soumis dans Tordre de la religion. Vous suivez leurs jugements, et ils ne se rendent pas à votre volonté... Cependant ce n'est plus aujourd'hui aux évêques que les empereurs et les rois sont soumis dans les choses spirituelles, mais ce seront les évêques qui le seront dans ces mêmes choses, non-seulement aux rois, mais à leurs conseils, aux ennemis des évêques, à* leurs inférieurs, a des délateurs secrets, à des personnes qui, par leurs intrigues, trouvent le moyen sion des écrits sortis de la plume de Taudacieux prélat. Deux fois, celui-ci répliqua par une apologie publique des écrits condamnés. Sa dernière réplique fut non-seulement supprimée, mais lacérée par arrêt du Conseil. «De tels excès, était-il dit dans l'arrêt , ne pouvaient être tolérés , sans porter atteinte à l'autorité royale ". » Par contre, dans une lettre que, Tannée suivante, adressait au Roi Tassemblée générale du clergé réunie à Paris, on soutenait que la Constitution faisait règle de foi dans TÉglise, et, sur ce principe, on exhortait le monarque à recourir aux mesures extrêmes pour abattre Thérésie.

Cette fois, ce fut, non le Conseil d'État, mais le Parlement qui supprima la lettre 2. Tandis que la question religieuse continuait à émouvoir les esprits, s'élevaient d'autres causes de trouble. Dans Tété de 1725, la cherté du pain, due à la maladroite administration de « Monsieur le duc >> et peut-étre, comme on le croyait, à des fraudes où la marquise de Prie était inté ressée, excita dans le peuple des agitations qui ne se bornèrent pas , comme sous la Régence , à un simple tumulte. A Caen, à Rouen, à Rennes, se produisirent de véritables émeutes. A Paris , une bande de dix-huit cents individus se répandit dans les rues et se livra à des actes de pillage. Le guet à cheval dissipa cette « populace » en « fonçant >* sur elle Tépée à la main , et deux des plus mutins furent pendus dans la grande rue du faubourg de faire ajouter foi à leurs délations et de faire condamner, sans être entendus, leurs supérietírs, leurs évêques et leurs confrères dans le sacerdoce. a Cf. Mariis, III, 117. 1 Arrêt du Conseil d'État du 21 septembre 1724 qui supprime deux écrits de M. l'évêque de Montpellier ayant pour titre, l'un : Très-humbles Remon trances au Roi, et l'autre : Lettre pastorale de M. [évêque de Montpellier au clergé de son diocèse. - Arrêt du Parlement du 10 janvier 1726 qui supprime un écrit intitulé : Lettre de Nosseigneurs-' les archevêques, évêques et autres députés à [assemblée générale du clergé de France de [année 1725 au Roi. [1724-1726] MINISTÈRE DU DUC DE ROURBON. 39 Saint-Antoine.

Ce châtiment rigoureux mit fin à la sédition, mais non aux colères. Des affiches, où Ton insultait le ministère et où Ton menaçait de mettre le feu dans Paris , entretinrent quelque temps encore la fermentation ; et ce ne fut que sous Tinfluence des mesures qui abaissaient le prix du pain que le calme se rétablit '. Un mois avant qu'éclatât cette sédition , — la première qu'on eùt vue à Paris depuis 1715, — avait lieu dans le sein du Parlement une scène qui devait laisser dans les esprits une trace plus profonde. Le gouvernement rendit divers édits bursaux, dont l'un établissait une taxe d'un cinquantième sur tous les revenus du royaume. Cette taxe avait cela d'équitable, qu'elle atteignait tous les ordres de la nation et le clergé lui-même. En matière d'impôt, c'était une innovation que les classes privilégiées pouvaient seules désapprouver2; mais, dans un moment où Ton se ressen tait encore de la secousse de 1720 et où Targent faisait presque absolument défaut , elle provoqua un mécontente ment général.

Pressentant l'opposition du Parlement à Tenregistrement des édits, le ministère résolut de les im poser d'autorité dans un lit de justice. II fit plus; contrairement aux usages, il s'abstint de les communiquer d'avance aux magistrats. Le 8 ]uin, le Roi vint à Paris tenir son lit de justice. Quand on fut au moment de recueillir les voix, le Parlement tout entier refusa d'opiner, déclarant qu'on ne pouvait émettre un vote sur ce qu'on ne connaissait pas. <■ Tout le monde, rapporte un témoin oculaire, était ému jusqu'au fond de Tâme. » L'avocat général3, parlant au nom des magistrats , dit au Roi qu'ils étaient prêts à sa- 1 Marais, III, 211, 215, 216; Rarbier, I, 398-405 (juillet-août 1725). - On disait cette taxe inspirée des idées de Vauban, ce qui fit que les mécontents « envoyèrent au diable », à cette occasion, lui et son système.

Marais, III, 194. 3 Gilbert de Voisins. crifier leur fortune et leur vie même aux intérêts de son service , et que ce sacrifice leur semblerait plus facile qu'un consentement à des édits présentés dans de telles conditions. Le Roi signifia par la bouche de son garde des sceaux ' qu'il voulait être obéi, et Tenregistrement eut lieu. Dans la même séance, fut in, posé un autre édit aux termes duquel tous les conseillers qui n'auraient pas dix ans de service ne pourraient opiner à Tavenir dans les affaires d'État. Par cette mesure inattendue et que rien ne justifiait, plus de cent magistrats se trouvaient condamnés au silence. C'était un coup de foudre pour le Parlement. « Vous devenez aujourd'hui Tennemi de tout le rovaume » , disait, le soir du lit de justice, le prince de Conti au duc de Rourbon.

Ce qui semblait plus grave, c'était qu'en autorisant de la présence du monarque les premiers actes arbitraires dont la nation eût à se plaindre depuis la Majorité, on compromettait, de Taveu des hommes sages, la majesté royale. Si jeune que fùt Louis XV, il dut comprendre , au silence qui Taccueillit à sa sortie du Palais, Timprudence de la démarche qu'on lui avait dictée. Personne dans Paris ne cria : Vive le Roi ! et le « bourgeois » fit même taire le « petit peuple » qui voulait T acclamer2. Le ministère sentit bientôt qu'il avait été trop loin, et, tout en maintenant les impôts, il revint , six mois après , sur Tédit qui modifiait les votes du Parlement8. 1 Fleuriau d'Armenonville. 2 Rarbier, I, 393; Marais, III, 191-194, 197, 198, 210. On fit, à l'occasion du lit de justice, le quatrain suivant : « Ami, sais-tu ce que l'on dit?

La Justice est embarrassée ; Le Roi la fut voir dans son lit On prétend qu'il la violée. » 3 Voy. dans Isambert, XXI, 296, 297, l'édit du mois de décembre 1725. [1724-1726] MINISTÈRE DU DUC DE ROURRON. 41 Le duc de Rourbon était arrivé par sa conduite à in spirer une telle aversion que lorsqu'au mois de juin 1726 une intrigue de cour le renversa du pouvoir, on dut empêcher le peuple de faire des feux de joie dans Paris '. L'évê que de Fréjus, Fleury, âgé de plus de soixante-dix ans, qui le remplaça au ministère, avait de longue date préparé son élévation. Maître de Tesprit du jeune Roi, dont il avait été le précepteur, fin, doux, insinuant, simple dans ses mœurs et portant Tapparence du désintéressement jusqu'à refuser le titre de premier ministre, ce prélat, qui nourrissait en secret la passion du pouvoir, exerça, pendant près de dix-sept années, une domination plus absolue que n'avait été celle du duc de Bourbon et du Régent lui-même 2.

Ami de la règle, économe par tempérament et presque avare, il porta ces qualités dans son administration. Sous son autorité, les finances parurent se rétablir, et il fallut les guerres qui troublèrent les derniers temps de son ministère pour y introduire de nouveau la désorganisation. Dès le milieu de 1727, des mesures d'économie lui permirent de révoquer Tédit du cinquantième qui avait si fort mécontenté le public 3. On ne revit de longtemps ces émotions populaires qui avaient signalé la Régence et le gouvernement du duc de Bourbon. Contenues par sa surveillance, les mœurs de la cour et de la noblesse cessèrent de scandaliser Topinion, jusqu'à ce que Louis XV autorisât, par son exemple, le retour de la licence. Malgré ces bienfaits, Tadministration de Fleury fut fatale à la France, Elle le fut par Texcès d'un pouvoir laissé trop longtemps aux mains d'un homme que l'áge affaiblissait; elle le fut surtout par Tintolérance I Barbier, I, 427, 428. - Voy. dans les Mémoires du duc de Luynes (édit.

Dussieux et Soulié, Paris, Didot, 1860-1865), V, 237-243, un portrait de Fleury. s Isambert, XXI, 306. Déclaration du 7 juillet 1727. que ce prélat apporta dans les matières religieuses, intolérance qui constitua,* à proprement parler, le trait distinctif et presque unique de son long ministère, et qui, en ame nant l'opposition janséniste sur le terrain politique, prépara les voies à la Révolution. L'évêque de Fréjus dirigeait déjà les affaires ecclésiastiques avant d'être ministre. Sous le couvert du duc de Bourbon, c'était lui le véritable auteur de la Déclaration contre les protestants. II avait été janséniste à « outrance » , puis s'était tourné vers les Jésuites, quand il avait vu que de leur côté se trouvait la puissance '„ Sa conversion fut si entière, que Benoît XIII 2 ayant envoyé, au mois de mars 1725, des explications sur la Bulle, — explications vainement sollicitées depuis douze ans, — il les renvoya comme trop jansénistes 3.

S'il était vrai, comme le disait la princesse palatine, que Tenvie d'être cardinal rendait fous la plupart des évêques 4, cette pensée ne put du moins influer sur la conduite ultérieure de l'évêque de Fréjus, ce prélat ayant été nommé cardinal Tannée méme où il devint ministre5. Mais, parvenu au pouvoir, il crut nécessaire, pour s'y maintenir, de conserver Tappui des Jésuites. Dès le début de son ministère, il donna aux évêques une preuve de sa sollicitude. Le haut clergé, en 1725, avait énergique ment protesté contre Tédit du cinquantième , alléguant que les biens ecclésiastiques échappaient par leur nature à Tim pôt, et que, de tout temps, TÉglise n'avait contribué aux charges de TÉtat que par des dons volontaires 6. Par une 1 Raiibier, I, 431. 2 Elu pape au mois de juin 1724. 3 Marais, III, 174.

Ces explications ayant été imprimées, elles furent supprimées par un arrêt du Conseil du 2 juin 1725. « La Palatine, II, 165. 8 11 fut créé cardinal d'abord par provision et peu après titulaire. e Mabais, III, 197. [1726-1733] MINISTÈRE FLEURY. 43 Déclaration dont Tépiscopat devait se prévaloir plus d'une fois dans le cours du siècle, le cardinal de Fleury décida que les biens du clergé, « étant dédiés à Dieu et hors du com merce des hommes » , ne seraient jamais soumis à aucune taxe '. Encouragés par les dispositions du ministre, les évêques ne tardèrent pas à mettre à Tépreuve son zèle pour la Con stitution. Dans une lettre qu'ils adressaient à Louis XV au mois de novembre 1726, ils sollicitèrent une Déclaration qui les relevât de T observation du silence imposé sur la Bulle, et, signalant à ce prince « la multitude d'écrits perni cieux » où étaient « attaquées de front » les constitutions apostoliques, lui demandèrent d'employer toute son autorité pour réprimer une licence que jamais, disaient-ils, on n'avait vue portée à ce point dans la catholicité 2.

Sans céder totalement au vœu des évêques, le ministre témoigna du moins qu'il partageait leurs sentiments. Le père Soanem, de TOratoire, évêque de Senez, — alors âgé de quatre vingts ans, — ayant publié une instruction pastorale3, où il flétrissait la Bulle, et renouvelé un appel déjà interjeté par lui au concile général , le cardinal de Fleury le fit juger par un concile provincial réuni à Embrun, suspendre de ses fonctions et enfermer dans une abbaye 4. Depuis Torigine des querelles, on n'avait pas encore sévi avec cette rigueur contre un évêque. Par ce châtiment inusité, on frap pait un prélat universellement estimé , qui avait prêché toute sa vie avec éclat, se conduisait « en apôtre » dans son diocèse et donnait tout aux pauvres. D'odieuses vexa- 1 Déclaration du 8 octobre 1726. Isambert, XXI, 301-303. 2 Procès-verbaux de [assemblée générale du clergé, VII, 7S8-790, in-folio. 3 En février 1727. 4 Octobre 1727.

Ce concile provincial avait été convoqué par une lettre du Roi, en date du 24 mai, pour le 15 juin suivant. fions ajoutèrent à la dureté d'un jugement dans lequel on n'avait pas même observé les formes de la légalité. Il n'était pas jusqu'au nom des juges qui ne déshonorât cette sentence. « Fléau des honnêtes gens, simoniaque, incestueux, mauvais citoyen , honni et méj^risé partout » , ainsi était qualifié, quelques années après, par le marquis d'Argenson, Tabbé de Tencin, archevêque d'Embrun, qui présidait Tassemblée où le vénérable évêque de Senez avait été con damné ■**. Cet acte de sévérité ranima en un moment toute Tardeur des disputes. L'assemblée d'Embrun fut attaquée avec vio lence dans nombre de libelles 2. Le cardinal de Noailles et douze évêques avec lui adressèrent au Roi une lettre de protestation3.

L'évêque de Castres écrivit au père Soanem que ce jugement le couvrait de gloire et ses ennemis d'une in famie éternelle1'. Ce concile, que Tabbé de Tencin avait osé comparer, dans un discours public, à « Texposition du très saint Sacrement » , fut qualifié par les Jansénistes « de con ciliabule et de brigandage " « . Cinquante avocats du Parle- 1 Barbier, II, 19, 21, 22; Marais, III, 244-247, 249, 252, 254; Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, II, 50. L'abbé de Tencin mourut car dinal et archevêque de Lyon le 2 mars 1758. 2 Barbier, 11,21. On fit, à l'occasion de cette assemblée, la chanson suivante : » Est-ce un concile, est-ce un sabbat. Cette noire assemblée, Qui contre le plus saint prélat Est si soit déchaînée? On n'y {jarile point les canons, La faridondaine, la faridondon; C'est un concile, à ce qu'on dit, Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami. 3 Ils ne parlaient, dans cette lettre, ni du dogme, ni de la Constitution, et se plaignaient seulement des conditions dans lesquelles le concile avait été réuni. *í Honoré Quiqueran de Beaujeu.

Marais, III, 495. 5 Marais, III, 245. [1726-1733] MINISTÈRE FLEURY. 45 ment, prenant en main la cause du prélat condamné, signèrent une consultation, où ils établissaient le droit d'appel au futur concile, malgré la Déclaration de 1720, et concluaient à la nullité de Tassemblée d'Embrun '. Le mi nistère mit tout en œuvre pour empêcher la publication de ce factum. Le lieutenant de police, Hérault, stimulé par la promesse d'une pension de six mille livres et dévoué au parti des Jésuites 2, fit défendre, sous peine de la vie, aux libraires de Timprimer3. La consultation parut en dépit de la police , dont Téchec valut au gouvernement de se voir chansonné dans la personne de ses agents'. En quelques mois, quatre éditions de ce factum se répandirent dans Paris. « Les pavés en fourmillent » , écrivait un contemporain5.

Le haut clergé s'écria que <■ de simples laïques s'éri geaient en juges des juges de la foi » , et demanda des rigueurs contre les avocats6. Le gouvernement crut plus sage d'é touffer Taffaire, et, tandis que la cour de Rome condamnait la consultation et défendait de la lire sous peine d'excommunication7, il se contenta de la supprimer par un arrêt du Conseil s. 1 Cette consultation est datée du 30 octobre 1727. 2 Hérault avait été nommé lieutenant de police au mois d'août 1725. Marais écrivait à cette occasion : « C'est un homme fort attaché aux Jésuites, qui a un oncle jésuite, et qui, à Tours (où il était intendant), a voulu faire accepter la Constitution par surprise au chapitre de Saint-Gatien, dont il y a eu des procès-verbaux imprimés. » Marais, III, 216. 3 Barbier, II, 24. 4 On fit courir cette chanson : < Hérault, la terreur des écrits, En guettait un de friande capture.

U l'a trouvé, on le dit, on P assure, Entre les maiDS de tout Paris. » B Marais, III, 527. 6 « Le cardinal de Bissy voulait tout mettre à feu et à sang ; mais on n'a pas suivi son avis. » Marais, III, 529. 7 Marais, III, 561. 8 Arrêt du Conseil d'État du 3 juillet 1728, qui supprime un imprimé in-4° Cet incident n'était pas terminé qu'un autre se produisait, qui ne causait pas une moindre sensation. Le bruit s'était répandu que le cardinal de Noailles, désireux de mourir dans les bonnes grâces du Pape et du Roi ', allait renier toute sa conduite passée et faire une adhésion sans réserve à la Constitution. Les Jansénistes s'émurent; il y en eut méme qui ne dînèrent pas le jour de la nouvelle 2. On fit honte au prélat de cet acte de désertion. Des placards furent affichés où Ton promettait cent mille écus à qui retrouverait Thonneur de Tarchevêque3.

Trente curés de Paris adressèrent au prélat un mémoire où ils protestaient d'avance contre cette adhésion. Déjà, un an auparavant, une requête analogue avait été présentée au cardinal de Noailles et signée par vingt-trois curés de Paris, cent quarante curés du diocèse et plus de quatre cents ecclésiastiques. Le Conseil d'État supprima le mémoire *, comme il avait supprimé la re quête 5. Les curés adressèrent des Remontrances au Roi sur cette condamnation. Elles furent également supprimées6. Cette démarche inusitée, disait le Conseil d'État dans son dernier arrêt, révélait chez les curés de Paris « un esprit d'indépendance et de révolte » qu'il était urgent de réprimer, et dont ne témoignait pas seulement le fait de de 110 pages, intitulé : Consultation de MM. les avocats du Parlement de Paris au sujet du jugement rendu à Embrun contre M. [évêque de Senez. 1 Etant né en 1651, il avait alors soixante-seize ans. 2 Barbier, II, 42. 3 Marais, III, 552. 4 Arrêt du Conseil d'Etat du 14 juin 1727 qui supprime un écrit intitulé : Mémoire présenté par trente curés de la ville de Paris à S. Ém.

Mgr le car dinal de Noailles, leur archevêque, au sujet du bruit qui s'était répandu d'une prochaine acceptation de la bulle Unigenitus. 5 Arrêt du Conseil d'État du 18 mai 1726, supprimant un écrit intitulé : Requête à S. Ém. Mgr le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. 6 Arrêt du Conseil d'État du 11 octobre 1727, supprimant un écrit intitulé : Les très-humbles remontrances des curés de la ville de Paris, qui ont présenté un mémoire à S. Ém. Mgr le cardinal de Noailles, lequel a été supprimé par arrêt du Conseil d'Etat du Roi, en date du lit juin de la présente année 1727. [1726-1733J MINISTÈRE FLEURY. 47 repousser la Rulle et d'attaquer un jugement rendu au nom du Roi. Elle impliquait entre ses auteurs « une espèce de ligue » qui violait les lois de TÉtat ***. Elle annonçait en fin, de la part du second ordre, la prétention de former dans le royaume un corps indépendant et « en état de faire des remontrances au souverain » , prétention contraire tout ensemble à la discipline de TÉglise et à Tordre public2.

Le bruit qui avait couru était fondé. Cédant aux obsessions du ministère , le cardinal de Noailles se laissa arracher un mandement où il notifiait son entière soumission au Saint- Siége, acceptait purement et simplement la Constitution et révoquait tout ce qui avait paru sous son nom de contraire à cette acceptation 3. Les curés ayant refusé de lire ce man dement aux prônes de leurs paroisses , on se contenta de Tafficher aux portes des églises. De peur de troubles , on fit cette opération le matin, au petit jour 4. Des archers accom pagnèrent les afficheurs, et trois cents rôdèrent toute la journée dans Paris. La nuit , toutes les affiches furent déchi rées , et quelques-unes couvertes de boue 6. On était au mois d'octobre 1728. En deux années, l'op position janséniste avait fait des progrès considérables.

Hormis les évêques — dont huit seulement étaient encore 1 Le mème reproche avait déjà été adressé aux curés dans l'arrêt du 14 juin au sujet de leur Mémoire. Les curés, dans leurs Remontrances, se plaignirent de cette insinuation et citèrent, à ce propos, ce passage de Tertullien : Cùm probi, cùm boni, cùm casti, cùm pii conqregantur, non est factio dicenda, sed curia. « Passage bien appliqué », dit Marais. 2 Marais, III, 255, attribuait au chancelier (d'Aguesseau) la rédaction de cet arrêt. 3 Déjà, au mois de janvier 1725, Benoit XIII pressait le cardinal de Noailles d'accepter purement et simplement la Constitution. Marais, III, 139. * Le 23 octobre 1728, à six heures du matin. 5 Barbier, II, 54-57. « Sur le mandement affiché au coin de Saint-Séverin, dit Rarbier, on a eu la hardiesse d'appliquer ce matin, en plein jour (23 octobre), une bande de papier où il y avait : Les vrais chrétiens n'accepteront point la Constitution, quelque persécution qu'on fasse. » rebelles à la Constitution ' — et les abbés de cour « qui as piraient aux grâces » , le second ordre du clergé , la plus grande partie des bourgeois de Paris, de la robe, du tiers état, le peuple, « tout était déchaîné contre les Jésuites et criait sur tout ce qui se faisait 2 » .

Les femmes mêmes et « femmelettes » et jusqu'aux chambrières s'étaient jetées dans la lutte, prêtes à « s'y faire hacher 3 « , — d'autant plus ardentes qu'elles ne savaient de quoi il s'agissait. Ce n'était pas pour le peuple seulement que la Rulle était lettre close. On pouvait dire qu'en général personne n'entendait rien aux questions de doctrine dont elle contenait T exposé. Des cinquante avocats qui avaient signé la consultation , six ou sept seulement y comprenaient quelque chose *. Mais il suffisait que la Bulle servît de drapeau aux ultramontains, pour que les Jansénistes proprement dits, les Gallicans, tous les ennemis de Rome, en un mot, se réunissent contre elle dans une même opposition , entraînant avec eux les mécontents de toute sorte et ceux qui par humeur aimaient le trouble ou cherchaient la nouveauté.

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