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La Peine de mort (Simon)

Jules Simon · 1869 · Free in the US

64,102 words · about 4 h 29 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jules Simon
Language
French
Published
1869
Length
64,102 words · about 4 h 29 min
Sections
17 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (17)
  1. Front matter about 1 h 30 min
  2. Texte entier about 1 h 30 min
  3. I about 4 min
  4. II about 9 min
  5. III about 8 min
  6. I about 4 min
  7. II about 3 min
  8. III about 11 min
  9. IV about 4 min
  10. V about 6 min
  11. VI about 2 min
  12. VII about 7 min
  13. VIII about 13 min
  14. IX about 4 min
  15. X about 6 min
  16. XI about 3 min
  17. XII about 6 min

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RÉCIT

PAR

PARIS

Texte entier

RÉCIT

PAR

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

boulevard montmartre, 15

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET C

Éditeurs à Bruxelles, à Leipzig, à Livourne

1869

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

ENVOI

Je ne veux pas mettre votre nom en toutes lettres, parce qu’il est trop grand, et mon cadeau trop petit.

Le titre de ce volume est mon excuse pour vous l’offrir. La peine de mort disparaîtra bientôt de nos Codes ; et c’est vous qui l’aurez effacée.

Vous m’avez envoyé, il y a six mois, un Livre. Je vous adresse en échange quelques pages, qui n’ont d’autre mérite que de raconter un fait véritable et d’exprimer des sentiments sincères. Je doutais encore quand je les ai écrites, il y a trente ans. À présent, grâce à vous je ne doute plus, et je vous en remercie.

—

Auray, que nous appelons une ville en Bretagne, ne serait qu’un hameau si on la transportait dans les environs de Paris. Elle a de trois à quatre mille habitants. Elle baigne le pied de ses vieilles murailles dans une petite rivière dont les eaux se confondent un peu plus loin avec celles de la mer. Une grande rue mal pavée et bordée de en bois et en terre commence au pont, et grimpe par une côte escarpée jusqu’à une place oblongue, sur laquelle s’élève la mairie, bâtiment assez maussade et presque moderne, car il ne remonte pas au delà de la première moitié du siècle. Quelques ruelles étroites partent de cette artère principale, et vont se perdre dans la campagne. Les architectes qui les ont bâties ne connaissaient pas les règles de la symétrie, ce qui n’est pas un très-grand malheur. Chaque maison s’en va capricieusement sans se soucier de sa voisine, avançant, reculant, montrant son pignon ou sa façade, selon les accidents du terrain et les limites des propriétés. Le rez-de-chaussée est le plus souvent en pierres de taille ; mais le premier étage, qui se prolonge en saillie sur la rue, se compose de vieilles poutres à peine équarries, peintes d’un rouge sombre, et servant de supports à des barasseaux de paille et de torchis. Des fenêtres irrégulières, garnies de carreaux larges comme la main, des niches avec des statues de plâtre grossièrement enluminées, de naïves enseignes grinçant sur une verge de fer, de longs toits en ardoises surmontés d’une calotte de plomb ou de quelque animal fantastique en fer-blanc, donnent à l’ensemble l’aspect d’une ville du moyen âge qui serait restée sous cloche pendant trois ou quatre siècles. Les habitants ne font rien pour détruire cette illusion. Les paysans qu’on rencontre dans les rues les jours de marché portent de lourds sabots de bois blanc, des guêtres brunes montant jusqu’aux genoux, des culottes courtes à mille plis, une ceinture de cuir, un habit brun ou bleu à larges basques et un chapeau plat dont les immenses bords laissent à peine apercevoir dans l’ombre leurs traits accentués et quelque peu sauvages. Jeunes et vieux ne parlent entre eux que bas-breton, le français étant considéré comme une langue savante à l’usage des messieurs qui ont été à Vannes. Les marchands étalent les objets de leur commerce jusque dans le milieu de la rue : une pile de drap sur une table, un baril de lard, une montagne de savon rouge et noir, de la mélasse, des chandelles, confondus dans un pêle-mêle des plus pittoresques, servent d’appeaux pour affriander les chalands. Si vous entrez dans la boutique, espèce d’antre qui ne reçoit de jour que par la porte, et où l’on arrive en descendant quatre ou cinq marches de pierre, la maîtresse du logis vous vendra sur la même table un quarteron de beurre et deux aunes de ruban : la spécialité n’a pas encore pénétré dans la bonne ville d’Auray. On y compte par livres, sous et deniers à la mode du vieux temps ; il n’y a de centimes que pour le percepteur. J’y achetai étourdiment, en 1833, un almanach qui se trouva être de l’année du sacre de Charles X. Je voulus plus tard en faire l’observation au vendeur ; mais il me répondit avec beaucoup de sang-froid que j’y trouverais toujours les foires, les marchés et les pardons. Des almanachs de cette nouveauté, avec quelques alphabets, des Eucologes et force livres de prières en bas-breton, formaient à cette époque l’assortiment de l’unique libraire de la ville. C’est pourtant là que je me suis procuré un livre, presque introuvable aujourd’hui, le Supplément à l’histoire de France, publié par le P. Loriquet en 1816.

Auray est un petit port et fait un commerce de cabotage assez actif avec Vannes, Lorient et Belle-Île. Quelques maisons se sont bâties successivement tout le long du quai, de manière à former une ville basse assez peu considérée des gens de la ville haute, mais plus active et plus au courant des affaires de ce monde. Entre les deux villes se dresse encore menaçante une cuirasse de pierre, tout armée de ses tours et de ses créneaux, derrière laquelle s’est abrité Duguesclin. Ce reste de la puissance de nos ducs a une solidité et une grandeur qui contrastent fortement avec les chétives maisons qui se pressent alentour comme un timide troupeau. Le temps n’a pas eu de prise sur ces larges pierres, d’un grain rouge et puissant, qui défieraient les efforts de l’artillerie. Sur le haut des tours, à la place des toits en pointe dont il ne reste plus de vestiges, d’honnêtes Alrésiens ont bâti de petites maisons toutes blanches, aux joyeux contrevents verts. Ils y ont ménagé des jardinets, où s’élèvent des berceaux couverts de sureaux et d’aubépines. Ces frêles plantes couronnent les créneaux, s’échappent par les portes béantes et à demi ruinées, et pendillent sur les sombres flancs du géant de granit. C’est le soir qu’il fait bon remonter la mer jusqu’à l’embouchure de la petite rivière qui porte le même nom que la ville. Tout est silencieux comme en rase campagne ; les grands pans de muraille se détachent crûment sur le ciel, entourés d’un inextricable fouillis de petites maisons, d’arbres verts et de clochers pointus. Les chasse-marée, immobiles, projettent sur l’eau leurs ombres noires, et l’on entend les mille ruisseaux de la rivière bruire doucement sur les galets de la grève en se déchargeant dans le golfe.

—

Je m’étais retiré là vers la fin de 1833, à une époque où je cherchais encore ma voie à travers le vaste monde, attiré vers Paris par la passion de l’étude, retenu dans ce coin par l’amour du sol natal et les chers souvenirs de l’enfance. Si j’ajoute que j’y vivais chez le recteur de Notre-Dame, et dans l’intimité des chouans les plus déterminés, il ne faudra pas qu’on me prenne pour un dévot ni pour un légitimiste : quoique je ne fusse alors qu’un enfant, je n’avais presque plus de droits au premier de ces titres, et je n’en ai jamais eu au . L’abbé Moisan avait pour mon père une amitié passionnée ; je crois même qu’il lui avait dû la vie sous la première république. J’avais pris l’habitude, pendant que je faisais mes études au collége de Vannes, de passer une partie de mes vacances au presbytère d’Auray, et je m’y regardais comme chez moi. J’y avais ma chambre, qu’on ne donnait jamais aux vicaires des environs, quand ils venaient par bandes de cinq ou six, selon la coutume du clergé breton, demander l’hospitalité au recteur. La vieille Annah, servante ou maîtresse du logis, qui passait pour assez revêche, m’avait pris en gré à l’exemple de son maître, et me traitait comme l’enfant de la maison.

L’abbé Moisan avait alors soixante-dix ans. C’était un grand homme d’une surprenante, avec une grosse tête et de grosses mains, droit comme un I malgré son âge, et marchant comme un grenadier. Quand il se promenait le soir avec moi dans son jardin, nu-tête, en manches de chemise, et fumant gaillardement sa pipe, vous l’auriez plutôt pris pour un soldat que pour un prêtre. Il avait pourtant été ordonné diacre à vingt et un ans ; mais sa vie ne s’était pas passée uniquement à confesser et à dire la messe. Il était resté en France sous la Terreur, déguisé en garçon de ferme, conduisant la charrue, fauchant les foins, pansant les chevaux, et passant à juste titre pour un valet de premier ordre. Le soir venu, il sortait par la fenêtre du grenier à foin, et courait toute la nuit pour exhorter et confesser les paysans. Dès qu’il y eut des bandes de chouans, il en fit partie, comme aumônier bien entendu. Les bleus disaient qu’il avait fait le coup de fusil avec Cadoudal et Guillemot, ce qui était de la dernière fausseté ; mais je jurerais bien qu’il en fut tenté plus d’une fois. C’est lui qui portait les messages d’une troupe à l’autre, en prenant mille déguisements et en courant mille dangers. Tout enfant, j’ai été bercé avec le récit des aventures de l’abbé Moisan, aventures vraiment merveilleuses, si le quart de ce qu’on en disait était vrai. Quand Bonaparte rétablit officiellement le culte, en donnant à plusieurs évêques constitutionnels, avec l’assentiment du pape, les diocèses qu’ils avaient usurpés et dont les titulaires étaient encore vivants, il se forma en divers pays, sous le nom de petite église, une congrégation de fidèles, qui voulait être, et était probablement plus catholique que le pape, puisqu’elle refusa de se soumettre à des évêques élus par la révolution et réhabilités par l’empire. L’abbé Moisan fut de cette petite église, et continua, à ce titre, d’être persécuté quand le clergé catholique ne l’était plus. Il y avait vingt-deux ans qu’il vivait de la vie d’un proscrit, quand arriva la Restauration. Le comte d’Artois lui fit donner la croix de Saint-Louis, qu’il reçut respectueusement et ne porta jamais. Il pouvait choisir entre les plus riches paroisses. Il ne voulut que la place d’aumônier des prisons, qui ne lui fut pas disputée. C’était moins que jamais une sinécure. La guerre civile et ses suites qui se plusieurs années dans les campagnes de l’Ouest, encombraient les prisons de détenus politiques, et les crimes communs se multipliaient à la faveur des troubles. La maison de force de Vannes, à laquelle fut attaché M. Moisan, différait beaucoup de nos prisons d’aujourd’hui, qui ressemblent extérieurement à des hôpitaux ou à des casernes, et auxquelles des philanthropes d’une certaine espèce reprochent d’être trop confortables. C’était une vieille porte de la ville, flanquée de deux tours à longs toits en poivrières. Elle n’avait ni cours ni préau. Les prisonniers respiraient un peu d’air dans une étroite galerie de pierre, qui allait d’une tour à l’autre en passant par-dessus la porte, et qui avait servi de chemin de ronde. On les de la rue des Chanoines, et on se montrait de loin les condamnés à mort quand il y en avait, ce qui arrivait assez souvent. L’abbé Moisan qui, en temps ordinaire, ne sortait guère de la prison, si ce n’est pour aller dîner à sa pension chez Madame Normand et pour dire sa messe à la chapelle de Saint-Vincent Ferrier, se renfermait complétement quand il avait des condamnés à mort ou aux travaux forcés, et ne les quittait plus que sur l’échafaud ou après le transfèrement. Il ne passait pas le temps, comme les autres prêtres, à les exhorter ou à leur réciter des prières. Il causait avec eux comme un ami ; si c’étaient d’anciens chouans, ils en avaient long à se raconter de leurs anciennes campagnes. Il se mettait à leur service pour les moindres bagatelles, jusqu’à faire leurs commissions par la ville. On le voyait passer tout courant devant nos fenêtres, car nous logions chez Madame Normand, tout près de la cathédrale, et de la prison par conséquent. L’abbé Le Ber lui criait de loin : « S’est-il confessé ? » — « Pas encore, » répondait-il. Il attendait le moment de la grâce. Il l’attendait jour et nuit, couchant dans le cachot sur une botte de paille. Les jours d’exécution, tout le monde était dans les rues aussitôt après l’Angelus du matin. On priait pour le condamné et pour l’abbé Moisan. Quand on entendait sonner le glas de l’agonie à Saint-Paterne, au collége et au séminaire, c’était le signal que le cortége était sorti de la prison, les gendarmes d’escorte à cheval, le condamné les cheveux coupés, le cou nu, les mains liées derrière le dos, les jambes entravées, marchant à pied entre son confesseur et le bourreau, et derrière lui, sur ses pas, la charrette portant sa bière. Mes camarades couraient alors en foule le long de la rue du Mené qui traverse la ville ; ils s’entassaient sur les marches du Calvaire qui est à la porte du collége, parce que le condamné s’y agenouillait ordinairement, et disait à haute voix une prière, à laquelle répondaient tous les assistants. Je n’ai jamais eu le cœur d’y aller ; mais ce que j’ai vu bien des fois, c’est la chaîne.

On ne connaît plus cela à présent. Dans ce temps-là, les condamnés au bagne se rendaient à pied, enchaînés les uns aux autres par le cou, depuis Bicêtre jusqu’à Brest ou à Toulon. La chaîne s’arrêtait à Vannes, pour y prendre le contingent de notre cour d’assises ; et alors l’abbé Moisan ne manquait jamais d’accompagner ses prisonniers, en les embrassant, en leur tenant les mains, en les pansant quand ils étaient écorchés par le carcan de fer, ou quand la blessure de la marque était mal guérie. Il allait ainsi à pied jusqu’à Auray, avec tous ces hommes exaspérés par la fatigue et par la honte, écoutant sans sourciller leurs injures et leurs blasphèmes. Il mangeait à la même pension que moi, avec l’abbé Le Ber, un prêtre janséniste et républicain, que mon ami le docteur Guépin a bien connu, et trois ou quatre écoliers, dont un, par parenthèse, est devenu sénateur. Il ne venait pas les jours d’exécution ; il ne songeait pas à dîner ces jours-là, mais on le voyait arriver lendemain, pâle comme un linge. Personne n’osait lui parler, et même nous ne parlions pas entre nous. Il dépliait sa serviette, regardait à droite et à gauche en essayant de sourire, rencognait à grand’peine des larmes qui lui montaient aux yeux, puis avalait un grand verre d’eau, et s’en allait en un morceau de pain sec. Il fut sérieusement malade en 1827 à la suite de l’exécution des deux Lebras, qu’il a toujours persévéré à proclamer innocents. C’est alors que Mgr de Lamothe le contraignit à la cure d’Auray.

Les dévotes de sa nouvelle paroisse en aussi désolées que lui. Elles les premiers jours son confessionnal ; mais il avait entendu d’autres aveux ! Elles le trouvèrent à la fois trop brusque et trop indulgent, et le quittèrent en masse pour ses vicaires. L’un d’eux était cet abbé Martin, qui a prêché à Paris avec succès. M. Moisan ne demandait pas mieux que d’être ainsi délaissé. Son succès dans la chaire fut le même qu’au confessionnal. Il essaya une fois de réciter un sermon de l’abbé Poule, resta court au milieu du second point, et ne prêcha plus qu’en bas-breton, le dimanche, à la première messe. Il faisait beaucoup de bien, ce qui ne le distinguait pas de ses confrères, car nos prêtres bretons, depuis le curé de la cathédrale jusqu’au dernier succursaliste, passent leur vie à donner, et à demander pour donner. Quand, vers la fin de la Restauration, j’allais m’installer pour une ou deux semaines au mois de septembre, chez l’abbé Moisan, je le voyais abattu, découragé, malade. Il souffrait de se sentir inutile. Il ne reprenait un peu de vie qu’en me racontant ses batailles, comme il les appelait, ou en parlant des condamnés qu’il avait conduits à la mort. Il en parlait comme de ses enfants ; il n’y en avait pas un qu’il n’aimât et dont il ne fît l’éloge. La vieille Annah me disait qu’il retombait quand j’étais parti, et « qu’il n’avait pas assez à faire. »

Chose étrange, il sembla renaître après 1830. Tout changea aussi autour de lui ; il devint l’homme important, ou plutôt l’idole de la ville. Je ne fus pas longtemps à savoir pourquoi. Il y eut, en Bretagne, après les glorieuses, un essai impuissant de chouannerie. Les prêtres, pour la plupart, s’y jetèrent à corps perdu. Ils commencèrent par refuser obstinément de chanter le Domine Salvum. Je me souviens que l’évêque, qui était un Lamothe-Broons, d’une vieille famille légitimiste, fut obligé d’aller le faire chanter devant lui à Saint-Paterne, sans quoi l’abbé Couëffic aurait résisté jusqu’à la fin. De cette première manifestation, ils passèrent à une autre, plus dangereuse : ils conseillèrent aux conscrits de ne pas partir. Un conseil donné à un paysan breton par son confesseur, est un ordre. Il y eut, aussitôt, depuis Auray jusqu’à Ploërmel, des bandes de réfractaires, dont quelques-unes tinrent la campagne contre les gardes nationaux et la troupe de ligne. Plusieurs nobles offrirent leurs châteaux pour lieu de rendez-vous. Le roi , réfugié à Holy-Rood, donna à un ancien de cavalerie un brevet de lieutenant général, pareil à celui qu’avait eu autrefois M. de Puisaye. Le même mouvement se produisait vers la marche de Bretagne, notamment à Vitré, où les troubles prirent une certaine gravité. L’abbé Moisan se retrouva alors dans son élément. Il ne me fit pas de confidences ; j’étais trop jeune et trop peu initié ; mais je devinais à son air, à certains propos mystérieux, à l’affluence inaccoutumée des visiteurs au presbytère, au respect tout nouveau avec lequel on le saluait dans la rue, que le recteur était en guerre. Hélas ! le mouvement ne fut pas de longue durée, deux compagnies de gendarmerie mobile en vinrent à bout ; mais dans le court espace de dix-huit mois, il coûta la vie à plusieurs personnes. Quelques-unes périrent, en soldats, d’un coup de fusil. D’autres portèrent leur tête sur l’échafaud ; d’autres, plus misérables, allèrent mourir au bagne de Brest, car on affecta de les traiter en voleurs de grand chemin, non en accusés politiques. Je puis dire au sujet de cette agitation impuissante, qui n’aura pas d’historien, et à laquelle je n’attachais aucune de mes espérances, qu’elle fut l’agonie d’un grand sentiment.

Tout était irrévocablement fini quand je devins, en 1833, le commensal de l’abbé Moisan. Je venais d’achever mes études, que j’avais faites littéralement à mes frais, donnant matin et soir des leçons d’écriture et d’orthographe pour payer ma pension et mes mois de collége. L’abbé, qui avait de l’ambition pour ses amis, voulait me voir un jour professeur au collége de Vannes, et me pressait d’aller à Rennes pour passer l’examen de bachelier. Il prétendait qu’il paierait mes frais de route : Dieu sait où il aurait pris de l’argent pour cela. Je finis par y aller à pied, et par me faire recevoir à l’école normale. Mes camarades ne se sont jamais doutés que je me passais de dîner tous les jours de sortie ; mais je ne me plains pas d’avoir eu une enfance et une jeunesse un peu rudes, ni d’avoir passé mes premières années, moi libre penseur et républicain, parmi des catholiques et des carlistes. L’abbé Moisan, qui ne savait pas dire quatre paroles de suite, et qui n’avait jamais lu que son bréviaire et les ordres du jour de M. de la Houssaye, a exercé sur mon esprit une influence que je crois heureuse. Je me rappelle , tout lettré que je suis devenu, nos interminables discussions, dans lesquelles il était infailliblement battu, et après lesquelles je passais toutes mes nuits à discuter avec moi-même ses arguments, et à croire qu’il avait raison.

—

La peine de mort était un de nos grands sujets de controverse ; car il avait renoncé de bonne grâce à ma conversion, et il me disait souvent avec un gros soupir, en me mettant ses mains sur les épaules : « Tu es perdu ! » Je ne me lassais pas de l’interroger sur les condamnés qu’il avait assistés à la mort, et surtout sur ceux que j’avais connus avant leur condamnation ; il y en avait plus d’un. Il avait une singulière maladie d’esprit : il les croyait tous innocents, et cela, du fond de son âme. Je crois bien qu’il n’excluait pas de cette absolution ceux qui lui avaient avoué leur crime. Il trouvait quelque moyen de les transformer en martyrs ; ils étaient tout au moins victimes de leur éducation, ou des circonstances, ou de l’organisation sociale ; car l’abbé Moisan, qui tonnait tous les matins contre les saint-simoniens, après avoir lu la Gazette de France, était, sans s’en douter, un socialiste radical. Je parle ici, bien entendu, des condamnés pour crimes ordinaires ; quant aux condamnés politiques, il ne les croyait pas seulement innocents, il les tenait pour des héros ; et moi qui ne partage aucune de ses idées politiques, je ne suis pas éloigné de croire qu’il n’avait pas tort. On comprend qu’il était ennemi déclaré de la guillotine ; il l’était aussi du carcan, de la marque, des galères, et même des longues détentions. Il aurait maudit la prison cellulaire, si l’administration avait exercé dès ce temps-là son prétendu droit de tuer l’homme intellectuel et moral en laissant subsister l’homme physique. Il rêvait un système de détention courte, plus ou moins sévère suivant les cas, toujours dirigée vers un but de régénération morale, et après laquelle les condamnés les plus redoutables pourraient être transportés dans une colonie, où l’État les laisserait libres sous certaines conditions. Il ne refusait pas à la société le droit de tuer lorsqu’elle était dans le cas de légitime défense ; et par exemple, exception singulière chez un homme de parti qui avait encouru cent fois des condamnations capitales, il admettait sans difficulté la peine de mort pour les crimes politiques. Elle n’était alors, suivant lui, qu’un des incidents de la bataille. Mais ce qu’il contestait pour les crimes ordinaires, c’était le cas de légitime défense. Il pensait que, pour maintenir l’ordre et garantir la sécurité de tous, la Société n’avait pas besoin, ne pouvait jamais avoir besoin de verser le sang. À ses yeux, la peine de mort était barbare, parce qu’elle était inutile. Elle n’était pas seulement inutile. Il traitait d’ignorants et de sophistes ceux qui parlaient de l’exemple, et qui regardaient les exhibitions d’échafauds comme une salutaire leçon de morale. Il soutenait tout au contraire que la cruauté des peines engendre la férocité des mœurs. « Croyez-en mon expérience, disait-il en ces occasions ; le sang appelle le sang. Ceux qui assistent à une exécution avec de mauvais instincts n’en reviennent pas terrifiés, ils en reviennent démoralisés. » Son grand argument était l’incertitude des jugements humains ; il était intarissable sur cet article ; il entassait les exemples, quelques-uns d’une force accablante, et tous puisés dans ses souvenirs personnels. Ses récits étaient de longs procès faits aux juges. Il ne voyait en eux que des hommes de parti, qui avaient la guillotine pour argument. Il faut dire qu’il avait vu les cours prévôtales. Il disait, entre autres choses, que la justice politique rendait ses arrêts comme on obéit à une consigne ; mais fidèle à ses principes, il ajoutait qu’elle était instituée pour cela, qu’elle était dans son rôle en frappant les ennemis et même les suspects. « Que voulez-vous que fasse un juge, qui est lui-même une partie du gouvernement, qui lui doit sa place, qui lui demande de l’avancement, qui pense comme lui puisqu’il le sert, quand le gouvernement lui dit, en lui montrant un accusé politique : Je suis en danger, défends-moi. »

J’étais, sur ce dernier point, complétement d’accord avec M. Moisan. Ce n’est pas moi assurément qui aurais pensé à supprimer la peine de mort en matière politique, tout en la laissant subsister pour les crimes ordinaires. Quand je lisais l’histoire de la révolution, si j’étais indigné, comme tous les hommes de cœur, des exécutions par masses, sans jugement et sans culpabilité, il y avait des condamnations que je trouvais justes, et auxquelles je sentais bien que j’aurais souscrit. Je sais à présent pourquoi nous pensions ainsi, M. Moisan et moi, sur la justice politique. Il avait vécu sous la terreur rouge, l’empire et la terreur blanche ; moi-même j’étais entouré de gens qui avaient perdu leurs amis sur l’échafaud, ou qui avaient été condamnés et avaient échappé à la mort par miracle. Toute répression sanglante engendre des représailles ; il est contre nature d’en attendre la paix. L’échafaud politique ne fait pas seulement des assassins comme l’autre échafaud : il fait des juges politiques.

Je voudrais dire au moins que je partageais les idées de l’ancien aumônier des prisons en matière de crimes communs ; mais né en 1815, entre la terreur maudite et la terreur bénite, j’étais trop près des âges de sang. On ne parlait autour de moi que de répondre à la mort par la mort. J’étais d’ailleurs retenu par la fameuse phrase dans laquelle M. Alphonse Karr, qui a été depuis un de mes amis, a résumé tous les arguments par lesquels la peine de mort peut être défendue : « que messieurs les assassins commencent. » Nous répétions de part et d’autre les mêmes discours, avec la même passion et le même succès, dans nos promenades à Sainte-Anne et à Quiberon et dans nos excursions à Vannes ou à la pointe de Saint-Gildas. Quand l’abbé ne savait plus que dire, il me fermait la bouche avec le procès des frères Nayl, dont vous allez lire le récit tout à l’heure ; ce souvenir encore tout récent nous troublait l’un et l’autre, et nous laissions filer notre canot le long des rochers de la côte, en gardant le silence, et en pensant aux terribles événements que nous venions de traverser. C’est au retour d’une de ces courses qu’il me demanda d’écrire l’histoire de nos trois amis. Je l’écrivis tout d’un trait le lendemain matin, non pour prouver, comme on peut le voir par ce qui précède, mais pour raconter et pour fixer nos communs souvenirs.

Le pauvre abbé Moisan me fit promettre de la publier un jour, « si jamais tu deviens auteur, » ajoutait-il. La voici. Elle a dormi tout un quart de siècle sous mes livres de ce temps-là, avec les manuscrits que j’accumulais alors en véritable échappé de collége. Quand j’ai relu, au bout de vingt ans, ces récits très-naïfs mais très-véridiques, avec un sentiment qui doit ressembler à celui d’une femme arrivée au seuil de la et qui retrouve inopinément au fond d’un tiroir une fleur desséchée, une parure flétrie, je n’ai pu résister au désir d’en publier un ou deux, en me cachant avec soin sous un nom que prenaient tour à tour tous ceux qui ne voulaient pas être reconnus. Je laisse paraître aujourd’hui, en le signant, celui que j’ai appelé la Peine de mort, parce qu’un récit vaut quelquefois autant qu’une raison.

Je ne puis terminer cette préface sans dire que mes idées sur le point principal ont été entièrement modifiées par l’étude. Je pense à présent que la peine de mort et toutes les peines perpétuelles peuvent et par conséquent doivent être retranchées de nos codes ; en un mot, je refuse à l’homme, soit en matière politique, soit en matière ordinaire, le droit d’infliger à l’homme ou une souffrance ou une flétrissure irrévocables. Je n’admets ni l’infaillibilité dans le juge, ni l’éternité de la perversité dans le coupable. J’ai été quelque temps mêlé, après la fondation de la république, à l’administration de la justice criminelle ; j’ai visité un grand nombre de prisons dans toute l’Europe, depuis Mazas jusqu’à Millbanks ; je suis allé à Portland, pour me rendre compte de la manière dont les Anglais remplaceront la peine de mort quand ils y auront renoncé. Ce que j’ai surtout rapporté de ces longues études, c’est la peur de l’irréparable. Il y a une maison, en Bretagne, qui m’aurait suffi, sans aller si loin, si je ne m’étais pas obstiné à lutter contre moi-même dans mon désir de ne pas remplacer la raison par le . Ce n’est plus aujourd’hui pour moi une question d’humanité. En demandant qu’on laisse toujours à la société le moyen de réparer une erreur, si je pense beaucoup à la victime, je pense encore plus à la société elle-même ; et j’ai moins peur du tort qu’une erreur judiciaire fait à un homme, que de celui qu’elle fait à la justice.

Je ne suis plus aussi farouche que nous l’étions, l’abbé Moisan et moi en 1833, et je ne sais pas, quoiqu’il fût tout d’une pièce et Breton jusque dans les moëlles, s’il commettrait encore l’effroyable contre-sens de laisser subsister la peine de mort pour les vaincus en la supprimant pour les assassins. Pour moi, je suis converti sur les deux points. J’ai vu à Nüremberg un musée de sabres à décapiter, de couperets, de à faire sauter la main ou le pouce, à essoreiller, à aveugler. La mort ne s’y montre pas seulement atroce ; elle y est, dans certains supplices, par un raffinement du génie des tortureurs, ridicule. C’est là, pour le dire en passant, qu’a été inventée, longtemps avant la révolution française, notre sinistre guillotine, avec ses poteaux à rainures, ses ceps pour enfermer le cou, son couteau lâché par un ressort et opérant la décapitation par le seul poids de sa masse, sans intervention de la main de l’homme. Je voudrais que de tous les coins de la terre civilisée, on y portât les dernières guillotines, les derniers garrots, les dernières potences ; et je crois fermement que, dès le lendemain, la race de MM. les assassins, comme dit Alphonse Karr, irait en . La politique y gagnerait comme la morale. Les guerres civiles n’en seraient peut-être pas moins fréquentes, mais à coup sûr elles deviendraient moins atroces.

Ce que j’ai retenu, sur ce dernier point, des opinions de M. Moisan, c’est un désir ardent de voir la justice politique, puisque c’est le nom qu’il faut lui donner, entièrement séparée de la justice ordinaire. Ni les mêmes juges, ni les mêmes lieux de détention. Assurément je suis convaincu qu’il y a en politique une cause juste et des partis haïssables ; mais dans tout jugement politique, c’est le vainqueur qui décide, à titre de vainqueur, soit qu’il représente la justice ou la violation de la justice. Quand la chance tourne, l’accusé change de place avec le juge. Le même code se trouve bon. Il est donc vrai que la justice politique est une bataille, et la justice ordinaire une doctrine. Là, une question de victoire et de défaite ; ici, une question de bien et de mal. La preuve qu’une condamnation politique ne fait de tort qu’à la victime et n’en fait pas à la morale, c’est qu’en dépit de la violence des partis, la proscription n’a jamais déshonoré personne.

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