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CAPITULATIONS MILITAIRES DE LA PRUSSE Le Dépôt de cet ouvrage ayant été fait selon les prescriptions de la Loi, toute contrefaçon qui paraîtrait en France ou à V Étranger sera rigoureusement poursuivie par /'Auteur. DU MÊME AUTEUR : La Liberté de Tester et la Divisibilité de la propriété foncière. Ouvrage couronné par l'Académie de Législation. — Rapporteur à l'Inslitut, M. Hip. Passy, ancien Ministre des Finances. Traité sur les Octrois. Ouvrage couronné par l'Académie de Législation. — Rapporteur à l'Inslitut, M. Midjei-Ghaxaliei', Professeur au Collège de France. /w^ïll\ Sully économiste. Mémoire à l'MsS^B£)|["y|tSíservi de thèse d'Économie politique. \&£Ì^&JSm Le Droit d'Hérédité. — Rapporteurs à l'Inslitut, M. Franck, Professeur au Collège de France et M. Hip. Passy, ancien Ministre des Finances.
Manuel et son Temps. — Élude sur l'Opposition parlementaire sous la Restauration. — Rapporteur à l'Institut, M. Henri Martin, Sénateur, Membre de l'Académie Française. SOUS PRESSE : La Politique Prussienne depuis la paix de Presbourg jusqu'au Traité de Tilsitt, avec des documents inédits. Le Royaume de Prusse. Élude sur la mission historique de la Maison de Hohenzollern, d'après les documents allemands. La Politique Prussienne depuis le Traité de Tilsitt jusqu'au Congrès de Berlin. Étude d'histoire diplomatique et militaire. CAPITULATIONS MILITAIRES DE LA PRUSSE ÉTUDE SUR LES DÉSASTRES DES ARMÉES DE FRÉDÉRIC II, D'IÉNA A TILSITT D'APRÈS LES ARCHIVES DU DÉPÔT DE LA GUERRE PAR M. E. BONNAL AVOCAT A LA COUR d'aPPEL, HIEMDRR DES SOCIÉTÉS DE GÉOGRAPHIE ET D'ÉCONOMIE POLITIQUE DE PARIS. « La Guerre est l'Industrie nationale de la Prusse. » Mirabeau.
PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR PALAIS ROYAL 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS. A L'ARMÉE FRANÇAISE ù HONNEUR AUX VAINCUS ! E. Bonn al. AVANT-PROPOS. Je ne suis pas militaire et j'ose écrire sur l'histoire militaire de la France. J'ai le devoir de dire pourquoi, où j'ai conçu mon projet, dans quelles circonstances, les moyens que j'ai eus de le réaliser. C'était en 1870. Après des espérances d'un jour les défaites avaient succédé aux défaites, les désastres aux déroutes. Un généralissime auquel la France avait confié une armée digne de Turenne et de Masséna, de Villars et de Davoust avait livré leurs drapeaux à l'ennemi : nous étions envahis au nord et à l'est, Paris cerné, la ville de Jeanne d'Arc souillée, reprise, reperdue, la Patrie un charnier humain. Pour soldats des conscrits, des enfants à peine vêtus, armés à la hâte, ignorant l'art de la guerre, quelques rares marins, d'héroïques débris.
Introduction
. l.'Eniicnii héréditaire » M. DE BlSMAnCK. SOMMAIRE. — Nos désastres de 1870. — I. L'Ennemi héréditaire el M de Bismarck. — Politique traditionnelle do la France en Allemagne. — Aveu de M. Von lìanke. — Guerre de Trente ans. — Paix de Westphalie — II. La Prusse et laiévocation de l'Edit de Nantes. — L'Unilé française. — I.es fautes de l.ouvois et l'opinion publique. — Louis XIV et les Frontières naturelles. — 111. Noire œuvre. II est des heures dans l'Histoire où les Peuples versent des larmes de sang sur leur honneur, sur leur courage, sur les désastres qui marquent les suites de leurs défaites : ferro et igné. La France a connu ces moments de désespoir où l'horreur du crime l'a disputé à l'étendue du malheur. En 1814, en 1815, en 1870, elle a vu son territoire envahi, ses campa gnes dévastées, ses villes réduites en cendres, ses places fortes livrées aux incendies des bombardements et leurs remparts effondrés.
Dans ses douleurs, son patriotisme est resté à la hauteur de son infortune et l'avenir qui attend le pays de Duguesclin et de Jeanne d'Arc, de Hoche et de Kléber, celui qui tient clans ses mains les destinées des Em pires, seul le connaît, seul le prévoit. Pour nous, fils dévoué d'une Patrie d'autant plus chère qu'elle est mutilée dans ses membres, rompue dans son unité nationale, atteinte dans ses frontières traditionnelles, et qu'elle a subi un jour le plus cruel des outrages, la trahison, nous croyons que nul spectacle ne peut relever nos cœurs et encourager notre régénération mieux que celui de la Prusse durant 1806. Là aussi on a versé des larmes de sang, là aussi on a vu des troupes renommées vaincues et dispersées, plus tard désarmées, traînées en captivité et humiliées, des places fortes démantelées ou réduites.
Là aussi on a vu s'effondrer un royaume en quelques jours et la réputation d'un capi taine célèbre avilie par ses descendants... Non, notre pays n'est ni le premier ni le seul qui ait offert le spectacle des faiblesses comme des culpabilités poli tiques et militaires. L'Histoire le prouve et le tableau que nous allons peindre doit fortifier nos âmes. L'homme qui nous a perdus en livrant la clef des frontières françaises de l'Est n'a pu anéantir notre passé. L'indignation publique a frappé d'anathème le marchand de sa patrie et son forfait le rend plus coupable envers vous Alsace héroïque, Lorraine glorieuse, membres crucifiés de I'Unité française ! I. V Ennemi héréditaire ! telle est l'expression cruelle et favorite du chancelier de l'Allemagne du Nord pour dési gner la France devant l'Europe.
Eh bien, nous venons à notre heure, l'Histoire à la main, nous inscrire en faux contre cette doctrine, doctrine funeste qui est une erreur politique, une calomnie historique et, en diplomatie, une assertion que nous ne voulons pas qualifier. La Géographie officielle de Berlin le prend à son aise envers nous aussi facilement que le chancelier de cet Empire né dans le palais de Versailles — sur la terre étrangère — entre une bataille et une coupe de vin ensanglanté ! Les Trailés protestent cependant contre les délimitations fantaisistes des géographes prussiens. La science refuse de subir les définitions d'ethnographie qu'ils imposent. Mais que peuvent les Traités... Depuis quinze ans, le Pangermanisme ne parle plus de nation, il les méprise. II ne sait que la race. II nie que les Peuples soient des personnes morales, et il répond aux agglo mérations d'hommes qui veulent former un Etat indépendant au nom de leurs intérêts par « la totalité de chaque nation. » Hélas, il n'y a plus d'europe depuis 1859, heure première des déroutes de l'Equilibre.
La gloire de la Maison de Brandebourg et l'illustralion des Hohenzollern n'obscurcissent pas tellement le soleil qu'elles puissent annihiler l'œuvre de la France depuis dix siècles. II fut des époques où l'Allemagne eut besoin de notre génie pour éclairer son intelligence naïve et fruste, de notre épée pour la sauver de la barbarie des Turcs ou pour affirmer dans notre sang... son indépendance. La Prusse n'existait pas encore. L'Histoire pas plus que la Géographie ne soupçonnaient ni son nom, ni les préséances de ses princes : « Mais, a dit un maître, ils étaient ambitieux et fort cu » pides. D'ailleurs, les Hohenzollern se dirigeaient d'après » l'utile, non d'après la reconnaissance et un avantage pré » sent leur faisait aisément oublier les bienfaits passés (1). » (1) M. Mignet, Rivalité de François 1" el de Charles Quint, t. I, ch. 11, § 4, sur sélection à l'empire, en 1319, De Bouvines à Denain, malgré les périls que courut notre Unité, quels n'ont pas été nos services envers la Patrie alle mande?
La Prusse peut les oublier, l'Histoire se souvient. II est de mode parmi les historiens ou les savants nourris, soit de préjugés, soit de sympathies ultra germaniques, d'at tribuer au xve siècle l'avènement de la liberté de conscience. Ils gratifient Luther de ce bienfait et proclament la Réforme comme ayant annoncé un Ere nouvelle ; les mérites d'un tel principe paraissent la gloire la plus certaine et la plus incon testable de l'Allemagne, seconde erreur ; enfin, l'histoire est faussée jusque dans ses sources par la transformation du caractère des luttes religieuses aux prises avec le Droit public des Etats et la politique pure. Nous n'acceptons pas ces idées sur parole et les assertions aux apparences brillantes ne suffisent point à ceux qui veulent des preuves. Les passions ne sont pas la vérité.
La Guerre des Chevaliers, la Guerre des Paysans travesties par des mensonges intéressés qu'explique la conduite con tradictoire du Réformateur, les déchirements du Luthéra nisme et du Calvinisme armés l'un contre l'autre au début de leur œuvre, la désolation de l'Allemagne en proie à une guerre civile sans fin, voilà les faits qui correspondent aux deux premiers points. Quant au troisième, savoir, qui a établi le libre examen, l'histoire impartiale le constate aujourd'hui sans qu'on puisse le nier : c'est la France. Le souverain qui a conçu de fixer par la Législation les conditions de son exer cice, c'est le plus grand de nos rois : Henri IV. Fils aîné de l'Eglise par son titre de roi de France, allié des protestants par les conseils de son génie, il exigea de l'Eglise la modé ration et du Protestantisme le respect de l'Unité nationale.
Adversiire déclaré de Philippe II, il s'éleva contre une Mon archie Universelle tentée au nom du catholicisme qui eût dû rester étranger à cette ambition toute espagnole. C'est la gloire d'Henri IV d'avoir créé l'Equilibre européen et de lui avoir donné pour hase : la liberté de' conscience el l'indépendance des Etats. L'Allemagne a été la cause occasionnelle du premier principe, la France l'a fixé dans le Droit international public par l'Edit de Nantes et par le Traité d'Osnabruck, voilà la vérité. L'Allemagne n'a donc rien à revendiquer d'uniper sonnel dans ces questions. Quant au rôle de la Prusse, il est clair ; la Prusse n'existait alors ni comme race, ni comme peuple, ni comme royaume ; elle s'appelait : le néant. Le système politique de Charles-Quint et de Philippe II engendra la lutte contre la Maison d'Autriche.
Henri IV en avait souffert au point de se voir exclu du trône auquel rap pelaient sa naissance, son génie, le choix de son prédéces seur et le vœu de la nation qui ne partageait point le fana tisme des Ligueurs. II était naturel qu'il conçût un système contraire à celui de ses ennemis. A la monarchie théocrati que, il opposa le respect des formes gouvernementales, répu bliques ou monarchies. A la monarchie universelle, il opposa l'indépendance des nations et des Etats, unis par une con fédération libre, œuvre du temps et de la justice. Qu'y avait-il là d'hostile à l'intérêt de l'Allemagne ? Bien au contraire, ce plan était favorable à l'indépendance des nombreuses principautés qui composaient le Saint-Em pire. La France prétendait faire sortir de la Maison d'Autri che le titre impérial, rendre à nouveau la couronne élective, abattre la prépondérance des Habsbourg, les faire rentrer dans leur archiduché et partager les dépouilles du manteau impérial entre les puissances moyennes de l'Allemagne.
Ces desseins constituent-ils une inimitié implacable contre les peuples germains ? servir leurs intérêts, était-ce organi ser une politique anti allemande ? II plaît au chancelier d'un empire qui veut copier un passé enveloppé désormais d'un suaire livide de nous appeler YEnnemi héréditaire. Cette imputation est retentissante à la tribune d'un Parlement, elle est trompeuse au fond et l'historien impartial ne peut l'accepter. Toutes les colères prussiennes ne pourront par ce moyen usé transformer le système du Grand Dessein. Vaine ment conleste-t-on à Berlin le rôle de la France. La supré matie morale que lui a départi la Providence par sa configuration territoriale, objet de l'admiration de Strabon, par son initiative dans Tordre de l'intelligence, aveu de tous les historiens étrangers , voilà deux faits qu'on ne peut lui ravir.
Ce qui choque le ministre en Brandebourg et cela au xixe comme au xive siècle, c'est que malgré d'inénarrables malheurs, la France ait voulu et veuille encore reprendre les territoires qui lui ont été enlevés. L'épaisseur des cou ches germaniques hantées sur le sol gaulois depuis les Inva sions on ne veut pas la constater, on agit avec plus de sans façon ; on la nie, et des théories issues des fonds secrets passent pour des découvertes fruit de la science moderne. Ce qu'on ne peut comprendre à Wilhelmstrass c'est que ce soit au nom du bien public que la France trouve des alliés, car la Prusse a toujours ignoré le bien public de l'Europe et son équilibre. Les négociations françaises de Westphalie et les conférences du congrès d'Utrecht mieux consultées par ses diplomates lui diraient quel fut notre rôle, la grandeur de notre but et la loyauté des moyens employés par nous.
Ce qui inquiète M. de Bismarck, c'est que notre pays ait cher ché sa gloire dans le bien de tous, témoins l'indépendance des Provinces Unies comme celle des Etats-Unis. Ce qui l'al triste, c'est qu'il prétende, aujourd'hui comme hier, faire sortir de la prospérité générale la grandeur française. Eh bien! ce que ne comprennent point les hommes qui règnent sur la Sprée et sur le Rhin français, c'est que c'est précisément en cela que consiste la différence des deux ra ces et des deux peuples. La civilisation est pour la France un but ; pour la Prusse et pour son Empire d'aujourd'hui, elle n'est pas même un moyen, c'est un mot. Un historien célèbre, M. Von Ranke, a réduit à néant les attaques de M. Bismarck et leur fausse sincérité alle mande dans les lignes suivantes de son Histoire de la France au XVIIe siècle, histoire où il spécifie les conséquences de la politique française : « L'intervention de Henri IV en Alle magne, dit-il, eùt peut-être prévenu la collision des deux principes qui eut lieu quelques années plus tard. » Encore l'aveu n'est-il fait qu'à demi et comme à regret; mais nous n'insisterons pas, la science berlinoise nous ayant habitués à tout sauf à l'équité.
Eloigné des prétentions de François Ier, Henri IV sut re fuser les offres qui lui étaient faites de l'élever à l'Empire et repousser, ce qui était plus difficile, le zèle de ses conseillers. En laissant l'Empire à lui-même, il exerça des médiations fréquentes d'où sortit plus tard la politique de Richelieu: Rendre à la France ses frontières naturelles, aux puissances moyennes l'indépendance , aux grands Etats le respect de l'Equilibre, à tous la liberté des cultes. Continuée par un célèbre ministre, la guerre contre la Maison d'Autriche eut deux phases. La première fut indi recte et débuta par l'alliance secrète de la France et de la Suède pour la délivrance de l'Allemagne, de 1 629 à 1 635 ; on connaît son point de. départ : la restitution des biens de l'Eglise possédés par les princes et seigneurs réformés, ce en quoi l'empereur violait les traités de Passau et d'Augs bourg.
S'alliant à Gustave Adolphe pour protéger les Pro testants et défendre avec eux le droil politique, Richelieu offrit la couronne des Habsbourg à la maison de Wittelsbach. On sait les suites de cette entreprise qui dura jusqu'à la dé claration officielle de guerre, communiquée à l'Espagne le 19 mai 16.35. L'Europe connut, le 6 juin, l'appel de la France aux Pays-Bas espagnols reconnus indépendants et libres. L'Allemagne protestante fut secourue par un corps d'armée français. La guerre devint, dès lors, directe. La mort de Richelieu n'arrêta point le succès de, son œuvre, sa politique lui survécut. Le confident du grand Cardinal en voya armées sur armées pour sauver les princes du Saint- Empire épuisés. Turenne accourut, et fut frappé en pleine poitrine. Pendant que les soldats français mouraient pour sauver l'indépendance du Corps germanique, For de ses cof fres soldait les Suédois et les princes luthériens.
Ceux-ci abandonnaient l'Alsace, démembrée de notre nationalité à la fin de l'Empire Karolingien et nous la restituaient par l'acte du 26 octobre 1635. La Guerre de Trente ans allait finir par la paix et par la liberté religieuse , condamnation des tentatives extrêmes de l'Autriche ! L'habilelé de Mazarin lui fit conclure les deux traités de Munster et des Pyrénées qui rendirent le calme à l'Europe et réduisirent les forces des deux branches de la famille de Charles-Quint, Espagne-Autriche. Leur intérêt et leur entente avaient menacé l'indépendance des nationalités et des couronnes dans les deux mondes, image renouvelée et injustifiable de l'Unité de l'Empire romain auquel elles avaient emprunté leur appellation souveraine, leurs vues sur l'Europe, leurs procédés dans le Nouveau-Monde, sans en avoir les vastes conceptions administratives et politiques, surtout sans en avoir l'initiative ou le génie.
L'historien de la Guerre de Trente ans a tracé d'une main sûre le jugement qu'il faut porter sur l'œuvre d'Henri IV et de ses continuateurs. Le poignard de Ravaillac frappa, dit— il, un grand monarque (1) sa mort sauva la Maison d'Au triche et recula pour un siècle « la pacification de l'Europe et les progrès de la civilisation. » Parle-t-il de Gustave Adolphe après avoir peint les portraits admirables de Wal lenstein et du P. Joseph, il l'appelle « l'espoir des libertés germaniques » dont le noble orgueil s'était enflammé à l'idée d'être le « sauveur de la liberté allemande. » Les traités de Munster et d'Osnahruck sont glorifiées par lui. II célèbre avec éloquence la politique française : « cette paix durable, sacrée et célèbre sous le nom de. Paix de Westphalie, œuvre imposante qui la rend digne de l'attention et de l'examen consciencieux de la postérité. » Le chancelier actuel oublie ces leçons parce qu'il les trouve sévères, il est du devoir de l'histoire de les lui rappeler.
Pendant ces graves événements, que faisait la Maison de Brandebourg ? Ses princes s'efforçaient — burgraves, marquis, électeurs, princes ou archevêques — de se mettre sur leurs jambes. Ils cherchaient leur équilibre à l'imitation de l'enfant qui sorti des bras de sa nourrice voudrait acquérir et fortifier son aplomb. Electeurs, ils proclamaient aussi leur neutralité. Ce principe n'a fructifié nulle part mieux qu'à Berlin. Le (1) Guerre de Trente ans, t. I, p. 55. temps des espérances de la jeunesse et des méditations de l'âge d'homme n'était pas encore venu. II fallait pour aider les convoitises et leurs donner un corps qu'un empereur imprudent et un roi de France généreux l'aidassent à devenir roitelet. En attendant l'heure d'une cupidité rare : 1740, 1764, 1772, 1792, le petit aigle de la Vieille Marche et de PUckermarck mangeait et digérait, s'inquiétant peu de Y Ennemi héréditaire qui entretenait son armée et embel lissait ses palais, ennemi inconscient qui de rien allait faire quelque chose !
Sans Richelieu la Prusse ne serait pas. L'Empire et son chef abandonnaient à la paix de West phalie, 28 octobre 1 648, les Trois Evêchés clefs de notre terri toire dans l'Est et qui appartenaient à la France depuis 1 552, époque où l'épée de Henri II les avait légitimement repris par Guise sur Charles-Quint. Le traité de Munster ratifia le vœu des populations gauloises de l'antique Austrasie ger manisées en vain par l'abus de la force (1 ). L'Empire céda encore la haute et basse Alsace avec les préfectures des dix villes impériales pour être incorporées à la France à perpétuité. Cette cession ne fut pas gratuite ; l'article 89 stipula une somme de 3 millions de livres tour nois à remettre en trois paiements égaux à l'archiduc d'Ins pruck; ils furent versés en 1663, 1664 et 1665 entre les mains de l'archiduc Sigismond son frère.
Les principales puissances de l'Europe reconnurent ces provinces partie intégrante du territoire français auquel elles appartiennent (1) Un historien de Berlin a prouvé dans son Précit d'Uisloire d'Allemagne que la liberté religieuse eût succombé sans l'alliance d'Henri II avec Maurice, électeur de Saxe. Ce prince l'aulorisa à occuper, en retour, Metz, Toul et Verdun enlevés à la nationalilé française au IXe siècle. géographiquemenl. Les traités el les limites naturelles étaient enfin d'accord. Pour que rien ne manquât à cet ensemble, l'Electeur de Brandebourg fut admis à signer ces deux cessions comme membre du conseil des Electeurs, Princes et Estais de l'Em pire. Que peut répondre à cela la Prusse de 1870? Qu'elle accepte le protêt de sa signature? La foi évangélique s'y oppose, et M. de Bismarck éprouverait quelque peine à entendre dire que le fondateur du nouvel Empire prussien en Allemagne est un dévot fourbe et pervers.
Comment accor der alors sa conduite avec ses principes ? La vraie raison, c'est que l'épée d'un Turenne ne protège plus l'Allemagne et qu'on redoute à Berlin les suites des retraites glorieuses d'une Belle-Isle ou d'un Marceau. C'est, enfin, qu'on croit dans l'Allemagne du Nord n'avoir plus rien á craindre sur la Moselle d'un Condé ou d'un Fabert, d'un Dumouriez dans les Ardennes, d'un Davoust dans les défilés de Kosen ! Le traité de Westphalie livra un lambeau de l'Empire à la Prusse au nom du nouveau droit public que le génie de Mazarin venait d'établir en consacrant la séparation des deux branches de la Maison d'Autriche. En détruisant pour re construire, l'Europe compta deux Etats de plus : la Hollande et la Prusse. Le Brandebourg s'était agrandi dans la discussion des intérêts des puissances représentées à Munster et à Osnabruck.
Ilavait reçul'évêché d'Halberstadt, l'archevêché de Magdebourg, les évêchés de Minden et de Camin (1), en- (1) Le caractère de l'ancienne Paix d'Augsbourg fut modifié au traité d'Osnabruck. La foi, ou mieux la Confession d'Augsbourg, eut désormais ses princes ecclésiastiques. L'Eglise luthérienne y fut organisée hiérarchiquement comme l'Eglise romaine, avec cetle spécialilé qu'aucun souverain n'eut la suprématie spirituelle , contrairement à l'Eglise anglicane et l'Eglise suédoise (V. § 6 des Griefs ecclésiastiques.). fin la succession partagée de Clèves et de Juliers. La politique du Grand Electeur avait ainsi relié son électorat à ses principautés rhénanes, menace avouée d'une incorporation définitive de la Wesiphalie. Les nouveaux Etats formés du démembrement du Saint Empire , appuyés , défendus et agrandis par la main de la France, devinrent aussitôt reconnus ennemis.
La Prusse devait se distinguer par son ingrati tude dans la prospérité et sa souplesse dans le malheur, ar dente à poursuivre une œuvre artificielle mais militairement conduite. II La politique intérieure d'Henri IV dans les affaires reli gieuses a été son premier titre de gloire. En se substituant à la Ligue en ces termes : Je suis le fils aisné de l'Eglise, nul de vous ne l'est ny ne le peut être, il réclama du catholicisme la tolérance. En portant I'Edit de Nantes, ce grand roi ôta à la Réforme tout caractère politique ; séparant par son génie le spirituel du temporel, il entendit superposer aux discus sions religieuses qu'inspirait l'ambition du gouvernement l'Unité civile et les droits de l'Etat comme puissance publi que. Cette politique, généreuse et vraie, il y eut un jour où Louis XIV la méconnut, enivré par ses succès.
L'Edit de l'aieul, charte de pacification, fut révoqué sous l'influence de Mme de Maintenon, nous allons voir quelles en furent les suites. Le grand Electeur de Prusse publia, le 29 octobre I 684, YEdit de Postdam, réponse habile à l'œuvre de colère con çue par un jésuite fanatique et par une femme illuminée. U promit aux protestants français qui abandonneraient leur patrie sous le poids de la persécution des secours de route, des guides au départ, des concessions de terres aux cultiva teurs , des fonds aux manufacturiers, des emplois à la no blesse, des marchandises aux commerçants, la liberté de leur communion sous des pasteurs exilés et une justice française à leur arrivée. Le Brandebourg en reçut vingt mille, c'est-à dire plus que le dixième de la population de la province. L'industrie s'y propagea par nos réfugiés qui travaillaient au nombre de 10,215 personnes sur les laines et la soie, les teintures, l'impression des étoffes et le papier, l'éclairage, les glaces, les fers et les machines-.
Les colonies agricoles furent nombreuses. Les professions libérales ne restèrent pas au dessous de leur tâche et des Français vécurent à la cour à des titres divers (1). Les massacres de Vaudois par le duc de Savoie valurent à l'Electorat de nombreux habitants et les malheurs du Pa latinat lui fournirent ses meilleurs cultivateurs, de l'aveu du prince. Les proscriptions de luthériens en Autriche, en Silésie et en Bohême forcèrent ceux-ci à profiter des stipulations que leur avait réservées la Paix de Westphalie : l'émi gration. Les historiens de la colonisation prussienne consta tent que sur deux millions quatre cent mille sujets l'Electeur en gagna six cent mille par les nouveaux venus de tout genre que valut l'intolérance catholique sur divers points de l'Europe. La Prusse eut ainsi la bonne fortune de paraître défendre la liberté de conscience lorsqu'elle ne recherchait que des soldats et des sujets.
Terrible enseignement, justification de l'Edit de Nantes. (1) Voir la Colonisation des Hohenzollern, par M. Beheim-Sibwarzbacb. ouvrage rédigé aux sources, et lo remarquable livre de M. Lavisse, couronné par l'Académie française, indispensable ù consulter. L'unité monarchique a conduit la France à Yunité nationale, combinant et employant tour à tour le régime féodal et les libertés communales, les Etats Généraux et la classe moyenne, le Tiers-Etat et le Clergé. La dynastie capétienne a mis sept siècles à cette œuvre. Dès le début, elle comprit le rôle que lui promettaient ses frontières naturelles du Rhin aux Alpes, des Pyrénées à la Moselle, de l'Océan à la Méditerranée. Sa position géographique favorisa l'essor de son génie. Le travail d'expansion et de fusion fut à peu près completau xvme siècle.
Les guerres extérieures, lesinvasions germaniques, les rivalités avec l'Angleterre au centre et à l'ouest, les témérités de la Maison de Bourgogne ; au dedans, la Ligue du Bien public, l'appel à l'étranger avec la Ligue du xvie siècle, les deux Frondes au début du dix-septième donnèrent à la France une initiative et une énergie singu lières. Les idées, les passions, la langue, tout devint désor mais commun. Ce fut la gloire de Louis XIV de sceller par des traités remarquables l'achèvement de la Patrie française. II eut de grands généraux pour la mener à bonne fin, mais il eut aussi de grands diplomates pour la préparer et de grands administra leurs pour la conserver. Marié avec l'infante Marie-Thérèse par Mazarin , le roi comprit qu'il fallait faire produire à cette union tout ce qu'elle promettait.
II trouva dans l'exécution de ce dessein la gloire de son règne. De 1 661 à 1 671 il accomplit avec un homme pour lequel l'histoire a été injuste jusqu'à ces der nières années (1 ) une campagne diplomatique jugée admi- (1) M. Valfrey, sous-directeur aux Archives des [Affaires étrangères : Hugues de Lionne, ex-ambassadeur en Italie, rable. II débuta avec éclat. L'honneur principal, quelque mérite personnel qu'y ait déployé ce prince, en revient à Hugues de Lionne. On a dit que la Succession d'Espagne a formé le pivot sur lequel a tourné tout le règne de Louis XIV (1) pendant soixante ans ; mais il faut reconnaî tre que le mariage de l'infante a été la cause première de cette politique. Or c'est à Lionne qu'apparlient la négociation difficile, délicate, et si heureusement terminée du ma riage.
Neveu de Servien, adjoint à cet illustre plénipotentiaire à Munster, il y apprit les grandes vues. Sa prudence pendant la Fronde le mit à même de servir l'Etat sous quelque gouvernement que ce fût. L'habileté fut le caractère dominant de Lionne. Mais Louis XIV devait devenir à sa mort passionné et violent. L'esprit du négociateur de 1656 et de 1671 ne lui survécut pas. Aux entreprises modérées suc cédèrent les actes exagérés, contre la Hollande principale ment. Au sage Colbert, à l'habile Lionne avaient succédé le bouillant Louvois et l'étroite Maintenon. A la politique équitable et conciliante d'Henri IV, la politique contestable en certains points de la seconde moitié du règne. L'œuvre d'agrandissement qu'accomplit Louis XIV a-t-elle été toujours juste ? Quatre guerres principales signalèrent son temps, elles devinrent générales par l'accession des autres puissances contre la France.
Ce furent la guerre de Dévolution, la guerre de Hollande, la guerre d'Allemagne et la guerre pour la Suc cession de l'Espagne. Les prétentions de la première, agrandir les frontières de la France au nord et à l'est, furent (2) M. Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne, dans les Documents inédils 9ur PHistoire de France. acceptées par les cabinets. La seconde se termina par la paix de Nimègue sur laquelle nous entendons nous exprimer en détail. La troisième fut l'œuvre de la confédération d'Augsbourg et obtenue par la calomnie d'après des aveux diplomatiques (1 ) ; la paix de Ryswick la termina au béné fice de l'Angleterre qui sut en faire sortir la prépondérance maritime contre l'Europe aveuglée. La quatrième et dernière guerre releva l'honneur de la maison de Bourbon et consacra la pensée première du Traité des Pyrénées.
Les conditions avilissantes que s'étaient promis les Hollandais se terminè rent à Utrecht par une paix honorable, qui a reçu le nom de seconde Paix de Westphalie. Peut-on dire que la politique d'envahissement, cette lutte sanglante que l'histoire décrit entre l'esprit de conquête et l'esprit de travail, n'ait jamais été pratiquée par nous? Soyons justes contre nous-mêmes. Reconnaissons qu'il y eut une heure dans le xvne siècle où l'ambition désordonnée d'un ministre crut qu'abaisser la Hollande était un acte sage. La prudence lui commandait de soutenir la rivale maritime de l'Angleterre, Louvois lui déclara la guerre. Dans ses projets elle devait avoir une saison, elle dura six années et nous jeta l'Europe sur les bras. La Prusse ne perdit pas une si belle occasion de faire parler d'elle. La maison doucereuse de Hohenzollern apprit aux Slaves ses frères par la race, aux Allemands but secret et prochain de sa politique, la haine du nom français ; la première elle se déclara en faveur de la Hollande.
On sait quelles furent les suites de cette entre- _ (1) Voir les aveux diplomatiques sur la guerre d'Allemagne et la perfidie de Guil laume III, dans Vllis'oire des traités de paix de Gnrdcn, t. H, ch. VIII, p. 138. prise. Louis XIV parut être le vainqueur. La paix de Nimè gue fut une étape et non une fin pour Louvois, châtiment de sa faute première. Nos armées passèrent le Rhin et des consultations de légistes complaisants lui prouvèrent que Trêves, Luxem bourg, Landau lui appartenaient comme Fribourg et Kehl. Cependant jamais la France n'avait été auparavant agressive ou envahissante. Strasbourg s'était donnée par un contrat synallagmatique. Metz, Tqul et Verdun avaient été acquises par des contrats que le droit public avait approuvés, que les traités avaient ratifiés ou même offerts. Toujours alliée de l'Allemagne, la France avait passé jusqu'à Louvois pour un membre de la Ligue du Rhin et sa politique avait eu les rapports les plus intimes avec les électeurs, les comtes et les princes ecclésiastiques, de Bâle au sud du Mein (1).
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