Preface
PREFACE.
Le travail que je me proposais de publier sur le departement de la Correze devait etre divise en quatre series d'etudes, correspondant chacune a, des epoques bien tranchees : 1° De 1787 a 1796 : Destruction de l'ancienne societe. — Fin de la Monarchie. — La Terreur. 2° De 1797 a 1830 : Transformation, reorganisation des formes gouvernementales : Direc toire, Empire, Royaute legitime. 3° De 1830 a 1848 : Retour aux principes de 1789. — Royaute constitutionnelle. 4° De 1848 a 1870 : Retour vers l'idee napo leonienne : Napoleon III. En m'imposant cette tache, je ne m'etais pas rendu compte des obstacles inevitables que j'au rais a surmonter et qui devaient en prolonger le labeur. Parvenu a la troisieme partie de ma car riere, je reconnais avec chagrin qu'il faut m'arre ter. Le temps et les forces me seraient egalement defaut pour accomplir mon projet : a mon Age, la prudence commande de ne pas s'aventurer dans une longue course.
D'ailleurs, serais-je bien en situation pour expo ser et juger les evenements qui se sont produits de a 1870 ? Sans doute, j'ai assiste a toutes les evolutions de ces dernieres annees, et mes ecrits auraient l'autorite d'un temoignage. Mais, dans plus d'une circonstance, je me suis trouve mele aux mouvements de cette periode. Or, quelque modeste qu'ait ete ma participation (quorum pars parva fui), je n'apporterais peut-etre pas, malgre moi, dans mes appreciations, l'independance ne cessaire a l'impartialite de l'historien. Dans tous les cas, je resterais suspect. Par ces raisons, je m'arrete. D'autres viendront, j'espere, plus jeunes, mieux places que moi, pour mener a bonne fin une entreprise qui m'a ete inspiree par un sentiment de patriotisme absolument desinteresse. Aussi, en terminant ce volume, j'ai le droit de repeter a mes compatriotes ces paroles que le vieux marechal Saulx-Tavannes adressait a sa fa mille : « — Enfants, neveux, cousins, j'ai ecrit pour exemples et preceptes a vous, — non par gloire. » V. de S. Au village du Mons-Vitrac, ffevrier 1888.
LE DIRECTOIRE CHAPITRE UNIQUE DE L'AN IV A L'AN VIII. An IV (1795). La Convention stegeait depuis le 21 septembre 1792. A la sfeance du 26 octobre 1795, le president Genissieux prononga les paroles suivantes : « La Convention nationale declare que sa mission est remplie et que sa session est terminee (1). » Apres avoir gouverne pendant trois ans et trente-cinq jours, la Convention l6guait a la Republique : la misere, l'anarchie, la guerre et la Constitution de ban III. A la dictature homicide des comites de salut public et de la multitude, baptisee sur les echafauds de 93 et disparue dans le sang de vendemiaire (5 octobre), succ6dait la Constitution de l'an III qui donnait le pouvoir aux assembtees. Alternativement liberal et despodque sous le Directoire, le gouvernement devait devenir militaire sous le Consulat (13 dfecembre 1799, an VIII).
Enfin, le 28 mai 1803, floreal an XII, l'Empire fut etabli. Telles sont les differen tes periodes que nous nous proposons d'etudier, au point de vue du dfepartement de la Correze, dans la premiere partie de ce travail. Aux termes de la loi constitutive de 1795, le territoire administratif de la Rfepublique etait divisfe en dfepartements, en (1) Moniteur. cantons et en communes ; l'election etait la base de tous les pouvoirs : au sommet, le Directoire, pouvoir executif, compose de cinq membres nommes par le Corps tegislatif. Le Corps lfegislatif representant deux assembtees : le Conseil des Anciens et les Cinq-Cents, elus l'un et l'autre par leurs concitoyens. Etaient egalement a l'election les membres des administrations departementales, municipales et de l'ordre judiciaire. Soumise a l'approbation des assembtees primaires, la Cons titution de l'an III fut votee par 914,853 voix, contre 41,892.
Sur 25 millions d'habitants : le nouveau gouvernement ne reunissait pas un million d'adhesions. Le resultat fut encore moins satisfaisant pour lui au sujet d'une disposition particuliere annex6e a l'acte constitutionnel. La Convention, essayant de continuer son empire en s'imposant a la France, avait decrete que les deux tiers de ses membres, c'est-a-dire 500, resteraient dans le Corps tegislatif. Le decret, en date des 13 et 15 tevrier, ne fut admis que par 167,758 suffrages sur 263,131 votants. Dans ces totaux, la Correze comptait 5,762 acceptations de la Constitution ; quant aux decrets, il n'en fut fait men tion ni donne lecture dans aucune reunion electorate. Les votes etaient' nominatifs. Des registres envoyes dans toutes les communes, portaient en titre : l'un, le mot acceptation; l'autre, non acceptation.
Le nom de chaque electeur, inscrit sur l'un ou l'autre de ces registres, constituait son vote. En Correze, les cahiers de non acceptation resterent en blanc ; il n'y eut aucun votant non plus que sur les decrets. Le tableau de dfepouillement des votes rappelait ces mots de la loi du 5 fructidor an III : Sur le moyen de terminer la Revolution. Les habitants de la Correze se montrerent peu empresses a se rendre aux assembtees primaires ; voici le relevfe des votants : Ont vote Oui. — Eygurande : 378 ; Beaulieu : 554 ; Lu bersac '. 103 ; Brive : 60(1 ; Donzenac : 53 ; Treignac : 58 ; Ussel : 61 ; Tulle : 346 ; Clergoux : 191 ; Sainte-Fortu nade : 105 ; Beynat : 232 ; Argentat : 391 ; Turenne : 414 ; Lapleau : 290 ; Seilhac : 290 ; Sfegur : 26 ; Uzerche : 921 ; Neuvic : 455 ; Ayen : 146 ; Egletons : 247 ; Sornac : 253 ; Saint- Chamant : 294 ; Bort : 166. — Total : 6,632.
Ont vote Non. — » Mais les sentiments des populations ne tardferent pas a s'affirmer d'une maniere non equivoque. Les decrets additionnels dont nous avons parle, consideres a juste titre comme une usurpation, excitaient une indignation generate. L'insurrection eclata a Paris ; les sections soulevees, 13 vendemiaire, furent mitrailtees par Barras et par Bonaparte. Dans les provinces et en Correze, on ne se r6volta pas ; on protesta legalement par des bulletins de vote. Le sang des sectionnaires, tombes en combattant dans les rues de Paris, fumait encore au moment ou les assembtees electorates etaient convoquees pour nommer les deputes, — vendemiaire, an IV, 13 octobre 1795. Le corps electoral de la Correze se r6unit a Tulle, dans Feglise du ci-devant college (temple dCcadaire). Le chiffre des electeurs etait de 277, dans la proportion de 1 habitant par 260 et se decomposait ainsi par cantons.
Tulle : 17 ; Seilhac : 7 ; Correze : 4 ; Argentat : 11 ; Mercœur : 8 ; Saint-Chamant ". 6 ; La Roche : 5 ; Chamey rac : 6 ; Servieres : 8 ; Egletons ; 4 ; Lapleau : 4 ; Clergoux : 4 ; Sainte-Fortunade : 4 ; Brive : 15 ; Donzenac : 6 ; Meyssac : 7 ; Saint-Robert : 3 ; Larche : 5 ; Turenne : 6 ; Beaulieu : 5 ; Bey nat ; 11 ; Ay en : 7 ; Allassac : 9 ; Curemonte : 6 ; Uzerche : 8 ; Treignac : 7 ; Chamboulive : 9 ; Lubersac : 11 ; Vigeois : 8 ; Juillac : 9 ; Meilhards : 9 ; Sfegur ■ 4 ; Bort : 8 ; Eygurande : 6 ; Sornac : 5 ; Saint- Angel : 4 ; Neuvic : 8 ; Meymac : 8 ; Bugeat : 4. M. Rigaudie (de Bugeat), en qualitfe de doyen d'age, occupait le fauteuil de l'a prfesidence de I'assembiee. Une commission de douze membres fut chargee de la verification des pouvoirs. Le bureau definitif, elu au scrutin de liste, etait compose comme suit : President : Delort fils (d'Uzerche); Secretaire general : Marbot (d'Altillac) ; Scrutateurs : Mougenc Saint-Avid, La chaud, Lagorse.
Aprfes ces operations pr61iminaires, on procfeda a l'election des deux tiers de deputes que le departement devait fournir, conformement a la loi du 13 fructidor. Premier tiers : A la suite de trois tours de scrutin, le citoyen Penieres, ex-tegislateur, reunit la majoritfe des suffrages. Aprfes lui, les voix se divisaient entre : MM. Lanjuinais, depute d'lle-et-Vilaine ; De Fermont, depute d'lle-et-Vilaine ; La Riviere, depute du Calvados. Liste supplementaire : Chaque electeur ecrit le nom de douze deputes eligibles dans la Convention nationale. Elus : Boissy d'Anglas (Ardfeche) ; Cambaceres (H6rault) ; Treilhard (Seine-et-Oise) ; Chauvier (Haute-Saone) ; Saladin (Somme) ; Le Sage (Eure-et-Loir) ; Dussault (Seine) ; Thibau deau (Vienne); Clausel (Ariege); Isnard (Var) ; Dulaure (Puy de-D6me); Piorret (Aube).
Election du dernier tiers : Mates, maire de Brive ; Marbot, general. Un suppteant de juge au tribunal de cassation : Delort (d'Uzerche). Un haut jure : Labounoux (de La Roche). Cinq membres du departement par scrutin de liste : Roche, Lachaud, Melon-Rodarel, Ussel, Bardon. President du tribunal criminel : Villeneuve. Accusateur public : Mougenc de Saint-Avid. Greffier criminel ; Lacoste. Vingt membres du tribunal civil : Lameillere, Meynard, Sclafer, Vermeil, Materre, Bourguet, Majorel, Chouffour, Saint-Priest, Lacombe, Brival, Chassagnac (de Juillac), La vergne, Guillebeau, Lauly, Delmas, Crauffon, Lafeuillade, Sartelon, Bonot. Cinq suppteants : Meynard (de la Riviere), Melon (de Pra dou), Estorges (de Tulle), Lacombe (id.), Faugeyron (de Saint- Salvadour). La session avait durfe six jours.
En annoncant la cteture, le prfesident adressa un discours aux membres du corps electoral « pour les engager a rfepandre dans leurs cantons respectifs l'esprit d'union et de fraternitfe qui avait animfe l'assemblee (1). » (I) Archives Nationales. Les felections de l'an IV donnent lieu a des observations qui ont pour consequence de dfemontrer l'esprit de moderation de notre departement. II y avait en Correze quatre candidats qui se recommandaient particulterement aux suffrages des republicans exaltes. C'etaient les citoyens Brival, Borie, Lanot, Penieres. Tous quatre avaient vote la mort du roi, mais ne devaient pas avoir une responsabilite fegale dans la Revolution. Borie, il est vrai, en mission proconsulaire, s'etait laisse entrainer a des actes qui ont marque sa memoire de taches ineffagables, mais il ne s'etait jamais signale en Correze par le fanatisme terroriste ; Brival et Lanot, au contraire, semblaient s'etre appliques a 6pouvanter leurs concitoyens en s'erigeant en apotres de la guillotine, en faisant couler le sang autour de leurs demeures.
Quant a Peniferes, quoique regicide, s'fetant abstenu de tout excfes a la suite de ce vote, il avait 6te considferfe comme moderfe, et, k ce titre, se trouvait en butte a la haine des jacobins. Eh bien ! de ces regicides, appuyfes, comme on peut te croire, par les plus violents partisans de Robespierre, qui fetaient loin d'avoir dfesarme, un seul, Penieres, fut porte par les felecteurs, et celui-la, compromis vis-a-vis des rfevolutionnaires, fetait soutenu par les royalistes. Ce n'est done point parce que regicide que Penieres fut nomme, c'est quoique regicide. Les jacobins, ayant ete exclus des elections des deux tiers des deputes, pouvaient encore avoir leur revanche sur les listes supptementaires : il n'en fut rien. Et, circonstance singuliCre I un grand nombre de ceux qui figurent sur cette liste, Lanjuinais, La Riviere, Fermont, Boissy d'Anglas, Saladin, ont tous voulu sauver le roi, presque tous out etfe proscrits aprfes le 31 mai.
On peut appliquer en particulier a la Correze cette appreciation de Taine sur les felections gfen6rales de l'an IV : « Les membres de la Convention pour lesquels la province montre une preference decidCe, sont justement les plus notables des anti-jacobins '. Boissy d'Anglas est rfefelu par 72 colleges, Lanjuinais par 73. Quant aux deux cent cinquante du nouveau tiers, ce sont des libferaux de 1789, la plupart honorables, plusieurs instruits et d'un vrai nte rite. La tres grande majorite des nouveaux administrateurs au departement, au canton, a la municipalite, et la grande majorite des nouveaux juges au civil, au criminel. sont comme le nouveau tiers du Corps lfegislatif des hommes estimfes, prfeservfes ou guferis de la ftevre revolutionnaire (1). » Que si, cependant, quelques hommes dont les opinions etaient trCs prononcees, comme Marbot, Treilhard, Dulac, ont reuni de nombreux suffrages dans la Correze, il est juste d'admettre qu'ils ont du cette faveur a leur situation personnelle, en dehors de toute autre consideration.
Le gfenferal Mar bot ne s'fetait fait connaitre jusque la que par ses qualitfes militaires : en Espagne, il avait commandfe nos bataillons de volontaires : en lui, le soldat effagait I'exclusif (2). Si Dulac avait ete l'accusateur du tribunal revolutionnaire, si, a sa voix, la guillotine avait tranche des tfetes innocentes dans la Corrfeze, Dulac s'etait repenti ; il avait hautement confesse son repentir. Quant a Treilhard, son illustration personnelle comme jurisconsulte, les services qu'il avait rendus k la ville de Brive en se faisant le defenseur de ses droits devant les tribunaux, etaient des titres aupres des felecteurs, sans s'arrfeter a sa conduite politique. Nous le rfepfetons : Les 6lus de la Correze en l'an IV etaient en grande majorite les representants, non pas du royalisme, mais des opini ms moderees, hostiies aux revolutionnaires.
Apres Penieres, Males etait nomme depute. Mates, maire de Brive, avait une reputation meritee de sagesse et d'honnetetfe. Au bureau de la prfesidence, aux fonctions de haut-jure, de membres du departement et du tribunal, a tous les emplois elecdfs, nous voyons ainsi appeler des hommes combattus par les terroristes et les jacobins. Mais vainement les Correziens avaient manifestfe leur feloi gnement pour les robespierristes, Borie, Brival, Lanot ; le Di rectoire, usant du privilege qu'il s'etait reserve par le dfecret annexe de la Constitution (5-13 fructidor) fit entrer Brival au conseil des Anciens. II eut la pudeur de ne pas alter plus loin dans le recrutement de ses adherents parmi les conven tionnels de la Corrfeze. Grace a cette tactique detections forcfees, la faction conven- (1) Taine, tome III, pp. 573, 574.
(2) On dfesignait ainsi les exaltes republieains. tionnelle, un moment dfecouragfee par les rfesultats des suffrages libres, se trouva forte devant les Chambres reunies et put faire nommer a la tfete du Directoire ses amis : Barras, Rewbell, La Reveiltere-Lepaux, Letourneur (de la Manche) et Carnot, tous conventionnels et regicides, appartenant au parti « qui poursuivait la desorganisation de la France et de l'Eu rope » (1). Les habitants de nos campagnes, pour qui, malgre la Republique, le « pouvoir » etait encore incarne dans la personne d'un chef nomme Roi, appelaient les directeurs « les cinq rois de France et de Navarre. » An V (1796). En votant comme nous venons de l'exposer, le departement de la Correze n'avait point fait acte d'hostilite au Directoire ; il avait voulu manifester spontanement son aversion pour le regime abhorre de 93 auquel on venait de se soustraire.
Des l'etablissement du nouveau gouvernement, en effet, la Correze essaya de se livrer a un travail de recueillement et de reparation : ses tentatives furent paralysees par les agitations interieures et par la marche tantot hfesitante, tantfet oppressive des chefs de l'Etat. Sans doute, un calme relatif avait fait place aux angoisses de la Terreur ; on osait se reposer dans le present et envisager l'avenir avec moins d'anxiete ; l'espoir renaissait dans les cœurs ; la guerre de la liberte etant terminee par la conqufete, il ne s'agissait plus que d'assurer l'ordre et la paix. Notre departement qui. malgre les excitations revolutionnaires, n'avait pas rompu avec tous les principes de raison et d'honnetete, accueillait toutes les promesses du gouvernement, esperant la fin de ses miseres. Ainsi, les populations saluaient, — sans enthousiasme, il est vrai, — mais sans defiance, la Constitution de l'an III, comme elles devaient accueillir la Constitution de l'an VIII et le Consulat, comme elles devaient acclamer l'Empire.
Ainsi, nous insistons sur ce (1) Mallet du Pan, correspondance inedite. point ; les electeurs de ban IV et V porterent leurs voix sur des hommes moderfes, en grande majoritfe. Cependant, bien des difficultfes subsistaient encore pour le pays. Les soldats, appelfes aux frontiferes, laissaient les campagnes sans fravailleurs et imposaient des charges ruineuses a nos contrfees ; les requisitions de toute sorte pour nos armees creaient la disette dans notre departement, deja appauvri par les mauvaises recoltes des trois derniferes annees et, comme pour assombrir ce tableau si triste, des cris de desespoir sortaient du fond des cachots ou gemissaient encore des detenus de93. Apres thermidor, la Correze s'etait montree animee de sentiments de justice etde patriotisme. Pendant que les bataillons de volontaires enthousiastes repondaient a l'appel de la patrie, les administrateurs, rassures, ouvraient les prisons a un grand nombre de detenus.
En mfeme temps, la tolferance remplacait l'arbitraire dans l'application des lois politiques. La chute de Robespierre avait determine cette reaction tres marquee contre le systeme revolutionnaire. Le pays, a peine revenu de sa stupeur, se maintenait sous cette salutaire impres sion dans une attitude d'expectative que la Constitution de l'an III avait raffermie par un peu d'espoir. Mais bientfet les partisans de la Terreur, enhardis par l'impunite et par les tendances declarees du gouvernement, manœuvrerent a ciel ouvert et reconquirent l'influence qu'ils avaient perdue dans la Correze. D'autre part, trompes dans leurs esperances, exage rees peut-etre, se croyant menaces encore une fois, ceux qui avaient ete victimes de la Revolution manifestferent hautement leur ntecontentement : l'irritation ne tarda pas k faire eclater la rfevolte.
Les detenus redoublaient leurs plaintes ; on leur rfepondit, par ordre du Directoire, en resserrant leurs chaines ; ils furent menaces d'etre priv6s de nourriture. Les malheureux, condamn6s a mourir de faim, eurent recours a la vio lence pour fechapper a la mort. Deux pretres, MM. Viozelange et Sage s'evaderent de Tulle. Ils s'etaient volontairement cons titues prisonniers, pour obeir aux prescriptions. Une loi appetee loi de famine fut presentee a ce sujet aux Cinq-Cents, et dans la discussion, M. Penieres prononga ces paroles que nous sommes heureux de reproduire : « Je ne puis fetouffer la voix de la justice et de l'humanite qui s'elfeve en moi en faveur de ces infortunesl... Les pretres dont il est question dans le pro jet ne sont pas des gens dangereux ; ils se sont soumis de leur plein gre a la detention ordonnfee contre eux ; ne doivent-ils pas fetre considferes plus favorablement que si, meconnaissant vos lois, ils eussent conserve leur libertfe?...
Ne sontils pas plus recommandables que s'ils s'fetaient caches? En consideration de leur soumission aux lois, de leur grand age, de leurs infirmites... au nom de toutes les lois de l'humanite, ne les laissez pas mourir de faim! » Et M. Penieres votait la proposition Dubruel, tendant a mettre en liberte les pretres « prives de secours que le gouvernement accorde aux criminels. » L'exemple parti des prisons donna l'impulsion au mouvement religieux et contre-revolutionnaire dans le departement : les pretres-jureurs se retractaient du haut de la chaire; a 1'occasion de la religion, la force armfee avait peine a rfeprimer des emeutes a Tulle, a Beaulieu, k Ussel, a Mercœur et a Cure monte. Les curfes refractaires recommencferent a celebrer publiquement les offices. La levee de bouclier des cures etait secondee par les populations : les deserteurs bravaient les gendarmes et les colonnes mobiles ; deux emigres, MM. de Ro gen et Montfreux, aprCs avoir organise l'insurrection dans Lot-et-Garonne, parcouraient la CorrCze et venaient jusqu'aux portes de Brive et de Tulle, excitant les soutevements, distri buant des armes. « Les royalistes, ecrivait un agent du Direc toire a Tulle, se prfeparent k proclamer un roi sur les cadavres sanglants des republicans » (1).
II y avait, aupres de chaque administration centrale et munieipale, un eommissaire dont la mission consistait a eclai rer le pouvoir executif sur la situation morale et politique du departement. Cet agent envoyait, en double expedition, un rapport dfecadaire aux ministres de la police et de l'interieur.' Dans la Correze, les commissaires qui se sont succede furent des hommes de valeur qui avaient donne des gages a la Revo lution et qui devaient etre appetes a occuper plus tard des emploisimportants: Berthelemy, Gauthier, Sauty. Berthelemy (I) Archives Nationales, P 1, c. 3. siegera au conseil des Cinq-Cents ; Gauthier, au conseil des Anciens ; Sauty, apres avoir ete un violent revolutionnaire, sera nomme par l'empereur Napoleon Ier k une haute magistrature. C'est la correspondance de ces fonctionnaires qui formera la base de notre travail.
Quelle que soit l'intelligence et la sincerite que nous accordons a ces agents, nous ne pouvons pourtant admettre leurs renseignements sans re serves. Les engagements du passfe, le soin de l'avenir devaient nfecessairement s'imposer a leur esprit et influencer leurs appreciations ; ils ne pouvaient se dispenser de chercher a meriter les bonnes graces du pouvoir avec lequel ils correspondaient. Or, n'oublions pas que le Directoire fetait composfe de regicides. Les rapports decadaires fetaient done souvent dictes par la passion ou par le calcul ; aussi plus d'une fois on pouvait remarquer dans les correspondances des erreurs volontaires et des complaisances interessees. Quoique ces pieces officielles soient moins un expose de l'etat du departement qu'une critique approbative des mesures directoriales, on y trouve cependant des informations qu'on chercherait vainement ailleurs, des faits ignores qui permettent d'edairer une periode de notre histoire contempo raine oubliee ou restee inconnue.
C'est sous le benefice de ces observations que nous pubbons notre etude. Le Directoire, nous l'avons dit, avait ete accueilli comme devant ramener l'ordre et la paix; mais sous ce regime la Correze, de meme que la France entiere, fut en proie aux troubles et aux agitations. Le departement souffrit les maux qu'entraine la guerre etrangere, la lutte interieure des partis et une mauvaise administration. Au debut, on s'etait montrfe favorable a la nouvelle Constitution : on ne tarda pas a changer de sentiments. Dfes que furent connues les tendances des gouvernants, la cotere exalta les passions dans la revolte et la repression. Aux reclamations les plus justes, 1 'administration centrale, obeissant au pouvoir executif, rCpondait par des rigueurs. Une surveillance severe fetait exerefee contre les femigrfes soupconnfes d'etre rentres ; les prisonniers mis en liberte fetaient reintegres dans les prisons; et, pour affirmer ses resolutions implacables, le corps administratif, se declarant en permanence , allouait une augmentation de traitement au citoyen Benolt, executeur des hautes-œuvres.
La guillotine apparaissait ainsi dans un avenir prochain, redressant ses bois sinistres sur la place publique, et les habitants de Tulle se disaient avec terreur, a voix basse : « Benoit va travailler ! » Sous l'impression de cette perspective terrible, vivement emue par les conspirations dont les dangers journellement revel6s ne pouvaient etre conjures par le retentissement des combats de nos armees triomphantes , la France fut appetee a proceder aux elections de l'an V. Voici le resultat de cette operation dans la Correze : 20 germinal an V (9 avril 1797). — Bureau provisoire : Brival, president ; Tarneaud, Lansade, Brachet, scrutateurs. Chaque electeur fait la promesse de haine k la royaute (decret 20 ventose^) . Bureau definitif elu : Ludiere , president ; Chavoix, secretaire ; Lacheze, Rivet, Delmas, scrutateurs .
La verification de pouvoirs des electeurs souleva de nom breuses discussions. Le chiffre des votants s'elevant a 214 necessita la formation d'un 2e bureau dont le president elu fut Bedoch et le secretaire Porte. L'assemblee devait nommer un depute au conseil des Cinq-Cents et un reprfesentant au conseil des Anciens ; un haut-jurfe; trois administrateurs; trois juges; trois suppleants. L'administration centrale avait affiche une liste de candi dats ; mais les presidents firent observer aux electeurs qu'ils pouvaient faire leurs choix en dehors de cette liste. Le vote s'effectua par exclusion et par nomination ; chaque electeur deposait deux billets dans l'urne. L'un portait ce mot : exelus; l'autre, nomme. Furent exclus : Treilhard, Chavoix, Delmas, Galand, Riviere, Melon. Nomm6s au conseil des Anciens : 1° Delort (d'Uzerche) ; 2° P6nieres, au conseil des Cinq-Cents.
Haut-jure : Chavoix. Supplfeant au tribunal de cassation : Bfedoch fils. Juges au tribunal civil : Mondat, Chateau, Lacoste. Trois suppteants : Froment, Duval, Bacheierie. Trois administrateurs : Melon, Lachaud, Bardon. Si, en l'an IV, le dfepartement n'avait pas voulu faire par ses votes acte d'opposition au gouvernement, il n'en fut pas de mfeme en ban V. Cette dernifere election avait un caractere de blame severe. La Correze se comportant, du reste, comme la plupart des autres provinces, signifiait au Directoire son intention formelle de l'arreter dans la voie revolutionnaire oh il s'fetait engagfe ; en consequence, elle envoyait au corps lfegislatif des reprfesentants dont la fermetfe lui garantissait la sauvegarde de ses principes. Aussi, dfes la reunion des Conseils, la faction jacobine essaya-t-elle de combattre cette election en contestant le droit d'feligibilitfe de Delort.
C'est Mates qui se fit le defenseur de son collegue et compatriote ; voici en quels termes il en presente la defense ou plutot la biographie : « Nommfe au corps lfegislatif par le mfeme dfepartement qui y a envoyfe le citoyen Delort, je sais des faits que je dois faire connaitre au Conseil. Delort ne fut rien a la premiere municipalise d'Uzerche ; mais il fut nomme electeur, ensuite admi nistrateur du departement ; en 1790, il occupa cette place jusqu'en novembre 1792, fepeque du renouvellement des autoritfes constitufees. Nommfe, alors, membre du bureau de conciliation du district d'Uzerche, "jusqu'en ventose an III, le representant Chauvier, en mission dans le dfepartement, le mit en fetat d'arrestation ; il y resta trois mois. Brival. autre reprfesentant, lui rendit la libertfe et le nomma membre du tribunal du district.
Par un decret de la Convention, les nomi nations faites par les reprfesentants en mission avaient la mfeme validitfe que si elles fetaient faites par le peuple. Delort resta juge jusqu'en fructidor an III. Nommfe electeur et prfesident, il m'ecrivit que j'etais elu au Corps tegislatif. Lui-m6me fut nomme suppteant du tribunal de cassation, et il l'etait encore lorsqu'il a fetfe appelfe au conseil des Anciens par les felecteurs de l'an V. » L'felection de Delort fut validfee. M. Pfenieres ne tarda pas a justifier les apprehensions que les jacobins avaient congues au sujet de la deputation de la Corr6ze. II presente une motion audacieuse avant les elections. Un membre des Cinq-Cents, M. Median, avait felo quemment parlfe de la nfecessitfe « de dfebarrasser la Consti tution des lois immorales qui la souillent. » A ce sujet, un projet fut prfesentfe pour abroger la loi du 4 brumaire an IV qui excluait des fonctions publiques toute une categorie d'in dividus dfesignfes, dont un certain nombre de dfeputfes.
Ce projet, adoptfe aux Cinq-Cents, avait fetfe repoussfe au conseil des Anciens. A la premifere sfeance d'installation des nouveaux deputes, M. P6ni6res demanda la parole : « Vous ne terminerez pas, dit-il, cette memorable seance sans accomplir un grand acte de justice et de respect pour la Constitution. Nos nouveaux coltegues viennent de prendre place avec nous ; mais il est encore d'autres felus du peuple qui devraient fetre ici ; ils ont fetfe fecartfes de leurs fonctions par des lois spfeciales et particu lieres, lois que vous avez rendues en conformite a la loi du 3 brumaire. Cette loi dfetestee, vous avez voulu l'abroger ; le conseil des Anciens a ete retenu par un scrupule constitu tionnel; mais il nous est permis d'annuler les lois speciales que nous avons votees pour l'appliquer a nos coltegues.
En consequence, je propose de les rappeler. » La proposition fut accueillie par des applaudissements. Cette sortie courageuse fut le point de depart de la campagne entreprise par tes Conseils pour retabbr la paix religieuse, la justice dans l'application des lois et l'ordre dans les finances, a laquelle s'associferent en majoritfe les reprfesentants de la Correze. Le Directoire, essentiellement revolutionnaire, voyait dans ce retour vers la raison et 1'humanitfe une menace pour son existence, et il resolut de s'y opposer par tous les moyens que les traditions de 93 mettaient a sa disposition. D'autre part, la discorde rfegnait plus que jamais entre les citoyens et dans les regions du gouvernement ; les dissentiments amenaient les haines ; on prfevoyait la guerre civile a bref dfelai ; une catastrophe fetait inevitable.
Prfeparfee de longue main par le Directoire, elle feclata le 18 fructidor, 4 septembre 1797. Un coup de force, exfecutfe par le gfenferal Augereau, lieutenant de Bonaparte, frappa subitement les modferfes des Conseils et donna le pouvoir dictatorial a leurs ennemis. Ce jour-te, 18 fructidor, par ordre du Directoire, le canon d'alarme tonne sur les places publiques de Paris; Augereau, a la tfete des troupes, cerne les salles des seances, disperse les membres du Corps lfegislatif. Les dfeputfes fepars se rfeunis sent, toujours par ordre du Directoire. Au Directoire, ils ne sont plus que trois ; ils se sont mutilfes eux-memes en mettant hors la loi, comme conspirateurs, MM. Barthfelemy et Carnot. Mais le triumvirat commande encore. II dfenonce aux Conseils une vaste conspiration et demande pour l'arrfeter des mesures rigoureuses : 1° l'annulation des felections de quarante-neuf dfepartements ; l'arrestation de deux directeurs, de soixante-cinq deputes et de trente-cinq redacteurs de jour. naux.
Les triumvirs ne voulaient pas verser le sang et relever l'echafaud ; ils demandaient pour les coupables la deportation : Cayenne remplagait la guillotine. On ne tuait pas ; on faisait mourir. Et les quelques deputes assembles par peur, ou par d6vouement aveugle, ou par obeissance servile au pouvoir, sanctionnent silencieusement par leurs votes terrorises les actes du Directoire. Le conseil des Anciens se tient a l'Ecole de Medecine ; le president, un Correzien, le general Marbot, excite ses coltegues aux rigueurs extremes ; voila qu'un orateur se leve, c'est aussi un Correzien,- Mates, proteste contre la proscription, il demande energiquement la radiation de Badly sur la liste de deportation. Et le Conseil fait droit a sa demande. b'œuvre de justice n'est pas entierement accom plie : la CorrCze a 6t6 comprise dans le nombre des departe ments dont les elections doivent fetre annulfees.
Mates s'oppose a cette mesure, et le Conseil donne encore une fois raison au vaillant depute correzien. La nouvelle du 18 fructidor parvint tardivement a Tulle. On etait depuis plusieurs jours sans correspondance de Paris. La municipalite s'femut et interrogea le Directoire. La reponse fut peu satisfaisante. Une grande fermentation agitait la population, Pressentant un fevfenement, l'administration centrale fit afficher une proclamation pour inviter les habitants a se tend en paix. « Conseils iriutiles, ecrivait un contemporain, quand on connut cette espfece de rfevolution, il y eut du tapage dans la ville... Cependant le coup d'Etat atteignit deux personnes dans la Corrfeze : M. Melon et M. Laval furent condamnes a l'exil ; l'un etait president, l'autre employe de la municipalise. En se soumettant au decret qui les eloignait, ils protesterent tous deux energiquement de leur patriotisme.
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The end
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