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Histoire de Grenoble

Auguste Prudhomme · 1888 · Scanned text

253,841 words · about 17 h 47 min to read

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About this book

Author
Auguste Prudhomme
Language
French
Published
1888
Length
253,841 words · about 17 h 47 min
Sections
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HISTOIRE DE GRENOBLE RAIì PRUDHOMME i i ■ . , . ■ . ■ • - HISTOIRE DE GRENOBLE DU MÊME AUTEUR : Histoire de Pierre Terrail, seigneur de Bayart, 3e édition. Tours, 1880, gr. in-8». Notice historique sur la ville1 de Bourgoin. Vienne, Savigné, 1881, iii-8» (eau-forte). Les Juils en Dauphine aux XIV' et XVe siècles. Grenoble, 1883, Notes et Documents relatifs a ('Histoire de l'Instruction publique en Dauphine pendant la Révolution. Bourgoin, 1884, in-12. Pierre de Sébiville. Étude sur les origines de la Réforme à Grenoble (1514-1524). Bourgoin, 1884, in-8*. Essai historique et descriptif sur la ville de Grenoble. Grenoble, 1885, ih-12. Le Trésor de Saint-Pierre de Vienne. Paris, Picard, 1885, in-8° (2 héliogravures Dujardin). La Charte communale de Veynes (Hautes-Alpes, 17 novembre 129<>). Paris, Larose et Forcel, 1886, in-8°.

Mémoire historique sur la partie du Comté de Valentinois située sur la rive droite du Rhône. Paris-Grenoble, 1880, in-8?. Inventaire sommaire des archives historiques de la ville de Grenoble. 1" partie, séries AA et BB. Grenoble, 188G, in-4». Un épisode inconnu de la vie privée du baron des Adrets. Grenoble, /1887, in-8" (fac-similé d'une lettre autographe du baron des Adrets). HISTOIRE DE GRENOBLE TAR A. PRUDHOMME ARCHIVISTE DE I.'lSÊnE COr.nESr-ONDANT DU MINISTÈRE DE LÌNSTRUCXION PUBLIQUE POUn LES TRAVAUX HISTORIQUES GRENOBLE ALEXANDRE GRATIER. LIBRAIRE PRÉFACE a N présentant ce livre à ceux de nos concitoyens, — et ils sont nombreux, — qui s'intéressent encore aux choses du passé et qui aiment assez leur pays pour éprouver la curiosité de connaître ses r '1 origines et les phases successives de son développement, avons-nous besoin d'expliquer pourquoi nous avons entrepris ce long et patient labeur ?

En d'au tres termes, l'histoire de Grenoble valait-elle la p (l'êire racontée et n'était-elle pas déjà suffisamment con par d'autres ouvrages ? Pour répondre à la première de ces deux questions, il semble qu'il suffise de renvoyer nos lecteurs aux pages qui suivent; car. si après les avoir lues ils ne saut pas convaincus que les événements dont nous avons retracé le tableau méritaient de fixer leur attention pendant quel ques heures, c'est que l'auteur aura été au-dessous desâ lâche; c'est qu'il n'aura pas su mettre en œuvre les éléments d'intérêt que lui fournissait son sujet. PRÉFACE. VI Grenoble, en effet, n'est pas une de ces modestes bour gades sans histoire, dont la vie obscure n'a jamai mêlée â ta vie de la nation, et dont les annales, sé> menus faits, ne sauraient passionner que les archéologues locaux.

Preface

. VII le- Bulletin d'une Société sa. c'est un itre del'Histoiri ■ France. Mais, ilira-t-on, ce chapitre a été écrit. M. J.-J.-A. Pilotqui fut, pendant trente-cinq aux, chargé du dépouil- Icniii l d, irchives de la province, a public successivement deux histoires de Grenoble, et nul n'était mieux que lui en état de le faire d'une façon défJA Vous sommes loin de méconnaître la haute portée de l'œuvre historique de votreprédécesseur, et nous sommes convaincu que si, dans les dernières années de sa vie, il avait cul repris d'écrier une histoire de Grenoble, il nous n u rail laissé bien peu, de choses à 'glaner après lui. Mallieu leusement, c'est au début de sa carrière que M. Pilot a publié son livre. II avait alors à peine vingt-cinq ans >,'avait eu le temps de consulter ni les Archives du déictìienl, ni celiez de la ville.

C'est avec Chorier, Val-. bonnais, Guy-Allard, Charbot et quelques .mémoires manuscrits qu'il composa /'Histoire de Grenoble, qui puent en 1829. II n'est donc pas étonnant qu'elle soit incomplète, et superficielle. M. Pilot l'avait lui-même compris, car, en 1842, il reprenait son œuvre à an autre pointde vue ■ i commençait dans le Bulletin de la Société de statistique de l'Isère, une Histoire municipale de Grenoble, qui fut ensuite tirée à part en deux petits volumes de 232 et 168 pages, tous les deux inachevés. La moitié du premier vol est consacrée à une étude sur lez franchises et libériez, et la seconde moitié à une liste des consuls depuis Vannée 1244. Le second volunie con tient une série de notices sur la mai i m •■, le bef froi, la baine, les horloges, les archives, le sceau cl les armes de la ville, les anciens cimetières, les foires irehés, les ,eu. de l'arc ei de ìlarbalète, V Hôtel des Monnaies, la polie, -, la boucherie, etc., etc. Pour bien faire, il eût fallu fondre ensemble I, livre

PREFACE.

. de 1829 et celui de 1842, et les compléter au moyen des nombreuses monographies insérées, pendant trente ans, par M. Pilot dans le Bulletin de la Société de statis tique de libère et le journal Le Dauphine; il eût fallu surtout mettre à profit les riches archives conservées dans la tour de V Hôtel de Ville, les dépôts de la Préfecture et de l'Hòpital et le fonds des manuscrits de la Bibliothèque. M. Pilot n'a pas voulu le faire. Dans la seconde partie de sa vie, il semble avoir reculé devant les travaux de longue haleine, cédant à cette tentation, qui sollicite si vi vement les archivistes, de publier les documents intéres sants un à un, au moment où ils les ont découverts, dans la crainte de se voir devancer par un autre dans cetle recherche de Vinédit. En dehors de ces deux ouvrages de M. Pilot, on con naît trois histoires manuscrites de Grenoble.

La plus an cienne est V œuvre d'un avocat au Parlement de Grenoble, nommé Nicolas Charbot, né dans notre ville en 1645, mort en 1722. La Bibliothèque de Grenoble en possède une copie sous la cote R. 4655. C'est un mince volume in-folio de 46 feuillets. Charbot expose aussi le^plan de son ouvrage, divisé en deux parties : « Je traite dans la première partie, de la situation de Grenoble, de son origine, de son ancienneté, des noms différents qui lui ont été donnés, deé monuments d'antiquité et autres curiosités les plus remarquables qu'on y voit; je parle aussi des divers agrandissements qui y ont été faits, et je rapporte les inscriptions romaines que l'on y trouve, lesquelles j'ai copiées avec beaucoup plus de soin et de fidélité qu'elles ne sont dans le recueil qui en fut donné au public, dont il est parlé dans le Journal de la République des Lettres de Vannée 1683; j'y en ajoute que l'auteur a obmises ou qui ont, été découvertes depuis, cl te supprime d'autres qui n'y ont jamais été ou qui sont ailleurs; j'y joins les iHEFACE.

IX modernes et, à leur occasion, je fais une dissertation sur leur origine pour tâcher de donner une explication plus naturelle des mots « Sub ascia » qu'on lit sur quelques unes qui ne m'ont pas paru celles qui me sont connues. <l Dans la seconde partie, je traite de son état politique, lequel j'ai considéré par rapport à. Vétat de la religion, à celui <le la justice et à Vétat de son gouvernement parti culier et de police. Dans Vétat de la religion, je fais men tion de celle qui y étoit observée avant que la Romaine et ensuite la Chrétienne y eussent été reçues. J'en rap porte les époques, je donne le catalogue des évêques qui ont siégé, Domnain, qui en a été le premier, chronique abrégée de ce qui s'est passé de plus mémorable pendant leur séance. « Dans Vétat de la justice, je remarque en quel temps le droit romain qu'on y observe encore' y a été introduit; je rapporte le temps de ''établissement de son premier tribunal de justice, appelé au commencement Conseil Delphi nal et ensuite Parlement.

Je dis de quel nombre d'officiers il fut alors compose et de combien il Vest aujourtrli ui. Je fais aussi mention de la création de la Chambre des Comptes et de sa juridiction cl donne ìc nombre de ses os liciers ; je parle encore tic cale <les Trésoriers des Finan ces qu'on nomme aussi Grands Voyers, e: ,lzoi,ic le nombre des officiers dont le Bureau est composé; et après avoir fait, mention de tous les autres tribunaux de juridict subalternes, je passe au gouvernement particulier de la Ule, lequel est appelé de police : je remarque quels sont les officiers; je parle de leur élection et en quoi consiste iznes fonctions; je rapporte les privilèges aci ' les dauphins d par les empereurs et les rois de France aux habitants ' finispar le: portrait que je fais des mours et du naturel de ses citoyens, dont je tíonne à peu près le nombre. » X

PREFACE.

. En réalité, il y a une troisième partie divisée en qu chapitres : « 1° Inscriptions romaines qui sont dans Grenoble ou aux environs; « 2° Inscriptions qui sont sous les portraits des évêques de Grenoble, dans la salle de l'Évêché (imprimé dans les notes de la Vie du Baron des Adrets, par J.-C. Martin); « 5° ÉpUaphes et inscriptions qui sont dans la cathédrale, dans le mausolée érigé à la mémoire des évêques; «- 4° Éloges et épitaphes qui sont dans l'église Saint- André. » Une copie de la compilation de Charbot se trouvait, au commencement de ce siècle, entre les mains de l'abbé Jean-Claude Martin, né à Grenoble, le 4 mai 1766, successivement professeur à Lyon, au collège de Saint-Mar cellin et au Petit- Séminaire de Valence, puis curé de Clansayes, où il mourut le 21 avril 1847. Martin avait le goût des recherches historiques : il compléta le travail de Char-bot et fit annoncer, dans la Revue de Vienne (II, p. 278], qu'il le publierait, dès qu'il aurait recueilli « le nombre suffisant de souscripteurs ».

Get appel ne fut pas entendu. \ Le manuscrit de Martin est actuellement déposé à la Bibliothèque de Grenoble, où il est coté Q. 527. II est intitulé : Cularo, plus tard Grenoble, ou histoire ancienne et moderne, religieuse et civile de cette ville et de nombre de localités dauphinoises, divisée en cinq parties, par Nicolas Charbot et Jean-Claude Martin, son continuateur. II débute par une notice sur Nicolas Charbot. Comme son litre Vindique, l'histoire d'. Martin comprend cinq parties, dont les deux premières ne sont que la reproduction de Vœuvre de Charbot. La troisième partie - embrasse ce qui concerne les dauphins. leur régime, les événements les plus remarquables, laqua- PRÉFAI E XI trième i ésume h faits lesplus dignes de mémoire arriv Grenoble et eu Dauphine en divers temps, et surtout à l'époque des guerres civiles; la cinquième et ■ partie renferme h % in xriptions antiques et du moyen tic diverses localité.- dauphinoises, particulièrement d, Grenoble, et ce qui a trait à la langue romane et al divi patois tic nos contrées ».

Ces deux compilations, celle de JJttarbot comme celle de Martin, sont absolument sans valeur. A peine peut-on trouver dans ces œuvres incohérentes quelques faits pt u connus , quelques inscriptions oubliées et quelques détails historiques dont les deux auteurs ont été les témoins. Bien autrement importante est /'Histoire de Greno ble et des différents comtés qui ont formé le Dau phine, composée pendant les dernières années du XVIIIe siècle par le chanoine Barthélemy. l'abbé Régis-François Barthélemy , chanoine de Véglise Notre-Dame de Grenpble, était né dans celte ville en 1739. Fils et frère d'avocats, il s'adonna d'abord ■ quelque succès à l'art oratoire et prononça, en 1775, une oraison funèbre de Louis XV, dont la convenance et te tact furent unanimement appréciez. Nommé quelque temps aptes syndic du Chapitre, il eut occasion d'en compulser les archivés, ce qui lui donna Vidée d'écrire une Histoire de Grenoble.

Dans ce but, il poursuivit ;es recherches dans les Archives de la Chambre des Comptes et, ■ ■il lisait à la Société littéraire, dont il avait été l'un des fondateurs. 1/uciqucs fragments de son ouvrage. La Révo lution, en l'obligeant à se réfugier dans les monte tlu Trières, lui donna des loisirs qu il employa à mettre en œuvre les notes qu'il ava illies. Rentré à Gre noble m '.ommencement du Consulat, il acheva la pre mière , ortie de son histoire, laquelle s'arrête, en 1355, à ht réuì Dauphine' à la France. Une cruelle ma- PRÉFACE. XII ladic, qui l'emporta en 1812. ne lui permit pas d'entre prendre la seconde partie. Le manuscrit original du chanoine Barthélemy appartient aujourd'hui à M. Albert du Boys, qui en a tiré les principaux éléments de sa Vie de Saint-Hugues. La riche bibliothèque de M. Eugène Chaper en possède une copie en deux volumes in-4°, dressée vraisemblablement du vivant de l'auteur.

Avec sa courtoisie habituelle, dont V éloge n'est plus à faire, mais dont nous sommes heureux de le remercier une fois de plus, V éminent « bibliophile dauphinois » a bien voulu nous la communiquer. Comme son titre Vindique, V œuvre de Barthélemy dé passe le cadre d'une Histoire de Grenoble; c'est plutôt une Histoire du Dauphine avec des digressions fréquentes sur l'histoire de V Empire. En élargissant ainsi son sujet, l'au teur s'est exposé à laisser de côté, volontairement ou à son insu, un certain nombre de faits importants, mais d'intérêt purement local; d'autre part, V œuvre composée dans des conditions défavorables, manque de proportions : les annales religieuses y tiennent 'une trop grande place et laissent dans V ombre l'histoire politique et municipale; certains épisodes, tels que la Vie de Saint-Hugues et celle de la dauphine Marguerite, sont développés avec une pro lixité qu'on ne retrouve pas pour d'autres périodes non moins importantes; les jugements sont en général trop absolus et sentent le gallican et le parlementaire du XVIIP siècle ; enfin, cette histoire est d'une lecture pénible, l'auteur ne racontant ï>as un fait sans le discuter et coupant, à chaque page, son récit par d'interminables dissertations.

Malgré ces défauté, qui en rendent Vimprcssion im possible , le manuscrit du chanoine Barthélemy ne saurait être dédaigné; il atteste de consciencieuses recherches et pourra toujours être utilement consulté par

PREFACE.

. XIII I '< p, ■ iidront d'étudier le Moyen Age en-Dau phine. En résumé, l'histoire de Grenoble n'a été vulgarisée jusqu'à ce jour que par deux livres et trois manuscrits. Des deux livres, l'un est un abrégé incomplet et insuffisant à, donner une idée exacte du, rôle joué par l'ancienni capitale du Dauphine; l'autre est plutôt une étude sur ses institutions. Des trois manuscrits, ceux de Charbot et de Martin sont négligeables, et celui de Barthélemy, n que plus digne d'attention, ne pourrait néanmoins, eu Vétat actuel des sciences ìdstoriques, être publié sans d'importants remaniements. L'Histoire de Grenoble restait donc à faire, mais elle était singulièrement facilitée par les nombreuses mono graphies insérées depuis quarante ans dans les Bulletins de nos Sociétés savantes, et surtout par la publication des inventaires des Archives départementales, communales et hospitalières.

C'est à l'aide de ces éléments que nous avotfis entrepris de la reconstituer d'une, façon assez cône pour donner satisfaction aux érudits, sans pourtant re buter le grand public par la surabondance des détails. Heureux' si, en tentant cette conciliation, nous avons réussi à ne pas déplaire à la fois aux uns et aux autres ! En terminant, nous exprimons notre profonde grati tude à tous ceux qui nous ont aidé à ach, te œuvre, ,/ue nous aurions voulu rendre plus digne de la ville à laquelle elle est consacrée : a M. le .'faire de Grenoble et au Conseil municipal qui nous ont encouragé en créant un prix destiné à récompenser une nouvelle Histoire de Grenoble ; aux membres de la Commission d'examen et à leur président, M. de Crozals, qui.ont eu l'indulgence de nous accorder ce prix; à notre imprimeur, M. Joseph millier, qui a tenu à honneur de faire de /'Histoire de Grenobìun beau Uvre, et enfin et surtout aux nom-

PREFACE.

. breux souscripteurs qui n'ont pas hésité à nous dount.ru précieux témoignage de confiant e d'acheter notreouvrage, avant même de savoir s'il serait digne de figurer dans leur bibliothèque. Nous souhaitons pour leur récompense, — et ce sera aussi la nôtre, — ■ qu'avenu d'eux n'ait à s'en repentir. CHAPITRE PREMIER PÉRIODE PRÉHISTORIQUE ET GALLO-ROMAINE La légende. — L'école préhistorique. — Les Allobroges. — Passage d'Annibal. — Conquête romaine. — Despotisme des proconsuls. — Lettre de Plancus à Cicéron (43 av. J.-C.). — Cularo est situé sur la rive droite de l'Isère. — II dépend de Vienne. — Prospérité de Vienne. — Cularo n'est jusqu'au iv> siècle qu'un vicus de Vienne. — II fournit des fonctionnaires à Vienne. — Les sévirs augustaux. — Les temples. — Les carrières de pierre des environs de Grenoble étaient exploitées par les Romains. — Ils connaissaient les eaux thermales d'Uriage et de la Motte. — Les voies romaines. — Le Quarantième des Gaules. — Rôle militaire de Cularo. — Inscription en l'honneur de Claude II le Gothique. — Cularo place forte. — L'enceinte de Dioclétien et Maximien. — Inscriptions des portes. — Cularo est érigé en civitas. — II prend le nom de Gratianopolis. — Origine de ce nom. — Prédication du christianisme. — Grenoble devient le siège d'un évêché. — Saint Domnin. — Conclusion. p^ji|~!?£<T K rêve des historiens de tous les temps a été de IwIf^ïW5 déchirer un cum du voile qui nous dérobe les F^M.icllfl'/ì époques primitives el de faire remonter le plus g^SâíSsil avant possible dans la nuit des âges les origines des peuples ou des villes dont ils écrivaient les annales.

Cette ambition naturelle et louable qui, de nos jours, avec l'appui de la géologie, a provoqué de si lumineuses découvertes sur les périodes inconnues du monde préhistorique, resta long temps impuissante et inféconde. Inféconde- — non! car c'est LA LÉGENDE. à elle que nous devons la création des légendes gracieuses ou terribles qui entourent le berceau des peuples antiques et les rêveries extravagantes de certains chroniqueurs du moyen âge qui, attristés de ne pouvoir retrouver les traces du passé, l'ont reconstitué de toutes pièces suivant les caprices de leur imagination. Nos premiers historiens dauphinois n'ont pas échappé à ce travers. Le plus ancien d'entre eux, Aimar Rivail1, qui écrivait au milieu du xvie siècle, après de fortes études dans les universités d'Italie, reproduit avec un imperturbable sérieux le long roman inventé de toutes pièces par Annius de Viterbe, pour rattacher les Gaulois aux premiers hommes de la Genèse.

Son récit commence à la création du monde ; puis vient le règne des Géants, dont un siècle auparavant on avait retrouvé quelques ossements à Saint-Péray, près de Crussol, dans l'Ar dèche ; puis le déluge. Cent quarante-trois ans après le déluge, (on ne saurait trop admirer la précision de cette chronologie !) Samothès, l'un des fils de Japhet, règne sur les Allobroges. Alors commence une longue nomenclature des souverains de cette peuplade, sur la vie desquels notre chroniqueur nous fournit des détails précis et circonstanciés. C'est Magus, qui vivait au temps de Sémiramis et fonda toutes les villes dont le nom est terminé par le suffixe magus ; Sarron, qui fonda des écoles et mourut à cinquante-neuf ans ; Dryus, qui donna son nom aux Druides; Bardus, inventeur de la poésie et de la musique ; la reine Galathée, qui épousa Hercule ; Galathes, son fils, dont les Gaulois prirent le nom ; Narbon, qui créa Narbonne ; Lugdus, père de la ville de Lyon ; Beligius, Allobrox, Romus, etc.

Toutes les villes de notre région ont une origine aussi fabu leuse : Vienne fut fondée sous le règne du roi David par un exilé africain nommé Venerius; Romans par Romus, fils d'Allobrox ; Grenoble, enfin, par Francus, fils d'Hector, après la chute de Troie 2. 1 A. de Terrebasse. — Aymari Rivallii, delphinatis, de Allobrogibus libri novem. Viennae Allobrogum, 1844, in-8", p. 181. 3 Faut~il s'étonner de voir un chroniqueur du xvi" siècle reproduire ÉPOQUE PRÉHISTORIQUE. 3 La critique moderne a dû déchirer impitoyablement ce roman légendaire, mais elle n'a pas renoncé pour cela à rechercher la solution du problème des origines humaines. Depuis une vingtaine d'années à peine, une école d'archéologie est née qui, laissant à d'autres le soin de raconter d'après les sources lapidaires ou manuscrites les annales des temps historiques, s'est imposé la noble et difficile tâche de retrouver la trace des races primitives et de reconstituer les âges préhisto riques.

Grâce au concours que lui a prêté la géologie, la science nouvelle a fait en peu de temps des progrès étonnants, et, si l'hypothèse joue encore un trop grand rôle dans les conclusions de ses adeptes, on ne saurait méconnaître l'importance des découvertes que l'histoire lui doit déjà. En présence de ces résultats, l'historien d'une ville a-t-il le droit de fermer les yeux pour ne pas voir? Peut-il, sans man quer à son devoir, négliger comme suspectes ces sources nou velles d'informations? Nous ne l'avons pas pensé. Sans prendre parti pour des systèmes qui sont au moins prématurés, nous avons cru que, pour présenter à nos lecteurs un tableau com plet de l'histoire de Grenoble, nous devions consacrer quel ques lignes à indiquer par quelles phases a passé notre région avant que les Allobroges aient construit les premières maisons du bourg qui devait être la capitale du Dauphine.

On sait que, jusqu'à ce jour, impuissante à créer une chronologie précise, la nouvelle école a dû se borner à déterminer Tordre dans lequel se sont succédé les époques géologiques et les périodes dont chacune d'elles se compose. Or, il paraît établi qu'à la deuxième période de l'époque quaternaire, notre région fut entièrement ensevelie sous des glaces qui, s'avançant pas à pas, ravinèrent le sol, emportant avec elles toutes les gravement de pareilles billevesées lorsque, trois cents ans plus tard, on pouvait encore trouver des historiens qui s'attardaient à les recueillir? M. de ïerrebasse (op. cit. Int. p. xxi, note 1), cite le titre d'un de ces ouvrages que nous reproduisons pour ceux qui pourraient douter de la vérité de notre assertion : Histoire abrégée des chefs de tribus dont l'autorité fut reconnue dans les Gaules, etc..., depuis Van 2068 av.

J.-C. jusqu'à Van Ì830 de Vère chrétienne, par E.-Ed. de Générés des Roches ; Paris, Leleux, 1838, in-12. ÉPOQUE PRÉHISTORIQUE. traces des temps antérieurs. C'est à ce phénomène que les savants qui affirment la préexistence de l'homme à l'extension des glaciers attribuent la disparition de toutes les preuves de son premier passage. Les blocs erratiques épars sur la surface du sol ont permis de tracer le périmètre des divers glaciers qui, à cette époque, envahirent le Dauphine et s'étendirent jusqu'aux portes de Lyon ; de même ils ont fait constater que le glacier qui occupait la vallée du Graisivaudan et s'élevait à une hauteur de plus de mille mètres au-dessus du niveau de l'Isère, provenait des chaînes alpines de la Savoie et venait se joindre, un peu au dessous de Grenoble, à un autre glacier provenant du massif de l'Oisans.

En effet, c'est sur la surface de cette épaisse couche de glace que sont arrivés les grands blocs alpins que nous trouvons sur les hauteurs qui dominent Grenoble *. Vers le commencement de la période suivante, alors qu'une modification de la température eut amené le retrait de ces glaciers, les hommes revinrent ou pénétrèrent pour la première fois dans nos régions. C'était, d'après les ossements parvenus jusqu'à nous, une race brachycéphale de petite taille, vivant de la chasse et de la pêche. Depuis lors, nous pouvons suivre pas à pas les développements successifs de leur industrie : ils habitèrent d'abord des grottes et se fabriquèrent des outils gros siers avec des pierres taillées ; plus tard, devenus plus adroits, ils apprirent à polir la pierre et à cuire des poteries ; un pas encore et le bronze fait son apparition dans la région, importé de l'Inde orientale, dit M. de Mortillet, du Caucase, dit M. Ber trand ; enfin, dernière étape avant d'arriver aux époques histo riques, le fer détrône le bronze dans la fabrication des armes et des outils.

Cette période se rattache à l'époque gauloise 2. 1 Ch. Lory. — Communication à la Société de statistique de l'Isère, 3" série, t. VII, pp. 322-23. — Cf. du même, Description géologique du Dauphine, p. 675 ; — Note sur la distribution des blocs erratiques dans les environs de Grenoble, Bulletin de la Société de statistique de l'Isère 3e série, t. II, p. 462. — Chantre, Monographie géologique des anciens glaciers, t. I, p. 317. 2 Cf. Florian Vallentin, De Vancienneté de V homme dans la province du Dauphine. (Congrès archéologique de Vienne, 4879, pp. 371-75). II serait LES ALLORROGES. Aussi haut que permettent de remonter les documents histo riques, nous voyons la vallée du Graisivaudan occupée par une peuplade gauloise, de race celtique, les Allobroges qui, sept siècles avant l'ère chrétienne, poussés par une invasion d'autres Celtes, avaient abandonné le nord de la Gaule et, chassant les Ligures à la gauche du Rhône et les Ibères au sud des Cévennes, s'étaient avancés jusqu'à la Méditerranée et l'Espagne '.

Parmi les tribus gauloises, elle était une des plus puissantes et des plus riches 2. Sous son patronage se groupaient un cer tain nombre de petits peuples situés sur la rive gauche du Rhône. Leur histoire nous est malheureusement peu connue ; quelques noms de lieux et de rivières, celui de l'Isère3, par exemple, quelques monnaies, et encore très récentes, sont les seules traces qui nous restent de la période qui sépare leur arrivée dans nos régions de la conquête romaine. Lorsqu'après la prise de Sagonte, Annibal quitta les bords de l'Ebre avec 90,000 hommes et 12,000 chevaux pour marcher sur Rome, il dut évidemment traverser le territoire des Allo broges, et même si, dans cette question si controversée, on adopte l'itinéraire fixé par l'un des géographes les plus auto risés, il dut passer non loin de la bourgade gauloise de Cularo.

En effet, d'après M. Desjardins, Tarmée carthaginoise, après avoir franchi le Rhône à TArdoise, aurait remonté le cours de ce fleuve jusqu'à l'Isère, suivi la rive droite de cette rivière jusqu'au confluent du Drac, qui se jette dans l'Isère un peu au-dessous de Grenoble ; entrant ensuite dans la vallée de la Romanche, elle aurait passé le col du Lautaret, traversé la imprudent d'accepter ces classifications d'une manière trop absolue, l'usage de la pierre et du bronze a pu persister longtemps après l'introduction du fer. 1 Allmer, Inscriptions antiques, II, p. 389. 2 Tite-Live disait des Allobroges : « Nulla Gallica gente opibus aut fama inferior ». 3 Les noms d'Isara, Isère, Oise, Yser-en-Flandre, Ysar-en-Bavière sont contemporains de rétablissement des premiers Celtes en Occident. Cf. Pictet, De quelques noms celtiques de rivières.

Revue celtique, II, 1-9, I, 299-305, II, 437-445. L'Isère est qualifiée de très grande rivière (maximum flumen) dans la lettre célèbre de Plancus à Cicéron et de « très rapide » par Pline (Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, I, 164). PASSAGE D'ANNIBAL. Durance vers Briançon et franchi le mont Genèvre pour tomber dans le pays des Taurini '. Loin de s'opposer au passage d'Annibal, les Allobroges lui prêtèrent leur concours et plusieurs d'entre eux s'enrôlèrent dans son armée, heureux de revoir ces plaines de Tltalie où leurs pères avaient infligé à Rome de si sanglantes défaites que le nom seul des Gaulois y était considéré comme un danger public : à Trasimène et à Cannes, ils montrèrent qu'ils n'avaient pas dégénéré. Un siècle plus tard, Rome prenait une éclatante revanche. Elle avait saisi avec empressement Toccasion que lui avaient offerte les Marseillais d'établir sa domination sur le sol gaulois.

Les consuls Q. Opimius et Fulvius Flaccus, après avoir refoulé les peuplades liguriennes, s'étaient avancés jusqu'aux bords de la Durance. Pour aller plus loin, il fallait un prétexte : le consul C. Domitius Ahenobarbus le trouva. Ce terrible général, le bisaïeul de Néron, dont Torateur Licinius Crassus disait qu'il n'était pas surprenant que sa barbe fût d'airain puisque son visage était de fer et son cœur de plomb 2, arriva en Gaule Tan 122 avant J.-C. II déclara la guerre aux Allobroges sous le prétexte qu'ils avaient ravagé les terres des JEduï, alliés du peuple romain, et qu'ils avaient offert un asile à Teutomalius, roi des Salluvii, battu par les armées romaines dans la dernière campagne. Les Allobroges s'allièrent avec les Arvernes, chefs de la plus puissante confédération de la Gaule.

Leur roi, Bituitus, était le fils de cet opulent Louernios dont Strabon nous raconte qu'en se promenant sur son char, il jetait des poignées de pièces d'or et d'argent au peuple qui se pressait sur son passage 3. Intimidé peut-être par cet ensemble de force, Domitius temporisa; mais au commencement de Tannée suivante, profitant de ce que les troupes gauloises étaient divisées, il attaqua les Allobroges seuls à Vindalium (Bédarrides, sur la Sorgue?). La mêlée fut terrible : la cavalerie 1 Desjardins, II, 259. 2 Ibid., II, 273. Suétone, Nero, 2. 3 Strabon, IV, 3. Cf. Desjardins, CONQUÊTE ROMAINE. 7 gauloise, effrayée par les éléphants qui se trouvaient dans Tarmée romaine, lâcha pied, laissant sur le champ de bataille 20,000 morts et 3,000 prisonniers. Vers la même époque, le nouveau consul Q. Fabius Maximus, qui arrivait de Borné avec des renforts, rencontrait les Arvernes au confluent de l'Isère et du Bhône.

En voyant Tarmée romaine, qui comprenait à peine 30,000 hommes, s'avancer contre ses 200,000 soldats, le roi Bituitus se mit à rire en disant qu'il n'y avait pas là de quoi donner la pâtée à ses chiens. Malgré sa supériorité numérique et malgré le courage héroïque de ses combattants, Tarmée de Bituitus fut écrasée et jetée dans le Bhône. S'il faut en croire Paul Orose et Tite-Live, tant noyés que tués le chiffre des morts s'éleva de 120 à 150,000 hommes. Cette victoire, qui ajoutait une province à TEmpire, fut inscrite sur les Fastes Triomphaux, et Fabius reçut le nom d'Allobrogique. C'en était fait de Tindépendance des Allobroges; lesBomains, qui ne crurent pas devoir envahir le territoire des Arvernes et qui ne leur imposèrent même aucun tribut, annexèrent à leurs précédentes conquêtes le pays des Allobroges et la région transrhodanienne, prenant pour limites au nord le cours du Bhône et à Touest les Cévennes.

Au moment de la conquête, le pays des Allobroges, qui était compris entre le Rhône et la Basse-Isère1 et correspondait au Dauphine septentrional, avait pour métropole Vienne; ses principales villes étaient Tegna (Tain), Turedonum (Tourdan), Bergusium (Rourgoin), Morginum (Moirans), Lavisco, Lemin- 1 « L'examen des lieux ne permet de croire que l'Isère ait été la limite du pays des Allobroges que dans la partie inférieure de son cours depuis Vinay et Saint-Marcellin jusqu'au Rhône, où l'Isère coule entre des berges constamment escarpées et constitue une frontière naturelle ; mais depuis Montmélian jusqu'à Grenoble, sur une longueur de plus de quarante kilomètres, l'Isère coule entre des berges peu élevées : il est donc très probable que ce sont les montagnes de Saint-Nizier, de Lans et d'Autrans, du Vercors et du Royannais qui formaient de ce côté la limite et que les Allobroges s'étendaient jusqu'au pied de ces montagnes. » (Macé, Mémoire sur quelques points controverses de la géographie des pays qui ont constitué le Dauphine et la Savoie, avant et pendant la domination romaine.

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