Read here

L'Ile Bourbon pendant la période révolutionnaire de 1789 à 1803. tom. 1

Émile Trouette · 1888 · Scanned text

98,859 words · about 6 h 55 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · original scans are not available here · view the original source

Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Émile Trouette
Language
French
Published
1888
Length
98,859 words · about 6 h 55 min
Sections
13 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (13)

Continue:

Front matter

L'ILE BOURBON PENDANT LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE DE 1789 A L'ILE BOURBON PENDANT LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE DE I789 A l803 PA lJ EMILE TROUETTE^ PROFESSEUR EN RETRAITE CHEVALIER DE LA LÉGION d'hONNELR — OFFICIER DE L'iNSTRLXTION I'UBLIQLT CONSEILLER PRI Prix : 10 Fra TO.Mf. PRE.MIEF PARIS CHALLAMEL & O-, ÉDITEURS Librairie Colonial 5, RUE JACOB ET RUE I-LRSTENBERG, 2 188S Saint-Denis, Ite de la Réunion, le 23 julu 1886. PRÉFACE s entreprends d'écrire l'bistoire de mon pays natal, de mon île Bourbon, mais sans quitter J'espace compris entre 1789 et iSoj. Sortir de ces limites, serait d'abord oublier les soixante dix ans qui m avertissent aujourd'hui même, et m'exposer ensuite soit à conduire des recherches dans certaines époques habilement explorées déjà, si je remontais plus haut, soit il rencontrer, en descendant plus bas, les susceptibilités d'acteurs encore vivants, ou de la postérité qui les représente.

La période à laquelle je me restreins n'est pas trop vaste pour que je ne puisse espérer de la parcourir. J'y trouverai, grâce à la Révo lution, plus de mouvement que dans aucune autre; elle nie laissera néanmoins, grâce à la distance, asse^ de calme pour l' exposé sincère des événements, et, ce qui devait fixer mon choix, on y verra la colonie vivre de sa vie propre, loin de toute influence extérieure, de tout secours étranger, dans un isolement presque absolu de la métropole et même du monde. Plusieurs ont traité ce sujet. Je n'ai pas la prétention de faire mieux; je veux faire autrement. 11 me semble que les résumés, très bons pour ceux qui savent déjà, ne disent rien, ou disent trop peu à qui ne sait pas encore. Je n'ai appris l'bistoire que lorsqu'il m'a été possible de la lire dans des récits développés, qui me permettaient de voir, pour ainsi dire, en chair et en os, les personnages que j'étudiais, de les suivre dans les détails de leur vie publique, quelquefois de leur vie privée.

Je B pouvais alors les saisir, les juger par moi-même, au lieu que, dans mes abrégés du collège, ils paraissaient et disparaissaient au gré de Thistorien, passant devant mes veux comme des étoiles fiantes, sans que je puisse les retenir un instant. Un intérêt puissant doit s'attacher, pour chacun de nous, aux parties de notre histoire placées à la distance d'un siècle environ. Revenir à ce temps, c'est satisfaire un besoin du cœur; c'est franchir Vintervalle qui nous sépare de nos pères, les revoir, vivre en quelque sorte avec eux. II y a là, au milieu du plaisir d'apprendre des choses que nous ne savions pas, une certaine tristesse, je le sais, mais douce et affectueuse, qui ajoute au charme de ces souvenirs. Aussi, parmi les papiers qui me passent entre les mains aux archives, ceux de l'tige moyen m'offrent-ils un attrait particulier.

Chapitre II

PRÉLUDE D'UNE REPRÉSENTATION COLONIALE Dtjcembre 17S9. Le roi autorise la réunion d'une assemblée coloniale et Tenvoi d'un député à Paris. — Le 30 novembre 1789, les administrateurs en chef de Tîle de France (1) écrivent à Cossigny et à Duvergé que Sa Majesté pourra autoriser Tétablissement d'une assemblée coloniale dans les deux îles, sur le même pied que celles des îles du Vent; qu'elle est même disposée à leur permettre d'avoir à Paris un député qui leur sera commun. Convocation des assemblées primaires. — En conséquence, le 4 décembre, date à remarquer, comme la première de notre période révolutionnaire, le 4 décembre 17K9, disons nous, une circulaire de Cossigny et Duvergé autorise chaque commandant de quartier à convoquer les habitants de sa localité en assemblée générale « à Teffet de nous faire savoir, par le résultat d'une délibération, s'ils désirent ou non Tétablissement d'une assemblée coloniale à Bourbon et les motifs de leur détermination pour ou contre; à Teffet de nommer un député d'entre eux chargé uniquement de nous remettre leur délibération et de signer avec nous le procès verbal que nous en dresserons pour être envoyé à MM. les administrateurs en chef. « Avant de faire cette convocation, il sera à propos, Monsieur le commandant, que vous donniez communication (1) Le 14 novembre 1789, le comte de Conway, maréchal de camp, avait remplacé d'Entrecasteaux.

Décembre 1789. des deux lettres (1) à la majeure partie des habitants, afin qu'ils soient préalablement instruits des points sur lesquels ils doivent délibérer dans leur assemblée, et puissent en instruire ceux qui ne le seront pas. » Chacune d'elles doit se borner à nommer un député chargé de porter aux administrateurs le vœu de sa paroisse. — « Les objets sur lesquels porteront les délibé rations de Tassemblée coloniale seront : « 1° L'établissement d'un comité intermédiaire permanent pour veiller à Texécution des arrêts de Tassemblée et pré parer les matériaux sur lesquels elle devra délibérer. « 2° La nomination d'un député de Tîle, qui fera sa rési dence à Paris, pour veiller aux intérêts de la colonie relati vement au commerce, aux impôts qui pourraient être établis par la suite et aux progrès de Tagriculture. « 3° Enfin la prospérité générale et commune de la co lonie, Tassiette et la répartition des charges, les travaux intérieurs, tels que chemins, ponts, ports de mer ou barachois, fournitures de grains, collèges ou écoles pour Tédu cationde la jeunesse, etc. » Dix des onze paroisses de Tîle se conformèrent exactement à ces instructions; il n'en fut pas de même de Saint-Denis.

L'assemblée de Saint-Denis refuse de se renfermer dans les limites indiquées par les administrateurs. — Le 27 décembre, à Tissue de la messe paroissiale, cent six habitants de .Saint-Denis étaient réunis au presbytère sous la présidence d'Azéma Dutilleul, commandant de la paroisse. Lecture ayant été donnée des deux lettres ci-dessus men tionnées, le président invita Tassemblée à formuler son vœu dans un arrêté qui en contiendrait les motifs. Aussitôt (1) La lettre des administrateurs en chef du 30 novembre, dont copie est envoyée aux commandants en même temps que la circulaire, et la lettre circulaire ci-dessus du 4 décembre.

Décembre 1789. un membre... le procès-verbal aurait bien dû nous dire son nom, un membre donc se leva et dit : « Considérant que Tintention de Sa Majesté est de con naître le vœu de la colonie au sujet de Tétablissement d'une assemblée coloniale; « Que la colonie ne peut manifester son vœu que dans une assemblée générale de toutes les paroisses, ou, ce qui est la même chose, dans une assemblée des députés de chacune d'elles; « Que nulle autre forme, singulièrement celle prescrite par les lettres de JIM. les administrateurs, ne peut être admise : 1° parce qu'elle est insolite, irrégulière et contraire à ce qui a été observé en France à Tégard de chaque baillage, et même à ce qui s'est pratiqué à Tîle de France (1); 2° parce qu'elle divise la colonie en introduisant la multi plicité d'assemblées et de délibérations; 3° que cette forme présente, entre autres inconvénients, le risque de fonder une contrariété au moins apparente de vœux et d'opinions, qui laisserait des doutes à la religion de Sa Majesté; « II estime, en conséquence, que Tassemblée arrête que MM. les administrateurs de cette colonie soient invités à donner toute autorisation nécessaire pour la convocation d'une assemblée générale de la colonie, et ce par députés de toutes les paroisses de Tîle, à Teffet de délibérer sur les objets contenus aux lettres de MM. les administrateurs des 30 novembre et 4 décembre derniers. » Le président fit observer que la motion proposée était en opposition avec les instructions contenues dans la circulaire, en opposition surtout avec celles d'une lettre plus précise encore à lui adressée le 21, et dont il donna lecture en ces termes : « II n'est pas question de réunion à Saint-Denis des députés de tous les quartiers, Tobjet de chacun ne devant être que de nous apporter la délibération de son assemblée et de signer avec nous le procès-verbal que nous signerons (1) Erreur quant à file de France.

Décembre 1789. de sa remise. Vous comprenez que le député de chaque quartier pourra se rendre ici quand bon lui semblera. Le plus tôt sera le mieux. 0. , r, r « Signe : Cossigny et Duvergé. » II ajouta qu'il ne pouvait, en qualité de commandant, con sentir à ce que la motion fût mise en délibération; puis, voyant que son observation provoquait certains mouvements dans Tassemblée, qu'il n'y trouverait pas une doci lité unanime, il rédigea une protestation, la fit insérer au procès-verbal, signa et sortit. Quelques-uns le suivirent. Les autres, la grande majorité, restèrent en séance, soit amour de spectacle ou résolution concertée à Tavance (car cet éclat n'était pas improvisé), et Tauteur de la motion ayant repris la parole, ceux qui Tavaient préparée avec lui parlant à leur tour, Tassemblée, qui sentait dans Tair quelque chose de nouveau, qui entrevoyait des perspectives qu'on essayait de lui dérober, décida tout d'une voix qu'elle adoptait la motion, qu'un comité de quatre membres pré parerait un arrêté dans ce sens, que ce comité se composerait de Greslan, Le Fagueys, Bertrand et De Lestrac, qu'elle suspendait sa séance pour la reprendre le même jour à trois heures de relevée.

A Theure indiquée, le rapport était prêt, et Tassemblée : « Ouï le rapport du comité, arrête que MM. les administra teurs de cette île seront invités à donner toute autorisation nécessaire pour la convocation d'une assemblée générale des habitants, qui sera formée des députés de toutes les paroisses, lesquels se réuniront à Saint-Denis pour délibérer sur la question de savoir s'il est de futilité générale d'avoir une assemblée coloniale et un député à Paris; arrête que ce vœu sera présenté aux administrateurs de cette île par un comité qui subsistera jusqu'à la réunion de Tassemblée générale. » Ensuite elle nomma, par acclamation, Des Mazières, Gres lan, Le Fagueys, Bertrand et De Lestrac membres de ce comité, Azéma et Simillier suppléants. Janvier 1790. Le comité des Cinq, chargé des pouvoirs de Tassemblée de Saint-Denis, demande aux administrateurs une au dience, qui lui est refusée. — Le 4 janvier 1790, les Cinq, mandataires de la seule paroisse de Saint-Denis, constitués en comité contrairement aux ordres des chefs de la colonie et sans Taveu des autres paroisses, écrivirent aux administrateurs, au nom de la colonie entière, pour leur demander une audience.

Les recevoir officiellement eût été une foute. Cossigny, sans même répondre, leur fit dire par Azéma de cesser toute réunion et tout écrit. Cependant une seconde lettre des Cinq arriva le 7, accompagnée d'une expédition du procès-verbal de Tassemblée, soit comme justification de leur existence, peut-être comme menace, car ils étaient irrités, et, dans leur irritation, ils envoyaient aux paroisses des copies du procès-verbal (dont plusieurs leur furent re tournées), et préparaient des plaintes aux administrateurs généraux et à TAssemblée nationale. Dans le public on remarquait une certaine agitation. Les habitants de Saint-Denis demandent une seconde assemblée pour nommer le député qui n'a pas été nommé par la première. — Cependant, soit que la fermeté des admi nistrateurs et le désaveu de plusieurs paroisses eussent pro duit leur effet sur des esprits peu préparés à la résistance et tout surpris peut-être eux-mêmes de leur hardiesse, soit au contraire qu'ils obéissent à un autre motif et préparassent un nouvel éclat, les habitants de Saint-Denis chargèrent Azéma d'une démarche à laquelle il fut répondu en ces termes : Cossigny et Duvergé à Azéma Dutilleut. 21 janvier 1790. « C'est avec plaisir que, d'après votre demande, nous accordons à MM. les habitants de la paroisse de Saint-Denis de s'assembler une seconde fois pour nommer un député qui nous portera le vœu de Tassemblée, conjointement avec Janvier 1790.

MM. les députés des autres paroisses, le 25 de ce mois ; en conséquence, nous vous autorisons, par cette lettre, à con voquer, pour dimanche prochain 24, une assemblée paroissiale de MM. les habitants du quartier Saint-Denis. Nous vous prions de présider cette nouvelle assemblée, et nous vous invitons à faire de nouveau lecture de la lettre de MM. les administrateurs en chef et de celles que nous avons eu Thonneur de vous écrire. Nous ne faisons point de doute que MM. les habitants ne saisissent le vrai sens de la lettre de MM. les administrateurs en chef, que celles que nous avons eu Thonneur de vous écrire ne suffisent pour les éclairer,et qu'enfin Tarticle du Mémoire du roi pour servir d'instructions à MM. d'Entrecasteaux et Dupuy, dont il a été donné un extrait, ne soit bien interprété. « Les assemblées paroissiales, tant à Tîle de France qu'à Tîle Bourbon, n'ont été convoquées que sur la permission de MM. les administrateurs, et nullement d'après un ordre de Sa Majesté.

C'est d'après un article du mémoire du roi, adressé à MM. d'Entrecasteaux et Dupuy, pour leur servir d'instructions, et dont on voit Textrait dans la lettre de MM. les administrateurs en chef, qu'ils ont bien voulu per mettre des assemblées par paroisses, pour mieux connaître le vœu de cette colonie sur les deux seuls objets qui ont dû être mis en délibération. « Quelques personnes ont paru croire qu'il y avait une lettre de Sa Majesté, d'après laquelle MM. les administra teurs avaient ordonné les assemblées paroissiales ; cette lettre n'existe pas. Sa Majesté ne demande que Tavis de MM. les administrateurs pour se décider à accorder par une ordon nance ces deux établissements, à Tinstar de ceux déjà établis aux îles Sous-le-Vent depuis plusieurs années. « La faveur que Sa Majesté se propose d'accorder aux îles de France et de Bourbon, en leur permettant d'avoir un député à Paris, à Tinstar de ceux que les îles de TAmé rique y entretiennent, n'a aucun rapport, quant à présent, Janvier 1790. avec les députés qui pourront être envoyés un jour aux états généraux, et enfin les assemblées paroissiales con voquées avec la simple permission de MM. les administra teurs en chef ne doivent, en aucune manière, être assi milées aux assemblées provinciales et par sénéchaussées établies authentiquement par un ordre de Sa Majesté. « D'après le compte que vous nous avez rendu, par votre lettre du 28 décembre dernier, nous ne devons point ignorer que vous avez été obligé de protester contre tout ce qui s'est passé dans la première assemblée tenue le 27 décembre.

Si, contre notre espoir, les intentions de MM. les administrateurs en chef et les nôtres n'étaient pas remplies, et qu'il fût question de délibérer sur des points étrangers aux seuls objets qui doivent être mis en délibération, vous protesteriez, comme vous Tavez déjà sagement fait, et vous rompriez Tassemblée. « gigné . CossiGNY ET uUVERGÉ. » La seconde assemblée nomme le député, mais en maintenant les résolutions de la première. — J'ai reproduit intégralement cette lettre un peu longue, parce qu'on y voit, aux réponses écrites entre les lignes, quelles questions s'agitaient dans le public à Tinstigation du comité, avec quelles appréhensions les administrateurs autorisaient une nouvelle assemblée, qui ne pouvait qu'accroître leur em barras et leur impuissance, en consolidant le point d'appui du groupe qui prétendait sortir des limites qu'ils tra çaient aux délibérations.

Leurs craintes étaient fondées; car Tassemblée qui se tint le 24 janvier choisit Des Mazières pour son député, mais en déclarant qu'elle maintenait son arrêté du 27 décembre. Le piège tendu avait réussi. Les vœux des paroisses sont portés aux administra teurs. — -Le lendemain, 25 janvier, les députés des différentes paroisses s'assemblèrent au gouvernement. Des Mazières présenta la délibération prise la veille par Saint-Denis, à r. Janvier 1790. laquelle il joignit celle du 27 décembre. Les administrateurs consentirent à ce que les arrêtés pris le 27 et le 24 fussent rapportés dans le procès-verbal de remise, ce qui était, d'une part, une bravade, et, de l'autre, une condescendance bien voisine de la faiblesse. Chacun des députés s'étant acquitté de son mandat, on fit aux administrateurs une visite de politesse, dans laquelle on exprima le désir que Tassemblée générale fût réunie le plus tôt possible.

Pensée secrète des Cinq qui rêvent un député aux états généraux. — II paraît, Duvergé le dit dans une lettre au ministre, et on peut le supposer sans s'écarter beaucoup de la vraisemblance, il paraît que plusieurs des membres du comité avaient une pensée qu'ils n'avouaient pas, qu'ils n'osaient avouer. L'invitation faite aux paroisses de se prononcer sur Tétablissement d'une assemblée coloniale, n'avait-elle pas éveillé certaines convoitises, en ajoutant que cette assemblée pourrait être appelée à élire un député résidant à Paris? Député résidant à Paris, une sorte de délégué uniquement chargé de solliciter dans les bureaux du ministère Texpédition des affaires de nos îles, c'était bien peu de chose; ne pouvait-on cependant profiter de cette ouver ture pour aller plus loin, pour obtenir la création d'un siège aux états généraux ?

Sans dire quel objet on caressait, on le glissa au milieu des autres et on recommanda le tout aux administrateurs, espérant que, grâce à la marche commune de Tensemble, on verrait arriver au but ce à quoi Ton s'intéressait particulièrement. Les administrateurs en chef ne s'y trompèrent pas et répondirent au comité par une lettre où leur perspicacité se révèle en même temps que leur franchise. Port-Louis, 19 mars 1790. Conicay et Dupuy à Simillier, Greslan, De Lestrac, Des Mazières et Bertrand. « Messieurs, si votre lettre n'avait d'autre objet que de solliciter la réunion des représentants de chaque quartier Janvier 1790. pour délibérer sur Tétablissement d'une assemblée coloniale, nous nous bornerions à vous répondre que cette affaire est consommée, que le vœu général est démontré par Tunifor mité des délibérations de dix quartiers. « Vous exposez, Messieurs, dans vos différents arrêtés et procès-verbaux, que le sujet de Tassemblée était trop important pour n'être pas discuté, mais une vérité qui est admise aussitôt qu'énoncée rend toute discussion inutile. « Nous avons consulté d'abord chaque quartier, afin que, si tous désiraient Tétablissement projeté, on ne fût pas obligé d'employer Tappareil d'une assemblée générale et de détourner les colons de leurs occupations. « La nomination d'un député à Paris ne devait être non plus un motif àî solliciter Tassemblée générale, puisque la nomination de ce député et la création d'un comité per manent ne pouvaient avoir lieu qu'après Tacquiescement de Sa Majesté à la demande d'une assemblée coloniale.

Cette conséquence est si naturelle que tous les quartiers qui se sont expliqués Tont unanimement senti. « Plusieurs ont demandé qu'on les autorisât à faire une assemblée nouvelle pour y convenir de la rédaction d'un mémoire qui pût faire connaître le véritable état de leur quartier, lequel mémoire serait adressé à Sa Majesté. Cette observation était de toute justice, et ne pouvait manquer d'être accueillie. « Mais comment serait-il possible d'approuver la persévé rance du quartier Saint-Denis à ne pas vouloir s'expliquer sur la question proposée, malgré ['attention des administrateurs de différer, pour lui seul, Tassemblée générale des députés, et malgré le vœu unanime de dix quartiers. « Ces raisons ne permettent plus de remettre en question une affaire terminée; autrement il en résulterait que le silence ou le veto d'un seul quartier pourrait faire la loi à toute une colonie; qu'un seul quartier, guidé par un intérêt qui ne lui .serait que particulier, pourrait, sans aucune Mars 1790. sanction, empêcher les bons effets des délibérations prises dans des assemblées légalement convoquées, ce qui est essentiellement contraire aux lois, à la raison et aux usages. « Le quartier Saint-Denis ne s'est pas même borné à refuser de s'expliquer.

II a cru pouvoir, sans autorisation légale, se tenir pour constamment assemblé, et faire différents arrêtés que les administrateurs de Bourbon ont dû regarder comme nuls, et auxquels il nous est impossible de ne pas donner la même qualification. « Messieurs de Saint-Denis nous permettront de répondre aux observations qu'ils ont faites contre la forme dans laquelle nous avons consulté la colonie. Ils disent : « 1° N'était-il pas possible que les opinions fussent différentes dans les quartiers ? « Réponse : Oui, et, s'il y avait eu une contrariété d'opinions un peu marquée, les administrateurs auraient senti la nécessité de réunir les quartiers, ou leurs représentants, en nombre suffisant pour former une discussion éclairée. « 2° // ne suffìsaitpas que le vœu uniforme des quartiers fût pour ou contre V établissement ; il fallait que les motifs de ce vœu fussent les mêmes. « Réponse : Cet argument ne paraît pas sérieux.

II serait étrange de vouloir réduire des hommes rassemblés à n'avoir que les mêmes motifs pour un avis. Chaque esprit a sa mesure. « 3° On ne peut supposer que les onze délibérations de Bourbon et celles de Vile de France seront envoyées en recueil en France; il en sera fait un résumé. « Réponse : Le moindre éclaircissement demandé aurait dissipé cette crainte ; on aurait su que les copies des procès verbaux devaient être envoyées sans altération. « 4» L 'assemblée que nous demandons a eu lieu a Vîle de France, comme on n' en peut douter, d'aprls la lettre de MM. les administrateurs en chef, où ils disent que cette Mars 1790. colonie a témoigné son désir unanime, et qu'ils ont reçu son vœu dans Tassemblée tenue a cet effet au gouverne ment. II est clair que, si, dans cette assemblée, ils n'avaient reçu que les cahiers particuliers de la délibération de chaque quartier, ils auraient dit que chaque quartier a témoigné son désir empressé, et qu'ils ont reçu leurs vœux, qui se sont trouvés uniformes. « Réponse : On est tenté de croire que le rédacteur de cette objection a voulu égayer la matière.

Car \' unanimité ne peut faire entendre autre chose, si ce n'est que tout le monde a pensé de même sur un point donné. Et, si chacun des quartiers de Tîle de France a pensé de même sur Tétablisse ment d'une assemblée coloniale, il en résulte cette vérité mathématique que Tîle de France a voté unanimement pour Tassemblée coloniale. « Mais n'est-ce pas s'arrêter trop longtemps sur une dis cussion oiseuse, puisqu'elle n'est relative qu'à des motifs apparents? En effet, la lettre du 22 février (1), écrite par Messieurs du comité aux administrateurs de Bourbon, explique enfin la véritable cause de leur persévérance à solliciter une assemblée générale pour y traiter, non la question de savoir si la colonie désire avoir une assemblée coloniale et un député à Paris, mais bien celle de savoir s'il était convenable d'envoyer un député aux états généraux et de le nommer sur-le-champ. « Messieurs de Saint-Denis nous permettront de leur faire un juste reproche sur le mystère avec lequel ils ont voulu parvenir à délibérer sur une députation aux états généraux, comme s'ils avaient été fondés à se défier de Tas sentiment des administrateurs sur un sujet aussi important pour la colonie.

Les administrateurs n'avaient aucun ordre de proposer Tétablissement d'une assemblée coloniale; ils ont été seulement invités à donner leur avis. Réfléchissant com bien cette marche retarderait un établissement si désirable, (1) Nous n'avons pas cette lettre, qui a dû re.ster à l'île de France. Mars 1790. ils ont voulu, pour hâter ce moment, consulter sur-le-champ la colonie elle-même et faire connaître à la fois son vœu et le leur. « Pourquoi ne pas nous rendre plus de justice? Pourquoi ne pas nous communiquer avec franchise le désir que vous aviez de délibérer sur Tintérêt que peuvent avoir ces îles d'envoyer des députés aux états généraux? Nous aurions autorisé la convocation d'une assemblée générale. Nous autorisons même aujourd'hui cette convocation, quoique, par une marche assez irrégulière, on nous laisse deviner un motif qui ne devait pas craindre de se montrer. « On suppose que le désir de conserver une autorité illi mitée peut nous éloigner de toutes les vues utiles au public ; mais il nous sera plus agréable de vivre parmi des habitants au bonheur desquels nous aurons concouru, que de conserver un pouvoir embarrassant et précaire. « Signé : Cosway et Dupuy. » Une assemblée générale pour la nomination d'un député aux états généraux est accordée. — Cependant le comité des Cinq s'enhardissant peu à peu, ou comprenant que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, rédigeait et signait un mémoire aux administrateurs de Bourbon, concluant à Tobtention d'une assemblée générale pour la nomination d'un député aux états généraux.

Le 12 mars, Cossigny et Duvergé annonçaient ce mémoire aux administrateurs en chef; mais déjà ceux-ci avaient pris les devants ; car, le 10, en envoyant à Bourbon la réponse ci-dessus reproduite, ils appelaient Tattention sur Tavant-dernier paragraphe qui contenait, nous Tavons vu, un acquiescement au vœu dissimulé d'abord, avoué ensuite, du comité. Convocation des assemblées paroissiales. — Le 24 mars, Cossigny et Duvergé autorisaient les commandants de quar- Mars 1790. tier à convoquer, pour le premier ou le second dimanche après Pâques, les assemblées primaires de leurs paroisses. « II est nécessaire, disaient-ils, que les habitants soient prévenus qu'ils doivent y traiter la question de savoir s'il est utile à ces colonies d'envoyer une députation aux états généraux. Cette question sera ensuite résolue dans Tassem blée générale, que nous convoquerons à Saint-Denis, des députés nommés à cet effet par les paroisses, et qui procédera immédiatement, s'il y a lieu, à la nomination d'un ou plusieurs députés aux états généraux.

Nous avons jugé que Tassemblée générale sera composée d'un nombre suffisant de représentants de la colonie, en les nommant à raison de 5 pour 100 des habitants qui ont atteint Tâge prescrit. » L' Assemblé constituante n'ayant pas encore décidé que les colonies seraient représentées au Parlement de la nation, les administrateurs des îles de France et de Bourbon se pressaient un peu. Ils obéissaient à l'opinion publique et se préoccu paient de ses manifestations, peu habitués qu'ils étaient aux mouvements populaires, et d'autant plus timides qu'un pouvoir exercé sans partage les chargeait d'une plus grande responsabilité. Février 1790. Mouvement populaire à l'île de France. — « Des marins, de nouveaux débarqués, confusément instruits de ce qui s'est passé dans quelques villes de France, ont fait semblant de croire qu'il était de leur patriotisme de faire porter des cocardes à tous les habitants.

Des esprits chauds de cette colonie ont pensé que la cocarde une fois arborée revêtait ceux qui la portaient de tous les droits de la nation. Ils ont cru pouvoir se convoquer et s'assembler sans nos ordres, pour changer la forme du gouvernement; ils menaçaient même hautement la personne du gouverneur général. Une assemblée a eu lieu le 4 de ce mois dans Téglise Saint-Louis. Ce ne fut qu'une cohue de deux à trois mille hommes, qui ne déterminèrent rien, mais que leurs conseils essayèrent Mars 1790. de rendre moins irrégulière dans le procès-verbal qu'ils ré digèrent, en nommant à volonté sept commissaires pour représenter Tassemblée qu'ils nommaient coloniale. » (Lettre de Conway et Dupuy à Cossigny et Duvergé, du 10 février 1790.) Contre ces trois mille émeutiers qui allaient tout bouleverser, qui proféraient des cris de mort contre le gouverneur général, quelles mesures prit-on ? « A cette illégale assemblée nous crûmes devoir opposer une assemblée régulière de tous les habitants ; elle avait été fixée au 13 de ce mois.

Mais les honnêtes habitants nous ayant marqué leur opposition de se trouver assemblés avec des étrangers qui n'avaient ni intérêts, ni droits à exercer, sur leur déclaration qu'ils n'avaient nul sujet de se plaindre de Tadministration, nous jugeâmes nécessaire de surseoir à la tenue de Tassemblée indiquée. Ce coup terrassa les ca boteurs. Leurs conseils nous déclarèrent par écrit Tirré gularité de leurs fonctions. Depuis ce temps la tranquillité règne dans la colonie. « Signé : Conway et Dupuy. » Faiblesse des administrateurs de Tîle de France. — Les cabaleurs sont terrassés ! On est tout fier d'avoir lancé la foudre, et cependant devant cette cohue tumultueuse, insi gnifiante, contre laquelle on n'a rien fait, qui s'est dissipée d'elle-même, on cède, on perd tout sang-froid, au point de méconnaître les droits de Tautorité royale qu'on avait fait sonner bien haut, le 17 décembre précédent, alors qu'on écri vait : « Faites entendre aux habitants de Bourbon qu'il ne s'agit pas maintenant d'une assemblée coloniale ; c'est le roi qui réglera ce point. » Semblable faiblesse à Bourbon.— A Bourbon, les admi nistrateurs particuliers ne peuvent se défendre de Témotion qui leur est transmise par leurs chefs ; les nouvelles de Tîle Avril 1790. de France et Tarrivée de la cocarde agitent les esprits, outre que le comité ne se fait pas faute d'entretenir cette agitation et de Taugmenter. « Deux des paroisses se joignirent au comité, d'autres semblèrent annoncer pareil dessein ; enfin les réclamations se multipliant nous démontrèrent la nécessité d'y avoir égard (1). » A Tîle de France et à Bourbon Tadministration était déjà débordée ; Conway ne tardera pas à fuir devant Torage.

Assemblée tumultueuse à Saint-Denis. — Le dimanche 11 avril 1790, à Tissue de la messe, les habitants de Saint- Denis se rendent à la maison presbytérale. Le commandant du quartier, Azéma Dutilleul, donne lecture de la lettre des administrateurs qui Tautorise à convoquer cette assemblée ; la lecture faite, il se démet de la présidence. L'attitude que les électeurs avaient prise le 27 décembre, ne Tengageait pas, en effet, à braver de nouveau Teffervescence populaire, et il prévoyait des scènes plus tumultueuses encore. Grinne, secrétaire, commence Tappel nominal. Saint- Rémy, appelé, présente deux procurations. On lui conteste le droit de s'en servir, parce qu'il n'est pas de la paroisse de Saint-Denis ; elles sont admises cependant par la raison qu'il est de la même île, du ressort de la même justice.

II lit alors une motion relative à Télection d'un président. On applaudit. « Oui, mais terminons Tappel, » fait observer une voix, et Tappel continue. L'assemblée, suspendue pour les vêpres, est reprise après, dans Téglise cette fois. Elle se trouve plus nombreuse, non pas qu'il y ait plus de propriétaires mais beaucoup de prolé taires y sont venus comme à un spectacle public, matelots en permission, soldats congédiés depuis un an, depuis quelques jours, gens de toute sorte, encouragés, dit-on, à cet effet, mélange informe, tout prêt pour le désordre. On va élire un président. Bigault d'Aubreville dit que la (1) Lettre de Duvergé au Ministère, du 1" novembre 1790. Avril 1790. motion de Saint-Rémy est injurieuse aux membres du co mité, parce qu'elle interdit leur candidature. Les membres du comité développent cette idée et signalent avec vivacité Toffense dirigée contre eux.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…