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Histoire de la Restauration, ou précis des règnes de Louis XVIII. et Charles X

F. Rittiez · 1853 · Scanned text

317,163 words · about 22 h 13 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
F. Rittiez
Language
French
Published
1853
Length
317,163 words · about 22 h 13 min
Sections
24 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (24)
  1. Front matter about 2 min
  2. Preface about 5 min
  3. Introduction about 42 min
  4. Chapitre II about 24 min
  5. Chapitre III about 38 min
  6. Chapitre IV about 34 min
  7. Chapitre V about 32 min
  8. Chapitre VI about 36 min
  9. Chapitre VII about 24 min
  10. Chapitre VIII. Les Cent Jours about 40 min
  11. Chapitre IX about 25 min
  12. Chapitre X about 34 min
  13. Chapitre XI about 31 min
  14. Chapitre XII about 43 min
  15. Chapitre XIII about 29 min
  16. Chapitre XIV about 22 min
  17. Chapitre XV about 25 min
  18. Chapitre XVI about 25 min
  19. Chapitre XVII about 36 min
  20. Chapitre XVIII about 29 min
  21. Chapitre XIX about 26 min
  22. Chapitre XX about 24 min
  23. Chapitre XXI about 11 h 7 min
  24. Chapitre XXII about 40 min

Continue:

Front matter

ou PRÉCIS DES RÈGNES DE LOUIS XVIII ET CHARLES X PAR F. R1TTIEZ Avocat, ancien rédacteur eu chef du Censeur de Lyon. TOME PREMIER. PARTS SCHLESINGER FRÈRES, LIBRAIRES, I, RUE VIVIKÎSNE. — HUE DE SEINE, 12. 1853. Poissy. — Typographie Arbil. u. PRÉCIS DES RÈGNES DE LOUIS XVIII ET CHARLES X PAR F. RITTIEZ Avocat, ancien rédacteur en chef du Censeur de Lyon TOME PREMIER. PARIS SCHLESINGER FRÈRES, LIRRA1RES, 1, RUE V1VIENNE. RUE DE SEINE. 12. 1853. PRÉFACE Celte préface sera courte, car elle a uniquement pour objet d'expliquer, en peu de mots, le motif de l'ouvrage et la méthode suivie pour le faire. On a déjà beaucoup écrit sur la Restauration; aussi la nomenclature des tra vaux historiques publiés sur cette époque, serait aussi longue que fastidieuse, et en même temps sans utilité. Ce que je liens d'abord à constater, c'est qu'il n'existe, d'une part, que des histoires de la restauration longuement écrites, et comportant de huit à dix volumes pour le moins, et d'autre part des vues, lettres ou essais, œuvres de circonstance, qui n'ont eu qu'une existence éphémère, dans lesquelles on ne peut puiser que des no tions incomplètes et souvent fort inexactes.

Il n'y a donc en réalité que des histoires compactes. Mais à l'époque où nous vivons on veut savoir beaucoup et savoir vite ; de là la nécessité d'ouvrages écrits avec méthode et concision ; de là l'utilité des histoires succinctes, et contenant néanmoins tous les faits essentiels des époques qu'elles traitent. Jusqu'à présent suai PRÉFACE. II cun historien n'a essayé de faire une histoire abrégée de la restauration, ainsi que M. Mignet l'a fait pour la révo lution. C'est une lacune que j'ai essayé de remplir ; au trement, je n'aurais pas entrepris d'écrire une nouvelle histoire de la restauration au moment même où M. de Lamartine vient de terminer la sienne , et alors que M. Vaulabelle achève celle qu'il a commencée depuis plusieurs années déjà, et à laquelle il a consacré tant de soins et de recherches.

Je ne l'aurais pas entreprise, quoique lorsqu'on traite une époque historique, on ne doive pas tant considérer ce qui a été écrit, que ce qui subsiste réellement de tout ce quia été écrit ; car si on a eu raison de dire que les événements détruisent les événements, on peut dire avec non moins de raison que les histoires détruisent les his toires. Vaulabeile a fait oublier Dulaure , et porté un coup terrible à M. Capefigue; et l'Iiistoire brillamment écrite de M. de Lamartine finirait par enterrer celle de M. de Lubis, si celle-ci, écrite au point de vue de la légi timité, ne devait être longtemps agréable aux personnes de cette opinion. Enfin il n'y a plus en faveur dans le public que l'hisioire de Vaulabelle et l'histoire de M. de Lamartine. Il faut bien reconnaître aussi que l'histoire a sa per spective, qui se modifie avec le temps, et c'est pourquoi divers historiens, après avoir obtenu un succès mérité et sérieux, finissent par voir leur renommée s'évanouir.

Preface

. III exemple va faire comprendre ma pensée. La Charte de 1 81 4, révisée en . S30, sera toujours un fait d'une grande valeur historique ; mais son importance s'est amoindrie depuis la révolution de 1848, car il y a une différence notable entre une charte morte et enterrée, et une charte encore debout; on ne peut plus en parler de la même manière, ni entrer dans des détails aussi circonstanciés. Quant aux personnes, la perspective historique se mo difie également. On a, pendant longtemps, donné cer taine importance à M. Ravoux , professeur à l'école de droit, pour ses démêlés universitaires; à M. Madier de Montjeau, pour ses pétitions aux Chambres à Toccasion des troubles du Midi ; cette importance n'était que relative, accidentelle, et en parlant d'eux, on n'a plus guère qu'à mentionner les faits auxquels ils ont été mêlés, et ainsi de tant d'autres!

Le moment où je publie celte histoire est opportun et bien choisi. La plupart des hommes éminents qui ont pris une part active dans les événements de cette époque sont morts, et ceux qui restent sont bien calmés ; on peut donc parler des hommes et des choses de ce temps-là en toute vérité, sans crainte de se heurter contre des passions trop vivaces, ou contre des susceptibilités souvent respectables, et l'on a l' avantage d'avoir encore sous la main tous les matériaux de l'époque, que le temps, qui use tant de choses, n'a pas encore dévorés, et de pouvoir, en outre, mettre à profit, non-seulement ses propres souvenirs, et d'obtenir, pour les compléter, ainsi que je l'ai fait, des renseignements utiles , venant d'hommes qui ont été mêlés activement aux agitations de ce temps-là. En faisant cette histoire, j'ai puisé aux sources, autant que je l'ai pu, et n'ai enregistré aucun fait de quelque PRÉFACE.

IV importance sans y recourir; de cette manière, je me suis peu occupé de mes devanciers, ne voulant pas faire une histoire sur une autre histoire, ainsi que cela se pratique trop souvent, ne voulant pas surtout courir le risque de propager après eux certaines erreurs, et voulant encore moins, reproduire leurs opinions personnelles ou leurs jugements. Je me suis débarrassé de la sorte des arguments pro pres à chaque parti et à chaque époque, arguments qui sont toujours un peu voisins du sophisme. J'ai suivi, aussi scrupuleusement que je l'ai pu, Tordre chronologique des faits qu'on néglige tant de nos jours, et lorsque je m'en suis écarté, ça été pour réunir en un seul faisceau des faits de même nature et se ratta chant aux mêmes causes , et chaque fois que je l'ai pu j'ai, au moyen de citations faites à propos, fait avancer mon récit et en même temps donné des notions précises sur les opinions à Tétat d'antagonisme.

En un mot, c'est en procédant avec ordre, avec mé thode, que j'ai pu condenser dans deux volumes, l'his toire entière de la restauration. J'avais deux écueils à éviter : l'un d'être aride et plein de sécheresse en ne faisant guère qu'un rapide exposé de faits; l'autre, d'être incomplet en faisant trop de di gressions ou de commentaires à Toccasion d'un nombre de faits culminants, mais trop restreints ; je me suis mis en garde contre l'un et l'autre de ces écueils en n'omet tant aucun fait d'une importance réelle. C'est ce dont on pourra se convaincre, et en les accompagnant à propos de réflexions courtes et substantielles. C'est ainsi que le savant professeur Héreen a procédé pour faire son Manuel historique sur le système politique PRÉFACE. V des États de l'Europe, qui a obtenu en Allemagne un si magnifique succès et porté un si rude coup à tant d'his toriens.

Je n'ai rien négligé pour être à la fois précis, clair, exact, ni recherches, ni temps. Madame de Sévigné écrivant à une de ses amies lui disait : « Je n'ai fait celle » ci si longue que parce que je n'ai pas eu le temps de » la faire plus courte. » Je puis dire que j'ai pris le temps nécessaire pour écrire mon histoire, de telle sorte que je n'eusse pas à me justifier en disant : « Je n'ai fait cette » histoire si longue que parce que je n'ai pas eu le temps » de la faire plus courte. » Et cependant je n'ai négligé, tout en voulant être court, aucun fait sérieux et digne de remarque. En écrivant l'histoire de la restauration, et je termi nerai cette préface par cette dernière considération, j'ai eu à m'occuper de Napoléon, de la création de TEmpire, de sa chute ; on verra que je Tai fait avec réserve, n'ou bliant pas que j'avais, avant toutes choses, à m'occuper de mon sujet.

Je me suis abstenu de critiques amères tout aussi bien que d'éloges outrés; j'ai dit peu de chose du régime impérial, que chacun peut juger par les ré sullats tout aussi bien que par les faits. Mais ce qui a dû m'occuper surtout, c'est la fin de son règne, ainsi que Tépoque des Cent-Jours, et pour juger Napoléon avec impartialité durant cette parlie de sa vie, il faut séparer la plupart de ses actions de son système de politique in térieure, et le saisir au point de vue des liens intimes qui le rattachaient alors au pays et à ses destinées! Car, à partir de 1813, Napoléon est Thomme indispensable de la France; il est le bouclier de noire nationalité, et au tour de lui se groupent tous les intérêts nés dans le cours de la révolution. Aussi Carnot, Taustère républicain, lui PRÉFACE. VI offre-t-ì! ses services, et va défendre Anvers conlre Té tranger!

A l'époque des Cent Jours, je me suis trouvé amené à reconnaître, après mûre réflexion, qu'il avait alors pris la ferme résolution de concilier le principe d'autorité avec le principe de liberté. Sur ce point, les preuves abondent. II fut alors tout à la fois et Thomme de la nationalité et l'homme de la liberté , et je n'ai pas éprouvé d'embarras pour dire sur lui toute ma pensée. Enfin, en faisant celte hisíoire, je me suis constamment dégagé de toute préoc cupation provenant de ce temps où j'écris, et j'ai dit et écrit ce que pense, comme je Taurais dit et écrit avant 1848, et comme je le dirais et Técrirais plus tard si besoin était, et je me suis toujours bien pénétré de ceci, que je n'écrivais pas dans un intérêt de secte ou de parti, mais dans Tintérêt de la vérité, et que j'entreprenais un ou vrage auquel je désire une existence qui ne soit pas éphémère.

Introduction

Si on veut bieu juger de la vie d'une nation, et apprécier son ac tion dans telle ou telle période de son histoire, il importe surtout de réfléchir sur ses sentiments naturels, sur ses instincts moraux, au trement on ne comprend ni son action, ni ses transformations. Nous sommes le peuple le plus flexible du monde, le plus ardent dans ses vues, le plus prompt dans ses résolutions ; nous apportons en toutes choses .'impétuosité de notre caractère ; de là des mouvements souvent mal calculés, des efforts qui deviennent superflus, et des variations qui nous tont accuser de légèreté et de mobilité. Qu'on ne s'y trompe pas, s'il y a dans Taction de la France des oscillations et des mouvements mal réglés en avant ou de recul, cette action n'a pas moins son unité, qu'on saisit facilement dès qu'on s'appli que à la comprendre : ainsi, nous avons conservé constamment le caractère franc et libre de nos ancêtres, et nous sommes toujours un peuple qui aime à délibérer sur ses propres affaires, et ne veut abandonner ni ses biens , ni sa liberté aux caprices des gouver nants.

Enfin, sous quelque aspect qu'on considère le mouvement de la civilisation, on le voit constamment se développer en France, et y prendre des proportions plus étendues que chez aucun autre peu- •

INTRODUCTION.

. pie. Quand le despotisme y apparaît, sa durée n'est pas longue, et il ne nous arrête même pas d'une manière complète dans noire marche progressive. S'il en est ainsi, c'est que nous portons en nous le véritable génie de la civilisation ; c'est que, mieux qu'aucune autre nation, nous percevons et reflétons les besoins généraux des peuples; c'est là aussi ce qui nous crée tant d'obstacles, suscite contre nous tant de passions envieuses et hostiles ; mais alors que nous paraissons im mobiles, nous progressons encore, et quand on nous croit vaincus et sous le joug, nous nous relevons de tous nos désastres. Nous serions depuis longtemps fixés dans notre droit public in térieur, avec notre aptitude à tout saisir, à tout concevoir, si nous n'avions pas eu à combattre la féodalité encore toute-puissante en Europe, et campée même en Angleterre !

Le fond du débat qui nous agite àl'intérieur est européen : et ce débat nous l'avons posé sans nous demander ce qu'il recélait de sacrifices et de combats. A la fin du xvme siècle, nous avions des vérilés acquises sur les droits et les devoirs des hommes en société, et nous avons voulu expérimenter ces vérités, les faire passer de F état théorique à l'état pratique ; aussi nous avons soulevé d'incroyables inimitiés ! II a fallu alors vider par les armes la question des rapports sociaux, et porter au dehors la lutte des idées nouvelles. En attaquant les abus de la féodalité, en la prenant corps à corps, nous allions nous ouvrir une voie nouvelle dans toutes les carrières : dans l'industrie, dans le commerce. L'Angleterre ne s'y méprit pas, et elle se mêla au plus vite dans le conflit qui s'engagea entre nous et les cours du Nord.

Elle devint l'âme des coalitions armées qui surexcitèrent notre génie belliqueux , nous pous sèrent dans des voies de conquête qui n'étaient ni dans Fesprit, ni dans les vues de la Révolution, et qui amenèrent ces grandes déviations, qui ont pu faire douter que la France fût véritablement atlachée à ses principes: et c'est la lutte que nous avons eu à soutenir à Fextérieur qui a amené successivement diverses formes de gouvernement, sans que pour cela le pays aitceesé de graviter vers les principes de 1798, el de déblayer le terrain de la féodalité.

INTRODUCTION.

. IX Après les grandes agitations de la Révolution, les profondes perturbations qui en étaient résultées dans l'ordre social, après les grandes guerres de l'Empire, on se prit à croire que la France avait dégénéré, qu'elle allait descendre du rang qu'elle avait acquis en Eu rope durant le cours de la Révolution ; on crut, parce qu'elle était rentrée dans ses anciennes limites territoriales, que tout allait s'a baisser chez elle, et son courage et son intelligence : c'était le but que s'était proposé la coalition des rois; mais les choses ne se pas sèrent pas ainsi. La France s'ouvrit une voie large dans les-arls, dans les lettres devint manufacturière, commerçante, industrielle, s'essaya aux luttes parlementaires; et il ne dépendit pas d'elle que, sous la Res tauration, elle ne lìxàt pour longtemps les bases d'un gouvernement libre.

Elle releva sa tête, qu'on croyait abaissée, el fut encore la nation la plus importante de l'Europe, et disons du monde. Ce n'est pas de suite qu'on apprécia les efforts qu'elle lit, sous la Restauration, pour reprendre son raug en Europe; on ne rendit pas justice aux hommes de ce temps-là; la France ne s'était ni attardée, ni endormie pendant les quinze années des règnes de Louis XVIII et de Charles X : seulement elle avait agi dans d'autres conditions et avec d'autres moyens. Sous la Restauration, on avait à défendre les mêmes principes, et en outre les intérêts nouveaux créés par la Révolution, et l'on ne devait plus combaltre avec les mêmes armes ni avec les mêmes pro cédés ; car il y a du terrain conquis et des faits accomplis qu'il faut maintenir et préserver ; puis on a transigé sous le coup de grands désastres, et le bon sens conseille de ne plus rendre la lutte euro péenne inévitable.

C'est là ce qui explique la différence des luttes et de la mise en scène ; voilà pourquoi Mirabeau ne vient plus occuper la tribune, mais la cède au général Foy ;-voilà pourquoi Vergniaud est remplacé par Casimir Perrier, et Benjamin Constant et Royer- Collard succèdent à Sievès; mais la filiation des idées se perpétue, seulement les prétentions ne se produisent plus de meme, et du côté de la Révolution ou a plus de patience; enfin on cherche à X

INTRODUCTION.

. s'arrêter à une forme de gouvernement durable, sinon définitive. Le parti libéral, qui avait alors avec lui Fimmense majorité du pays, ne s'est pas montré oublieux de ses précédents, el a continué de développer la puissance du tiers état, et c'est à ses efforts fortement combinés que nous avons dû d'échapper de nouveau au régime des castes et des corporations! Les royalistes féodaux voulaient nous ramener là; ils eurent beau déguiser leur système, on le reconnut ; d'ailleurs n'est-il pas vieux comme le monde ? il a fleuri en Orient, et est encore en pleine vigueur en Russie. Les hommes qui voulu rent alors le faire prévaloir sont morts en grande partie, ou bien ont un pied dans la fosse, ainsi que ceux qui les ont combattus ; on peut donc dire d'eux loute sa pensée, sans qu'on puisse être accusé d'es prit de parti, et c'est un devoir de proclamer bien haut que leur entreprise était aussi criminelle qu'insensée !

On a prétendu que, sous la Restauration, les libéraux avaient joué la comédie. Us onl joué leurs têtes, oui, mais la comédie, assurément non. Le conflit était assez sérieux, ce nous semble, pour ne pas donner prise aux finesses de petile portée, aux intrigues de bas élage, car les intérêts sociaux les plus graves étaient inis en question : il s'agissait de savoir si la France serait ou ne serait pas de nouveau sous le joug des prêtres et des nobles, et si le régime féodal, affublé d'un nouveau manteau, ne viendrait pas encore étendre sur elle ses bras sanglants! Voilà de quoi il s'agissait, au fond, sous la Restauration. Les libéraux se sont appuyés sur la liberté, par celte excellente raison qu'elle leur servait de rempart et faisait leur force ; ils la voulaient sérieusement, quoiqu'à des degrés divers : d'Argenson tout aussi bien que Royer-Collard, et rnème que M. de Martignac.

Ces points éclaircis, jetons un coup d'oeil rapide sur les événements qui ont précédé la Restauration ; il servira à nous faire mieux comprendre la marche des faits et la conduite des partis. Les hommes du privilège ont maintenu, dès avant 1789 jusqu'à nos jours même, que la France avait une constitution qui suffisait à tous ses besoins moraux et matériels ; ceux-là voulaient Fimmobi lisme le plus complet; les hommes du progrès et de Fégalité ont

INTRODUCTION.

. XI nié cetle proposition, et ont agi pour donner à la France un nou veau droit public, et c'est de leur côté, ou si l'on aime mieux du côté de la Révolution, que se trouvaient en réalité le droit el la raison; et si je pose tout d'abord, comme une vérité incontestable. que le droit, dans la lulte de 1789 à 1850, fût du côté de la Révolu tion, ce n'est pas assurément que je sois sans cesse en admiration, ni devant tous les moyens qui ont été pratiqués pour soutenir la lutte, ni même devant certains hommes qui, à des titres divers, y ont pris la part la plus active ; mais je vois quel est le but final de. sociétés, et quand j'interroge la philosophie et l'histoire générale des peuples, j'arrive à cette conviction qu'ils gravitent sans cesse vers un état meilleur, et ce mouvement n'est autre chose que le déve loppement continu de la civilisation ; et pendant le cours de la Res tauration, ce sont les libéraux qui ont été les hommes de progrès réel et de liberté, et qui ont empêchéque la France ne reculât au delà île 1789.

A cetle époque, la France n'avait pas de constitution, et c'est ce que nous avons eu déjà Foccasion d'établir d'une manière pé remptoire. « Avant 1789, disions-nous dans notre ouvrage sur la Science » des droits (Introduction, page 15), la France ne se possédait pas n réellement : elle avait bien quelques traditions de liberté, quel i) ques réminiscences de droits politiques qui peuvent seuls arra » cher une nation à l'oppression ; mais de fait, elle n'avait pas la » faculté de faire comprendre ses vœux ni de les faire exécuter. Elle » était en réalité la chose d'une personne qui pouvait seule vouloir n pour elle, puisque le pouvoir défaire les lois et de les faire exéCu » ter était entièrement concentré entre les mains du roi. » En droit, les esprits les plus éminents ne considéraient pas que » la nation fût la chose du roi: ils proclamaient bien haut, au con •■> traire, que les rois sont faits pour les peuples et non les peuples » pour les rois; ils indiquaient, aussi clairement qu'ils le pou » vaient, que les rois n'exercent qu'un pouvoir de délégation de i> pure convention et conditionnel ; mais les rois en croyaient ce » qu'ils voulaient, et agissaient selon les maximes de leur bon plaisir quand ils le jugeaient convenable. Louis XIV et Louis XV Font ,

INTRODUCTION.

. XII » bien prouvé : le roi n'était donc tenu d'observer aucune règle fixe a pour faire la loi, c'est-à-dire pour commander, et il pouvait à son b gré pratiquer cette maxime des courtisans : « Si veut le roi, st » veut la loi. » La France le comprit, et pour que la loi ne fût plus » l'œuvre d'une seule volonté, mais s'œuvre de la volonté publique, » elle a, en 1789, commencé une Révolution dont nous n'avons b pas encore le dernier mot. » Ce que je disais en 1844, je le répète encore aujourd'hui, et je suis toujours d'avis qu'avant 1789, la France n'avait pas réellement de constitution. En effet, elle était régie par des usages divers, par des coutumes locales ou par des règlements spéciaux, qui ne for maient pas un corps de droit soit public, soit même civil, fixe et régulier. Les Français les mieux favorisés avaient des privilèges qui ne les défendaient pas toujours contre l'arbitraire : les lettres de ca chet atteignaient un grand seigneur tout aussi bien que l'humble bourgeois, et les commissions appliquaient la peine de mort indis tinctement aux nobles et aux vilains; seulement, si un noble était condamné à mort, on lui tranchait la tête, tandis que le vilain était attaché à une potence ou à une roue; la sentence n'était pas pour cela plus équitable.

Les biens nobles pouvaient être et étaient tout aussi bien confisqués que les biens de roture ; le roi seul pouvait avoir sûreté dans ses Etats. Les parlements faisaient des remontrances fréquentes contre certains abus : si elles déplaisaient on avait recours aux lits de justice, l'exil ou les lettres de cachet triom phaient de toutes les résistances. La noblesse d'épée occupait toutes les positions dans l'armée, et Fépaulette de sous-lieutenant n'était que bien rarement la récom pense des sous-oflìciers ou bas officiers qui avaient fait pendant la guerre quelque action d'éclat; en temps de paix, les roturiers, ne devenaient jamais officiers de fortune. II en était à peu près de même pour les offices judiciaires, et nous avions aussi une no blesse de robe ; le principe d'hérédité y avait grand poids, et s'y trouvait mêlé à la vénalité des charges ; chacun, dans l'Etat, voulait avoir un droit propre et exclusif, ou plutôt un privilège, et échap per par là à l'inipòl.

INTRODUCTION.

. XIII Le clergé, de son côté, fier de ses richesses, de son influence à la cour et à la ville, se tenait séparé avec soin du peuple, et s'occupait peu de soulager sa profonde misère; ses grands biens n'é taient soumis à aucune taxe, ou qu'à des taxes fort légères. En un mot, les Francs et les Gaulois n'avaient pas fusionné; les hommes de la conquête traitaient toujours les hommes du sol en sujets con quis, et s'unissaient pour les tenir dans l'obéissance; la féodalité avait perdu du terrain depuis Fémancipation des communes, cela est incontestable, mais elle n'en conservait pas moins d'immenses privilèges ; il y avait partout gêne et entrave ; la raison en est simple : tout privilège crée une barrière à la liberté humaine, tout mo nopole repose sur une oppression, et Forganisation sociale n'avait pas d'autre but que le monopole et le privilège ; de là cette gêne et ces entraves qui régnaient partout.

Les corporations religieuses avaient leurs droits et leurs immuni tés, chaque province sa constitution particulière; il en était de même des villes, qui avaient leurs chartes ; les divers corps d'Etat s'appuyaient sur des règlements spéciaux qui leur conféraient certains droits; on ne pouvait trafiquer d'un lieu à un autre sans ren contrer des exigences fiscales, et la liberté de travail n'était pas plus respectée que la liberté de conscience, et la liberté de locomotion que la liberté de penser et d'écrire. Les propriétés rurales étaient peu divisées, et sauf de très-rares exceptions, les paysans n'avaient la propriété d'aucun bois, tous étaient possédés par la couronne, le clergé et la noblesse. En général, les campagnes étaient pauvres, et la plupart, des paysans et même beaucoup d'artisans ne savaient ni lire ni écrire.

Chaque village avait son seigneur qui, le plus souvent, possédait les meilleures terres, et avait, des droits sur celles qui ne lui appartenaient pas. « Ainsi, dit » M. Raudot (la France avant la Révolution, page 75), c'était le ,) droit exclusif de la chasse sur tout le territoire du fief; c'était la o dîme dont l'étendue était plus ou moins grande ; c'était, à chaque » mutation de propriétés, le droit de lots et ventes. Le seigneur » pouvait retenir, pour le prix de vente, ie champ vendu dans I'é t> tendue de sa seigneurie, forcer tous les habitants à moudre dans b

INTRODUCTION.

. XIV » son moulin, à cuire dans son four, à faire leur vin dans son pres- * soir, etc. II avait aussi des droits sur la personne, comme l'obli- « gation de faire quelques journées de travail sans rétribution, » qu'on appelait corvée; de rendre certains hommages dans des » circonstances déterminées; dans quelques provinces, la main- » morte subsistait encore dans beaucoup de villages; le paysan ne » pouvait quitter le sol, se marier, sans la permission de son sei » gneur, sous peine de perdre son bien, et s'il ne laissait point » d'enfants, le seigneur était son héritier. » La justice était rendue en premier, et quelquefois en dernier « ressort, par des juges nommés par le seigneur; enfin, lorsqu'il » avait exercé tous ses droits, le clergé prenait la dîme, le gouver » nement la taille et l'impôt du sel ; et le paysan était soumis, en o outre, à la corvée et à la milice, tandis que les nobles et presque » tous les bourgeois riches en étaient exempts. » Quand Louis XVI monta sur le trône, tous ces abus étaient attaqués avec force, discutés, jugés; les esprits fermentaient, toutes les prétentions se produisaient, et Louis XVI lui-même, entraîné par le mouvement de réforme qui devenait irrésistible, essaya d'apporter dans Fadministration du royaume des améliorations; la no blesse, le clergé, les parlements voulaient bien aussi qu'on fît des réformes, pourvu que ces réformes n'altérassent pas leurs privi lèges.

La situation financière était déplorable; on ne savait plus com ment faire face aux dépenses publiques, et la question d'argent ré sumait à elle seule la question politique et sociale, car elle était l'expression du véritable état de la société. On sentait l'édilìce gouvernemental fléchir de toutes parts, on au rait pu croire qu'il allait tomber en ruine ; on assembla les nota bles qui ne remédièrent à rien. Depuis 1614, les états généraux n'avaient pas été convoqués; on se décida à les réunir en 1789, et FAssemblée constituante fut élue par la nation convoquée par ordres, selon l'ancien usage. Une fois réunie, elle ne désespéra ni d'elle-même, ni de l'avenir de la France, et, dans la nuit du i août 1789, elle ruina de fond en corn-

INTRODUCTION.

. XV ble ce qui subsistait encore du régime féodal, et inaugura une ère nouvelle. Puis vint la déclaration des droits, qui fut le linceul de tous les privilèges, et fixa clairement le but vers lequel désormais la société française devait graviter. Louis XVI aurait dû faire cause commune avec la Constituante; car elle seule pouvait conjurer la tempête qui éclatait de toutes parts: sa force venait de la volonté générale, et elle n'agissait que sous ses inspirations : les cahiers des étais généraux en font foi. La Constituante se retira sans avoir pu consolider son œuvre de régénération. Louis XVI, toujours flottant, toujours indécis, voulut quitter la France ; il est arrêté à Varennes, et perd de ce jour toute influence; il se trouve dès lors en présence de l'Assemblée législative, qui était bien décidée à en finir avec la royauté si elle ne pouvait la dominer; bientôt les événements grandissent, la Vendée devient menaçante, Félranger envahit notre territoire, le 10 août éclate, et l'Assemblée législative vote la déchéance de Louis XVI et le fait enfermer au Temple avec sa famille.

Arrive la convention : Louis XVI est mis en jugement, et va du Temple à Féchafaud. A da ter du 21 janvier, un abîme sembla pour toujours creusé entre la famille des Rourbons et la France; car ce jour-là, Louis XVI n'a personne sur sa route pour le défendre. La Révolution, pour vaincre, devint implacable, et la terreur fut mise à Tordre du jour; mais il arrive un moment où le bourreau se lasse et gravite vers le repos; alors c'est l'heure fatale de ceux qui ont fait de Féchafaud un moyen de gouvernement, un instrument de règne. Le 26 octobre 1794, la Convention déclara sa mission terminée, et nous légua en partant le Directoire et une nouvelle constitution qui n'eurent qu'une existence éphémère. Pour se maintenir, il viola à plusieurs reprises la constitution, eut recours à Farbitraire et à la corruption ; il chancela bientôt sur les bases mêmes de cette constitution qui devait lui servir d'abri.

Alors apparut Napoléon, le vainqueur d'Italie, que ses trophées d'Egypte semblaient grandir encore. Le Directoire est renversé, Fère consulaire commence. Nous

INTRODUCTION.

. XVI avons encore une nouvelle constitution : celle-là fut promptement faite: sous l'administration consulaire, Tordre revint dans les finan ces et dans l'administration, et la conciliation commença à s'opérer dans les esprits; les cultes surent protégés, notre territoire fut agrandi, et nous eûmes le Code civil. L'époque consulaire a eu son côté utile: pourquoi le contester? mais ce n'était qu'un pont jeté pour arriver à l'Empire. Et le 18 mai 1804, Napoléon, consul à vie, fut proclamé empereur des Français. 11 y eut, à Foccasion de ce passage du Consulat à l'Empire, deux voix isolées qui protestèrent : ce fut, d'une part, Carnot, qui prononça un discours remarquable contre le renversement de Fordre républicain; de l'autre, ce fut Louis XVIII qui adressa à toutes les chancelleries une protestation contre Fusurpation de ses droits, c'est ainsi du moins qu'il s'exprimait.

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