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Le Morvand, ou essai géographique, topographique et historique sur cette contrée

Jacques François Baudiau · 1854 · Scanned text

338,183 words · about 23 h 41 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jacques François Baudiau
Language
French
Published
1854
Length
338,183 words · about 23 h 41 min
Sections
13 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (13)
  1. Front matter about 43 min
  2. Chapitre II about 18 min
  3. Chapitre III about 13 min
  4. Chapitre IV about 1 h 16 min
  5. Chapitre V about 14 min
  6. Chapitre VI about 21 min
  7. Chapitre VII about 22 min
  8. Chapitre VIII about 22 min
  9. Chapitre IX about 22 min
  10. Chapitre X about 11 min
  11. Chapitre XI about 17 min
  12. Chapitre XII about 18 min
  13. Chapitre XIII about 18 h 44 min

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Front matter

OB ESSAI GÉOGRAPHIQUE, TOPOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE SUR CETTE CONTRÉE, PAR M. J.-F. BAUDIAU, CURÉ DE DUN-LES-PLACES, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ NIVERNAISE DES LETTRES, SCIENCES ET ARTS DE LA SOCIÈTÍ ÉDUENNE, ETC TOME I. iNEVERS, IMPRIMERIE DE I.-M. FAY, 13, RUE DES ARDILLIERS HOTEL DE LA FBRTÉ > M DCCC ESSAI GÉOGRAPHIQUE, TOPOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE SUR CETTE CONTRÉE. . l'Ul M. J-F. BAUDIAU, r.VRÉ DE DUN-L1ÎS-PLACES , MEMBRE DE LA. SOCIÉTÉ NIVERNAISE DES LETTRES, SCIENCES ET ARTS, DE LA SOCIÉTÉ ÉDUBNNE , ETC. TOME I. NEVERS, IMPRIMERIE DE [.-M. FAY, RUE DES ARDILLIERS, Ií HÔTEL Dr LA FERTÉ. i /yr/Zs r/y^y//YAA/r/ U VOCABULAIRE DE DIVERS MOTS SCIENTIFIQUES ET FÉODAUX CONTENUS DANS CET OUVRACE. A Abbaye, monastère d'hommes ou de femmes, de là le nom d'abbé ou d'abbesse que porte celui qui le possède. qui en est supérieur.

Abside ou apside , partie semi-circulaire d'une église où se place ordinairement l'autel et que l'on nomme sanctuaire. Affranchissement , acte par lequel un seigneur, moyennant une somme d'argent convenue et certaines redevances annuelles, relâchait un ou plusieurs de ses sujets du lien de la servitude. Alleu , terre en alleu ou franc-alleu , c'est-à-dire bien qui ne relevait d'aucun seigneur et mouvait directement de la couronne , d'où terres allodiales ou indépendantes. Amortissement, renonciation que faisait un seigneur féodal des droits de fief et de mutation sur une pièce de terre ou autre objet relevant de lui. C'est . e qui constituait un bien de main-morte tels qu'étaient la plupart de ceux des anciens monastères. Arbalète , arc d'acier, monté sur un aífùt et qui se banvaCA CLAIRE. dait avec un ressort , pour lancer des balles et des traits, de lii arbalétrier, soldat armé d'une arbalète.

Arcade, ouverture formée par un cintre reposant sui des pieds droits ou sur des colonnes. Arc-doubleau, cintre en saillie, à l'intrados d'une voûte, et partant d'un pilier pour aller reposer sur un autre placé vis-à-vis. Archéologie , science de l'antiquité et des monuments; d'où archéologue , homme versé dans cette science. Archevêché, siège épiscopal duquel relèvent plusieurs autres , que l'on appelle suffragants. Archidiaconé , partie d'un diocèse soumise à un archi diacre , qui est le premier dignitaire ecclésiastique après l'évêque. Archiprêtré, district ou étendue de la juridiction d'un archiprêtre. II comprenait ordinairement vingt - cinq paroisses. Cette dignité conférait le droit de visite des églises, presbytères et n'était pas attaché à un lieu, mais se confiait au prêtre le plus digne de la circonscription.

Chapitre II

Métaux et Productions diverses, Animaux domestiques et sauvages , Perspectives , Température , Monuments de ■'antiquité Le sol du Morvand étant exclusivement granitique, on peut en conclure que les minéraux doivent y être peu nombreux et communément peu abondants. En effet , les mines qu'on y remarque ne sont, à proprement parler, que des accidents presque sans importance. Les principaux métaux que recèlent les flancs des montagnes , sont : l'argent, Y étain, la galène , la blende sulfurée , le cuivre carbonate et le fer hydraté, oligiste et sulfuré. Les deux pre miers se rencontrent à La Place , hameau de la commune d'Alligny, où Us furent exploités infructueusement en 1640. Une seconde mine de plomb argentifère fut découverte. èn 17íi5, à Pierreperthuis , et une troisième à Uzy près de Domecy-sur-Cure , cinq ans plus tard.

La galèue ou plomb sulfuré, la blende sulfurée ou zinc, la chaux et la baryte fluatées , qui s'accompagnent presque toujours , n'offrent aucun gisement important ; on ne les LE M0R1AND. trouve même, dit M. Gillot (1), en filons réguliers, qu'à Saint-Brisson et sous la montagne de Gamez, à Glux. Le minerai de fer se remarque au Vernet, près de Semelay, et à Champrobert , au nord de Chiddes, où il semble avoir été exploité anciennement. On tire à Saint-Léger-de-Fourcheret, une poudre d'or ou mica qu'on emploie dans les environs pour sécher récriture. La mine , qui se trouve presque à fleur de terre, s'étend , dit-on , jusqu'à Quarré-les-Tombes. On assure qu'il existe auprès du moulin de Mont- Jouant , à peu de dislance de Chiddes, une masse considérable de kaolin ou terre à porcelaine parfaitement blanche , et qu'on en a remarqué en divers autres endroits.

La même substance avec la couleur rouge est beaucoup plus abondante ; mais elle ne paraît pas devoir être employée de long temps, précisément à cause de sa couleur. Au hameau de Champrobert dont nous venons de parler, se trouve une carrière de calcaire saccharoïde , ou marbre statuaire blanc , qui semble se prolonger jusqu'à celui du Vernet, au nord de Semelay; elle sert de gangue à un beau minerai de fer oligiste. Les fragments de marbre identique, observés dans les ruines d'anciennes constructions attribuées aux Romains , font penser qu'ils connurent et exploitèrent cette carrière ; les fouilles qu'on remarque dans l'endroit confirment en outre cette opinion. Un des principaux établissements fondés en Morvand par ces anciens maîtres du monde , est celui des Eaux-de- Nisiné (aquœ Nisinei), indiqué dans la carte de Peutinger, et connu aujourd'hui sous le nom de Saint-Honoré.

Ces thermes, autrefois célèbres, et maintenant encore bien fréquentés à cause de leur efficacité contre les maladies cutanées, se composent de neuf puits creusés au pied d'une ■1; Annuaire de la Nièvre. l.K MOU VAN». l!i butte de six ou sept mètres d'élévation. Après leur ruine , en 731 (1) , ils restèrent onze cents ans ensevelis sous une masse de décombres accumulés par le temps. II parait indubitable que le sol morvandeau fut autre fois, au moins dans quelques endroits, bouleversé par des feux souterrains. On retrouve , à l'est de Moulins-EngUbert, des vestiges d'anciens cratères et des matières calcinées qui en attestent encore l'existence. Tout le monde sait qu'un sol granitique est naturellement peu fertile ; aussi le Morvand ne se distingue pas par la variété et l'abondance de ses productions.

Un terrain maigre et sec , qui n'est rendu productif qu'à force de soins et d'engrais, une température froide et brumeuse s'opposeront toujours à ce qu'il devienne riche et fertile. Néanmoins, l' agriculture y a fait de grands progrès, et la plupart des habitants ont vu leurs efforts couronnés, sinon d'un plein succès, du moins d'une réussite capable de les encourager. Mais ici , plus que partout ailleurs , les capi taux manquent , et les cultivateurs , généralement pauvres , ne peuvent faire les dépenses que comporteraient leurs propriétés sous le rapport des améliorations. La chaux , qui depuis long-temps est employée en Angleterre , et qui a été tentée avec avantage dans le département des Landes, l'un des points les plus stériles de la France, se trouve trop éloignée, et coûte aussi trop cher pour devenir d'un emploi commun.

Pourtant on peut dire que le Morvand produit aujourd'hui à peu près tout ce qui est nécessaire à la consommation de ses habitants. Le seigle, à l'aide d'engrais formés avec des détritus d'animaux et de végétaux, réussit partout. On y récolte aussi un peu de blé ou froment dans les enclos vulgaire ment appelés ouches ; Y avoine y abonde. La pomme de terre, t] Quelques écrivains font remonter leur destruction au commencement lu cinquième siécle. (V, l'art. Saint-Honoré. ) dont la culture s'est accrue d'une manière prodigieuse , y est d'une qualité vraiment supérieure. Ce précieux tubercule, si nécessaire à la subsistance de nos Morvandeaux , fut apporté en Europe par l'anglais Walter-Rawelegh, en 1590, et ne se répandit en France que cent quatre-vingts ans après. Une ignorante prévention le fit long-temps rejeter tantôt comme occasionnant la lèpre , tantôt comme engendrant des fièvres intermittentes.

On sait qu'il ne se propagea que dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, et que c'est à Antoine-Augustin Parmentier, natif de Mondidier, en Picardie, que l'on doit cet avantage. Cet homme ', bon pharmacien et agro nome distingué , ayant obtenu du gouvernement une concession de terrain de vingt-six hectares dans la plaine des Sablons , dont la stérilité n'avait encore pu être I vaincue , y planta des pommes de terre , et obtint , en dépit des plaisanteries publiques , une heureuse récolte. Au mois de juillet, il recueillit des fleurs de la nouvelle production et en composa un bouquet qu'il offrit à Louis XVI. Ce prince , qui avait favorisé l'entreprise , daigna en orner sa boutonnière et donna ainsi un nouyel encouragement à Parmentier. Un second essai, tenté dans la plaine de Grenelle, ayant réussi également, dès-lors la culture du précieux tubercule fut décidée.

La pomme de terre , dit un auteur , aurait dû être , en conséquence , appelée Parmentière. Le sarrasin, venu cent ans plus tôt des contrées brû lantes de l'Asie , ne s'acclimata qu'après un laps de temps considérable ; il est lui-même fort répandu. Grâce à ces deux utiles végétaux , les habitants de nos montagnes se trouvent à l'abri de ces affreuses famines qui , autrefois , désolaient si souvent le pays , et des terribles épidémies qui en étaient la conséquence. La vigne n'est cultivée avec quelques succès qu'à Bazoches, à Pouques, à Dun -sur- Grandry . à Saint- Péreuse, à Moulins-Engilbert, à Saint-Honoré, à Sénieiay et à Lucenay. La navette et le chanvre réussissent presque partout. On récolte dans les communes d'Alligny, de Moux, d'Ouroux, de Planchez et de Saint-Martin-du-Puy. en octobre et en novembre , d'excellents petits navets justement renommés et très-recherchés des gourmets.

Les fruits sont généralement peu abondants en Morvand à cause, des gelées du printemps qui surviennent souvent à l'époque de la floraison , et leur qualité , si peut-être on en excepte la pomme , est inférieure à celle des fruits des contrées voisines. Les communes d'Anost , de Cussy , de la Grande -Verrière, de Préporché, de Saint-Honoré . de Saint-Léger-sous-Beuvray et de Saint-Prix fournissent des noix, et surtout beaucoup de châtaignes, qui sont, quoique petites, estimées à cause de leur nature farineuse. Les montagnes produisent des simples telles que la gentiane . l'euphraise , la bétonie , la véronique des bois ou thé de Bourgogne , la petite centaurée , l'épatique de fontaine . la camomille , le pied-de-chat rouge et blanc , le serpolet . la digitale pourprée et autres. Parmi les animaux domestiques que nourrissent les Morvandeaux , nous citerons , en première ligne . l'espèce bovine, l'une des principales ressources du pays, et la branche la plus importante de son commerce.

La race morvandelle se distingue par la largeur du coffre la beauté des cornes, la régularité des formes et la distribu tion franche et vive des couleurs. Elle a généralement les jambes grosses et courtes, mais elle est forte et vigou reuse; c'est un type particulier, un pur sang. Les bœufs , presque exclusivement employés dans l'agriculture et le service rural, sont forts e! adroits . et . par conséquent, très -propres aux charrois auxquels se livrent la plupart des habitants. II est beau de les voir cheminant lentement et mesurant leur démarche sur la voix chevrotante et le chant langoureux particulier aux l.K MORVAND. gens du pays; prenant leurs précautions dans les des centes raides et abruptes; s'avançant plus hardiment à ces mots prononcés avec assurance : « Va toujours, n'aie pas peur; » et enfin luttant, admirables de patience, de force et de courage . contre les difficultés presque insur montables d'un chemin étroit et escarpé.

Mais cette race est , en général , moins propre à l'engraissement que la charollaise ou la nivernaise. Le Morvand possédait aussi jadis une race chevaline qui lui était propre. La conformation quelque peu défectueuse de ces animaux , leur tête grosse et commune , leurs formes souvent peu gracieuses les faisaient repousser des amis du luxe et de l'élégance ; néanmoins , ils jouissaient d'une réputation bien méritée à cause de leur excellent service, et se payaient fort cher. Élevés dans les bois comme des animaux sauvages, vivant de peu, les chevaux morvandeaux étaient agiles, vigoureux et surtout infati gables. Ils étaient très -estimés de l'armée et regardés comme éminemment propres au service de la cavalerie légère. II est fâcheux que l'amour du frivole et du luxe ait fait déprécier cette race , tellement que les reproduc tions devenant de plus en plus rares, il n'en restera bientôt que le souvenir.

Les Morvandeaux nourrissent aussi de nombreux troupeaux de moutons et de porcs. Les premiers sont d'une mauvaise espèce, et leur laine, courte et frisée, est de mince qualité. On peut dire que le climat, en général, ne convient pas à la race ovine. Chaque année, en effet, le froid , l'humidilé et les longs hivers en font périr une partie , tandis que l'autre dégénère de plus en plus. II n'en est pas de même du porc , que l'on engraisse facilement à l'aide de la pomme de teire et du sarrasin ; sa chair est bonne, la graisse et le lard sont excellents. Ce dernier sert à l'assaisonnement quotidien des mets de nos Morvandeaux qui s'en montrent très-friands. Bien qu'aujourd'hui encore on élève beaucoup de pour ceaux dans nos montagnes , cette spéculation a néanmoins perdu singulièrement depuis l'invention du flottage qui a détruit la glandée.

Durant l'époque gallo-romaine . diver ses localités comme Préporché, Villapourçon...., étaient spécialement affectées à ce genre d'industrie. Au moyen àge, les vastes forêts qui couvrent le pays servaient encore de paisson à d'innombrables troupeaux de ces animaux. Chaque seigneurie , chaque monastère , chaque presbytère même nourrissait plus ou moins de porcs. L'abbaye de Regny , entre autres , en avait cent qui pacageaient dans retendue de la châtellenie de Lormes, en vertu du droit que lui en avait donné le haut et puissant baron du lieu (1). Les forêts du Morvand, ainsi que nous l'avons remarqué plus haut, étaient autrefois peuplées d'ours et autres bêtes féroces ; mais aujourd'hui on n'y rencontre que des loups, des renards, des sangliers, des chevreuils, des blaireaux, des. lapins, des lièvres Plusieurs terriers seigneu riaux démontrent qu'il y existait aussi des cerfs.

Celui de La Roche-Milay, entre autres, fait réserve, en accordant le droit de chasse au seigneur de Rivières, des prises de cerf ou biche qu'il devait rendre au château de La Roche . sous peine d'une amende arbitraire. Le Morvand , dans son ensemble , présente un aspect sombre et sévère qui porte à la mélancolie. Néanmoins, il n'est guère de contrées qui offrent à l'amateur des charmes plus variés et partant plus récréatifs. Tantôt , en effet , le pays se montre riche du travail de ses habi- 1) "Dom Geop.gks Viole , Hist. manuscr. de r.egny. Aubert , sire de Darnay, en Rassigny, avait octroyé la pesson por cc. pors et toutes pastures à pors en tous ses bois, à l'abbaye de Morimond. Ce monastère comptait plus de vingt porcheries disséminées dans les forêts du Rassigny, et tìont. chacune contenait de deux á trois cents porcs.

(L'abbé Dubois, nist. dr Horiinnnrt. p. 546). tants, les flancs des montagnes et les coteaux apparaissent couverts de riantes moissons; tantôt, au contraire, il se présente sous les traits quasi repoussants d'une marâtre qui se ferait un barbare plaisir de refuser à ses enfants les choses nécessaires à la vie ; à peine produit-il de la bruyère et quelques genêts rabougris. Ici , coupé en tous sens de champs cultivés ou en jachère , de prairies que l'abondance et la fraîcheur des eaux entretiennent toujours vertes, de bouquets de bois où se montrent la digitale pourprée et le muguet odorant , la nature est riante et fleurie comme une jeune vierge le jour de ses noces; là . morne et silencieux , sa teinte rembrunie et sauvage jette dans l'âme des sentiments involontaires de tristesse et de mélancolie.

Au sommet de cette montagne , le spectateur , joyeux et content, respire un air aussi pur que bienfaisant, tandis que son œil se promène avec ravissement sur des villes , des villages et des hameaux sans nombre , et ne s'arrête que, lorsque fatigué, il se noie dans un horizon vaporeux et n'aperçoit plus que l'air et les montagnes confondus. Au fond de ce ravin, au contraire, il sent sa poitrine comme oppressée , et ne voit , à travers les rochers et les arbres qui s'y cramponnent , que les nuages , en globes bizarres , glisser rapidement par-dessus sa tête. Le touriste, dans sa course vagabonde, rencontre devant ses pas tantôt un ravin profond où bondit un torrent impétueux, tantôt un rocher gigantesque noirci par le temps et déchiqueté par les orages. Ici , il promène avec bonheur ses regards sur une verte et riante prairie ; là , sur le sommet d'une gracieuse colline , où paissent en sUence de nombreux troupeaux.

A droite, il contemple avec étonnement un hameau comme suspendu au flanc d'une haute montagne ; à gauche, il voit, avec non moins de surprise, quelques chaumières comme abîmées au fond d'une étroite vallée. La route , à son tour , s'allonge devant lui , tantôt comme un gracieux ruban, bordé de deux haies de mois sons , tantôt en décrivant les plis et replis d'un énorme reptile. Ici, il parcourt avec elle de riantes campagnes ; là . il s'enfonce avec le chemin dans une sombre forêt , autrefois séjour de quelque vieux druide dont elle ombrage encore le dolmen. Le pays , en un mot , est tellement parsemé de mon tagnes et de ravins , de champs et de bois , de prés et de ruisseaux , d'étangs et de rivières , de chemins escarpés et de routes sinueuses, que l'art et la nature semblent s'être entendus pour en faire une contrée à part.

La température du Morvand est généralement froide et très-variable. Les hivers y sont longs et rigoureux, le froid dur et piquant. La neige y tombe de bonne heure et disparaît tard ; les gelées y sont fortes et fréquentes. En revanche, pendant l'été, les chaleurs, produites par la concentration des rayons du soleil dans les vallées et les gorges des montagnes, s'y font vivement sentir. Sou vent il est presque impossible, vers le milieu du jour, de demeurer les pieds nus sur le sol , et , tandis que sur les montagnes on respire encore un air vif et frais, dans les vallons il règne une chaleur vraiment étouffante. Aussi la végétation, qui commence ordinairement fort tard, marche avec tant de rapidité , que les arbres , en quelques jours, se couvrent de feuilles et de fleurs, et tel qui, la veille , semblait ne pas ressentir l'influence du printemps . se trouve le lendemain en pleine sève.

Les moissons, encore en herbe vers la fin de mai, mûrissent presque aussi vite que dans les pays de plaines. Les orages, attirés par les forêts, sont fréquents en Morvand et y causent souvent de grands dégâts. C'est un moment vraiment effrayant que celui où des nuages , aux flancs ténébreux et chargés d'électricité , s' abattant tout à coup sur les montagnes , y éclatent ensuite en bruyants coups de tonnerre, que répètent au loin les échos des bois et des vallées. II se fait alors un si horrible fracas, que l'on serait tenté de croire que le ciel ébranlé va s'affaisser sur la terre épouvantée , ou que celle-ci , croulant sur ses fondements , va s'abîmer sous de si fortes secousses. Pendant le silence de mort qui précède les plus gros coups, et surtout lorsque l'éclair, en long serpent de feu. sillonne subitement la nue, on voit les femmes et les timides enfants, saisis d'effroi, se signer dévotement et même se boucher les oreilles.

Le Morvand est peut-être de toutes les contrées de la France, celle qui conserve les plus nombreuses tra ces des anciennes dominations qui , à diverses époques , ont pesé sur la patrie. Les souvenirs et les monuments historiques s'y rencontrent presque à chaque pas; on croi rait que c'est là spécialement, sur le sol granitique comme le plus solide, que chacune avait voulu imprimer son sceau et laisser aux générations futures un témoignage authentique et toujours subsistant de sa grandeur et de sa puissance. Parlons d'abord de l'ère celtique. Le gouvernement des peuples de Tancienne Gaule était essentiellement théocratique et sacerdotal : les monuments du culte devaient donc venir en première ligne ; aussi sont-ils à peu près les seuls qui nous restent de cette époque où la nature était presque Tunique architecte connu.

Ces monuments, bruts et grossiers comme les peuples dont ils rappellent le souvenir, se rencontraient encore naguère tantôt à la pointe des collines, tantôt au fond des plus profondes vallées , mais toujours à Tombre des forêts les plus solitaires, les plus désertes. C'étaient des /cromlechs , sorte de longue avenue sacrée faite avec des blocs de granit placés en deux files droites et recou verte de même ; des champs de menhirs, ou enceintes religieuses, dont les peuples n'approchaient qu'avec un respect mêlé de crainte, et qui consistaient aussi en d'énormes blocs de rochers fichés en terre et espacés entre eux; des dolmens ou autels sur lesquels les druides immolaient leurs abominables victimes en Thonneur des dieux cruels de la Gaule ; ils se composaient ordinairement de trois quartiers de roches dont deux , placés verticalement , servaient de bases au troisième , sur lequel était gravée une forme de cadavre humain avec des vases bizarres destinés à recevoir les diverses parties du corps de la victime comme le sang, le cœur, le foie et les entrailles; des peulvens , ou longues pierres verticales et isolées dont on ne connaît pas bien l'usage; des pierres branlantes, for mées d'un énorme rocher posé sur un autre qui lui ser vait de base ou de pivot, mais tellement d'aplomb, qu'un seul homme pouvait le mettre en mouvement.

Les com munes d'Alligny, d'Anost, d'Avallon, de Château-Chinon, de Châtin , de Dun-les-Places , de Glux , de Lormes , de Marigny - TEglise , d'Ouroux , de Quarre - les - Tombes , de La Roche-Milay, de Saint-Agnan, de Saint-Brisson, de Saint-Andeux, de Saint -Légerde -Fourcheret, de de Saint-Martin-du-Puy, de Semelay et de Villa pourçon renfermaient de ces sortes de monuments dont la plupart attestaient une force presque surhumaine chez nos pères. Ils ont disparu depuis que nos Morvan deaux se sont accoutumés à travailler le granit et à Tem ployer dans leurs constructions. On les nommait vulgairement pierres-de-la-vierge ou roches-des-fées , à cause des druidesses ou vierges gauloises qui pratiquaient Tart de la divination et avaient su, par différents prestiges connus des initiés seuls , en imposer au peuple et se rendre fort redoutables à ses yeux.

Les habitants de nos montagnes attribuaient à ces prêtresses païennes une puissance sans bornes, et jadis encore tout ce qui frappait Timagination populaire et paraissait, par la rapidité de l'exécution ou Timportance de Tœuvre en elle-même, dépasser le pouvoir d'un homme ordinaire , était attribué aux fées. C'étaient elles qui avaient bâti ce vaste château , soulevé cet énorme rocher, construit ce chemin ferré (1) , détourné cette rivière , élevé cette montagne A chacun de ces monuments agrestes s'attachait tou jours une curieuse et souvent effrayante légende. Ici, c'était une belle dame blanche qui, à certains moments du jour ou de la nuit , apparaissait sur la pierre et semblait s'entretenir mystérieusement avec un être invisi ble ; là , une horrible procession qui , pendant les ténèbres de la nuit, à la lueur incertaine d'une torche, tournait autour du rocher ; puis un bruit confus , des voix stri dentes, des cris plaintifs, des refrains barbares; puis un affreux silence. ... !

Ne retrouve-t-on pas dans ces sombres récits l'histoire des druides et des lugubres cérémonies de leur culte sauvage ? Ces voix , ces cris , ces chants, ne nous rappellent-ils pas leurs cruels et sanglants sacrifices ? Ne soyons pas surpris de rencontrer en Mor vand, plus que partout ailleurs, des monuments et des souvenirs celtiques; nous montrerons plus basque les druides, persécutés par les empereurs romains, avaient demandé un asile à nos montagnes, et qu'au sixième siècle, les épaisses forêts du pays en étaient encore peuplées. L'époque gallo-romaine, qui commença en Tan 52 avant Jésus-Christ, pour finir à T invasion des Bourgui gnons et des Francs, et dura ainsi près de cinq siècles, a laissé aussi sur notre sol de nombreuses traces de son passage. Ce sont d'anciens postes militaires ou camps retranchés comme au Beuvray, à Alligny, à Avallon, à Dun-les-Places, à Bar, à Gâcogne, à Moux, à la Roche en-Breny ; des villas dont on retrouve des vestiges au Beuvray, à Chiddes, à Onlay, à Villapourçon , à Arleuf , à Château-Chinon-Campagne, à Ouroux, à Lormes, à Marigny-TEglise, à Chastellux, à Quarré-les-Tombes, à n C'est ainsi qu'en Morvand on nomme les anciennes voies romaines.

Rouvray, à Villargoix ; des thermes, des urnes cinéraires , des statues , des médailles sans nombre , et enfin des voies antiques , qui traversaient le pays en tout sens et faisaient communiquer Tancienne Bibracte, capitale des Eduens , avec les autres villes importantes des Gaules. Les principales voies romaines qui animèrent autrefois le Morvand sont : 1° celle d' Agrippa, ainsi nommée de ce gouverneur des Gaules qui la fit ouvrir ; c'était la plus im portante de toutes : elle partait des portes d'Autun , pas sait au sud de Lucenay , à Liernais , à Saulieu , à Avallon , et courait ensuite sur Auxerre et Sens ; 2° celle qui , tra versant le nord-est de la contrée , se portait par Saint- Brisson, Quarré-les-Tombes et Saint-Père-sous-Vézelay , dans la même direction; elle est la plus ancienne de toutes; Julien T Apostat la suivit, en 356,[pour aller com battre les barbares du côté de Sens et de Troyes.

Saint Amatre . évêque d'Auxerre, la prit, trente-deux ans plus tard, pour se rendre à Autun, et Saint-Germain de Paris, au sixième siècle , pour visiter sa patrie ; 3° celle qui se rendait à Entrains par les communes d'Anost, de Plan chez, d'Ouroux et de Lormes. II en restait de beaux fragments, que Ton a détruits pour confectionner le chemiu de grande communication qui suit la même direction; li" celle qui venait d'Autun par les Pasquelins, à Test d'Arleuf; elle se bifurquait après avoir touché la montagne de Château-Chinon, au nord, et se dirigeait ensuite sur Aunay par Saint-Hilaire, et sur Lormes par Mhère. Une cinquième voie montait d'Autun au Beuvray par Saint-Prix, atteignait ensuite le village de Saint-Honoré, et là, se divisant en deux branches, se portait sur Decize, d'un côté par Apponay, et de l'autre par la forêt de Vin cence et le Hazois.

Enfin, deux autres descendaient du Beuvray et se dirigeaient Tune au sud, par les communes de La Roche-Milay, de Chiddes et d' Avrée, et l'autre au nord, par Glux , Château-Chinon , Planchez et Saulieu. Ces antiques voies ayant été rompues par défaut d'entre tien, ou abandonnées par suite de la décadence succes sive de la ville d'Aulun, le Morvand était devenu presque inaccessible aux voyageurs, et, par conséquent, étranger au commerce et à Tindustrie comme à la civilisation moderne. Des chemins escarpés, ravinés et grimpant la plupart péniblement aux sommets des montagnes pour en redescendre ensuite avec une extrême rapidité, étaient les seuls moyens de circulation qu'il offrit. Mais aujour d'hui il n'a, sous ce rapport, rien à envier aux pays les plus favorisés. Au moy en -âge, Tavide féodalité se partagea le sol maigre du Morvand comme le reste du territoire de la patrie.

Les parties les plus stériles, les plus sauvages, tombèrent dans le domaine seigneurial. Alors on vit le pays se hérisser d'une infinité de manoirs féodaux, asiles de maîtres puissants et quelquefois redoutés du peuple mais souvent aussi religieux et bienfaisants, bons et humains envers leurs sujets. La plupart de ces nombreux castels sont tombés sous le feu de nos discordes civiles du quinzième et du seizième siècle , ou sous le marteau démolisseur des cgalitaires de 1793. On en remarque encore aujourd'hui les débris dans les villes, dans les bourgs, villages et hameaux, souvent aux sommets des montagnes ou au fond des vallées, et jusque dans les sombres profondeurs des forêts. Parmi les châteaux qui ont échappé à la destruction , on remar que surtout ceux de Chastellux, de Bazoches, de Thoisy, de La Roche-en-Breny, de Chassy, de Menessaire, de La Cour-d' Arcenay, de Villargoix L'empire des idées catholiques est aussi attesté en Mor vand par des ruines nombreuses d'abbayes, de prieurés antiques, de chapelles rurales et d'oratoires que la piété de nos pères avait élevés pour la gloire de Dieu, l'honneur de ta religion et le salut des âmes.

Chapitre III

-Caractère , Moeurs , Usages , Croyances superstitieuses , Vaines observances « C'est un beau pays que le Morvand, s'écrie un auteur » moderne (1); là, vit une race d'hommes âpres et rudes » comme la nature du sol , à la physionomie pleine » d'expression, tranchée comme elle; des hommes à la » taille moyenne, trapus et bien proportionnés; à Tallure » libre et alerte, à l'air vif et rusé, à Tinstinct prompt et » hardi , à Timagination forte et ardente ; des hommes à » la vie de fatigues et de tranquillité....» « Ils sont grands et robustes , assez bien faits, assez bons » hommes de guerre quand ils sont une fois dépaysés.... » écrivait Timmortel Vauban , dans sa Description de sélection de Vézelay. Ces qualités qui distinguent, au physique comme au moral, T habitant du Morvand, sont dues à son origine, aux habitudes particulières qu'il a conservées jusque dans ces dernières années , et enfin à la nature et à la position élevée du pays.

Issu des anciens Celtes qui, pour se soustraire à l'empire et à la domination des envahisseurs sacrilèges de la patrie, s'étaient retirés avec leurs prêtres persécutés dans les 1 ) Voix du Morvand , p. \ . sombres forêts du Morvand, Thabitant du pays, malgré la distance des temps , malgré les mélanges survenus dans la suite, n'a pas encore dépouillé entièrement le caractère de ses aïeux. Vivant jadis comme eux au fond des bois, sans commu nication avec ses voisins, ne quittant presque jamais le coin du monde où il était né, ne connaissant, n'aimant, ne chérissant que soun endret, son cliocher , sai maïon, il se faisait alors remarquer par sa nature âpre et rude , par ses manières brusques et peu polies. Un tempérament sanguin , disposé aux phlegmasies , une circulation active du sang , une peau ferme et colorée , une sensibilité exaltée, conséquences de l'air vif qu'il respire, annoncent ordinairement l'homme énergique et capable de grandes actions, mais aussi l'homme ardent, colère et passionné.

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