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Histoire du règne de Louis-Philippe Ier 1830 à 1848, précis par F. Rittiez ... faisant suite à l'Histoire de la Restauration, même auteur

F. Rittiez · 1855 · Scanned text

153,380 words · about 10 h 44 min to read

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About this book

Author
F. Rittiez
Language
French
Published
1855
Length
153,380 words · about 10 h 44 min
Sections
16 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (16)
  1. Front matter about 31 min
  2. Chapitre II about 33 min
  3. Chapitre III about 46 min
  4. Chapitre IV about 38 min
  5. Chapitre V about 39 min
  6. Chapitre VI about 1 h 6 min
  7. Chapitre VIII about 33 min
  8. Chapitre IX about 28 min
  9. Chapitre X about 58 min
  10. Chapitre XI about 28 min
  11. Chapitre XII about 34 min
  12. Chapitre XIII about 31 min
  13. Chapitre XIV about 35 min
  14. Chapitre XV about 1 h 5 min
  15. Chapitre XVI about 39 min
  16. Chapitre XVII about 39 min

Continue:

Front matter

RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE I 1830 à 1848 PRÉCIS PAR F. RITTIEZ Avocat, anciea R&larteur en chef du Censeur île Lyon FAISANT SUITE A L'HISTOIRE T)E LA RESTAURATION 51 KM R ArTFITIt. ' TOME PREMIER. PARIS V. LECOU, ÉDITEUR, LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES, RUE DU BOULOI, 10 } 1855. (q REGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ie" Paris. — Iinp. de Blundeau, rue du Petit-Carreau, 26. RÈGNE HE LOUIS-PHILIPPE I" 1830 à 1848 PRÉCIS TAU F. RITTIEZ Avocat, ancien Rédacteur en chef du Censeur de Lyon FAISANT SUITE LHISTOIRE DE LA RESTAURATION MÉME H. iH.n. TOME PREMIER. PARIS Y. LECOU, ÉDITEUR, LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES, Bl'E DU BOULOI, 10 1855. PRÉFACE. BUT ET CARACTÈRE DE CETTE HISTOIRE. L'histoire qui manque de vérité, dit le célèbre historien allemand, Charles de Rotteck, dans son introduction à l'étude de l'histoire, ne perd pas seulement sa dignité, mais encore sa qualilé essentielle, sans laquelle toutes les autres sont sans valeur.

Celui dont la plume se désho nore en propageant le mensonge ou la flatterie, s'appelle un panégyriste, un politique, jamais un historien, quel que soit son talent. * Cependant, avouons-le, ajoute-t-il, il est des temps malheureux, des conjonctures de circon stances où la vérité est sans force, où sa confession est un dévouement inutile. > Je ne sais si nous sommes dans un de ces temps malheureux , et si nous vivons au milieu de circonstances où la vérité est sans force ; mais fût— elle sans force, je ne la croirais pas pour cela inutile, et c'est la raison qui m'a surtout déterminé à entreprendre l'his toire du règne de Louis-Philippe, qui n'est d'ailleurs que la continuation de ma précédente histoire de la Restaura • PRÉFACE. II lion. Persuadé, avec M. de Rotteck, que la vérité est l'objet fondamental de l'histoire, je n'ai pas écrit en politi que.

Cela ne pouvait 'ni me convenir, ni se coordonner avec les véritables intérêts du temps présent. Jusqu'à ce jour l'histoire du règne de Louis-Philippe n'a pas été écrite complètement par le mêmç auteur ; M. Louis Blanc, qui a fait une Histoire de dix ans, ne l'a pas achevée, et sous ce titre : l'Europe depuis l'avènement deLouis-Plútippe, M. Capefigue, qui a embrassé une grande partie de ce règne, s'est arrêté à la mort du duc d'Orléans (année 1846) ; mais M. Capefigue n'est pas un historien véridique, ni même désintéressé. On doit rap peler panégyriste, plutôt même qu'historien politique. Ce n'est pas un témoin impartial ; on voit qu'il est sys tématique, et qu'il a des opinions arrêtées en toutes choses ; aussi l'on peut dire de son histoire, que ce n'est qu'un plaidoyer sans vérité. M. Capefigue a écrit sous le règne de Louis-Philippe, alors que ce monarque était dans toute sa puissance , et les sources auxquelles il a puisé ne peuvent pas toujours soutenir la critique historique.

Chapitre II

Saint-Cloud. — Retrait des ordonnances. —Charles X nomme M. deMortemart président du Conseil. — M. de Sémonville à l'Hôtel-de-Ville.— Allocution au général Lafayette. — Conciliation impossible. — Paris le 30 juillet. — M. de Mortemart et les placards. — Les Bonapartistes. — Mise en état d'arrestation du commandant Dumoulin. — Sa tentative échoue. — Commission de deux chambres. — M. de Sussy à la réunion Laffitte.— Le général Lafayette y délègue M. Odilon-Barrot. — Lieutenance générale. — Déclaration des Députés. — Elle est déférée au duc d'Orléans. — Réunion républicaine chez Loinlier. — Adresse a la Commission municipale. — Hubert la soumet au général Lafayette. — M. de Sussy se rend à l'Hôtel-de-Ville. — Le général Lafayette refuse de traiter. — Toute négociation avec Charles X est rompue. — Le duc d'Orléans. — Neuilly et le Raincy, Charles X, retiré à Saint-Cloud, n'avait été éclairé sur les dangers de sa position qu'en apprenant la prise des Tuileries, et ce fut seulement dans Taprès-midi du 29 juillet, entre quatre et cinq heures, qu'il se résigna au retrait des ordonnances et à donner à M. de Mortemart, capitaine de ses gardes, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, mais pour le moment de retour en France, Tordre d'aviser à la formation d'un nouveau ministère ; M. de Mortemart n'accepta cette mission en quelque sorte que par ordre.

C'était un grand effort de la part de Charles X , et cette con cession lui fut surtout arrachée par le grand référendaire de la Chambre des pairs, M. de Sémonville qui, malgré son grand âge, était accouru dans la matinée du 29 à Saint-Cloud pour Téclairer. U y eut une scène touchante entre le monarque et M. de Sémonville, à la suite de laquelle Charles X céda. Dès que ce parti fut pris, le grand référendaire quitta Saint- Cloud précipitamment , accompagné de M. d'Argout , pair de France, et de M. de Vitrolles, et se dirigea vers Paris pour y annoncer que les ordonnances étaient retirées, et qu'on allait former un nouveau ministère. Arrivé à Paris, il va droit à THôtel-de-Ville, ne se laissant arrêter, ni par la vue des vain queurs en armes, agglomérés autour de cet édifice , ni par Tef fet que pouvait produire la mission qu'il voulait accomplir.

II était environ huitheuresdu soir lorsqu'il s'introduisit, avec ses deux collègues, dans la salle de la commission municipale. La commission municipale fit aussitôt prier M. de Lafayette de se rendre auprès d'elle ; M. de Sémonville prit la parole ; son premier soin fut d'excuser la présence de M. de Vitrolles, dont le nom devait offenser la susceptibilité de la commission. « Voilà M. de Vitrolles, dit-il , qui a désiré se joindre à moi ; » mais aujourd'hui son motif étant le mien, ordre et salut pour » tous ; je Tai amené sans hostilité. » Puis il ajouta : « Aucun « de vous, messieurs, n'a de mandat pour être ici , je n'en ai » pas non plus pour vous parler; ainsi dirigés, les uns et les » autres par Tamour du bien public, nous pouvons nous enten » dre. » M. de Sémonville qui, dans sa jeunesse avait été lié avec le général Lafayette , crut ensuite devoir s'adresser à lui directe ment : « II y a quarante ans, lui dit-il, vous vous le rappelez, « Lafayette , nous étions ainsi dans ce même Hôtel-de-Ville, » comme électeurs et sans mandat, afin de délibérer sur le sort » de Paris...

Je ne connais aucun de vous, messieurs... — Les noms ne font rien à l'affaire, dit M. Audry de Puyraveau. — «Ce » pendant, reprit M. de Sémonville, je crois reconnaître un des » nouveaux ministres du Roi. » M. Casimir Perrier parut faire un signe d'assentiment à M. de Sémonville. « Mes paroles au » ront donc une oreille officielle : voilà l'état des choses : H » retire les ordonnances ; Mortemart est nommé président du » conseil, M. Gérard à la guerre, M. Casimir Perrier à Tinté » rieur. H fait retirer les troupes, il convoque la Chambre le » 30 août... » « H est trop tard, s'écria M. de Schonen; il a » glissé dans le sang, il y est tombé, qu'il y reste. » « Monsieur, s'écria M. Mauguin, vous n'avez pas mandatpour » parler au nom de tous : ce n'est point ainsi que se traite une » question diplomatique...

Monsieur de Sémonville , avezvous » des pouvoirs? » M. de Sémonville déclara que ses pouvoirs n'avaient en ce moment aucun caractère officiel. Cette déclaration faite, il n'y eut pas moyen de s'entendre ; d'ailleurs, M. Audry de Puyraveau, que la tournure conciliatrice que pa raissait prendre la conférence avait exaspéré, s'écria avec un accent de colère vraiment redoutable : « Messieurs, vous n'êtes » pas maîtres de disposer du peuple et de traiter sans son aveu. » Si vous osiez entrer en accommodement , je descendrais à » Tinstant sur la place pour lui découvrir vos projets. » Puis, il y eut un court aparté entre M. de Lafayette et M. de Sémon ville, sur lequel on manque d'éclaircissement ; il roula sur les couleurs nationales. Le général Lafayette conseillait-il à M. de Sémonville d'engager Charles X à les arborer, comme moyen de salut , ainsi que Tavait fait Louis XVI ; ou bien expliquait-il qu'étant arborées par les insurgés , il n'y avait plus moyen de traiter; c'est ce qu'on n'a pas pu déterminer.

Voici ce qu'on trouve à ce sujet, dans Touvrage de M. Sarrans (Lafayette pendant la révolution de 1830). « M. de Sémonville, dit-il, s'étant » adressé à Lafayette, celui-ci lui demanda si les Bourbons » avaient pris la cocarde tricolore,» et sur sa réponse que c'était » une grande affaire, le général répliqua , que pour peu que cela leur coûtât, ils pouvaient s'en dispenser; car il était déjà trop tard. Lafayette, durant cette conférence, garda en quelque sorte un silence constant. Si on consulte ses Mémoires, on n'y trouvera pas la visite de M. de Sémonville à THôtel-de-Ville , et ce qu'il faut remarquer, c'est que cette fameuse parole : il est trop tard, fut prononcée tout d'abord par M. de Schonen, par tisan déclaré du duc d'Orléans, que ne désavouèrent ni le gé néral Lafayette, ni aucun de la commission municipale.

M. de Sémonville, accompagné de MM. d'Argout et de Vi trolles , quitta la commission municipale. M. de Lafayette tenait sa droite ; il était épuisé, et ses traits altérés décelaient une angoisse poignante. Passant dans le second salon de THôtel-de-Ville , il eut à subir une douloureuse apostrophe. Un garde national de haute stature, parfaitement équipé, lui montrant la statue colossale et en plâtre de Charles X , dont la tète gisait par terre, près du piédestal, s'écria: « Comment » voulez-vous, Monsieur, que nous traitions avec un roi dont » nous avons mis la tête dans l'état où vous voyez celle-ci. » M. de Sémonville porta ses regards vers le bloc mutilé, et fris sonna. Et là, finit sa mission. En effet, il n'y avait pas possibilité de traiter; le peuple de Paris avait trop gagné de terrain pour cela , et il s'était , en outre , trop compromis.

Après la tentative d'accommodement essayée par M. de Sé monville, voyons' ce que va devenir le ministère éphémère de M. de Mortemart. II avait été choisi, dès le 29 juillet, dans la soirée , pour présider le nouveau conseil des ministres de Charles X; mais on ne parvint pas de suite à se mettre d'accord sur la composition du cabinet qu'on voulait former. On perdit un temps précieux en de vaines discussions ; aussi M. de Mortemart ne put-il quitter Saint-Cloud que le 30 juillet au matin, et n'arriva qu'entre huit ou neuf heures à Paris. L'aspect de cette cité dut lui faire mal augurer de Tissue de sa négociation. Paris était couvert de barricades , que cent mille hommes , en grande partie armés , gardaient avec vigi lance. Chaque rue ressemblait à une forteresse et avait sa garde armée; à chaque barricade se trouvait une issue qui laissait libre les communications.

On voyait errer des vieillards, des femmes, des enfants en pleurs, qui allaient reconnaître dans les hôpitaux, à la Morgue, sur les places publiques, les blessés ou les morts. On creusait dans diverses rues et places publiques, au marché des Innocents et sur la place du Louvre, des fosses profondes , où furent ensevelis les restes des braves morts en combattant. Tandis qu'on s'occupait ici de devoirs pieux, là, on se réjouissait de la grande victoire qu'on avait remportée; d'autres, aussi, songeaient à en profiter. Dès le 30 juillet au matin, les murs de Paris étaient couverts de placards qui étaient lus à haute voix et commentés : « La France est libre! » portait l'un d'eux, qui fut imprimé et affiché du consentement formel de la commission municipale. « Elle veut une constitution ; elle n'accorde au gouvernement » provisoire que le droit de la consulter.

En attendant qu'elle H'STOIRE DU RÈGNE 22 » ait exprimé sa volonté, pas de nouvelles élections. Respect » aux principes suivants : — Plus de royauté! » Le gouvernement exerce , par les seuls mandataires élus » de la nation, le pouvoir exécutif, conféré à un président » temporaire; » Le concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à » Télection des députés; » La liberté des cultes, plus de culte de TÉtat ; » Les emplois de Tarmée de terre et de mer, garantis contré » toute destitution arbitraire; » Établissement des gardes nationales sur tous les points de » la France. La garde de la Constitution leur est confiée. « Les principes , pour lesquels nous venons d'exposer notre » vie , nous les soutiendrons , au besoin , par la voie des » armes ! » Ce placard contenait les principes d'une société secrète qu'avait formée le général Lafayette à Tavènement du ministère du 8 août , et ce sont des membres de cette société qui le rédigèrent.

Àudry de Puyraveau y donna son entier assentiment. II fut donc publié avec Tautorisation de la commission, qui, cependant, le fit arracher dans la journée, lorsqu'on sut les dispositions que manifestaient les députés en faveur du duc d'Orléans. A côté de ce placard républicain , on en voyait un autre imprimé sur papier blanc , qui avait un cachet napoléonien facile à distinguer, quoique le nom d'aucun membre de Tan cienne famille impériale n'y fût mentionné. II commençait ainsi : « Plus de Bourbons !. . . Le parti de l 'étranger est vaincu; » la présence d'un seul Bourbon souillera notre patrie ; Tétran » ger aura en lui un espion et un complice. II n'y a plus de » traité possible entre eux et nous. » Puis on y parlait de sang versé dans les trois jours, du drapeau tricolore reconquis, sans rien dire, toutefois, sur la forme de gouvernement.

Enfin, on y lisait ce qui suit : « Nous ne voulons plus de droits réunis, » nous ne voulons plus de monopole !... Nous ne voulons plus » de Bourbons ! » Mais de tous les placards, celui qui était répandu partout 1". 23 avec le plus de profusion, celui qui excitait Tattention l.i plus générale , était en faveur du duc d'Orléans. En voici le texte • « Char.es X ne peut plus rentrer dans Paris ; il a fait couler » le sang du peuple ! La république nous exposerait à d'af » freuses divisions; elle nous brouillerait avec TEurope. Le » duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la révo » lution. Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous. » Le duc d'Orléans était à Jemmapes. Le duc d'Orléans est un » roi citoyen. Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs » tricolores ; le duc d'Orléans peut seul les porter encore. » Nous n'en voulons pas d'autres.

Le duc d'Orléans ne se » prononce pas ; il attend notre vœu , et il acceptera la Charte » comme nous lavons toujours voulue et entendue. C'est du » peuple français qu'il tiendra la couronne. » C'est de l'hôtel de M. Laffitte lui-même qu'il partit; c'est là que de très-bonne heure on en arrêta les termes dans un petit conciliabule, composé de MM. Thiers, Mignet, Larreguy, direc teur du journal du Commerce, de M. Laffitte lui-même. II parut dans les divers journaux déjà préparés à soutenir Tavène ment du duc d'Orléans au trône. Et dans le Constitutionnel, on lisait, en outre, à la suite de ce document, un extrait de la déclaration de la chambre des représentants des Cent-Jours ; déclaration qui contenait Ténon ciation des garanties les plus essentielles pour Tétablissement d'un gouvernement libre ; et que le placard de M. Laffitte avait négligé de rappeler.

Le 30 juillet au matin, on aurait pu croire assurément que TEmpire était à Tencan, ou bien qu'on allait reconstruire Tédisice social sur des bases nouvelles ; les choses n'étaient ainsi qu'à la superficie. 11 y avait des points sur les quels Topinion publique paraissait ferme et invariable; ainsi s'agissait-il de Texclusion de la branche aînée des Bourbons, Taccord régnait; s'agissait-il de donner des gages à la liberté, on le trouvait encore, surtout en ce qui concernait la liberté de la presse. Cela se conçoit, c'est la presse qui avait été atta quée le plus rudement par les ordonnances de Charles X, c'est elle qui avait la première protesté contre les ordonnances, et donné Texemple de la résistance ; durant le combat, elle n'avait cessé de soutenir Ténergie des insurgés par des avis encoura geants, par des bulletins annonçant des nouvelles plus ou moins exactes, mais toujours favorables à la cause populaire, et le fait suivant prouve mieux encore que toute digression, le sentiment énergique et profond de la population pour la liberté de la presse.

Au nombre de ses défenseurs avait brillé, dans les dernières années, M. de Chateaubriand ; son nom s'était plus popularisé encore par ses discours ou écrits pour le maintien de cette liberté, que par ses plus beaux ouvrages. Tout Paris savait qu'il était dévoué à la liberté de la presse, mais tout Paris ne connaissait pas le Génie du christianisme, nous disons ceci afin qu'on saisisse bien le caractère de Tovation que nous avons à relater. Le 30 juillet au matin, sur la place du Louvre, on procédait à Tinhumation des cadavres des combattants des trois journées; un ecclésiastique officiait et récitait la prière des morts sur les tombeaux qu'on venait de creuser sur cette place; c'était là un douloureux et saisissant spectacle que de Voir ce prêtre remplir ainsi les devoirs de son ministère, au milieu d'insurgés en armes , de femmes et d'enfants en pleurs, de parents qui croyaient avoir reconnu ou avaient reconnu les traits d'un des leurs.

M. de Chateaubriand, qui errait dans Paris, vint, conduit par le hasard, place du Louvre, il s'arrêta pensif et rêveur au pied de cette vaste tombe entr'ouverte et encore béante, méditant sur les vicissitudes humaines; il était là, le cœur serré de tristesse et pleurant sur des tombeaux ou verts par les criminelles ordonnances de Charles X : quand tout à coup il se voit pressé, entouré par de nombreux jeunes gens, qui venaient de le reconnaître ; on Tenvironne, on crie avec force : Vive la liberté de la presse ! vive son illustre défen seur! et bientôt Chateaubriand se trouve enlevé à bras, par la foule qui le presse et le porte en triomphe jusqu'au palais du Luxembourg. M. de Chateaubriand avait lui-même indiqué à ses admira teurs que son intention était de se rendre au Luxembourg ; il s'efforça même à plusieurs reprises de parler du duc de Bor- DE LOUIS-PHILIPgE I". 25 deaux ; mais on Tinterrompait tout aussitôt en criant : Vive la liberté de la presse!

De ses opinions monarchiques on ne tenait compte : nous savons, lui disait-on chemin faisant, que vous êtes monarchique; mais peu importe , nous saluons en vous Tami de la presse. M. de Chateaubriand, quand il fut arrivé au palais du Luxembourg, se trouva en face d'une tren taine de ses collègues auxquels il essaya de communiquer quel que ardeur pour la cause du duc de Bordeaux ; il les trouva tous mornes et glacés , la plupart d'entre eux , d'ailleurs , étaient déjà sous Tinfluence de M. de Talleyrand et voyaient bien que ni M. de Chateaubriand ni M. de Mortemart ne pou vaient rien de sérieux pour faire reconnaître ce qu'ils appe laient les droits de Henri V. Leurs efforts furent vains; les idées débordaient dans un autre sens. Ce jour-là aussi, on vit échouer une tentative opérée en faveur d'un autre prétendant, nous voulons parler du fils de Napoléon Ier, le duc de Reichstadt.

Le commandant Dumoulin, celui-là même que nous avons vu exciter et entraîner le général Dubourg à se rendre à THô tel-de-Ville, songeait, ainsi que quelques-uns de ses amis, à rétablir la dynastie napoléonienne. Voici le plan auquel ils s'arrêtèrent; on devait faire appel, dans les faubourgs, à tous les anciens militaires; former des groupes qui se rendraient à THôtel-de-Ville, portant Taigle en tète, et criant vire Napo léon H ; et à THôtel-de-Ville on Taurait proclamé empereur. Une proclamation fut faite, dans laquelle on lisait en tête : Gouvernement provisoire ; elle était adressée aux Parisiens, et commençait par ces mots : « Napoléon II est Théritier de votre gloire, il est votre empereur. » C'était là une réminiscence des Cent-Jours ; mais qui ne pouvait pas avoir grand retentisse ment dans les conjonctures où Ton se trouvait ; le nom de Napoléon était populaire dans les faubourgs; mais de sa famille on ne savait rien que son exil, et de son héritier, que sa capti vité dorée en Autriche.

Autrefois roi de Rome, il n'est plus que le duc de Reichstadt : on ne sait pas même quels sont ses sentiments, quels sont ses goûts, ses instincts 1 il faisait des études sérieuses et profondes; on Tignorait en France ; on le disait élevé par les soins des jesuites. Le duc de Reichstadt était d'une taille svelte et élégante, ses traits étaient beaux et réguliers, sa physionomie avait quel que chose de mélancolique : on aurait dit que ce jeune homme avait le pressentiment de sa fin prématurée, de même qu'il sa vait les désastres qui avaient éclaté sur les premiers pas de sa vie. Si le parti bonapartiste eût été organisé en juillet 1830, s'il eût pu user des ressources que le nom de Napoléon pouvait lui fournir, il eût singulièrement entravé le parti orléaniste, et peut-être même Teût-il écarté en se fusionnant avec les répu blicains, et en se ralliant à eux au moyen de la Constitution de 1815 ; mais on ne pouvait pas résoudre cette difficulté.

Napo léon II proclamé, comment Tarracher des mains de TAutriche ? « C'est là surtout ce qui rendait impossible toute tentative en faveur de Napoléon II. Voici comment avorta celle du com mandant Dumoulin. — « Dans la matinée du 30, nous dit fau teur du Mémorial de l'Hôtel-de-Ville (p. 771), M. Dumoulin, revêtu de Tuniforme oublié, inofsiciel, d'officier d'ordonnance de TEmpereur, dit àl'oreille des uns et des autres, quelques mots de TEmpire dans Tenceinte de THôtel-de-Ville ; l'un des aides de camp de M. de Lafayette, M. Carbonnel, le pria de passer dans une pièce voisine ; et lorsqu'il y fut, il s'y vit ren fermé, gardé par les factionnaires. Et plus rien de TEmpire ne fut dit. Toute proclamation impériale fut non avenue, et Napoléon II resta dans Toubli. » Ce que Tauteur du Mémorial ne dit pas, c'est qu'on agit en même temps, soit par des obsessions, soit par des promesses, sur divers bonapartistes, qui faisaient partie de la combinaison Dumoulin.

Ainsi, on parvint à en détacher M. Lavocat, qui fut, depuis ce moment, complètement rallié à la famille d'Orléans, et qui aurait pu exercer quelque influence dans le faubourg Saint-Marceau où il avait des relations. Les députés , ainsi qu'on a déjà pu le remarquer, incli naient pour une révolution semblable à la révolution de 1688, en Angleterre, à un changement de dynastie, sans un grand ébranlement dans la Constitution de TÉtat : et certes, s'ils n'a vaient suivi que leurs inspirations, pour couper court à toute entreprise contraire, ils auraient immédiatement proclamé roi Louis-Philippe. Aussi, furent-ils émerveillés de la proclamation Laffitte et Thiers, demandant que la royauté lui fût décer née, et nous allons voir les parlementaires se cramponner for tement à cette combinaison, et en hâter Tavènement de toutes leurs forces.

Cependant ils seront obligés de modérer quelque peu leur ardeur, par diverses considérations; la première, résultant de Tattitude de THôtel-de-Ville et dugénéral Lafayette; la seconde, provenant de Timpopularité attachée à la qualité de Bourbon , et , enfin , la troisième , résultant de Tabsence de Paris du duc d'Orléans, dont on ne savait pas la moindre nouvelle. Les députés se réunirent, de très-bonne heure, chez M. Laffitte, le 30 juillet. 11 fut chargé de présider la séance. Elle était à peine commencée, que plusieurs députés, entr'autres MM. De lessert, Odier, Jacques Lefèvre, donnèrent lecture de la proclamation relative au duc d'Orléans. Cette pièce dirent-ils, exprime les vœux de la majorité des Français et de tous les amis du pays; il n'y a qu'à la mettre aux voix, et à proclamer en même temps la déchéance de Charles X et Tavènement du duc d'Orléans.

M. Bérard, qui avait pris momentanément le fauteuil de la présidence en Tabsence de M. Laffitte, fit remarquer qu'il fallait agir avec moins de précipitation. — « J'incline à » penser, dit-il, que le choix proposé est celui qui nous » convient le mieux : mais il ne peut être adopté qu'après une » discussion approfondie, qui permette d'en apprécier les » avantages et les inconvénients. » Alors, quelques membres de la réunion demandèrent qu'on nommât, provisoirement, le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume, sauf à statuer plus tard ce qu'il appartiendrait. La réunion s'ajourna 'pour délibérer sur. cette proposition, et décida qu'elle s'assemblerait à midi, au palais Bourbon; on voulait, par là, donner à la délibération plus de solennité. A midi la séance fut ouverte par M. Laffitte. On transporta ce député dans une chaise à porteur ; il s'était foulé le pied en traversant les barricades.

La séance fut secrète. II avait été dit que M. de Mortemart s'y rendrait pour y soutenir les ordoni nances nouvelles de Charles X, mais M. de Mortemart ne parut pas. Jamais assemblée ne pouvait avoir à délibérer sur une plus grave affaire que celle qui allait être soumise aux députés. Car ici, on savait bien que la lieutenance-générale n'était qu'un pont jeté pour arriver à la royauté. La proposition de déférer cette fonction à Louis-Philippe avait surgi de la proposition même de lui décerner la couronne : et, à ce sujet, on ne pouvait pas se faire d'illusion. Disons maintenant los détails de cette délibération, qui devait avoir sur l'avenir du pays une si grande influence. Le général Gérard prit d'abord la parole pour présenter un rapport sur la situation. II dit que des renseignements positifs lui avaient appris que dix ou douze mille hommes stationnaient du côté de Sèvres, mais n'étaient pas disposés à se battre; que la défense de la capitale était assurée, et que Charles X était en core à Saint-Cloud.

On s'occupa ensuite de la délimitation des pouvoirs de la commission municipale. M. Hyekì de Neuville assistait à cette séance ; il réclama en faveur du droit divin et de la légitimité, auxquels il ne supposait pas qu'on voulût porter atteinte. On lui répondit que la légitimité s'était noyée dans le sang. C'était, comme on voit, la réponse déjà faite à M. de Sémonville à THôtel-de-Ville. Les députés furent informés qu'une réunion de pairs s'était formée au Luxembourg, et M. Hyde de Neuville proposa de nommer une commission de cinq ou six membres qui, officieuse ment, se réuniraient à un nombre égal de commissaires nom més par les pairs de France, afin d'examiner en commun ce qu'il conviendrait de faire pour concilier tous les intérêts, et, ajouta Torateur, toutes les consciences. On procéda à la nomi nation de cette commission, qui fut composée de MM.

Augustin Perrier, le général Sébastiani, Guizot, Benjamin Delessert et Hyde de Neuville. Le choix de M. Hyde de Neuville était une concession faite au parti de Charles X, mais elle était sans dan ger. Les commissaires se rendirent immédiatement au Luxem bourg, et la séance continua. Au bout de quelques instants arriva M. de Sussy, porteur des ordonnances de Charles X, et délégué par M. de Mortemart, qui n'avait pas jugé convenable de venir, en personne, à la chambre des députés. Cette délégation n'a jamais été sérieusement motivée, et elle a donné lieu à des interprétations diverses. M. de Sussy, s'adressant à Tassemblée, s'exprima ainsi : « Messieurs, en Tabsence de M. le chancelier, quelques pairs, en petit nombre, s'étaient réunis chez moi ; M. le duc de Mortemart nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le général Gérard ou à M. Casimir Perrier, que je de mande la permission de vous communiquer.

M. de Sussy donna lecture de cette lettre, ainsi conçue : « Monsieur, parti de Saint » Cloud, dans la nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. » Veuillez me dire où je pourrai vous voir. Je vous prie de » donner connaissance des ordonnances dont je suis porteur » depuis hier. » M. de Sussy donna ensuite lecture des dernières ordonnances de Charles X. On Técouta froidement, et M. Laffitte, à qui elles furent aussitôt présentées, refusa de s'en charger. M. de Sussy quitta Tassemblée. — II venait à peine de sè retirer, que M. Odilon Barrot se présenta à son tour, avec un message du général Lafayette. Le général sollicitait la réunion des députés de s'occuper au plus vite des intérêts de TEtat. Dans ce message, il rappelait le principe de la souveraineté natio nale, le but de la révolution qui venait de s'accomplir, et les garanties qui devaient être proclamées avant l'adoption de toute autre mesure, législative, ou de gouvernement. « Je ne suis chargé, dit M. Odilon Barrot, d'aucune explication particulière, mais je dois vous dire que le général Lafayette est préoccupé d'une crainte, c'est que la population de Paris ne soit pas una nime sur ce qui sera décidé sans Tiníervention des chambres ; il craint que si Ton proclame à priori un chef qui ferait des concessions plus ou moins larges, o/i ne rentrât dans les théories du droit divin.

Le général pense que pour faire cesser tout dissentiment et donner à la révolution le caractère d'unanimité, qui seul peut en assurer la force et la durée, il pense, dis-je, qu'avant de prendre un parti décisif, il faudrait commencer par stipuler, en assemblée générale, les conditions désirées par le peuple, et déférer la couronne en même temps qu'on procla merait les garanties stipulées. L'assemblée écouta avec une grande déférence les communications de M. Odilon Barrot. II était venu au Palais-Bourbon, tout à la fois pour tracer à Tassemblée la marche qu'elle avait à suivre, si elle voulait se concilier THôtel-de-Ville, et, en même temps, pour Tavertir de ne pas ouvrir de pourparlers avec les délégués de Charles X. Les députés le comprirent facilement, surtout lorsqu'ils surent Pagitation qui régnait à THôtel-de- Ville.

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