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ESSAI d'une PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE PAR LE B°" BARCHOV »E PENHOEN MEMBRE DE LINST1ÎUT TOME Ier PARIS GUMAUDET ET JOUAUST A COMPTOIR DES IMPRIMEURS (LIBRAIRIE COMOIt) QUAI MALAQUAIS, 18 ÉDITEURS RUE S.-HONORÉ, 358 ESSAI I) CNE PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE Paris, Imprimerie de Gciraudet et Jouaust , rue Saint-Honoré, 338. ESSAI d'une PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE PAR LE Bon IIAKCIIOl BE l'EVHOE* MEMBRE DE l'|NSTITDT TOME Ier PARIS GU1RAUDET ET JOUAUST ÉDITEURS RUE S.-HONORÉ , 338 COMPTOIR DES IMPRIMEURS (LIBRAIRIE comon) QUAI MALAQUAIS , 18 A § ? PRÉEACE. Je me décide , non sans beaucoup d'hésitation, à présenter au public quelques considérations généra les sur Thistoire du monde, quelques conjectures sur les lois qui président, à mes yeux du moins, au déve loppement social de Thumanité; je me décide , en un mot , à lui offrir une esquisse , un essai de philoso phie de V histoire.
Et sans doute j'aurais dû me garder d'une telle hardiesse , si je n'eusse considéré que la dispropor tion de mes propres forces avec la difficulté d'une tâche semblable. Mais Técrivain est-il bien réellement libre dans le choix de ses travaux ? Telles ou telles études, suivant le temps , n'attirent-elles pas, forcément , invincible ment à elles, tous les esprits qui réfléchissent? L'his toire contemporaine nelesimpose-t-elle pas, en quel- PRÉFACE. II que sorte, aux intelligences méditatives, par la nécessité pour chacun de s'occuper , dans une certaine me sure , des questions politiques , philosophiques , éco - nomiques , qui s'agitent à ses côtés ? Or la pensée de Thistorien et du philosophe a-t elle jamais été provoquée à aucune autre époque par un plus grand , plus émouvant spectacle , que celui dont nous sommes journellement témoins ?
Sous nos yeux se déroule une série de phénomènes sociaux que nos pères n'avaient ni devinés ni seulement pressentis -, peut-ètre sommes-nous à la veille d'en voir apparaître d'autres plus étranges encore. Les peuples se dépouillent incessamment de leurs for mes vieillies, pour en revêtir de nouvelles ; les barriè res des races et des nationalités s'abaissent et s'effacent; encore un moment , et les membres de la gran de famille humaine , dispersés depuis Torigine des âges, se seront pénétrés, confondus dans L'unité d'une même civilisation. La science marche , d'un pas de jour en jour plus rapide , à la conquête de la nature , à la domination du globe terrestre. Tout à Theure le temps et Tespace auront cessé d'être des obstacles au déploiement de Tactivité humaine. Des PRÉFACE. III questions sociales aux proportions gigantesques s'é lèvent pour la première fois autour de nous , toutes remplies d'effrayantes menaces et de merveilleuses promesses.
Introduction
. OIFIT FT T 'UNIVERS. 1 Tome I. ARGUMENT. Dieu , point de départ de toutes choses. — Mouvement nécessaire de l'esprit humain allant du fini à Tinfini, de l'insini au fini. — De la notion de l'idée en soi dans l'intelligence divine. — Naissance du monde idéal en Dieu. — Identité en Dieu du monde idéal et du monde réel. — Des formes de l'activité divine , temps , espace, matière. — Des modes d'existence du temps et de l'espace. — La matière réunit leurs deux modes d'existence. — De la matière primitive ou cosmogonique. — De l'éther, point de départ de la création matérielle. — Naissance des fluides lumineux, électrique, calorique. — Naissance des corps solaires et planétaires. — De l'univers , considéré dans l'étendue. — De l'univers, considéré dans le temps. — Evolution perpétuelle de l'univers. — La parole, forme de l'activité intellectuelle de l'homme et de Dieu. — Des rapports de Dieu et du monde. — De l'idée et du dogme de la Trinité. — Du symbole catholique de la Trinité* ESSAI D'UNt PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE,
INTRODUCTION.
. DIEU ET L'UNIVERS. S'adressant à Dieu , le Psalmiste, dans sa sublime poésie , s'écrie : « Où me cacher ? où fuir tes regards pénétrants? Si j'emprunte les ailes de Taurore, et que je m'envole jusqu'aux bornes de Tocéan , c'est toi qui m'y conduis, et j'y rencontre ton pouvoir; si je m'élance dans les cieux , t'y voilà ; si je m'enfonce dans l'abime , t'y voilà encore. » — La philosophie ne saurait pas plus éviter Tidée de Dieu dans ses mé- PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 4 ditations, que le poète sacré ne croyait pouvoir échap per à Tœil redoutable de Jéhovah. Elle nous dit : « Ce qui existe nécessairement , ce qui est un , in fini, éternel , Têtre , en un mot, c'est Dieu. II est celui qui est , et ce nom incommunicable circule de monde en monde, comme la vie dans l'univers; toute lan gue le prononce , tout bruit le murmure ; du sein de la création , au matin des jours , s'élève une voix qui le redit sans fin , et les astres , mus par une force céleste , récrivent dans Tespace en lettres de feu » (I).
Dans Timmensité de son vaste domaine , il n'est pas un point où Thumanité puisse fermer les oreilles à cette parole retentissante, les yeux à cette flam boyante écriture. L'esprit humain tente-t-il de se rendre compte des conditions du fini, il en épuise bientôt la série pour arriver à Tinfini ; tente-t-il de se rendre compte des modifications de la subtance , de ses divers modes d'existence , c'est-à-dire de ce qui se présente à lui comme autant de substances définies, déterminées , c'est pour s'enfoncer dans les profondeurs de la substance une , infinie , absolue. Veut-il remonter d'un effet à sa cause immédiate , celle-ci ne tarde pas à se montrer comme le simple effet d'une cause supérieure, qui le devient, à son tour, d'une autre supérieure à elle-même ; ce qui le conduit enfin à une dernière cause qui ne saurait être prise comme effet , c'est-à-dire à une cause qu'il se trouve dans T obligation de considérer comme ne (1) Lamennais, Esquisse d'une philosophie.
INTRODUCTION.
. — DIEU ET L'UNIVERS. 5 procédant que d'elle-même , comme recélant en elle même sa propre manière d'être. Veut-il remonter la chaîne des temps écoulés , c'est pour aller se heurter au seuil de Téternité. Le fini , le relatif, le condition nel , vont aboutir par tous les chemins à Tinfini , à Tabsolu, à Tinconditionnel. Le fini appelle, né cessite Tinfini , le relatif Tabsolu , le condition nel Tinconditionnel, Teffet la cause, le temps Téter nité, les substances déterminées, variables, diverses, la substance immuable , indéterminée. Le fini et Tin fini , pour réduire à deux les termes de cette grande antithèse, qui en affecte une multitude d'autres, le fini et Tinfini ne sauraient exister indépendamment l'un de l'autre ; ils se supposent et s'engendrent en quelque sorte réciproquement. Nous allons inces samment, dans le mouvement de notre pensée, de l'un à l'autre, remontant, au moyen de termes in termédiaires plus ou moins nombreux , du fini à Tinfini , c'est-à-dire de la terre au ciel , ou descen dant de Tinfini au fini, c'est-à-dire du ciel à la terre : car Tinfini , Tabsolu , Tinconditionnel , c'est le ciel , c'est Dieu.
On sait la vision de Jacob : il aperçut une échelle immense dont le pied s'appuyait sur la terre , dont le sommet allait se perdre dans les cieux; et, pendant qu'elle lui demeura visible, une multitude d'anges ne cessa d'en monter et d'en descendre les innombrables degrés. C'est une image fidèle, dans un autre ordre d'idées , de ce double et nécessaire mouvement de Tesprit humain dont nous venons de : PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. parler. Essayons donc de nous élever d'abord au plus haut point de vue où puisse nous conduire le premier mouvement ; gravissons Téchelle mystique jusqu'au dernier degré qu'il nous soit donné d'at teindre , jusqu'à celui où elle se perd au sein de la substance invisible , intelligible ; nous en redescen drons ensuite dans notre monde matériel et visible. Dieu, avant la création des mondes, était déjà sorti de toute éternité de son repos.
Une évolution intellectuelle s'était accomplie dans les profondeurs de Tessence divine. Or, si nous considérons comme successif, et la nature même de notre esprit nous force à le faire, ce qui fut simultané dans cette évolution , nous trouvons que c'est la notion la plus gé nérale, celle de Têtre en soi, qui en fut le point de départ : car cette notion de Têtre en soi est anté rieure et supérieure à toutes les autres ; toutes Tim pliquent et la supposent , elle en est la substance et le fondement. Elle est la condition nécessaire de tout développement d'activité intellectuelle. Elle est encore la condition de la conscience qu'un être in telligent a de lui-même, et tout être n'est intelli gent qu'autant qu'il a cette conscience. Elle se trou vait donc en Dieu de toute éternité ; autrement il faudrait admettre qu'un temps a été où Dieu n'avait pas conscience de lui-même , où Dieu était dépourvu d'in telligence, hypothèse qui se réfuie par son seul énon cé.
Mais cette notion générale , non dans Tordre du temps , qui n'existe que pour nous , et non pour Dieu, mais dans Tordre logique , cette notion a reçu plus
INTRODUCTION.
. — DIEU ET L'UNIVERS. t 7 tard des modifications , des déterminations , des limi tations ; elle a revêtu les formes , manifesté les pro priétés les plus diverses ; elle s'est, en quelque sorte, fragmentée, détaillée. Toutes les notions secondaires qu'elle recélait, sous la pression , pour ainsi dire , de la logique éternelle, en ont successivement découlé; elles en sont sorties comme , à Taide de notre propre dialectique , nous faisons sortir de tel ou tel principe toutes les conséquences qu'il contient ; elles en sont sorties comme , à Taide du procédé géométrique , toutes les figures sortent du point mathématique. D'a bord absolue , infinie , inconditionnelle , la notion de Têtre revêt de la sorte toutes les formes du fini , du relatif, du conditionnel. Ainsi nous avons d'abord conscience de la notion de Texistence sous sa forme la plus générale, puis nous en avons encore con science sous ses formes les plus diverses, sous ses apparences les plus variées.
C'est dans le miroir ob scurci, dégradé, altéré, de notre propre intelligence, que nous sommes condamnés à entrevoir ce qui se passe dans les splendeurs de l'intelligence éternelle. L'univers commença ainsi à exister dans l'intelligence divine à Tétat idéal ; et , en effet , la notion ne saurait manquer de préexister à Tobjet qui doit lui correspondre. Quand Dieu a dit « que la lumière se fasse » , et que la lumière se fit, il fallait bien que Tidée de la lumière existât dans l'intelligence di vine avant Texistence réalisée de la lumière. Quand Dieu, suivant Texpression de Saint-Augustin, dit aux cieux et à la terre : « Cieux et terre , soyez » , il fallait bien que les cieux et la terre fussent déjà dans la pensée de Dieu avant qu'il les réalisât par la toute puissance de sa parole. La notion générale de Têtre en soi eut sa réalisation dans la substance en soi cou sidérée dans ce qu'elle a d'un , dans la substance base et fondement de l'univers ; les modifications de la notion générale , dans les modifications de cette substance.
Les profondeurs de l'intelligence divine recélaient ainsi les notions , les types , les exemplai res de tout ce qui devait remplir la terre et les cieux ; elles recélaient encore les lois de leur existence, de leur développement, de leurs rapports mutuels, de leur enchaînement dans Tespace et dans le temps. Ces notions , ces types , ces images , se rattachant , par une chaîne aux anneaux innombrables , à la notion primordiale d'où elles étaient sorties , formaient tou tes ensemble une trame immense , trame éternelle par sa participation à Tessence divine, et de plus inces samment progressive en tant qu'expression continue de cette essence. C'était là tout le système de choses invisibles , dont l'univers n'est que la manifesta tion visible, et qui permettrait à Tœil, à la pensée qui pourrait pénétrer dans de tels abîmes , d'y con templer l'univers tout à la fois dans sa raison d'être , dans ses germes et dans son éternelle évolution.
C'est à ce point de vue que se plaçaient Platon , quand il enseignait que les types cle toutes choses reposaient en Dieu de toute éternité, indépendamment de leur réalisation extérieure; Pytbagore, quand il voyait dans les nombres , c'est-à-dire dans les idées qui de toutes lui paraissaient les plus élevées, les plus compréhensives, le principe , Tessence même des choses ;
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. — DIEU ET L'UNIVERS. 9 ou bien encore saint Thomas , quand il a dit : « Ceux qui voient Dieu voient toutes choses en Dieu. » L'univers ne devait pas demeurer éternellement dans l'intelligence divine, comme une pensée non manifestée ; le monde idéal devint le monde plasti que ; Tordre invisible et immatériel vint s'exprimer dans cet ordre visible et matériel au milieu duquel nous vivons nous-mêmes. Suivant Platon , un moyen terme, intermédiaire entre Dieu et le monde , le Verbe ou logos, eut pour mission de réaliser dans le monde inférieur ces idées divines , ces types et archétypes de choses , dont nous venons de parler. Mais , si nous acceptons la supposition de Platon comme une figure de Tordre nécessairement successif pour nous des ac tes de Tintelligence divine , nous ne saurions la con sidérer comme Texpression même de la vérité ; ce se rait mêler de véritables notions anthropomorphiques à celle plus élevée que nous devons nous faire de Tes cence et de l'activité divine.
Les deux termes séparés par Platon ne le sont point dans la conscience de Dieu. Cette distinction de Tidée et de Tobjet, du réel et de Tidéal , ou , si Ton veut , du subjectif et de l'ob jectif, correspond à la dualité de la nature humaine ; mais toute dualité , et toute distinction qui en dé coule, viennent s'évanouir et, pour ainsi dire, se dissoudre dans l'unité de Tessence suprême. L'idéal et le réel , dans Tinlimité mystérieuse de la nature de Dieu, sont rapprochés, confondus, ne font qu'un; ce qui est pensé est en même temps réalisé , ce qui est réalisé est en même temps pensé La statue est taillée en marbre, ou coulée en bronze, en même temps qu'elle a été conçue par Timmortel artiste ; bien plus , elle est taillée en marbre ou coulée en bronze par cela même qu'elle a été conçue. C'est ce qui a fait dire à saint Paul : « Ce qui est invisible doit être conçu par ce qui a été fait visible. » Car le monde n'est autre chose qu'un système de choses invisibles manifestées visiblement.
Comment, par quels moyens , par quels procédés , pour ainsi dire , les choses se passent-elles ainsi ? Par quelle voie , par quel chemin , la pensée de Dieuparvient-elle au monde réel? Comment le monde matériel, visible, se transfi gure-t-il incessamment dans le monde immatériel et invisible de la conscience divine ? C'est ce que nous ne saurions dire; c'est le mystère de la création; c'est aussi le mystère de notre propre destinée, puisque nous-mêmes , dans notre misère et notre faiblesse , nous faisons partie d'un vaste et glorieux ensemble. Nous ne pouvons concevoir dans son principe, dans son germe , la loi même de cette évolution ; toutefois peut-être nous sera-t-il possible d'entrevoir quel ques unes des phases qu'elle traverse , des formes générales qu'elle revêt. Ce que nous en pourrons saisir, deviner, pressentir , est précisément ce qui constitue pour nous Tordre des choses , les lois mêmes de ce monde ; c'est le fiat qui fait succéder Tharmonie au chaos que sans cela nous présenterait le monde; c'est la lumière qui le fait sortir des ténèbres où sans elle il demeurerait enseveli.
Dieu, lorsque les temps furent venus, se mani festa dans la création. Les formes les plus générales de son action , les plus inséparables du développe-
INTRODUCTION.
. — DIEU ET L'UNIVERS. 11 ment de son activité, devinrent dès lors les formes les plus générales du monde lui-même. Or la première forme sous laquelle il nous soit donné de concevoir l'activité divine lorsqu'elle sort de son repos , et cela indépendamment des résultats qu'elle produira , c'est la successivité. Cette succession dans les actes de l'in telligence divine, considérée uniquement sous ce rapport, rendue manifeste dans le monde réel, c'est le temps. Le point qui se meut dans une même direction et qui engendre la ligne en est une image fidèle dans Tordre visible. L'activité divine, dans les diverses phases de T évolution qu'elle accomplit, ne saurait manquer de rester identique ; cette identité nous la retrouvons dans le temps , qui , quelles que soient les divisions que nous lui fassions subir , n'en demeure pas moins le même dans toutes ces divisions , heures, minutes, secondes, etc., etc.
Le temps est donc contemporain de la première manifestation de l'activité divine , c'est-à-dire du premier acte de la création ; c'est la première forme qu'ait revêtue cette ac tivité , le premier pas , pour ainsi dire , qu'elle ait fait pour s'incarner dans la réalité. D'ailleurs si nous nous représentons cette activité, dans son évolution, sous la forme du point qui engendre la ligne, Timage n'est fidèle qu'en tant que nous Tenvisageons unique ment sous le rapport de la successivité de son mouvement. Or l'activité divine, monade créatrice , dont rien ne saurait limiter la puissance infinie , ne se meut pas seulement clans un sens, mais dans tous; elle ne parcourt pas une seule ligne aboutissant à un seul point; elle rayonne dans tout Tespace. Quand on la considère aux diverses phases de son évolution , elle est aussi simultanée par rapport à tout ce qu'elle embrasse dans cette évolution ; elle est simultanée par rapport à tous les lieux de Téten due où elle se manifeste.
A ce point de vue, elle a pour symbole physique la surface engendrée par la ligne, c'est-à-dire par la coexistence de la ligne dans toutes les directions de Tétendue. Si donc nous tentons de concevoir l'activité divine dans sa successivité, nous avons Tidée du temps; si nous tentons de la concevoir dans sa simultanéité , nous avons celle de Tespace. Par là s'expliquent encore les rapports du temps et de Tespace. Le temps et Tespace, Tespace et le temps, ne sauraient exister l'un sans l'autre , car ils ne sont que les formes di verses d'une seule et même chose, T évolution de la pensée de Dieu , considérée sous deux points de vue, sous deux aspects différents. Dès lors rien n'existe dans le temps qui n'existe aussi dans Tes pace , rien dans Tespace qui n'existe aussi dans le temps. Mais le temps et Tespace ne sont que des for mes ; il doit exister encore ce par quoi l'activité di vine remplit ces formes , ce qu'elle recouvre de ces formes.
Ce quelque chose qui remplit Tespace et le temps, qui existe dans Tespace et dans le temps, qui ne saurait exister en dehors d'eux , c'est ce qu'on trouve en tout et partout, c'est ce qui subsiste sous les apparences les plus variées que nous mon tre l'univers, c'est la matière. Rien de ce qu est dans le monde réel ne saurait être sans la ma tière ; la matière est la condition , le fondement né-
INTRODUCTION.
. — DIEU ET L'UNIVERS. 13 cessaire de tout ce qui existe : car la matière est la combinaison de Tespace et du temps ; en elle se fait la synthèse de leurs deux manières d'être. Aussi a-t elle pour symbole , dans Tordre physique , le solide , le solide qui réunit les propriétés de la ligne et de la surface, que la géométrie nous montre engendré par la surface , qui elle-même Ta été par la ligne. L'univers , Tensemble des choses créées, c'est Té volution de la pensée divine devenue visible; c'est la statue que le ciseau du sculpteur a réalisée dans le marbre ou la pierre. L'univers , ou Tensemble des choses créées , doit donc participer aux lois de Tévolution de cette pensée; nous devons retrouver en lui les propriétés combinées du temps , de Tespace, de la matière. Or quelles sont, au point de vue où nous nous plaçons , les propriétés du temps , de Tes pace , de la matière ?
Le temps a pour propriété es sentielle, principale, Tidentité dans le mouvement. Le temps n'est pas une chose qui se transforme inces samment par Tassimilation d'éléments nouveaux ; nous Tavons dit, il demeure toujours semblable à lui même. Sous cette identité , en dépit de cette identité, le temps ne cesse pas de se mouvoir, s'anéan tissant et se reproduisant perpétuellement sous la même forme. La sphère qui , tournant sur elle-même, roule clans une direction déterminée , toujours semblable à elle-même, ou, pour mieux dire, toujours elle-même, toujours remplissant le même espace , est Timage du temps. Le mouvement de cette sphère peut être con sidéré par rapport aux stations qu'elle a déjà occu pées, par rapporta la station qu'elle occupe à tel raoment donné , enfin par rapport à celles qu'elle occupera ; en d'autres termes , par rapport au passé , au présent, à l'avenir.
Le second terme, c'esl-à-dire le présent, on le voit du premier coup d'oeil, n'existe pas, ou du moins n'existe qu'en tant que passage, que transition du premier au troisième ; il est le point où se rencontrent, où se confondent ces alternatives d'anéantissement et de reproduction dont nous venons de parler. Le présent n'a donc pas d'existence qui lui soit propre ; par lui-même il n'est pas , ou du moins il n'est qu'une limite entre le passé et l'avenir , limite incessamment déplacée par le mouvement du passé vers l'avenir. Le temps n'est pas , il a été ou il sera. Le présent , cette seule portion du temps que nous nous croyions en mesure de saisir , nous échappe incessamment. C'est avec une parfaite exactitude phi losophique que le poète a dit : Le moment où je parle est déja loin de moi !
L'espace, cette autre forme de l'activité divine, exprime la simultanéité, tout aussi complètement cjue le temps la successivité. La propriété essentielle, caractéristique de Tespace, c'est la coexistence de ses parties. Considéré en lui-même , dans le mode d'existence qui lui est propre , Tespace n'a pas été et ne sera pas; il est. Ce qu'il exprime, c'est une série dont tous les termes se seraient développés si multanément. L'espace , à tel moment de la durée , se montre tout aussi bien identique dans toutes ses parties que le temps le peut être dans le passé et dans l'avenir. Par la pensée divisez Tespace , Tespace lui-
INTRODUCTION.
. — DIEU ET L'UNIVERS. 15 même , indépendamment de ce qu'il contient , et vous le trouverez toujours le même ; aucune de ses parties ne différera de l'autre. Or la matière , existant à la fois clans le temps et dans Tespace , devait réunir, combiner en elle les différents modes d'existence ôu les propriétés de l'un et de l'autre. Elle devait participer au mouvement du temps, à Timmobilité de Tespace. Au premier abord le problème semble insoluble ; on se trouve en présence d'une opposition dont les termes paraissent in conciliables. Le problème a pourtant une solution, et T antithèse aboutit à une synthèse. Imaginez en effet que la matière , dans chacun de ses points , partout où elle existe, obéisse à un mouvement évolutif, accomplisse une évolution, il en résultera qu'elle participera simultanément à la mobilité du temps , à Timmobilité de Tespace.
Or, à peine l'activité divine s'est-elle posée sous une forme, qu'elle tend à s'anéantir sous cette forme pour se produire sous une autre ; à peine a-t-elle atteint un certain degré de son évolu tion, qu'elle tend au degré supérieur, mouvement qui , s'accomplissant clans le temps , s'accomplit aussi dans Tespace. Elle est la même à chacun des instants de cette évolution que nous tentons de fixer, ou que , par hypothèse , nous prétendons avoir fixés ; elle se produit également sur tous les points de Tespace. La matière, c'est-à-dire Télément au moyen duquel Dieu manifeste sa pensée, devait donc nécessairement exprimer cette double manière d'être jusque dans ses dernières molécules. La moindre partie de l'univers reproduit en effet la pensée divine, ainsi que le moindre fragment d'un miroir brisé re produit Tiniage qui fut d'abord réfléchie par le miroir entier.
La matière , considérée en elle-même , est la ma nifestation visible de l'activité divine. Elle est la limitation de cette activité , qui , sans elle ne sau rait se traduire dans le domaine de la réalité : car c'est la condition de tout ce qui existe d'être ren fermé , contenu dans certaines limites. Si le temps et Tespace sont les premières formes de cette activité , la matière est la première œuvre , la première chose produite par elle ; elle est le premier degré de la réalisation de la pensée de Dieu dans le monde vi sible. Mais cette pensée, clans son évolution, ne s'arrête pas à ce premier degré ; elle traverse une suite de transformations , elle subit une série de mo difications, qui doivent se trouver^ exprimées par des transformations et des modifications matérielles qui lui correspondent.
A Taide de quels matériaux, de quels instruments, pour ainsi dire, s'est-elle primi tivement manifestée ? Quelle a été , en d'autres ter mes , la première matière qui ait rempli le monde ? Quel aspect a présenté la pensée de Dieu à ce premier degré de ce que nous venons d'appeler sa réalisation? En quoi cette matière primitive devait-elle différer de cette matière incessamment modifiée avec laquelle nous nous trouvons en contact journalier ? C'est ce que nous ne saurions déterminer avec quelque degré d'exactitude ou de probabilité. Ce que nous pouvons conjecturer, c'est qu'une matière subtile , cosmique , qui nous échappe sous sa forme propre , que nous al-
INTRODUCTION.
. — DIEU ET L'UNIVERS. 17 Ions reconnaître, pour ainsi dire, par la pensée, au delà de la matière grossière que nous voyons et touchons , a d'abord rempli Timmensité. Les plus an ciennes traditions nous parlaient déjà de cette ma tière , qu'elles appelaient Téther , et d'où , suivant elles , le monde était sorti ; au dernier degré de son développement, la science moderne nous ramène au jourd'hui à ces croyances primitives. L'éther a forcé Tobservation scientifique à reconnaître sa présence dans les espaces qui séparent les mondes. L'éther c'est la matière qui ne contient encore qu'en puissance d'être toutes les formes, toutes les pro priétés , qui s'en dégageront dans la suite des temps; c'est le chaos qui, dans les anciennes traditions, a toujours précédé la création; c'est la masse confuse et indigeste du poète, rudis indigestaque môles ; c'est « la terre encore informe et vide , tandis que les té nèbres couvraient la face de Tabîme et que Tespritde Dieu se mouvait sur les eaux » , telle que nous la représente la Genèse.
L'éther cosmique, c'est, dans le monde matériel et visible , ce qu'est la notion gé nérale de Têtre dans le monde intellectuel, avant qu'elle ait reçu aucune modification , aucune déter mination. Si , par la pensée , nous remontons des êtres et des choses les plus complexes aux plus simples , nous finissons par arriver, de degré en degré , à ce point de simplification où êtres et choses vont se confondre et comme se dissoudre dans Téther. Mais , si les poètes nous ont dépeint Tétat de choses qui pré céda la création , c'est-à-dire le chaos , comme une lutte terrible entre des forces opposées , comme un Tome I. S océan d'éléments contraires s'entrechoquant sans cesse, le chaos, ou Téther cosmique, se présente, au point de vue philosophique, sous de tout autres apparences. C'est, à ce point de vue, Timagedu repos et de Timmobilité ; c'est un je ne sais quoi sans forme, ni couleur , ni mouvement , où vient disparaître toute forme, s'effacer toute couleur , cesser tout mouvement , où tout ce qui a eu développement rentre dans son germe , où le germe à son tour tend à se dissou dre , où les corps deviennent fantômes , où les fantô mes eux-mêmes s'évanouissent..., où la pensée hu maine , qui ne peut atteindre à ce dernier degré de té nuité, de subtilité des choses, à cette dernière limite du monde matériel et visible, se trouble et s'échappe, pour ainsi dire , à elle-même.
Là elle se rencontre avec la première manifestation de Dieu dans la création , avec la première du moins qu'il nous soit donné de connaître, ou plutôt de concevoir; au delà, c'est Dieu , Dieu lui-même. L'éther , avons-nous dit , fut le premier produit de l'activité divine dans son rayonnement à travers Tespace ; il devait , à son tour, devenir le point de départ d'une évolution nouvelle dans la création , la matrice où allaient s'enfanter de nouveaux produits. De Téther émanent d'abord trois fluides , que nous nommons impondérables, d'une qualité négative pour nous et qui leur est également commune ; que nous distinguons aussi en raison de leurs qualités spéciales, en leur donnant les noms de fluide électrique , lumineux , calorique ; tous les trois appelés à jouer un grand rôle dans le reste de l'œuvre créatrice, car la
INTRODUCTION.
. — DIEU ET L'UNIVERS. 19 philosophie de la nature les considère depuis long temps comme parties intégrantes , comme bases con stitutives de tous les corps créés. Ces fluides ne sont d'ailleurs, suivant toute probabilité , que Téther lui même montrant sous ces formes nouvelles certaines propriétés qui demeuraient cachées sous sa forme première. Chacun d'eux nous semble non seulement avoir pour base Téther, mais n'être, pour mieux dire, que Téther lui-même , manifestant ex clusivement tantôt la propriété qui le rend lumi neux , tantôt celle qui le rend calorique , tantôt celle qui le rend électrique. Les sciences physiques tendent, en effet, de jour en jour , et réussissent de plus en plus à constater Tidentité d'essence de ces flui des, que nous voyons avoir une importance con sidérable dans les phénomènes naturels.
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