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VOYAGE 1 1 A N s (. K S DEUX AMÉRIQUES - PAKIS — IMPRIMÉ PAR J. GLAYE ET O, n II F. SAINT-BENOIT, 7. VOYAGE DANS LES DEUX AMÉRIQUES AUGMENTE DE RENSEIGNEMENTS EXACTS JUSQU'EN 1853 sun LES DIFFÉRENTS ÉTATS DU NOUVEAU MONDE NOUTEILI ÉDITION PUBUÉR SIII'S LA DIRECTION DE M. ALCIDE D'ORBICiNY VA R I S FURNE ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS •Ì 5 R D F S A t N T- A N D R Ê -D K S -A R T s 18 PRÉFACE II y a vingt-sept ans, un jeune voyageur quittait la France et s'embarquait pour l'Amé rique. Ce n'étaient point les villes du jeune Continent qui sollicitaient son ardente curiosité : il cherchait des terres inconnues, des régions que n'eussent pas foulées les pas de l'Euro péen et où la nature s'offrît à lui puissante et sauvage comme au premier jour. Buenos- Ayres fut son point de départ, de là il parcourut la Plata, TUruguay, dessina le cours du Parana , traversa au milieu des peuplades errantes les longues plaines des Pampas, par courut les solitudes qui s'étendent du Colorado au Rio-Negro , et entrevit la terre aride et mystérieuse de la Patagonie.
C'était là un immense parcours : 51 d'Orbigny ne s'y borna pas; il étendit ses excursions au Chili , à toutes les parties de la République bolivienne et au bas Pérou, en sorte que son voyage se trouva le plus considérable de tous ceux qui eussent jamais eu pour théâtre l'Arnérique méridionale. Cène serait pas le lieu de donner des éloges au voyageur dans un livre qui porte son nom , mais nous pouvons rappeler que la Société de Géographie jugea les services qu'il avait rendus à la science dignes de sa plus haute faveur, et lui décerna, par l'organe de MM. Eyriès, Jomard, d'Urville, Daussy et Roux de Rochelle, sa médaille d'or dans la séance solennelle de 1835. A cette noble récompense du mérite, s'ajoutait une jouissance qui ne dut pas moins charmer le voyageur : sans doute, il était parti plein d'enthousiasme et riche d'espérances; devant lui s'étaient ouvertes, comme un immense horizon, les régions des forêts, des déserts et des grands fleuves; à ces régions sauvages il avait demandé leurs mystères, et, mœurs bizarres, œuvres de la nature, débris des âges disparus et des civilisations éteintes, elles avaient tout révélé.
Certes, ce ne fut pas sans de longues fatigues que s'accomplit ce pèlerinage de la science; mais quelle compensation pour le voyageur, quand vain queur de tous les obstacles et jetant un regard sur les vicissitudes de sa vie errante , de retour au foyer domestique, il voit accomplies les généreuses ambitions de sou départ! a
Preface
. II Un voyage qui embrassait presque toute l'Amérique méridionale et nous montrait dans leur variété ces singulières sociétés venues d'Espagne, catholiques c.mme leur mère, s effor çant d'être républicaines, à demi civilisées, à demi barbares, et qui nous conduisait, a tra vers forêts et plaines, par B.ienos-Ayres , Valparaiso, Lima, excitait l'attention publique. Cependant, si vaste qu'il fùt, ce voyage en appelait un plus complet encore, voyage sur humain et qu'il fallait abandonner à un voyageur fictif, tant sont restreintes les forces humaines. En 1841, fut publié, sous la direction de M. Alcide d'Orbigny, un voyage pittoresque dans les Deux Amériques. Une grande partie du livre reproduisait les impressions mêmes du célèbre naturaliste, le reste était emprunté aux relations les plus récentes.
C'est le même ouvrage que nous offrons au public avec des modifications qu'il ne sera pas ..ìutile de soumettre à son appréciation. Dans lAmérique méridionale , le peu de changements politiques que cette partie du continent a subis, l'immobilité des mœurs et des caractères, et aussi, ajoutons-nous, la justesse des observations de notre voyageur, ont permis de conserver le texte primitif en retranchant seulement quelques redites, en coupant quelques longues descriptions et en supprimant ce qui était du domaine particulier de la science; car de ce voyage et de tous ceux dont nous nous sommes servi , la science a réservé son bien ; nous qui n'avons promis qu'un voyage pittoresque , nous nous sommes attaché surtout à reproduire les usages , à pénétrer dans la vie des habitants , peuplades ou nations , à raconter aa lecteur com ment sont faites les villes du nouveau continent, sœurs et imitatrices de nc3 villes d'Eu rope; nous sommes un promeneur, un touriste, nous ne sommes ni le naturaliste ni le savant.
Pour cette partie de Touvrage, la tâche était, on le voit, bien facile; il en était à peu près de même pour le Mexique, tout dévoré par le désordre et ['anarchie, triste terre, où il n'y a de grand que le passé, et où, s'il était permis de voyager, le spectacle attristant de la dégradation humaine affligerait profondément le voyageur. Mais au nord du Mexique s'étend cette vaste ruche où sans cesse l'activité bourdonne , jeune nation, industrieuse autant que ses aïeux d'Angleterre, plus entreprenante, et à qui sembleut promises toutes les fortunes de Taveuir. Sur son vaste territoire, les villes graudissent eu dix ans comme ailleurs en dix siècles , Tor se révèle , la puissance s'élargit, et l'ambition croît avec la puissance. II fallait s'efforcer de reproduire l'aspect de cette nation en mettaut à profit les relations de ses derniers visiteurs, et en en réu nissant un grand nombre , car il est impossible au même homme de tout voir, de tout étudier dans la Confédération américaine : sentiment public, mœurs privées, bizar reries religieuses, richesses du sol; de tout visiter, de la Caroline et du Texas, ardents défenseurs de Tesclavage , à Taustère Boston , à la populeuse New- York , à la fiévreuse Francisco.
A la frontière des États-Unis, et paisible comme ses lacs à côté des (lots tumultueux de l'Ohio et du Missouri, s'étend le Canada, cet enfant de la vieille France, toujours PI'.ÉFACE. III français de cœur, se souvenant toujours de la mère-patrie. U n'était pas sans intérêt de promener le lecteur sur ce sol hospitalier, de lui faire voir aussi Terre-Neuve, la Compagnie d'Hudson, les terres polaires qui tirent un intérêt actuel de la disparition de Franklin et du récent voyage d'un officier de notre marine; le Groënland, enfin Tlslande, régions à peine effleurées dans la publication de 1841 et qui rappelaient trop que M. d'Orbigny a consacré ses observations presque exclusives à l'Amérique du Sud. Cette partie du travail a été confiée à M. Alfred Jacobs, qui en ce moment recueille les matériaux d'un voyage semblable en Asie et en Afrique.
Ce nouvel ouvrage com plétera, avec celui que nous publions aujourd'hui et avec le Voyage autour du Monde, publié sous la direction du contre-amiral Dumont-d'Urville, un ensemble de voyages pittoresques à travers quatre des parties de la terre. Le plan du nou7el ouvrage sera celui qui a présidé à .'exécution de l'Amérique Septentrionale. Voyageur idéal , nous devons compte au lecteur, pour mériter sa confiance, des sources où nous avons puisé , et de la méthode que nous avons suivie. Les sources sont nombreuses : parmi les plus abondantes , il faut citer les Nouvelles Annales des Poyages, recueil dont les rédacteurs, toujours en quête des progrès de la géographie, reproduisent les fragments les plus curieux des voyages, traduisent des relations étrangères, et où les voyageurs eux-mêmes racontent leurs excursions, et décrivent les régions qu'ils ont parcourues.
Le lìulletin de la Société de Géographie , recueil précieux, mais plus austère, qui se borne à signaler les pas que fait la science géographique. C'est seulement à travers les contrées inconnues que son aréopage suit le voyageur. D'un usage moins fréquent pour nous que les Nouvelles Annales, le Bulletin est cependant essentiel à nos voyages pittoresques si nous voulons tenir le lecteur au courant des plus récentes découvertes de la géographie. A ces deux ouvrages nous exprimons toute notre reconnaissance; ils se trouveront souvent cités à la fin de nos chapitres; et nous serons heureux, si , en échange des docu ments que nous y avons puisés, nous pouvons contribuer à étendre leur publicité. II n'est personne qui ne connaisse le livre immense , roi des recueils , qu'on appelle la Revue des deux Mondes.
Dans ce vaste muséum des œuvres contemporaines , beaucoup de littérateurs éminents , publicistes et voyageurs, ont consigné des observations pleines d'intérêt que le directeur de la Revue a bien voulu mettre à la disposition de l'éditeur des f-'oyages Pittoresques. Cet ouvrage est complété par les Annuaires des Deux Mondes, qui nous permettent de reproduire les faits les plus récents survenus dans chacune des nations que nous entreprenons de décrire. Enfin la Revue Britannique , riche aussi en descriptions et en détails, complète cet ensemble de sources abondantes uù nous puisons largement. Notre méthode est simple: faire un choix des plus utiles relations, les fondre dans un même cadre, écarter les détails scientiliquís, suggérer à notre voyageur quelques PRÉFACE. IV impressions, mettre en scène des descriptions de mœurs, rompre par des anecdotes la monotonie du récit sans en altérer jamais la vérité, citer toujours le nom des voyageurs auxquels nous avons emprunté soit l'esprit, soit le texte de leur relation, tel est le tra mail que nous nous sommes efforcé d'accomplir.
Cette tâche achevée il nous reste à remplir un devoir; c'est de rendre un sympathique hommage à tous ces voyageurs, MM. de Castelnau , Eugène Ney, Dufiot de Mofras , les officiers de la Recherche et bieu d'autres : les uns, curieux touristes qui pour visiter des nations lointaines n'ont pas craint de braver de rudes fatigues; les autres, courageux apôtres de la science, surmontant peines et dangers pour promener par le monde la civilisation. Perdus dans les vallées au fond des Andes, ou sur les longs cours d'eau, égarés dans les plaines de sable ou dans les déserts glacés, ils agrandissent notre domaine terrestre. Nous qui moins heureux restons dans le bruit des villes , courbé sur la carte qu'ils nous ont laborieusement construite, suivant d'un œil avide les contours des fleuves ou les pics des montagnes qui pour eux furent des jalons de route, nous étudions curieu sement ces mondes qu'ils ont révélés; à ces descriptions qui nous charment, à ces usages qui nous étonnent , à ces noms inconnus qui nous frappent , nous unissons leurs noms dans notre souvenir, et sans doute, c'est là pour eux, pacifiques et glorieux conquérants du monde, la plus précieuse et la plus noble récompense VOYAGE DANS LES DEUX AMÉRIQUES —u& CHAPITRE PREMIER DÉPART DE BORDEAUX. — SÉJOUR A LA HAVANE.
Nous étions au 15 avril 1841, quand jc quittai Ror deaux sur le brick le Jefjerson, capitaine Shaftsbury. Par le jusant du soir, le navire s'était laissé dériver, et je rejoignis le bord, dans la nuit, au mouillage de Purgues. Glissant sur cette belle Gironde qui roule ses eaux jaunes entre deux rives vertes et fleuries, je vis tour à tour Maye et sa forteresse, Pauillac et ses gabarres, Royan et ses bateaux lania neurs. Deux jours après le départ, le Jefjerson était sous le phare ùc Cordouan. Cordouan ! Phare hardi dont la tète touche au ciel, et dont le pied baigne dans l'écume ! Tour isolée et mélancolique qui se mire dans les Ilots de la base au sommet, tant que le jour dure, et qui, la nuit venue , s'efface et devient une étoile mobile, reflétée et balancée sur la vague! Uue dire d'une navigation jusqu'aux Antilles?
Tout en est dit. Les poissons valants qui bruissent sur l'eau comme les demoiselles sur les fleurs de nos prés, le jeu des marsouins dans le sillon phosphorescent , la rencontre de deux navires, le baptême du tropique, l'apparition du requin dans le calme et des pétrels dans la tempâte, qui ne sait toutes ces choses aujourd'hui? Qui ne les a lues, sinon vues? Le Jefjerson ne fit pas autrement que le commun des bâtiments de com merce. II reconnut Madère, trouva dans ses parages les vents alises, ouvrit ses voiles et les laissa comme endormies sous la brise, jusqu'à l'arrivée dans le golfe du Mexique. Vingt-sept jours après le départ, on signala devant ses bossoirs l'une des Lucayes, la Guanahani de Colomb, sa première découverte, et le 16 mai, à l'aube faite, nous étions à six lieues du port de la Havane, en face du Pan de Matanzas, grande montagne qui sert de reconnaissance aux vaisseaux européens.
Dans la matinée, le Jefjerson longea la côte dont l'aspect variait à chaque minute. Tantôt de gros mornes projetaient leurs rameaux jusqu'à la mer, ou s'arrêtaient en brasques falaises; tantôt s'ouvraient de jolies et profondes vallées avec leurs diverses nuances de verdure, depuis le vert tendre de la canne à sucre, jusqu'au vert plus prononcé du caféier. A côté de nous, bercés sur une mer calme, glissaient des felouques, des goëlettes aux voiles triangulaires. C'était un tableau ravissant, tout rempli de teintes suaves et harmonieuses. Vers deux heures, nous passions sous les forts cl Morro et la Cabana, dont le canon commande toute retendue des passes; puis, au delà d'un petit chenal, on voit se développer le port de la Havane , ovale immense dans lequel se pressaient douze cents navires de toutes les formes et de toutes les nations.
Saisi par ce coup d'œil, je ne songeais pas à la ville, d'ailleurs invisible. On eùt dit que toute la Havane était concentrée dans cette cité flottante. Vers le rivage paraissaient seulement un vaste quai et un rempart dont le blanc monotone chatoyait sous un soleil vertical. Quelques arbres se montraient à la gauche du bassin, devant les maisons du petit village de la Begla. Le Jefferson était à peine amarré le long du quai , que son canot nous porta à terre avec nos malles. Le môle, couvert de têtes noires, offrait alors un mouve ment et une confusion étranges. Vingt nègres sautèrent dans le canot dès qu'il toucha au débarcadère. On nous enlevait d'assaut: on se disputait l'honneur de nous servir. Sans un soldat qui fit jouer sa canne sur cette foule officieuse, nous n'aurions jamais pu défendre nos bagages.
On parvint pourtant à les charger sur une charrette qui se dirigea vers la ville. Vingt pas plus loin, autre ennui, autre retard. C'était un douanier qui voulait savoir, au nom du roi de toutes les Espagnes, combien nous avions de chemises et d'habits à notre usage. II les compta gravement et nous laissa passer. Sortis de la douane, nous traversâmes la Plaza de armas pour arriver, à travers des rues boueuses, jusqu'à la Funda de Madrid, Tune des plus belles hôtelleries de la Havane, mesquine auberge qui donnait une bien pauvre idée des autres. J'y pris une chambre, ou, pour mieux dire , un petit cabinet nu, triste, dégarni , avec un ANTILLES. — CUBA. 3 lit de sangle pour tout meuble, un lit sans matelas : le matelas est de luxe à la Havane. L'aspect de cette hôtellerie, la perspective d'un mauvais tîte et d'une mauvaise chère, me firent songer à quitter la Funda de Madrid; mais où aller?
Presque tous les Européens ont leurs amis, leurs correspondants à la Havane. C'est là qu'ils descendent. Les auberges ne logent que les aventuriers. Je me décidai donc à solliciter l'hospitalité créole. Je nommai à mon hôtelier la veuve d'un oncle que j'avais à la Havane. Cet homme la connaissait; il m'apprit qu'elle était en ville, et me donna un nègre pour me conduire vers sa maison. Introduit, je me nommai, et l'on m'accueillit avec empressement. Ma tante était une femme de quarante ans, belle encore, douce, instruite et spirituelle. Trois grandes filles, charmantes créatures, dont l'àge roulait entre quinze et vingt ans , se tenaient à ses côtés. L'accueil que je trouvai au milieu de cette famille tiendra toujours une place dans mes souvenirs. Je n'étais pas un hôte pour ces femmes, mais un chef; pas seule ment un parent, mais presque un maître.
On eùt dit qu'en me logeant, qu'en me défrayant, elles étaient mes obligées. Au lieu du cabinet étroit et sombre de la Funda de Madrid, j'avais une vaste chambre de trente pieds de haut, aérée , commode, garnie de meubles, somptuosité assez rare à la Havane. Belle, vaste et carrée, la maison de ma tante avait une cour intérieure entourée d'arcades, et au premier étage des galeries fermées de persiennes. Cette ordonnance constituait toutefois une exception. Les maisons ordinaires n'ont qu'un étage, et leurs toits sont aplanis en terrasses. Les fenêtres, qui commencent à un pied du niveau de la rue, montent souvent jusqu'à une hauteur de trente pieds, et sont fermées de haut en bas par des grilles de fer ou de bois. Cette clôture est assez transparente, pour que de la rue on puisse apercevoir les Espa gnoles assises sur leur sofa, l'éventail à la main, des fleurs dans les cheveux, les bras et le sein nus, toilette d'intérieur, simple et diaphane, accusant les formes avec une coquetterie trop peu gazée.
Mon grand plaisir des premiers jours fut de courir le pays en volante. La volante a l'aspect d'une chaise de poste, montée sur des ressorts, et flanquée de roues très-hautes : un rideau en drap, préservatif contre le soleil et la poussière, s'abaisse à volonté et ferme ce char comme une boite. Au brancard est attelé un mulet ou un cheval que monte le cah-sero, nègre habillé comme le groom anglais, avec le chapeau à galon d'or, la veste rouge, le pantalon blanc, les bottes à l'écuyère, et le machele ou sabre droit. La volante ou le calesero sont deux fhoses inséparables, deux meubles essentiels de toute bonne maison havanaise. Ce fut dans une magnifique volante que je me rendis au Paseo , sorte de promenade publique située à la porte de la ville. Ce Corso de la Havane consiste en une large allée de quinze cents mètres de longueur, avec deux allées latérales pour les piétons; de beaux arbres jalonnent toute cette étendue.
Au milieu du Paseo est une fontaine, et à l'une de ses extrémités une statue de Charles III. La se rangent à la file quatre à cinq cents volantes, chargées de femmes parées comme pour le bal. Le Paseo n'est pas du reste le seul rendez-vous de la société élégante. L'Alameda qui longe la baie réunit aussi chaque soir une foule choisie et nombreuse. La promenade ne fut pas ma seule distraction. La Havane en a d'autres : raffinée comme Paris et Londres, elle connaît le spectacle, le bal et le concert. J'allai d'abord au théâtre , salle assez grande, pouvant contenir dix-huit cents spectateurs, garnie de femmes dont les lumières relevaient le teint un peu jaune, et animaient les yeux toujours vifs. Les toilettes et les figures étaient ravis santes. Assis dans une lunela, espèce de stalle, je parcourais, je détaillais les cinq rangées de loges où se groupaient les beautés de la ville, et cette revue m'absorba au point de me faire oublier le mauvais opéra italien qui se chantait sur la scène.
L'introduction de l'opéra italien dans cette colonnie espagnole est du reste un progrès. II y a quinze ans à peine, on y jouait encore des mystères. Après les plaisirs du spectacle vinrent ceux du bal. Comme il existe encore à la Havane une ligne de démarcation tranchée entre la population blanche et la population de couleur, il me fallut, pour pénétrer dans la haute société espagnole, un patronage plus relevé que celui de ma nouvelle famille. Ce fut le consul de France, qui se chargea de me présenter. Sans lui peut-être m'eùt-on repoussé comme un paria, tant les préjugés de la peau ont encore d'empire dans la plupart des colonies; mais, sur sa recommandation, on avait droit à l'accueil le plus bienveillant. Les salles de bal et de jeu se trouvant à un quart de lieue de la ville, il fallut s'y rendre en volante.
Quand j'y arrivai, une société nombreuse et variée encombrait toutes les pièces. Le bal était le prétexte, le jeu le vrai motif de ces fêtes. Là se coudoyaient et circulaient le moine espagnol et le capitaine hollandais. Le magistrat, le négociant, le militaire, le subrécargue , toutes les notabilités de la ville, et tous les étrangers qu'elle renferme, accouraient à ces réunions les poches pleines d'or. Ce soir-là, chaque table de jeu était couverte de sommes énormes ; ici, un colonel enlevait d'assaut le portefeuille d'un riche banquier ; là , une marquise s'essayait contre un paeotilleur, adversaires acharnés dont l'un risquait, dans une seule soirée, le revenu de sa sucrerie, l'autre les bénéfices de son voyage. C'était une rage, une exaltation fébrile dont les plus sages se défendaient à peine.
Quant au bal , il était triste et froid. Les créoles, parées comme des madones, mal. à l'aise dans des souliers étroits, marchaient et ne dansaient pas. Sous ces climats chauds, les plus grandes jouissances sont dans l'état d'immobilité : tout mouvement, tout exercice est une fatigue. A une heure du matin, la danse était finie; des joueurs seuls restaient dans les salles. Ils vidèrent la place fort tard et chassés par le jour. Cependant je parcourais , je visitais la ville , pauvre en monuments, mal tenue, bourbeuse, encombrée par sa population de cent douze mille âmes. A chaque in stant ma volante était arrêtée par des chariots de transport , par des files immenses de mules et de nègres, d'enterrements et de processions. Encore novice dans l'étude des mœurs locales, je faillis plus d'une fois me compromettre avec les ANTILLES. — CUBA. 5 autorités du pays.
L'usage veut, par exemple, que toutes les volantes rencon trées par le Saint-Sacrement soient mises à la disposition des officiants qui le portent. Ne connaissant pas celte coutume , croyant d'ailleurs qu'on voulait me faire une injustice et me violenter, je résistai jusqu'à ce qu'on m'eùt appris que je subissais la loi commune. La ville, du reste, est presque impraticable dans l'été à la suite des longues pluies. Le milieu de la rue devient une sorte de marais dont il est fort difficile de deviner les accidents et de sonder les profondeurs. On ne sait plus ce qui est guéa ble et ce qui ne l'est pas. Si peu favorisée sous ce rapport, la Havane ne Test pas davantage sous d'autres. Insalubre et mal tenue, elle n'est pas sûre non plus. A dix heures du soir, les voleurs et les assassins s'en rendent maîtres; la ville leur appartient; ils y règnent par le droit des ténèbres.
A Cuba, comme trop souvent encore en Italie, la vie d'un homme peut être mise à prix. En vain appel leriez-vous à l'aide quand on vous attaque; au lieu d'ouvrir les portes, on les fermerait devant vous. Quand le soleil se couche, la terreur et l'égoïsme s'em parent de la Havane. Elle a pourtant une garnison et un gouverneur. Les seuls monuments de la Havane consistent en quelques vieilles églists d'architecture mauresque. Dans la cathédrale, se voit, sur le mur à côté du maître-autel, un bas-relief figurant la tète de Christophe Colomb entourée d'une couronne. On prétend que ses os sont sous la paroi, fait au moins douteux , prétention qu'affichent plusieurs des Antilles, et qui n'est probablement fondée pour aucune , car on sait que Colomb mourut à Valladolid en Espagne. Quoi qu'il en soit, cette cathédrade , comme toutes les églises de la colonie espagnole, est un asile priv ilégié pour les malfaiteurs ; ils y jouissent tous du droit de refuge.
Un voleur, un assassin est sauvé, s'il touche la muraille du lieu saint. Depuis une semaine je vivais ainsi à la Havane, presque fait au pays, devenu moi-même demi-créole, demi-espagnol. La semaine qui suivit fut employée à des courses dans l'intérieur de l'île. Je vis d'abord la Régla, petit bourg situé à un quart de lieue de la ville, repaire des forbans qui croisent dans le golfe du Mexique. Les autorités espagnoles supportent ce voisinage. Insouciance ou crainte, elles ferment les yeux. La Régla est peuplée d'une race amphibie qui a deux existences. A terre, elle vit suivant les lois, se montre obéissante, jalouse de ses devoirs religieux, hantant les églises, loyale en affaires; à bord, elle oublie son pacte avec la société, attaque, égorge, pille, incendie, extermine, défie la justice humaine, assise sur l'or de son butin.
Ce commerce de boucaniers enrichit la Régla. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir vingt, trente, quarante tables de jeu en perma nence sur la place du bourg. Ces tables sont entourées de monteros (paysans) qui risquent jusqu'à deux ou trois onces d'or à la fois ( 168 à 242 francs). Maigres, élancés, avec des physionomies expressives et régulières, ces monteros portent un chapeau de paille, une chemise et un pantalon de toile rayée; ils ont au côté le machete, et le cigare à la bouche. Je vis à la Régla un combat de coqs, spectacle si commun dans les colonies espagnoles. II se passait dans une enceinte circulaire qui regorgeait de curieux. A mon arrivée, le jeu commençait. Les champions, lancés deux à deux dans la lice , se jetèrent les uns sur les autres avec une sorte de rage ; mais peu à peu cet élan se calma, et bientôt le sol fut couvert de blessés et de vaincus.
Les propriétaires, tremblant pour leurs enjeux , cherchaient en vain à ranimer les forces de leurs athlètes; en vain leur soufflaient-ils dans le bec, et y pressaient-ils un peu de canne à sucre : rien n'y faisait; on avait beau les chatouiller sous la queue, leur gratter le bec, leur tirer les pattes: toute velléité guerrière était morte. Quand il fut bien prouvé que les vaincus renonçaient, on régla les bénéfices et les pertes. Après la Regia , je vis le village de Guanajay, le petit bourg de Hoyo-Colorado, le district de San-Marco et la ville de Matanzas. Cette campagne de Cuba, sèche et triste dans quelques localités , a des parties , des districts entiers fertiles et pittoresques. Des montagnes boisées jusqu'au sommet, des collines , des vallées , des allées de palmiers, des bosquets de citronniers, des arcs de bambous, voilà quelle est la physionomie générale des territoires favorisés.
Le district de San- Marco surtout est un jardin. Ses plaines unies sont couvertes d'une terre rougeâtre sur laquelle tout vient à souhait. Les plus beaux caféiers de l'île sont dans cet Éden aux sites délicieux. De longs portiques de cocotiers, des massifs d'orangers qui jonchent le sol de leurs pommes d'or, des allées d'ananas avec leurs fruits à forme pyramidale, des buissons de rosiers odorants, et une foule d'arbres frui tiers, comme le mango, le bananier, la sapotille, le corossole, enfin toutes les espèces intertropicales abondent dans cette zone privilégiée. Là je vis des cafesalcs (caféiries) et des ingenios (sucreries). Les caféiries for ment en général des espèces de quinconces plus ou moins étendus, et dont les plants, presque tous étètés, n'ont guère que quatre pieds de hauteur.
D'un plant de caféier à un autre, existe ordinairement un intervalle de quinze à vingt pieds qu'occupent des orangers, les uns en fleurs, les autres chargés d'oranges qui se nuancent dans tous les tons, depuis le vert foncé jusqu'au jaune le plus vif. Quand le café est mûr, on l'écosse et on le fait sécher pour le mettre ensuite en futailles. La fabrication du sucre est plus longue et plus compliquée. Entre le premier jus de la canne et la cassonade pilée qui nous arrive en Europe, se pratiquent une foule d'autres préparations qui occupent plusieurs milliers de bras. C'est la nuit principalement qu'a lieu le travail des sucreries. II s'accomplit à la lueur de vastes feux, au chant monotone et discordant d'une foule de nègres. On dirait une scène de sabbat qui se déroule confusément au milieu de la vapeur et de la fumée.
Ici les noirs se passent de main en main les cannes qu'ils empilent; lù ils les glissent par un bout sous d'énormes cylindres qui les absorbent et les broient Ailleurs on excite les bœufs qui tournent au manège ; plus loin on surveille la cuve où bouillonne le sirop, on écume la clairée, on cherche à deviner l'instant précis de la cuisson. Partout du feu, du bruit, de la vapeur, des chants, des figures ANTILLES. —CUBA. 7 noires et huileuses, des bras en activité, des hommes, des femmes, des en fants empressés autour d'immenses chaudières cn ébullition; et, au milieu de cette foule, Tintendant despote de l'atelier, obéi sur un signe, contre -maître blanc qui a sur ces travailleurs le droit du fouet et de la prison. Ces campagnes riantes ont aussi, à côté de tant d'avantages naturels, leurs inconvénients et leurs petits fléaux.
Au milieu d'une végétation aussi riche , on ne devrait rencontrer que les oiseaux particuliers aux latitudes équatoriales, oiseaux dont le plumage est si vivement coloré qu'on le dirait peint, les perroquets, les perruches, les todicrs, les colibris et les tangaras. Mais des animaux malfaisants ou hideux pullulent dans les plaines. Ce n'est pas assez que les moustiques et les maringouins vous y dévorent; on y voit encore par milliers de monstrueuses arai gnées velues, des mille-pattes, des scorpions énormes, et une bête noire nommée mancaperro parce qu'elle fait boiter les chiens qu'elle touche, bête fort veni meuse et fort commune. Le soir, avant de se coucher, il est prudent de faire la visite de ses draps; car fort souvent des scorpions s'y logent, et la blessure de leur dard n'est pas sans danger.
Un autre ennemi de Thomme est une sorte de crabe qui pullule sur les bords de la mer. Cet animal s'y retranche et y creuse des caves profondes qui s'éboulent et enterrent les passants. II faut se défier aussi d'un insecte que les habitants nomment nigua et les Français chique (pulex pénétrons des savants), espèce de puce presque imperceptible. Souvent elle s'in troduit sous la peau , s'y loge , s'y enfonce et s'y développe à la grosseur d'un pois. C'est là un insecte fort incommode et fort désagréable sans doute; mais on a ridiculement exagéré sa malignité. Les niguas sont absolument sans danger quand on les enlève sur-le-champ. Les mulâtresses, habiles dans de pareilles cures, extirpent adroitement l'insecte et pansent ensuite le pied avec du tabac et de Thuile. Les jambes des nègres sont remplies de niguas qui accidentent la sur face de leur peau.
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The end
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