Front matter
VOYAGE DANS L'AFRIQUE OCCIDENTALE. l__Ui.IMEP.IE UE M"'c Ve BOUCHARD-HUZARD , HUE DE L'ÉPEP.ON , 7. VOYAGE DANS L'AFRIQUE OCCIDENTALE comprenant l'exploratioii DU SÉNÉGAL. DEPUIS SAINT-LOUIS JUSQU'A LA FALEME. AU DELA DE BAKEL; DE LA FALÉMÉ. DEPU.S SON EMBOUCHURE JUSQU'A SAHSANDIG; DES EI11ES D'CR DE RÉHIÎBA, DANS LE BAMBOUK ; DES PAYS DE GALAM, BONDOU ET WOOLLI; ET DE LA GA'JBIE, DEPUIS BAPACOUNDA JUSQU'A L'OCSAH. EXÉCUTÉ, EN 1843 ET 1844, par une commission composte de MM. HUARn-BF.SSINIÈRF.S, JAMIN, RAFFF.NF.L , PEYRF.-FERRV ET POTTIN-PATTERSON ; Ituligé et mis ru nulic PAR ANNE RAFFENEL, iii-Kir.i'. HU CnMMISSAFU AT T>R U MMI1F , WFMDnr n-F i* MfllfcTÍ df. DFOORAMH ft i>f. h ■OCih'rí «Tiiítoios.iorf n k l'Anii. PARIS ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR LIMAIBI Dl LA MlClítlÉ Di '.i iii.h Ain i F 23, RUE IIÀUTEFEULLK. 18Ì6 Des cinq membres de la commission dont je faisais partie, deux, M. Jamin et M. Peyre-Ferrv, furent obligés, par suite du déplorable état de leur santé, d'abandonner le pays, après avoir remonté la Falémé jusqu'à Sénou-Débou et visité Boulébané et l'almamy du Bondou.
M. Huard, M. Pottin-Patterson et moi continuâmes seuls les voyages ultérieurs qui eurent pour objet de lever une partie du cours de la Falémé, de reconnaître les mines d'or de Kéniéba dans le Bambouk, de traverser dans sa plus grande dimension le Bondou, de parcourir une partie du Galam et tlu Woolli, enfin de descendre la Gambie dans une étendue de près de 120 lieues. Le travail avait été ainsi réparti entre nous trois : M. Pottin était chargé des informations commerciales ; mon lot était l'exploration géographique ; M. Huard, chef de l'expédition , s'était réservé la re lation historique du voyage et la coordination des matériaux que devaient recueillir ses deux compagnons. A notre retour à Saint-Louis, M. Huard, malgré la grave affection qu'il avait contractée pendant la route. V se mit en devoir de remplir sa tâche ; moi, après avoir remis à M. le gouverneur un rapport spécial répon dant à diverses questions qu'il nous avait données à résoudre, je revins en France dans l'espoird'y rétablir ma santé altérée aussi par nos communes fatigues.
Quelques mois après mon arrivée, je reçus Tordre de M. le ministre de la marine de continuer le travail que la mort de mon malheureux compagnon venait d'interrompre. On me remit, à cet effet, ses papiers et ses notes; mais, écrits au crayon, à demi effacés et pour la plupart illisibles, je n'y trouvai que peu de chose à utiliser, et je dus le plus souvent, pour exécuter la tâche difficile qui m'était confiée, avoir recours aux cahiers de mon journal particulier que j'avais heureu sement conservés. Les pages qu'on va lire ne sont donc qu'un journal rédigé presque en totalité avec des notes qui , dans la pensée de celui qui les a prises , ne devaient jamais servir à composer un livre. Qu'on ne cherche donc tlans ce volume qu'un itinéraire minutieusement tracé et quelques observations très-peu savantes jetées au travers de cette monotone énumération de villages, de distances et de gisements.
Chapitre II. Suite Du Voyage De Saint-louis
A BAKEL. Les caïmans ; quelques traditions populaires sur ces animaux. — Accident arrivé à un Maure qui traversait le Sénégal; courage extraordinaire de cet homme. — Ile au Morphil ; projet de colonisation du colonel Schmaltz. — Podor, ancien établissement français. — Agitation de la population à rapproche de la flottille. — Village de Casga détruit récemment par le gouverneur Bouét ; châtiment infligé à ses habitants. — Saldé, village où l'on acquitte les coutumes pour lc voyage du Galam — Buttes de terre élevées par les termites. — Organisation sociale des nègres. — Abondance des moustiques. — Difformités des nègres , leur cause supposée. — Un mendiant du pays. — Les Maures de Dfodi "alla. —Ablutions des islamistes du Sahara. — Serment des nègres ; incident à ce sujet. — Injures et menaces d'un nègre.
Le 20 août. Après avoir dépassé le marigot de N'Dor, sur la rive gauche, nous parvenons, à 8 heures du matin , à la hauteur de Fauaye, village placé sur ce marigot à quelque distance du fleuve. Un ronier indique sur la rive la direction du village perpendiculairement au Sénégal. Fanaye est très peuplé, très-commerçant, très-riche en mil, en poissons secs et en nattes. Souvent nos navires y font escale pour se pro curer ces produits. Ce village paye des tributs à Eléga, prince des Trarzas, et a pour chef un marabout du Fouta. \ 10 heures, nous passons devant lc lieu nommé Cachot ou Bisga par les indigènes: c'est un endroit dangereux pour nos bâtiments quand nous sommes en guerre avec le Fouta, car les habitants, profitant de l'élévation des rives, creusent, selon leur habitude, des trous dans la terre, et ils s'y placent dans le dessein de tirer, sans être exposés, sur les hommes des navires, dont ils dominent alors le pont.
Ils se cachent, en outre, dans les épais buissons, qui sont très-abondants dans cette partie du pays. Le fleuve y est rétréci, et ses rives escar pées possèdent en assez grand nombre des arbres de haute taille qui leur donnent un agréable aspect. Après avoir doublé l'île de Lamnayo, où se tiennent habituellement des caïmans et des hippopotames, nous arrivons, à midi, au gué de Loun ghel; c'est l'un des endroits du fleuve que traversent les Maures pour se répandre dans le Fouta. A 7 heures du soir, nous arrivons à Laboudou-Diao , village situé devant le marigot de Doué, qui contourne l'île au Morphil ou de l'ivoire; à 8 h. 15', au village de Doué, qui ne présente rien de remarquable; à 8 h. 50', à l'escale du Coq : c'est à cette escale que se fait la traite des gommes avec la nation maure des Braknas.
A minuit , nous dépassons Moussa-Bakari, village qui porte le nom d'un pêcheur célèbre ; il est situé sur la rive gauche. Peu avant ce village, on trouve le marigot de Ko tala, dans lequel vivent en très-grand nombre des caïmans qui font , chaque année , de notables ravages sur les trou peaux des Maures , malgré les précautions prises par ceux ci pour préserver leurs bestiaux des attaques de ces animaux redoutables. Je ne sais jusqu'à quel point on doit ajouter foi aux récits des nègres lorsqu'ils prétendent avoir vu saisir, par les caïmans , des hommes et des bestiaux à terre ; cela me parait peu vraisemblable, car ces sauriens, surtout quand ils ont de fortes dimensions , ne sont pas doués d'une grande agilité. Mais il n'y a point à douter de la hardiesse et de la facilité avec lesquelles ils enlèvent des animaux dans l'eau , ne fussent-ils même qu'au bord; les caïmans s'emparent ainsi des bœufs les plus forts.
On prétend aussi qu'ils saisissent de cette façon des tigres et des lions. Ils tiennent leur proie plongée jusqu'à ce qu'elle soit noyée, puis ils la conduisent dans des cavernes , la laissent, dit -on, se corrompre et la dépècent ensuite. Plusieurs nègres m'ont raconté , sur les caïmans, des choses évidemment absurdes, mais ils sem blaient y croire avec tant de bonne foi , que je n'ai pas cru pouvoir me dispenser de les reproduire ici. Lorsqu'un caïman a fait une capture de quelque importance, m'ont dit ces nègres , il en instruit les autres caïmans de sa con naissance, parents ou amis, et ils règlent ainsi en assemblée le jour où le festin aura lieu. Aucun des conviés ne cherche à prendre sa part du butin avant le jour fixé; le banquet est présidé par le plus vénérable de la bande , qui procède à la distribution avec une irréprochable équité.
Le repas se prend en commun, et les convives se séparent ensuite pour courir sur de nouvelles proies. Les caïmans ont peur du bruit et n'attaquent presque ja mais un troupeau quand il vient boire ou se baigner en masse ; ils n'attaquent pas non plus les bœufs et les moutons qui traversent le fleuve pour passer d'une rive à l'autre. Les Maures, quand ils font ces traversées, ce qui arrive très fréquemment, nagent autour de leurs bestiaux en poussant des cris et en frappant l'eau avec de grands hâlons. Communément , les victimes des caïmans sont donc les hommes, les femmes, les enfants surtout et les animaux qui viennent isolément au bord du fleuve pour s'y baigner ou y boire ; mais le nombre n'en est pas moins grand chaque an née. L'aveugle confiance à la puissance protectrice des gris gris est souvent cruellement punie.
II y a fort peu de temps qu'à l'endroit où nous passons il est arrivé un de ces événements malheureux causé précisément par cet excès de con fiance, et qui montre à la fois le courage extraordinaire de celui qui en a été victime et l'acharnement prodigieux des caïmans dans leurs attaques. Un Maure qui s'était obstiné à traverser le fleuve malgré les avis de ses camarades est , à quelque distance du rivage, saisi à la jambe par un caïman d'une taille remarquable. Selon l'usage des Maures et des nègres, l'intrépide imprudent se retourne contre son ennemi et lui plonge les deux doigts dans les yeux : c'est un moyen de.défense qui, dit-on, réussit parfaitement à faire lâcher prise à Fassaillant. Le Maure, délivré, continue cou rageusement sa route, quoique gravement blessé; mais, un peu plus loin, il est ressaisi par le même caïman, dont il sait encore adroitement se dégager en employant son infaillible procédé de défense ; enfin saisi deux nouvelles fois, toujours par son terrible adversaire , il parvient encore à lui échap per, mais il avait le flanc déchiré et les entrailles pendantes, et il n'arrive au terme de sa course que pour expirer.
Pendant cette journée, nous avons eu du calme, puis une faible brise qui n'a pas été d'un grand secours à VÉrèbe. Le temps a été beau, le ciel clair et serein ; vers le soir seu lement , il y a eu quelques nuages et des éclairs dans le N. E. De Richard-Toll à Podor, les rives du Sénégal sont très élevées; le sol est fertile. On aperçoit des roniers en plus grand nombre à mesure que l'on remonte ; mais les nègres n'en tirent aucun parti utile, et ces palmiers ne sont là, le plus souvent, que comme de stériles ornements servant à in diquer l'emplacement ou le voisinage d'un village. Les plaines sont moins exposées aux inondations que dans le bas du fleuve. Les arbres que l'on remarque sont le kélèlé, le gona tier, le sump, le sopsop, le diorkek, le kad et le nebneb. L'Erèbe a été obligé d'abandonner, dans la matinée, plusieurs des bâtiments de traite qu'il remorquait.
II lui était quelquefois impossible , avec celte longue file de navires, de refouler les courants, qui sont, dans certains en droits, d'une rapidité extrême. Un peu au-dessous de l'es cale du Coq, nous avons rencontré le cotre ï Ecureuil, qui avait à bord un chargement de charbon pour l'Erèbe; le transbordement s'est fait immédiatement. Le 21 août. A 1 heure du matin, nous dépassons Souima, petit village de la rive gauche où habitait, il y a fort long temps, la famille de l'Almamy actuel du Bondou. A 2 heures, nous arrivons à Podor, où nous mouillons jusqu'à 4 heures. Ce village, assez grand, est le séjour habituel des enfants de Mockar-Boubou , ancien ministre des Braknas; l'un d'eux, Diak-Moctar, en est, pour ainsi dire, le chef. Les habitants sont cultivateurs et pêcheurs. Nous avons eu à Podor un fort dans le dernier siècle, et c'était là que se terminait le voyage annuel du fleuve, au temps du moins où Adamson faisait son exploration du Sé négal.
Podor était une position importante qui, comme beaucoup d'autres, a été abandonnée dans cette triste et longue période pendant laquelle le Sénégal s'est trouvé, al ternativement et à plusieurs reprises, anglais et français. M. le colonel Schmaltz, le premier gouverneur qui vint après la restauration, avait eu l'intention de reconstruire le fort et de faire de ce point le chef-lieu de grandes cultures qu'il voulait établir dans l'île au Morphil; mais malheureusement les Foulahs du Fouta n'acceptèrent point ses propositions, et rien ne fut fait. Ce peuple, fier de son indépendance et, di sons-le en passant, un peu gâté par de trop faciles conces sions et un excès de tolérance de notre part, avait également cherché à s'opposer à la formation de notre établissement de Dagana, et nous fûmes obligés alors d'employer la force pour en prendre possession.
Un pareil moyen eût moins bien réussi à Podor; car nous nous serions trouvés là au centre du pays de ces Foulahs, et nous eussions eu, en outre, à entreprendre une véritable conquête, puisque Podor leur appartient. II est à regretter que les projets du colonel Schmaltz n'aient pas pu être réalisés : sous le double rapport politique et in dustriel, l'occupation d'un point du Fouta eût été d'une haute importance ; les habitants de ce pays , incessamment en hostilité avec nous, auraient besoin de sentir directement notre influence, et la présence, au milieu d'eux, d'une cer taine force les empêcherait souvent de céder à de mauvaises inspirations. Faisons remarquer aussi que, dans le fleuve, aucune localité ne semble plus fertile que l'île au Morphil et plus propre aux cultures. A G heures du matin, nous arrivons à Diatal, village mé diocrement peuplé et placé sur la rive gauche.
Ses habitants, qui sont d'habiles cultivateurs, émigrent pendant la saison des pluies et se retirent dans l'intérieur, pour fuir l'inondation qui envahit leurs cases et leurs cultures. A 7 heures, nous apercevons le petit village de Maô, qui est, pendant les grandes eaux, soumis aux mêmes accidents que le précédent. A 7 h. 45', nous passons devant Moktar- Salam, placé, ainsi que Maô, sur la rive gauche : nous y remarquons quelques hommes armés qui , craignant sans doute une surprise du bateau à vapeur, se tiennent sur la défensive; quelques-uns même ont déjà pris possession de leurs trous en terre. Cependant ils nous laissent tran quillement passer. A 8 heures, nous doublons le marigot et le passage d'Ou roardo. C'est un banc de sable qui barre presque entièrement la rivière; mais il n'est pas dangereux, car il y a assez d'eau pour permettre aux navires d'un petit tonnage de lc franchir toute l'année.
A 8 h. 10', nous atteignons le village qui donne son nom.au marigot et au passage ; il est peu ha bité , malgré l'importance du commerce de mil , qu'il fait avec les navires de Saint-Louis : on appelle, dans lc fleuve, escales de mil les lieux où ces marchés s'accomplissent. A 8 h. 45', nous dépassons Banam, petit village abandonné dans la mauvaise saison. A 10 h. 5', nous arrivons à Diaô, également inhabité pendant l'hivernage; dans la saison ac tuelle, il est occupé par des gens qui jouissent d'une bonne réputation parmi nos traitants : aussi les patrons des gros navires qui sont forcés, par la baisse des eaux, de descendre du Galam choisissent-ils ce lieu pour attendre les bateaux d'un moindre tonnage, avec lesquels ils veulent faire route pour Saint-Louis. A Diaô, ils sont hors des barres, et ils n'ont plus à craindre les échouements.
Toutefois ils ne perdent pas entièrement leur temps : ils profitent de leur séjour à ce village, pour acheter, en contrebande, de la gomme aux Maures Braknas, et du mil ou d'autres objets aux habitants Foulahs des environs. A 2 heures du soir, nous arrivons au village d'Alôar sur la rive gauche ; à 2 h. 55', au marigot de Mafou, situé sur la même rive et se répandant très-loin dans l'intérieur : beaucoup de villages de pêcheurs sont établis sur ses bords. A 5 h. 15', nous passons à Sarpoly ; c'est un banc de roches qui occupe presque toute la largeur de la rivière et qui oblige, lorsque les eaux sont basses, nos embarcations à décharger leurs marchandises pour le traverser. A 5 heures, nous dépassons Alybiram, qui est aussi un bas fond et un mauvais passage, mais dans lequel il n'y a que du sable; il tient à la rive droite.
A 6 heures, nous arrivons au marigot de Souksa, situé sur la même rive; très-étroit à son embouchure, il s'élargit en s'avançant vers l'intérieur et arrose plusieurs villages dans son cours. A 8 heures, nous sommes à M'Barobé, banc de roches sur la rive droite : il laisse une passe assez large sur l'autre rive et n'offre aucun danger. Le pays que nous avons en vue dans cette journée pré sente à peu près le même aspect que celui d'hier : rives es carpées, plaines accidentées de groupes d'arbustes et de buissons ; seulement les arbres sont plus touffus et la végétation plus active. Nous naviguons très-près de la rive gauche, qui est presque régulièrement taillée à pic. Depuis hier, nous apercevons sur les arbres un grand nombre de singes de petite taille. Presque tous les villages devant lesquels nous passons aujourd'hui présentent des rassemblements d'hommes armés, mais, comme ce matin à Moktar-Salam , ils paraissent plutôt inquiets et craintifs à notre approche que dominés par des sentiments de vengeance.
Ces marques d'anxiété de la part des habitants sont, au surplus, bien naturelles dans les environs de Casga. Le 22 août. A 1 heure du matin, nous dépassons le vil lage de Dara, et, à 2 heures, celui deN'Dormboss. Deux coups de feu partis de ce dernier village nous font faire notre branle-bas de combat ; dès hier déjà, nous avions disposé des bastingages en planches de ronier pour nous garantir des balles. L'Erèbe riposte aux coups de feu par un coup de pierrier, et nous continuons notre route, préparés à répondre aux attaques des Foulahs; mais elles ne se renouvellent plus de toute la nuit. A G heures, nous atteignons Aleybé. Ce village, éloigné du bord de 2 kilomètres environ , est considérable en étendue et en population. Ses habitants sont courageux et ils se battent souvent contre les Touabirr, tribu des Braknas, qui viennent ravager leurs lougans de la rive droite; les Foulahs d'Aleybé repoussent aussi avec avantage ceux de ces Maures qui traversent les gués pour faire des pillages sur la rive gauche.
Aleybé était autrefois sur le bord du fleuve, mais, comme ses habitants commettaient de fréquentes exactions sur nos navires, ce village a eu le même sort que Casga. Nous trouvons également à Aleybé les habitants en armes et rassemblés en grand nombre; leurs démonstrations, sem blables à celles que nous avons déjà reconnues hier dans d'autres villages, indiquent plus de crainte et de défiance que de désirs hostiles A 8 h. 20', nous longeons le marigot de Boki, qui est si tué sur la rive droite ; non loin est un banc de sable sur le quel nos navires se sont quelquefois échoués. A midi, nous avons , sur la rive gauche, le marigot de Oualaldé, qui verse ses eaux dans celui de l'île au Morphil, après avoir traversé une partie du pays. A l'entrée du ma rigot existait autrefois un village assez considérable ; il a été détruit par la tribu maure des Touabirr.
A 1 h. 10 du soir, nous passons à Ourogandé, banc de sable très-étendu qui obstrue la rive droite du fleuve; il a peu d'eau pendant la bonne saison, et, pour le franchir, nos na vires sont obligés de s'alléger. La chronique rapporte que le faux prophète Demba-Golokh, ayant voulu camper avec son armée dans une plaine boisée et d'un aspect agréable que l'on aperçoit non loin de là, fut chassé de ce campement par les lions, qui fondirent, à l'improviste et en très-grand nombre, sur lui et les siens. On ne manqua pas, dans le pays, de con sidérer cette merveilleuse intervention des lions comme un avertissement d'abandonner une mauvaise cause , et les rangs de l'armée de Demba-Golokh s'éclaircirent dès lors avec une grande promptitude. Que cette histoire soit fausse ou vraie , on peut affirmer , d'après le dire des habitants et des traitants, que le pays qui avoisine cette partie du fleuve donne retraite à un grand nombre de lions.
A G h. 50' du soir, nous atteignons, sur la rive gauche, le village de Casga, qui n'offre aujourd'hui que des ruines et des traces d'incendie. II y a un mois à peine, le gouver neur Bouët, justement irrité des lenteurs que les habitants de ce village mettaient à indemniser les négociants et les traitants qu'ils avaient dépouillés, a dirigé lui-même une expédition dans laquelle Casga a été complètement détruit. Ce village, très-étendu et très-peuplé , était, par sa situation, d'autant plus dangereux pour nos navires, qu'un banc de sable mis à sec au retrait des eaux, et placé précisément en face, obligeait celles de nos embarcations qui des cendaient alors le fleuve à décharger à terre leurs marchandises. De là , des détournements et des vols journaliers commis au préjudice de nos traitants par les gens de Casga, excités dans leur passion naturelle du vol par la vue des objets qu'on était obligé de confier momentanément à leur garde.
Casga avait pour habitants des Toucouleurs de la tribu des Laos, qui passent dans le pays pour de hardis et incorrigibles voleurs; ce village était agréablement disposé dans une plaine immense garnie d'arbres de haute futaie dont plusieurs ont été détruits par l'inccndie. Les gens de Casga étaient ordinairement soutenus dans leurs pillages par ceux du village de Dounguel, qui sont aussi des Laos. Nous nous attendions à une attaque en passant devant Casga; mais nous n'y avons rencontré que des hommes ar més dont les dispositions ne présentaient, en apparence du moins, rien de plus hostile que celles des autres habitants que nous avons déjà trouvés rassemblés sur notre passage. A 8 heures du soir, nous dépassons Dounguel, assez grand village situé aussi sur la rive gauche ; à 10 heures, nous at teignons , toujours sur la même rive , Gueldédiabé, où les nègres ont établi une bagnass, comme au marigot des Ma ringouins.
En cet endroit , un banc de roches s'étend de la rive droite jusqu'à 10 mètres environ de la rive gauche, ne laissant qu'un étroit canal qui sert de passe aux navires pen dant la mauvaise saison; il est presque à sec dans la bonne. A 10 h. 45 , nous passons devant le village de Gabobé, placé sur la rive gauche. Ses habitants sont turbulents, mais les traitants n'ont pas eu sérieusement à s'en plaindre encore. A 11 h. 50', nous longeons le village de Fondé-el- Iman, à peu près semblable au précédent. Dans une assez grande étendue, aujourd'hui, nous voyons des plaines garnies de hautes graminées se déployant depuis les bords du fleuve jusqu'à plusieurs kilomètres vers l'inté rieur ; les arbres y sont généralement rares, et on n'en aper çoit qu'à une certaine distance. En plusieurs endroits, la rive gauche présente des coupées verticales d'une hauteur remarquable, au pied desquelles l'eau est tellement profonde, que le bateau à vapeur pourrait s'y accoster à toucher terre.
L'aspect des rives change quelquefois : tantôt elles sont bor dées par des bois touffus qui limitent l'horizon, tantôt par des arbustes aquatiques très-serrés; tantôt enfin, et le plus souvent, elles forment, comme je viens de le dire, des plai nes étendues et d'une riche verdure. Cet aspect, qui devient de plus en plus varié à mesure que nous remontons, nous fait oublier l'impression de tristesse dont il est difficile de se défendre en côtoyant , dans la saison sèche , les rives sa blonneuses et arides du bas du fleuve. Depuis Dagana, les bords du Sénégal sont véritablement , par instants , d'un pittoresque quï pourrait être envié pour plusieurs de nos rivières de France. Nous sommes constamment suivis par des groupes nombreux d'hommes armés de fusils, de sagaies, de casse-têtes et même de gros bâtons : leur attitude et leur persistance à nous accompagner nous sembleraient fort suspectes s'ils n'expliquaient aux laptots des bâtiments que la crainte seule les a réunis, et qu'ils sont accourus pour demander des ex plications sur la présence de notre petite flottille dans leur pays.
Les réponses qu'on leur fait semblent les rassurer; mais ils n'en continuent pas moins à nous suivre en témoi gnant de leurs intentions pacifiques à leur manière, c'est-à dire avec de vives démonstrations et des cris violents qu'on prendrait plutôt pour des signes de menace et de colère que pour des protestations de sympathie. Ce soir, vers 7 heures, notre embarcation, en allant comme d'habitude à bord de l'Erèbe, s'est trouvée en gagée sous la remorque qui sert ordinairement de va et-vient : elle contenait M. Jamin, M. Ferry et un laptot pour pomoyer. En un instant , le premier de ces messieurs et le laptot sont lancés à l'eau , et l'embarcation, en travers sous la remorque et à demi remplie, va inévitablement couler, car l'Erèbe continue sa route. Heureusement qu'on s'aperçoit assez tôt, à bord du bâtiment à vapeur, de cette situation perplexe, et qu'on fait stopper la machine.
M. Ferry ne savait pas nager, et, seul dans un canot engagé, il se trouvait gravement compromis; M. Jamin est saisi par un laptot le long du Vigilant, et il était temps : embarrassé dans son bournouss et étourdi de son immersion inattendue, ses efforts commençaient à devenir impuissants. Le 25 août. Nous passons, à minuit, à Tioubalou-Détiéfall, village de la rive gauche, habité par des pêcheurs qui joignent à cette profession celle de cultivateur : le mil et le lamaka (tabac du pa j s) garnissent de leur jolie verdure les abords de leurs cases. A minuit 50', nous sommes à Soureill; à 1 heure, à Abdala-Moktar : ce dernier village est occupé par des gens de la tribu des Laos et a servi autrefois de demeure au père de l'almamy actuel du Fouta, qui se nommait Biram. II y a un banc de sable devant Abdala-Moktar, mais òn peut ai sément le franchir, et cela est heureux, car, semblables aux habitants de Casga et de Dounguel, et de la même tribu qu'eux , les gens de ce village ne feraient pas de grâce à nos traitants.
A 2 heures, nous atteignons Oualla, et, à 5 heures, Diara- N'Guel, toujours sur la même rive. Ces deux villages sont ha bités par des hommes braves qui ne reculent pas devant les Maures. Ils ont toujours été en bonnes relations avec nos traitants, auxquels ils vendent ordinairement des peaux et du mil. A 6 heures, nous arrivons au village de Vasotaké, qui est peu peuplé; à 8 h. 50', à celui de Tébékoutt; à 10 h. 20', au passage de Baly-N'Goye, fort difficile dans la saison sèche, car il est formé par un banc de sable très-étendu qui lient aux rives du fleuve, faisant en cet endroit plusieurs sinuo sités. Ce passage est, en décembre, infranchissable, même par les navires qui ne calent que 2 pieds d'eau : ils sont obligés de se décharger complètement pour pouvoir passer. A 1 h. 55' du soir, nous sommes devant Saldé, gros village de la rive gauche situé tout à fait sur le bord et occupé par des Torodos et des pêcheurs.
C'est là que les navires qui vont au Galam s'arrêtent pour payer les coutumes dues, d'a près les traités, à l'almamy du Fouta.' Celui-ci y est repré senté par son ministre El-imam-Bolo, sur la case duquel flotte un pavillon tricolore. Ce village passe parmi les nègres pour être à égale dis tance de Saint-Louis à Bakel; il y a aussi, à Saldé, un banc de sable qui oblige , pendant la saison sèche , les navires à décharger leurs cargaisons, mais elles ne courent pas, entre les mains de ses habitants, les mêmes dangers qu'à Casga : elles sont toujours intégralement rendues à leurs pos sesseurs. Les démêlés avec l'almamy du Fouta n'étant point encore terminés, nous passons sans acquitter les cou tumes; l'Erèbe s'arrête seulement un instant pour déposer deux hommes qu'il avait à bord; ils nous ont été d'un grand secours pour calmer les populations.
On trouve, peu après avoir dépassé Saldé, un marigot du même nom , qui est large et étendu et qui limite en cet endroit l'île au Morphil; nous avions aperçu, quelques centaines de mètres avant le village, un petit marigot sans importance. A 5 h. 4 , nous passons au village de M'Bagni, sur la rive droite : il est gouverné par Aldoundé, prince du Fouta, et a pour habitants des hommes assez courageux pour résister aux attaques des Maures. II existe sur la rive opposée un autre village du même nom où se retirent les habitants, dans l'hi vernage, quand le premier est inondé : ils ont choisi de préférence la rive droite, parce que les terres de cette rive sont, dans cette partie du fleuve, plus favorables aux cultures que les terres de la rive gauche. A 5 h. 20', nous franchissons le banc de sable de Dooua lell, qui n'a point d'eau dans la saison sèche, et qui oblige aussi nos navires à décharger leurs marchandises pour le passer.
A 8 heures, nous apercevons lc village de Tiaski sur la rive gauche; à 9 heures, celui de Dabia actuellement aussi sur la rive gauche. Ce village, qui était autrefois sur la rive opposée, a été détruit et pillé en 1857 , à la suite de l'une de ces querelles particulières si fréquentes dans le Fouta et dans lesquelles interviennent toujours les Maures. Les habitants de Dabia, dont la puissance a été considérablement affaiblie par cette destruction, se sont en quelque' sorte retirés de la lice , et ils jouissent aujourd'hui, sur la rive gauche, d'une sécurité parfaite. A 10 h. 20', nous passons devant Neyré, et, à 11 heures, devant N'Diafann. Ces deux villages ont subi exactement le même sort que Dabia, et leurs habitants, suivant l'exemple qui leur a été donné dans cette localité, ont transporté aussi leurs cases sur la rive opposée.
A 11 h. 50', nous dépassons Riguiann, village fort grand de la rive gauche, occupé par une population turbulente, dont nos traitants ont eu souvent à se plaindre; à 11 h. 45', nous sommes de vant Gabobé , beaucoup moins important que le précédent. Dans la journée, la pluie n'a pas cessé et la chaleur a été insupportable. Nous avons eu, comme hier, pour escorte les habitants des villages devant lesquels nous sommes passés; ils nous ont encore accompagnés en grand nombre et en continuant leurs singulières acclamations amicales ; mais avec cette différence cependant qu'aujourd'hui l'appareil des armes, qui donnait hier une sorte de démenti aux intentions qu'ils annonçaient , avait complètement disparu : les femmes et les enfants se montraient dans les groupes sans paraître éprouver la moindre crainte.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Voyage dans l'Afrique occidentale, comprenant l'exploration du Sénégal ... exécuté en 1843 et 1844, par une commission composée de MM. Huard-Bessinières, Jamin, Raffenel, Peyre-Ferry et Pottin-Patterson; rédigé et mis en ordre par A. R.
