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VOYAGE DA. S L'AFRIQUE AUSTRALE. lmplilh.de UlLer. Â.IE&EMEOTE. VOYAGE DANS L AFRIOUE AUSTRALE NOTAMMENT DANS LE TERRITOIRE DE NATAL DANS CELUI DES CAFRES AMAZOULOUS ET MAKATISSES ET JUSQU'AU TROPIQUE DU CAPRICORNE EXÉCUTÉ D IIU. T LES A\NÉES 1838, 1839, 1810, 1811, 1812, 1813 k 1814 ACCOMPAGNÉ DE DESSINS ET CARTES PAR M. ADULPHE DELEGORGU E (de douai) 21t. cc une _ï ntr oìnution PAR M. ALBERT-MOXTÉMONT Membre de plusieurs sociétés savantes Auteur des Lcttret rur l' Astronomie t de l'IJistoire universelle des Voyage», etc. 1 PARIS A. RENÉ ET C% IMPRIMEURS-ÉDITEURS, RUE DE SEINE, 32. Jll'0ii_ieut ílloii-ieiu te. Notule ht Ô íll IH.lli. 1J , GRAND MAITRE DE L'liMVEItSITE, MINISTRE DE L'INSTKUCTION PUBL1QI E, CZeéte • Zi i fa/tan ed/ a/A i á (bn /t.uioc/Jiayc __. /íí/iec/ iZ ue fecannaZ/óatice, /a/ dan /n'.f/ituit^/f dr Aèt^-Cáj/òant I, /'/("t . Adulphe Deuegorgie.
Introduction
. A l' extrémité méridionale de TAfrique se développe une vaste étendue de territoire qui , désignée sous le nom de Colonie du Cap de Bonne-Espérance, est aujourd'hui l'une des plus utiles possessions britanniques, en même temps que sa ca pitale offre une halte précieuse aux vaisseaux se rendant d'Eu rope aux Grandes-Indes, comme à ceux qui en reviennent. La colonie du Cap, située entre les 34" 50'-29° 50' latitude sud et les 15° 20'-25° 10' longitude est, présente un développement de plus de _50 lieues de côtes ; elle a de l'ouest à l'est plus de 200 lieues de longueur; sa plus grande largeur, dans la partie occidentale, dépasse 120 lieues; sa moindre, au cen tre, est d'environ 70 lieues. On donne à son ensemble une su perficie totale de 15 à 16,000 lieues carrées, et une population de 160 à 200,000 habitants, dont 60,000 blancs ou hommes de couleur libres, 30,000 Hottentots, 40,000 nègres, et le reste, Cafres et Boschjesmans ou hommes des bois.
Bornée au nord par la Hottentotie indépendante, qui se pro longe vers le tropique du Capricorne ; à l'ouest, par l'Océan atlantique; au sud, par le grand Océan austral, et à l'est, par la Cafrerie, la colonie du Cap a quelques cours d'eau remar quables, tels que le fleuve Orange, les deux rivières des Élé-
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. pliants et la rivière des Poissons ou groote Visk rivìer. Elle est traversée par plusieurs chaînes de hautes montagnes, et on y trouve plus d'un désert ou karrou, au sol imprégné de sel. Le climat, généralement assez chaud, divise Tannée en deux saisons égales , la sèche et la pluvieuse. La première , arrive quand le soleil est dans Thémisphère nord, et la seconde, lorsque T astre est clans Thémisphère sud; la première est Thi ver, et la deuxième Tété de ces contrées ; l'hiver a lieu de mars à septembre, et Tété, de septembre à mars. La colonie abonde en productions naturelles de tous genres, en fruits délicieux, en arbres et en plantes; elle a même d'ex cellents vignobles. Parmi les animaux domestiques on distingue les bœufs , les moutons et les chevaux ; quant aux bêtes sauves, elles reculent de plus en plus vers le nord, à mesure que la civilisation s'avance de ce côté.
Les mouches pullulent, les fourmis blanches infestent les champs, les perdrix et les ou tardes sont très-multipliées, et malheureusement aussi les reptiles. En fait de contrastes , on remarque la grande autruche à côté du grimpereau, l'éléphant près de la souris, le mons trueux hippopotame et la légère gazelle, le gros buffle sauvage et le lièvre timide. Pour compléter cette donnée préliminaire sur la colonie du Cap, disons encore qu'elle se divise en deux provinces : celle de Touest, dans laquelle se trouve comprise la capitale, nommée par les Anglais Cape-Town; et celle de l'est, qui a pour ville principale Graham'sTown, laquelle a éclipsé Uitenhagen, ville située à 20 milles du port Elisabeth, seul bon mouillage de la baie Algoa. La province de Touest a les grains et les vins, celle de Test, les pâturages et les bestiaux. La ville du
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. IX Cap, lieu de débarquement et entrepôt des productions de la colonie, compte environ 25,000 habitants, lorsque Graham's Town, qui ne date guère que de vingt -six ans, en réunit déjà environ 16,000. Mais d'autres villes s'élèvent et voient s'accroître leur population dans les onze districts de la colonie, dont cinq appartiennent à la province de Touest, et six à celle de Test; entre autres le district de Graaf-Reynett, limitrophe de la Cafrerie. Après ces généralités sur la contrée qui nous occupe, es sayons de rappeler sommairement la succession des faits qui s'y rattachent et des voyages dont elle a été le but ou le théâtre, depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Trois puissances maritimes plus ou moins influentes dès leur origine, le Portugal, la Hollande et TAngleterre , ont tour à tour montré et arboré leur pavillon sur cette pointe africaine qui fut d'abord nommée cap des Tempêtes ou des Tourmentes, à cause des périls que les navires avaient à redouter dans les mers qui en battent les rochers.
Le premier qui doubla ce dangereux promontoire fut T intrépide Portugais Vasco de Gama, lequel ouvrit de la sorte, pour la première fois, la mer des In des aux vaisseaux européens et fit changer la dénomination de cap des Tempêtes en celle de cap de Bonne-Espérance, comme un présage des succès futurs des nobles fils du Tage. Ce mé morable événement eut lieu en I_i97. Mais les flottes lusitaines dédaignèrent quelque temps de relâcher sur ces parages que Ton regardait alors comme inhospitaliers; les marins por tugais se bornèrent à quelques escarmouches avec les indi digènes ; le gouvernement de Lisbonne ne voulut y fonder au cun établissement, même provisoire. A
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. Les Hollandais, qui avaient suivi de près leurs émules ou plutôt leurs rivaux dans le dédale des archipels asiatiques, songèrent à s'arrêter au Cap dès Tannée 1600 ; ce ne fut néan moins que quarante-huit ans plus tard, qu'ils jetèrent les fon dements d'une colonie; elle ne prit de la consistance que deux ou trois années ensuite, lorsque le premier de leurs gouver neurs, Van Riebeek, y jeta, le 8 avril 1652, les bases d'un établissement permanent. La domination batave, en ces pays lointains, devait dès ce moment s'affermir et s'étendre pour durer près d'un siècle et demi, c'est-à-dire jusqu'en 1795, année où TAngleterre vint s'emparer subrepticement du Cap. Elle le restitua, il est vrai, au bout de sept années, à la paix d'Amiens, en 1803 ; mais elle le reprit trois ans après, pour alors le garder à toujours, en ayant Tattention ensuite, comme simulacre de légalité, de se le faire adjuger, en 1815, d'une manière soi-disant légitime, par le traité de Vienne.
Examinons maintenant les principaux voyages exécutés dans ces contrées, sous les deux dominations hollandaise et an glaise. Le premier qui se présente est celui de Lopez, dont la relation publiée par Pigafetta, en 1591, donne les premiers renseignements que Ton ait recueillis sur l'intérieur de la Ca frerie. Ce dernier mot était encore à cette époque ignoré, du moins de Lopez, qui donne à son voyage le titre de « Pays si tués entre le Congo , le cap de Bonne-Espérance et le fleuve du Nil. » L'auteur mentionne la Terre de Natal, qui fut, dit-il, découverte et reconnue le jour de la Nativité de Notre-Sei gneur ; il cite un fleuve Magnice * et un fleuve Bavagul. Vers le 1 Ce fleuve est supposé le même que la rivière Oury ou Limpopo, aux sources de laquelle M. Delegorgue a longtemps chassé.
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. \i mème temps les Hollandais se mettaient en rapport avec les naturel., et. en 1601, les Anglais commençaient aussi à se montrer. Un second voyageur, Ten Rhyne, explore le Cap et le pays des Hottentots en 1673 ; sa relation se publia en latin à Schaf fouse en 1686. Ten Rhyne décrit d'abord la baie de Saldanha, située à 18 lieues au nord de la ville du Cap ; ensuite et assez inexactement la baie de la Table. Le reste de Touvrage traite des Hottentots, mais avec brièveté. Après lui rient le landdroost ou magistrat kupt, qui, chargé de recueillir dans T intérieur du pays de jeunes bœufs pour le compte de la compagnie hollandaise, quitte le Cap en octobre 1705, visite plusieurs kraals ou villages, et au bout de quarante deux jours ramène 179 bœufs, pour lesquels il n'avait eu à échanger avec les Hottentots que de la verroterie et des colliers de grains de cuivre.
De 1705 à 1713 s'effectue le voyage de Kolbc, écrivain con sciencieux, mais crédule, qui séjourna huit ans au Cap. L'au teur décrit le territoire qui composait alors la colonie , puis les formes du gouvernement et les mœurs et coutumes des indi gènes. C'est dans son livre en trois volumes in-12 qu'il parle du singulier usage d'asperger d'urine les nouveaux époux, usage un instant confirmé, mais enfin démenti par les voyageurs plus récents qui s'en égaient aux dépens du bon Kolbe. Les montagnes qui entourent le Cap, savoir : celle de la Table, celles de la Tête et de la Croupe du Lion, et celle du Diable, sont soigneusement décrites par Kolbe, lequel ne donne toutefois que 1,857 pieds de haut à la première, qui en a 3,600, et dont le sommet paraît à distance uni en effet comme une
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. table, mais qu'en réalité on trouve inégal et, fort raboteux. Du haut de la montagne du Lion, qui est très-escarpée , on découvre en mer le plus petit bâtiment à douze lieues d'éloignement. La montagne du Diable n'est séparée de celle de la Table que par une pente étroite. Elle doit son nom aux terribles effets des vents sud-est, qui, s' engouffrant dans cette gorge, se précipitent sur la ville avec une impétuosité sans égale. Cette montagne est moins haute et moins large que celles de la Table et du Lion , mais elle s'étend jusqu'au bord de la mer. Kolbe décrit également les rivières du Cap et la ville elle même ; mais tout cela est ici hors de notre objet , qui doit se borner à des indications tout à fait générales et sommaires pour chacun des voyageurs dont nous passons en revue les travaux ; c'est ce qui nous oblige à passer sous silence le tableau qu'il nous trace de la baie de la Table et de la baie Fausse ou False- Bay , toutes deux abritant les vaisseaux , la première pendant que règnent les vents sud-est, et la seconde pendant ceux d'ouest et de nord-ouest.
Je ne nommerai qu'en passant Tabbé de La Caille , dont le voyage, effectué au Cap de 1751 à 1752, n'avait eu qu'un but astronomique; je ne fais non plus qu'indiquer le voyage de Hop et de Brink, exécuté en 1761 et 1762, bien qu'assez im portant en lui-même pour T histoire des découvertes ; je désigne seulement celui du rêveur Bernardin de Saint-Pierre , fait en 1771; et j'arrive à celui de Sparmann, accompli de 1772 à 1776. Ce voyage est plein de faits d'histoire naturelle et de curieux détails de mœurs sur les Hottentots, les Boschjesmans et les Cafres. A côté de Sparmann, et vers la même date, apparaît Thun-
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. XIII berg, naturaliste également distingué , qui avait exploré avec sollicitude les environs du Cap et l'intérieur du pays, surtout au point de vue botanique. Vient ensuite, de 1777 à 1779, le voyage de Paterson, qui pénétra vers le nord, un peu plus loin que le fleuve Orange, et à Test jusqu'au pays des Cafres, au delà de la grande rivière des Poissons. A ce voyageur succéda Levaillant, né à Surinam, Guyane hollandaise, mais Lorrain d'origine, dont la relation, de 1780 à 1785, est si attachante sous le rapport de Tornithologie et de la zoologie. Cette relation, dont la rédaction fut Tœuvre d'un jeune écrivain d'alors, nommé Varon, est une de celles que Ton doit lire avec le plus de précaution, parce que souvent elle tient un peu du roman ; elle intéresse par Tingénuité des aperçus et la justesse des remarques ou le charme des descriptions.
En 1796, le capitaine américain Stout visita la Cafrerie, pendant que le capitaine français Dcgrandpré se livrait à des re cherches sur la navigation le long du littoral du Cap, et que le hollandais Cornélius Jong explorait l'intérieur du pays. La même année 1796 voyait tomber la colonie aux mains de TAn gleterre, et le voyageur Perdrai publiait ses remarques, les quelles, toutefois, ne virent le jour que trois mois après le pre mier volume du voyage de Barrow, exécuté de 1797 à 1799. Deux ans après se publiait la relation de Semple , qui avait fait au Cap un assez long séjour ; dans le même temps paraissait le voyage de Truter et Somcrvitle, qui venaient de franchir les montagnes neigeuses (Sneu webergen) et révélaient des ter res fertiles au-delà des déserts, et dont Texistence avait jusqu'a lors échappé à Tobservation des Européens. De 1803 à 1806, période où, en vertu du traité d'Amiens, le
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. XIV Cap était rentré sous le pouvoir batave, un savant voyageur, Henri de Lichtenstein, parcourait tout le pays afin de publier ensuite une narration riche de faits scientifiques et d'aperçus de mœurs et usages, que les limites restreintes de cette introduction ne me permettraient point de rapporter, mème sous forme d'analyse. La colonie du Cap étant retombée sous le joug britannique, d'autres voyageurs sillonnent le pays, notamment le missionnaire Campbell, qui, de 1812 à 1815, parcourt les parties sep tentrionales et orientales, et se rend au pays des Griquas et des Namaquas. II y reparaît en 1820, accompagné d'un autre missionnaire, appelé Philip, lequel, en 1825, alla même jusqu'à Lattakou. Cet apôtre de TEvangile s'attache à établir que les missions dans TAfrique méridionale ont aidé à maintenir la paix entre les colons et les indigènes des frontières, résultats que, pour la Cafrerie du moins, conteste M. Delegorgue, dont le séjour de six à sept ans au milieu de ces peuples a dû, certes, lui permettre de bien apprécier les faits.
Dans le même moment que les envoyés de la Société des missions religieuses de Londres exploraient ainsi les contrées et les populations australes de TAfrique, le voyageur Burchell, au sein de ces lointaines régions , se livrait à des recherches d'histoire naturelle et formait une immense collection d'espèces botaniques et zoologiques; mais son voyage, exécuté de 1810 à 1812, n'ayant été publié qu'en 1824, a enlevé à la plupart de ses observations le mérite de la nouveauté. Thompson suivit, de 1821 à 1824, les traces de Burchell, en Rappliquant toutefois à reiracer les progrès des émigrants de la métropole. Pendant que Thompson mettait en ordre ses matériaux scien
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. XV tisiques, Coveper Bosc, de 1824 à 1828, allait observer de plus près le mouvement des populations jusqu'aux limites du ter ritoire colonial; et, de son côté, le missionnaire Hallbeck, en 1827, visitant le pays des Tamboukis et des Cafres ; tandis que deux colons anglais du Cap, Coivie et Green, atteignaient la baie de Lagoa. Plus près encore de notre époque, le docteur Smith , en 1836 , se mettait en rapport avec des tribus cafres et pénétrait jusqu'au tropique du Capricorne, mais non exactement par la môme route que celle de M. Delegorgue, direction que nul autre Européon n'a suivie avant notre compatriote. Enfin, un dernier voyageur, le capitaine Harris, de Tarmée anglaise de Bombay, a publié en 1841 , à Londres, en un volume in-8°, la relation de ses courses de chasse à travers les territoires soumis à la domination d'un chef cafre, appelé Moselekatse ; relation qui renferme également des aperçus géographiques sur Graham's Tovvn et Graaf-Reynett, sur les montagnes neigeuses et sur les fermiers boers ou hollandais.
Les détails de chasse du capitaine Harris ont de Tintérêt sans doute ; mais les travaux de M. Delegorgue, nous le disons sans flatterie, ont bien plus de précision, outre qu'ils sont infiniment plus animés ; ils pré sentent encore cet avantage qu'ils résument à eux seuls les explorations au pays des Amazoulous des malheureux voyageurs Cowie et Green, celles du pays des Makatisses par divers missionnaires , celles de MM. Smith et Harris dans la contrée de Massilicatzi, et ils nous offrent encore sur le territoire de Natal des détails que nul n'a donnés avant lui. M. le capitaine Harris est d'une grande injustice envers les boers, qui ont préféré la vie aventureuse et la liberté du désert au despotisme tracassier du pouvoir actuel du Cap ; M. Dele-
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. XVI gorgue les venge noblement des imputations hasardées et des faux jugements que les agents anglais se sont permis à T égard de ces hommes, qui n'ont que le tort d'avoir gardé au fond de leur âme le souvenir national, et de vouloir faire respecter leur propre dignité de citoyen ; et ce jugement nous paraît d'autant plus impartial que d'une part le voyageur français ne leur ajpas épargné les reproches, lorsqu'il les a crus mérités, et que de l'autre il a eu diverses fois de graves sujets de plainte envers ces mêmes boers , qui ne connaissent guère encore d'autre livre que la Bible, et n'ont en général qu'une mince idée du droit des gens. II est probable que désormais les voyages au cap de Bonne- Espérance seront plus rares que par le passé, car la voie des Indes semble de plus en plus incliner vers la mer Rouge ; ce pronostic aura plus de poids encore si Ton donne suite au projet de percement del'isthme de Suez.
Le voyage de M. Delegorgue n'aura dès lors que plus de prix à nos yeux, et il clora peut être pour longtemps la série des explorations vers ces parages africains, à moins que l' auteur ne se décide à y retourner un jour lui-même, comme il paraît en avoir Tintention. AL B ERT-MON TÉMON T. Paris, 2Zi juin 1847. VOYAGE DANS L AFRIQUE AUSTRALE CHAPITRE 1e". S lotifs du voyage. — La traversée. — Arrivée au cap de Bonne-Espérance. — Coup d'œil sur la ville du Cap. — La montagne de la Table. — Départ pour le Verlooren-Valley. — Système de locomotion. — Les différentes variétés de bœufs. — Arrivée au Verlooren-Valley. — Début dans mes recherches en histoire naturelle. — La hyène rayée, — Chasse aux slammants. — Mœurs de ces oiseaux. L'intérèt que mes concitoyens ont bien voulu me témoigner et le désir de faire connaître le résultat de mes ex plorations, continuées durant près de sept ans, aux con trées sud-est de TAfrique, me déterminent à publier ce voyage.
II ne contiendra que des faits, et je laisserai à mes lecteurs le soin d'y ajouter les réflexions ou conséquences qui peuvent s'en déduire. Heureux si la science trouve dans mes recherches les moyens soit de lever un doute, T. I. soit de fixer une opinion ; la gloire d'avoir été quelque peu utile à ma patrie sera ma plus douce récompense. Diverses personnes se sont enquis plus d'une fois de la cause qui m'a porté ainsi à voyager, ne comprenant pas qu'il fùt possible à un homme de préférer la vie aventureuse à la vie paisible, quelque contrée du monde que ce fùt à celle où il est né. Voici comment je l' expliquerai. Je perdis en bas âge mes parents, et fus recueilli par mon aieul, M. Delegorgue, conseiller à la Cour royale de Douai, qui voulut bien s'occuper lui-même de ma première éducation.
Chaque fois qu'il était content de moi, il me donnait des objets d'histoire naturelle provenant de ses col lections. Peu à peu ma jeune imagination fut ou séduite par le brillant coloris, ou frappée de la singularité ou de la bizarrerie des formes; premières impressions qui, répé tées, finirent par me laisser un goût ardent pour tout ce qu'il y a de curieux dans la nature. Lorsqu'ensuite j'arri vai à l'àge où d'ordinaire les idées se développent, je lus les intéressants voyages de Levaillant, et me sentis de plus en plus entraîné par l'amour de cette liberté insaisissable partout ailleurs qu'au sein des déserts d'Afrique. Malheureusement pour moi, j'étais destiné soit au bar reau, soit à la magistrature, par une volonté que je consi dérais alors comme immuable; j'étais soumis, mais non changé, sans cependant oser espérer que dans l' avenir naîtraient des jours meilleurs, où je n'aurais qu'à me laisser entraîner par le vent de la fortune vers une terre de merveilles.
Des circonstances advinrenl qui me permirent de rompre avec cette vocation forcée que je comparais à un cau chemar. II fallait instantanément en adopter une autre, et dans ma joie je m' arrêtai au métier de marin. Cinq années de navigation tant dans le nord de T Europe qu'au Séné gal et dans les Antilles me firent prendre en horreur cette vie trop limitée du bord, sans toutefois me dégoûter des voyages. Une fièvre tenace contractée à la Guadeloupe me fit faire de sérieuses réflexions, et je revins en France. Ma santé exigeait un long repos; mais la vie inactive me fatiguait plus encore que la fièvre : aussi, à fur et mesure que j'avançais dans ma convalescence, revenait à mon es prit tout ce que j'avais vu de séduisant sur les belles côtes de la Gambie et de Sierra-Leone, où la végétation semble avoir étalé tout son luxe.
J'étais trop faible pour résister à mon goût dominant; la vue de ces tableaux enchanteurs, peints dans mes souvenirs et sans cesse présents à mon imagination, donna naissance à des projets qui furent immédiatement suivis d'exécution. Le 10 de mai 1838, je quittai Douai, ma ville natale, accompagné des vœux de mes amis, et je me rendis à Paris pour y faire les préparatifs d'un long voyage. Ces préparatifs terminés, je pris place dans la diligence de Bordeaux. Arrivé dans ce port, j'attendis avec impatience le moment de lever l' ancre, ce qui n'eut lieu qu'au bout de dix-huit jours. Saura-t-on se représenter ce qu'a d'ennuyeux et de pé nible cette attente , cette condition cruelle d'être toujours à la veille du départ, et surtout ce tourment du cœur dans les adieux réitérés chaque soir, adieux toujours douteux et pourtant indispensables, adieux qui se renouvellent for cément et qui deviennent ridicules par leur fréquence ? « Ah ! que je souffre ! me disait un ami.
Partez donc défi nitivement, afin que nous n'ayons plus d'adieux à échanger entre nous, car les adieux me tuent. » Et si celui qui restait en appréciait ainsi le côté poignant, que ne devait il pas en être de mes sensations ? Car, après tout, ceux qui restent ne quittent que leurs amis qui s'éloignent, ils en conservent d'autres; tout ne change pas autour d'eux. Mais ceux qui s'éloignent n' entrent-ils pas comme dans un champ de mort? Car à la mer qu'y a-t-il, sinon l'absence totale de ce qu'offre la terre ? toutes choses opposées. Là, l'esprit fatigué est contraint de se reposer sur la lame mouvante, espèce d'enfer humide, sorte de néant où il tombe affaissé. En effet, tout ce qu'il aime n'est-il pas laissé der rière ? Les côtés ne restent-ils pas inconnus; et devant, l'in certitude ne s'ouvret-elle pas, large comme l'horizon, à chaque pas se reformant comme lui?
Aussi faut-il un but majeur, bien compris, vers lequel il puisse tendre à toute heure, comme une terre à conquérir ou une patrie à regagner. Je fis voile pour le cap de Bonne-Espérance, cette terre conquise à la science par le célèbre Levaillant, dont les travaux en histoire naturelle avaient décidé ma vocation. Le Télégraphe, charmant petit brick de 175 tonneaux, n'était pas un navire d'emménagement spacieux pour les passagers ; mais, en revanche, la finesse de ses formes et la hardiesse de sa mâture lui permettaient de fendre rapi dement les flots, et Dieu sait si les personnes qui sont à bord apprécient de tels avantages! Aussi, grâce à la supé riorité du navire et aux agréments de la société d'un homme poli comme Fêtait le subrécargue l, cinquante quatre jours me parurent s'écouler assez vite.
Pour début, legolfe de Gascognenous secoua rudement, et lorsque nous étions sur le point de débouquer, nous nous vîmes forcés de mettre à la cape. Trois jours se passèrent ainsi au large du cap Ortegal. Durant ce temps, nous pûmes apprécier les excellentes qualités du plus fin voilier de Bordeaux, qui, tel qu'une mauve légère, se levait à la lame sans qu'une goutte d'eau mouillât sa dunette. La perfection atteinte parles navigateurs d'aujourd'hui force vraimentl'admiration. Confiants dans la justesse de leurs combinaisons , ils reposent tranquilles au sein des tempêtes. Le temps de cape, lorsqu'il y a du large, rVest plus ce qu'il était jadis. Nos pères faisaient alors des vœux, ils se croyaient perdus dès qu'ils étaient dans une pareille situation; mais de nos jours, à peine le navire est-il à la cape, que l'équipage dort dans l'attente du beau temps.
Dès que la mer eut cessé ses tentatives infructueuses sur 1 H. Céraud, de Bordeaux. notre gracieux navire, une brise ronde nous fit bientôt doubler le cap Finistère ; elle nous porta rapidement vers le sud, et nous ne tardâmes pas à sentir s'élever la température qui nous prédisait le passage du tropique sous très-peu de jours. Déjà, dans mes précédents voyages, j'avais été baptisé suivant le rite marin; je m'étais même vu transformé en acteur principal à bord d'un navire de guerre français, où, simple matelot à 24 l, ma qualité éphémère de Nep tune m'avait valu le commandement de la goëlette la Mutine. J'étais donc initié à tout ce que la fête du passage a de plus secret, et le tropique ne me réservait d'autres charmes que ceux qui sont puisés dans les souvenirs. Mais il faut bien que je le dise, tout s'use, les vieux usages se perdent, et pour qu'une fête ait lieu aujourd'hui, il de vient nécessaire qu'un certain nombre de passagers soient réunis à bord.
II importe surtout que la générosité des néophytes soit supposée en état de payer la dépense et la peine. La consommation des étoupes métamorphosées en barbes, perruques et manteaux, est immense; la grêle que fait tomber le bonhomme Tropique a crû dans les champs; les fèves, les pois, les haricots inondent le pont; le gou dron qui maintient les plumes des anges sur le corps nu des mousses n'est pas ménagé, et quand il s'agit d'enlever à ces petits êtres leur poésie, on n'y réussit qu'à l'aide « A 24 francs par mois, ce qui est la 3' classe de matelot; la 2* est à 30, et la 1" à 36 francs. d'u ne étonnante quantité de graisse ou de beurre. En ou tre, les travaux préliminaires sont grands ; tous ont été e xécutés dans le rvmdera. . _ *, comme àl'insu du capitaine, afin que l'étonnement domine les nouveaux venus.
Tout cela mérite une récompense, et aussi, pour une somme in signifiante, bonhomme Tropique dédaigne-t-il de descendre du ciel. Conformément à ses vues intéressées, l'habitant des hauts lieux, qui sait tout, regarda passer le Télégraphe sans même prendre la peine de le héler. Le tropique du Can cer est décidément derrière nous; le premier pas est fait. II reste la ligne, le tropique du Capricorne, puis enfin la vue du lieu de notre destination. II y a encore bien de la route à faire; mais la navigation est si facile, les jours sont si beaux, qu'ils s'écoulent tous à peu près de même. Voici cependant les îles du cap Vert. San Antonio se lève à notre gauche : c'est une terre très-haute ; dix heures la séparent du navire, mais la brune empêche d'en dis tinguer les particularités. La brise s'arrondit de plus en plus; quelques grains la renforcent: c'est le voisinage de la terre qui nous les procure.
Nous fuyons toujours; la côte s'éloigne, se fond insensiblement avec le ciel, et le soir, San Antonio a disparu comme le soleil sous l'ho rizon. La marche est incessamment continuée; la ligne est * Logement de l'équipage du navire. déjà dépassée; les bancs de poissons volants distraient par leur vue le passager oisif qui essaie de tuer le temps comme il peut. Quelquefois des dorades sont prises et si gnalent une journée, ou bien un requin, s'il fait calme, est halé à bord, et martyrisé sur le pont par tout matelot à qui la mer a enlevé un père, un frère, un ami. L'apparition d'un paille-en-queue, cet oiseau du ciel, est signa lée par le timonier attentif, qui l'appelle par son nom vingt fois de suite: C'est presque un événement dont on s'entretient des heures entières. Une circonstance plus intéressante nous est néanmoins réservée : un gabier qui répare le gréement d'un mât de perroquet a crié : Navire! et relevé sa direction.
Une demi-heure ensuite, des pointes de mâts, telles que des aiguilles, se sont montrées à l'horizon ; elles montent peu à peu, et bientôt apparaissent distinctement les voiles de perroquet, puis les huniers. L' attention de chacun se re porte vers la machine flottante; car cette fois ce sont des hommes qui sont là-bas, et par eux l'on aura des nou velles de l'une ou de l'autre extrémité de la terre. Mais ces hommes, sont-ils des amis? A cet égard les opinions sont partagées : les uns disent que ce sont des Anglais, les autres des Américains; on en est encore à des suppo sitions reposant sur le mode de gréement, et à distance les erreurs sont communes. L'un a cru remarquer l'ab sence de boulines, et pour celui-là le navire est anglais ; l'autre, à la légèreté de certaines manœuvres dormantes en fer, a cru pouvoir prononcer que le bâtiment est amé ricain.
Le capitaine ne reste pas indifférent; sa longue vue a pu l'instruire mieux que personne ; son opinion est arrê tée, il l'émet hautement , et sur sa proposition les paris sont ouverts. « Voyons, dit-il, qui soutient que c'est un anglais? — Moi, capitaine. Fixez, je vous prie, le pari. — Bien, je prétends le contraire : un déjeuner à terre. — C'est entendu. » Les navires font route à se croiser; ils sont assez pro ches pour reconnaître leurs couleurs respectives. Nous, Français, nous nous risquons à faire les premiers une politesse; notre pavillon monte à la corne, s'y arrête et y flambe. Mais quelque temps s'écoule, notre salut reste sans réponse, et peu à peu l'indignation prend la place de la curiosité. Déjà même le capitaine se repent intérieure ment de s'être montré si honnête; il mordille son tabac, et de temps à autre il frappe du pied les bordages du pont. 11 ne parle pas; il semble grogner en lui-même.
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