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LES PORTUGAIS D'AMÉRIQUE IMPRIMERIE D'El'GÉXE DUVERGER , Rue de Verneuil, n° H. p 14 F; Pauvre enfant1 s1 écria-tui , quels nuages sombres environnent ton berceau! LES PORTUGAIS D'AMÉRIQUE SOUVENIRS HISTORIQUES DE LA GUERRE DU BRÉSIL M 1635 COSTESAST UN TABLEAU INTERESSANT DES MOEURS ET USAGES DES TRIBUS SAUVAGES, DES DETAILS INSTRUCTIFS SUR LA SITUATION DES COLONS DANS CETTE TARTIE DU NOUVEAU-MONDE OUVRAGE DESTINÉ A LA JEUNESSE P A B M»E JULIE DELAFAYE-BRÉHIER Auteur des Nouveaux Petits, Béarnais, du Verger des Ecoliers, des Orphelins Piémontais, etc. Illustré de 1 2 Dessins imprimés en 2 couleurs PARIS P.-C. LEHUBY, LIBRAIRE ÉDITEUR RUE DE SEINE, N° 53, F. S. -G. LES PORTUGAIS D'AMÉRIQUE CHAPITRE PREMIER. Lorsque, par la profondeur de son génie, Christophe Colomb eut découvert ee qu'on appela le Nouveau- Monde, cette moitié du globe, ignorée si longtemps, ne tarda pas à se voir explorée par une foule d'aventuriers de toutes les classes avides de s'enrichir.
On a dépeint si souvent les maux affreux que la cupidité, l'orgueil, l'ignorance et le faux zèle religieux attirèrent sur les ha bitants de ces riches contrées, qu'il me semble inutile de les rappeler ici avec quelques détails : leur dépopulation ne les atteste que trop ; et d'ailleurs il suffira d'entendre les faits historiques rapportés dans le cours de cet ou vrage pour s'en faire une assez juste idée. Si Colomb, que ses historiens nous représentent comme ami de la justice et de l'humanité, avait pu prévoir les longues calamités quel'ancien monde allait répandre sur le nouveau, il est probable que cette triste prévision aurait bien diminué pour lui la joie de sa découverte, si elle ne l'eùt pas fait renoncer à son entreprise. Le Portugal, déjà célèbre par les succès de ses navi gateurs guerriers dans les Indes-Orientales, semblait de voir accueillir et favoriser le projet hardi de Christophe Colomb plus que les autres royaumes de l'Europe.
Ce fut aussi à son monarque, Jean II, que le Génois s'adressa lorsqu'il se vit dédaigné par sa propre patrie; mais le Portugal, enivré de sa gloire, repoussa comme un in sensé cet obscur républicain qui lui offrait un monde, laissantainsiàl'Espagnel'avantaged'associersonnomau nom immortel d'un homme de génie. Disons cependant, à la louange de Jean II, que le dépit qu'il dut ensuite en éprouver ne le rendit pas injuste. Le navire qui ra menait Colomb ayant abordé en Portugal , d'indignes courtisans conseillèrent au roi de faire périr le navi gateur et d'anéantir ainsi sa découverte; Jean repoussa cette odieuse suggestion, et voulut, au contraire, qu'il fût reçu en triomphe dans sa capitale. Les États de ce prince , malgré l'imprudenee qu'il avait commise, ne devaient point être déshérités de cette partie du inonde.
Chapitre II
Les deux esclaves et leurs maîtresses. ATheure où le soleil, dans toute sa gloire, accable les corps délicats et les force à céder aux molles langueurs du sommeil, deux nobles Portugaises du Brésil reposaient sur un divan, dans la salle basse d'une maison de Nazareth. Des rideaux et des jalousies formaient un rem part contrele trop vif éclatdu jour, en protégeant le repos des dormeuses, mais ils n'empêchaient pas le délicieux parfum des plantes suaves, cultivées dans un jardin voi sin de cette salle, d'en venir embaumer l'air. Du reste, cette habitation, tant an dehors qu'à l'in teneur, n'an nonçait point l'opulence. Les meubles recherchés qui s'y mêlaient sans ordre avec d'autres plus simples, sem blaient prouver que ceux qui l'habitaient y élaient venus plutôt par nécessité que par choix, et qu'ils ne comp taient pas y faire un long séjour.
A côté des dames endor mies, deux esclaves américaines, armées de grands éven tails en piumes de paon, agitaient l'air autour de leurs maîtresses, et chassaient les insectes qui auraient pu les importuner. La plus âgée des deux Portugaises était dans tout l'éclat de sa beauté, quoique épouse et déjà mère d'un fils qu'al laitait l'une des Américaines dont nous venons de parler. Elvire, née au Brésil, avait été élevée à Lisbonne, où une excellente éducation Tavait préservée des préjugés et de la profonde ignorance, qui étaient le partage des riches héritières de la colonie. Elle ne revint dans sa patrie que pour passer sous la domination d'un époux; elle fut heureuse dans son union avec don Aleixo Rodriguez, jus qu'au moment où la guerre, qui n'épargne personne, vint troubler par ses fureurs l'existence paisible de ces jeunes époux.
Au moment où tous ses compatriotes s'armaient pour la défense de leur pays, don Aleixo ne pouvait rester oisif auprès de son épouse. Eùt-il été assez lâche pour le tenter, son père ne l' aurait pas souffert. Don Alvaro Ro driguez était l'un de ces hommes ardents et enthousiastes qui conservent longtemps leur activité. II avait servi dans sa jeunesse, et mème avec gloire; mais depuis bien des années il menait la vie molle et oisive d'un riche colon, paraissant incapable de la quitter pour reprendre le rude métier de la guerre. Cependant, à l'heure du danger, don Alvaro fut un des premiers à y faire face. En dernier lieu, il s'était jeté dans Nazareth pour encourager ses défen seurs, dans l'espoir de conserver ce dernier boulevard de la capitainerie. La compagne endormie de dona Elvire était Héléna, la fiJIç de don Alvaro, fiancée depuis peu à don Juan de Silva, qui servait sous les ordres de don Mathias d'AIbu querque.
A peine âgée de quinze ans, sa beauté était déjà célèbremais cet avantage, joint à tant d'autres dont elle jouissait, lui avaient fait unesortede cour adulatrice qui altéra de bonne heure l'excellent naturel que la Pro vidence lui avait donné. Accoutumée à se voir l' objet de l'allention de tout ce qui l'entourait, à être obéie au moindre signe, Héléna ne put se préserver de cet orgueil leux égoïsme qui rapporte tout à soi et n'accorde à ses inférieurs qu'une dédaigneuse indifférence. Elle avait cei. pendant le cœur bon et lame élevée, elle aimait sa la mille et recevait assez bien les remontrances affectueuses que se permettait quelquefois sa belle-sœur : au sujet de la dureté avec laquelle la jeune personne traitait ses es claves; mais elles ne faisaient que peu d'impression sur son esprit, parce que Héléna était persuadée que ces infortunés serviteurs, achetés comme des bêtes de somme, élaient d'une nature entièrement déshéritée, et qu'en les faisant naître, Dieu les avaient destinés à l'esclavage : opinion injuste et barbare qu'Elvire repoussait avec force, et qu'elle combattait par des exemples tirés des livres qu'elle avait lus.
Héléna, à qui toute instruction était étrangère, n'en tenait que plus fortement à ses préjugés. Lorsque don Alvaro et son fils se retirèrent à Naza reth, ils délibérèrent s'il convenait d'exposer aux incon vénients d'un siège Elvire et Héléna, ou s'ils les met traient en sûreté dans le camp de don Malhias où s'étaient réfugiées plusieurs familles alliées à la leur. Don Alvaro disait dans son enthousiasme patriotique : « Nous devons F exemple à nos concitoyens : si nous renvoyons les femmes de notre maison, le danger pa raîtra plus grave, et le défaut de confiance rendra la défense moins énergique. La peur triomphera du cou rage, comme il est arrivé à Olinda, où les Hollandais n'ont eu que la peine d'entrer. Imitons plutôt les anciens Germains, ayons devant les yeux les êtres que nous de vons défendre, leur présence nous rendra invincibles. > Aleixo céda, quoique à regret, et on se logea, tant bien que mal, dans la petite ville de Nazareth, avec un nombre limité d'esclaves.
Les deux Américaines s'acquittaient en silence du soin d'agiter activement leurs éventails de plumes, lorsque le bruit du canon retentit sourdement. La plus vieille, dont le visage annonçait plus de soixante ans, quoique ses membres eussent encore la vigueur et l'élasticité de la jeunesse, regarda sa jeune compagne avec des yeux ani més d' une joie sauvage, et lui dit assez bas en langage tupi : « Entends-tu, Yassi-Miri? c'est le tonnerre des blancs, musique qui doit être douce à nos oreilles. — Ma mère sait bien que ce tonnerre donne la mort, répondit la jeune nourrice. Peut-être il y a ici des yeux qui pleureront. » Et elle dirigea les siens sur Elvire endormie avec une expression inquiète. < Quand les vautours se font la guerre, les ramiers prennent librement la fuite, continua Mocap, c'était le nom de la vieille indigène.
Ton cœur devient lâche, Yassi-Miri, c'est pourquoi il s'intéresse aux ennemis de ía race, aux destructeurs de ta famille et de ta tribu. *> La jeune esclave baissa la tête en entendant ce repro che, et Mocap chercha à ranimer ses ressentiments, en lui rappelant avec feu leurs anciens outrages, et des pro jets de vengeance dont Mocap Tavait déjà entretenue bien souvent. Dans la chaleur de son discours, elle oublia d'agiter Téventail, et ne s'aperçut pas qu'un insecte ailé venait de se poser sur l'un des beaux sourcils d'Héléna, qui s'éveilla en poussant un cri perçant, et donna un soufflet à Tesclave négligente. Éveillée aussi par le cri d'Héléna, dona Elvire fut témoin de la promptitude de la correction, qu'elle n'eut pas le temps de prévenir; mais à la vuedu visage ridé de Mocap, elle ne put contenir son mécontentement, et dit en portugais: « En vérité, ma sœur, l'àge de celte femme devrait la mettre à Tabri d'un pareil traitement...
Que vous a-t-elle donc fait? — Ce qu'elle m'a fait, Elvire? regardez mon sourcil droit : il vient d'être piqué par un insecte malfaisant; Tenflure commence déjà, je vais être défigurée pendant vingt-quatre heures, et ce soir je devais me rendre à Tin vitation de Tépouse du commandant de la place, qui donne un bal ; mais cette méchante esclave y a mis bon ordre, et cependant elle n'avait autre chose à faire que d'agiter son éventail. — Elle a tort, j'en conviens. Cependant, qui n'a pas un moment de distraction? les prières qu'on adresse à Dieu mème n'en sont pas toujours exemptes, et sa miséricorde ne nous en punit pas si rigoureusement. — Je vous dis que cette détestable païenne Ta fait par malice, et tout exprès pour me priver du plaisir que je me promettais. — Mais, ma chère Héléna, est-ce donc sérieusement que vous songiez à aller au bal ? — Eh ! pourquoi non, s'il vous plaît? — Écoutez le canon qui gronde: ne semb!e-t-il pas vous dire que ce n'est pas le temps de se livrer à la dis sipation? ces coups terribles, dirigés contre Nazareth, Tont déjà privée de plusieurs de ses défenseurs; ils rap pellent les désastres de notre patrie, et sont un bien lugubre accompagnement pour la danse.
Le commandant cherche à soutenir ainsi le courage etl'espoir des habitants, et à cacher en mème temps à Tennemi la dé tresse où la ville commence à être réduite, dit-on, par suite de la sévérité du blocus. — II faut danser par politique, Elvire, si ce n'est par inclination, ajouta Héléna en riant. Puis tout à coup re prenant son air irrité : mais, quant à moi, je ne le ferai ni pour un motif ni pour un autre, grâce à celte infer nale esclave. Éloigne-toi de ma vue, Mocap, et va me préparer une eau balsamique propre à calmer Firri ta lion de cette piqûre, ou, par mon chapelet, je donnerai ordre au chef des esclaves de ne pas t'épargner les verges. » L'arrivée de don Alvar et de son fils, qui revenaient du conseil de guerre, termina cet entretien. Elvire donn-t tout bas à son esclave Yassi-Miri Tordre de se rendre auprès de son nourrisson, qui reposait dans son berceatt, et de le lui apporter dès que ses yeux seraient ouverts.
Les deux belles-sœurs furent également frappées de l'air grave et préoccupé des deux Rodriguez, et s'em pressèrent de leur en demander la raison. « II me semble, répondit le vieillard, que vous auriez plus de sujet de vous étonner de nous voir un visage se rein; mais si quelque chose était capable d'augmenter notre gravité, ee serait l'étrange projet du commandant, qui songe à donner un bal dans sa maison, se sondant sur les plus misérables motifs. Malheur à qui peut prendre Tapparence mèmede la joie pendant ledeuil de sa patrie. > Elvire regarda Héléna, qui baissa les yeux avec con fusion. « On dit que la place est mal approvisionnée, reprit dona Elvire; aurions-nous à craindre la famine? — En remarquez-vous ici quelques symptômes, ma fille? — Non, sans doute, mon père; mais j'ai eu occasion de savoir qu'il y a dans Nazareth de pauvres familles que réduit aux abois la cherté des vivres, qui va toujours en augmentant.
Si lesiége dure encore longtemps, je frémis de ses suites. — Tranquillisez-vous, on viendra à notre secours. » Don Alvaro prononça ces paroles du ton d'un homme qui désire n'y rien ajouter, et il se retira dans son cabinet, en faisant signe à son fils de le suivre. Comme Aleixo se disposait à lui obéir, Yassi-Miri parut avec l'enfant. Elvire le prit entre ses bras et le présenta à son mari, de l'air triomphant d'une jeune mère qui se com plaît dans son image. II y avait dans Texpression de ten dresse avec laquelle don Aleixo embrassa son fils plus de mélancolie que de fierté. i Pauvre enfant ! s'écria-t-il, quels nuages sombres environnent ton berceau ! es-tu né pour assister à la ruine de ta patrie? qui peut dire ce que tu deviendras au mi lieu de tant de vicissitudes? — Ne parlez pas ainsi, Aleixo, reprit Elvire alarmée, ce discours de mauvais augure porterait malheur à notre enfant.
Nous sommes, il est vrai, dans des temps désas treux, mais tant que son père et sa mère veilleront sur lui, Tenfance de notre Sébastien n'aura rien à craindre de la fortune. — C'est un appui bien peu solide que celui de deux mortels, Elvire, il faut chercher plus haut un protecteur à notre fils. Oui, c'est à Dieu, qui nous Ta donné, qu'il convient que nous le remettions en garde. Tout change, tout s'évanouit sur la terre, tandis qu'il demeure éternellement, ne Toubliez pas, chère épouse; mettez toute votre confiance en celui qui règle nos destinées. » La jeune femme, frappée de ce ton solennel, le regarda avec une surprise inquiète. Déjà elle ouvrait la bouche pour lui répondre quand Aleixo la quitta précipitamment à la voix de son père qui Tappelait. « Ilya quelque mauvaise nouvelle qu'on voudraitnous cacher, se dit en elle-même la jeune épouse; Aleixo dou terait-il de inon courage? mais nous nous reverrons, et il faudra bien qu'il me découvre ses pensées. » En parlant ainsi, T infortunée nes'imaginait guère que ce court entretien allait être suivi d'une longue et dou loureuse séparation.
Pendant que les maîtres de la maison étaient rassem blés à Theure du dîner, la vieille Mocap se glissa mys térieusement dans Tappartement qu'occupaient les jeunes époux, et où se trouvait un esclave indien attaché au service de don Aleixo, occupé de garnir en toute hâte un porte-manteau de voyage. « Arraïp, lui dit Mocap à voix basse, qu'ont-ils résolu? — Le jeune Rodriguez s'embarque à minuit pour se rendre au camp de Don-Jésus, répliqua-t-il vivement et plus bas encore. — Qui Taccompagne? — Arraïp...; mais je ne suis pas seul — N'importe, sois attentif, et s'il se présente une occasion d'accomplir nos desseins, ne la laisse pas échapper. Souviens-toi que la vengeance la plus sûre est celle que procure la patience. — Don Aleixo est un bon maître pour Arraïp. — Bon ou méchant, il est ton maître, et le fils de Mo cap ne doit pas en avoir.
Regarde ma joue, elle est rouge, elle porte la marque d'un outrage que j'ai reçu de Tor gueilleuse Héléna : ne veux-tu pas venger ta mère? — Sur qui? sur Tinnocent? — Sur le premier que le sort livre en Ire tes mains. Ne sont-ils pas tous une race d'oppresseurs? Ont-ils dis cerné parmi nous la feramedu guerrier, l'enfant du vieillard ? Le tour de Torgueilleuse fille viendra, je T espère ; mais en altendant qu'elle pleure sur elle-même, privons là d'un de ses soutiens. Arraïp, entends-tu la voix de ta mère? — Arraïp entend; il obéira. — Va nous attendre dans les montagnes, j'ai l'assurance que nous nous y retrouverons. » Elle s'enfuit rapidement et sans bruit, laissant Arraïp continuer ses préparatifs. Son visage peignait le mécon tentement et le chagrin. Parfois il s'arrêtait pour écou ter la voix de Yassi-Miri, qui chantait une chanson in dienne à son nourrisson portugais dans une chambre voisine.
Après s'être assuré qu'elle s'y trouvait seule, Arraïp s'approcha d'elle et lui dit : « Tu chantes, et bientôt nous ne nous verrons plus. » Yassi-Miri le regarda tristement. «Le chant n'est que sur mes lèvres, répliqua-t-elle ; mais mon âme pleure, car Mocap m'a parlé. Arraïp va revoir les bois et les montagnes, laissant derrière lui sa mère et sa femme : cela est-il bien ? — Non, cela n'est pas bien ; mais Arraïp est obligé de faire la volonté d'une autre, quoiqu'il soit un guerrier parmi ceux de sa tribu. — Mocap a vu bien des soleils et bien des choses ; les Tapuyas la regardent comme une personne tressage, et Arraïp sait qu'elle est sa mère. — Pourquoi donc Yassi-Miri me reproche-t-elle de la quitter, quand c'est la langue de Mocap qui me Tor donne? » Pour toute réponse la jeune Indienne secoua triste ment la tète en lui tendant la main, comme si elle eùt voulu exprimer son impuissance d'expliquer le cœur humain, lorsqu'il est en proie à des sentiments contradic toires.
Les pas de quelqu'un qui s'approchait les avertit de se séparer, car ils avaient des raisons, qu'on appren dra plus tard, de tenir secrète leur étroite intimité. Yassi-Miri, après que son mari Teut quittée, reprit la chanson qu'il avait interrompue; mais sa voix était tremblante et ses yeux pleins de larmes. Ce voyage auquel se préparait Arraïp, et dont il avait surpris le secret en espionnant les entretiens particuliers de ses maîtres, avait un but politique et important. La disette régnait dans la ville assiégée, il fallait en prévenir don Mathias et Tengager à faire un nouvel effort pour Tapprovisionner, s'il voulait qu'elle continuât de tenir Sigismond en échec. Celui-ci la bloquait de si près qu'il n'était pas facile de lui échapper, et il avait puni si rigou reusement des tentatives du mème genre (jusqu'à faire pendre les infortunés qui tombèrent entre ses mains), que la terreur triomphait de tous les autres sentiments.
On convint unanimement dans le conseil de la nécessité d'envoyer quelqu'un au général, mais personne ne voulut se charger de celte périlleuse mission. Alors le vieux Ro driguez dit qu'il Tacceptait pour lui-même, ajoutantque, quoi qu'il arrivât, il ne regretterait pas quelques jours sacrifiés dans Tin té ré t de sa patrie. Don Aleixo, quoique bon Portugais, était moins en thousiaste que son père, et pensait avec raison qu'une ré- •sistance plus ou moins longue n'arrêterait point les progrès d'un ennemi dont les pertes étaient continuel lement réparées, tandis que les colons, abandonnésà leurs propres forces, devaient finir par s'épuiser. II trouvait donc inutile de risquer ainsi sa vie, et il aurait préféré une capitulation qui lui permît de se joindre au corps d'armée qui tenait la campagne; mais la déclaration de son père le décida tout à coup à prendre un parti qu'il désapprouvait intérieurement. « Don Alvaro Rodriguez, dit-il gravement, ne doit point quitter Nazareth, où son expérience et son exemple sont si utiles.
Qu'il continue de tenir sa place au conseil, je me charge de me rendre auprès du général. II fut loué et admiré tout haut, mais tout bas on le traitait peut-être de téméraire, et personne, à Texception de son père, ne lui disputa cet honneur dangereux. Après un léger débat, don Alvaro lui-même ne s'opposa plus au départ de son fils. « Pars donc, lui dit-il, je ne veux point te ravir la gloire que tu ambitionnes si généreusement. Quelque chose me dit que, doué d'autant de prudence que de va leur, tu réussiras dans ton entreprise. > Ils convinrent de la cacher aux dames de leur famille, et surtout à Dona Elvire, dont la douleur, le désespoir et les prières auraient mis à une trop pénible épreuve la fermeté de don Aleixo.
Chapitre III
Arraïp. Sans pouvoir pénétrer le mystère qu'on leur cachait, Elvire et Héléna en savaient assez pour être inquiètes, et comme dans une pareille situation notre égoïsme naturel joue particulièrement son rôle, Elvire pensait à son mari et Héléna tremblait qu'on n'eût à craindre pour son fiancé quelque péril extraordinaire. La première attendait im patiemment Theure, où, réunis dans leur appartement, elle pourrait presser Aleixo de lui ouvrir son âme sans coutrainte.etcefutavecun tristedésappoinlementqu'elle Tentendit lui déclarer qu'il allait passer la nuit dans la salle du conseil, où Ton devait rédiger un rapport pour don Malhias d'Albuquerque. Cependant elle n'en conçut aucun soupçon. II n'en fut pas de mème d'Héléna : d'au tant plus défiante que l'objet de sa sollicitude était éloigné d'elle.
Elle épia secrètement les démarches de son frère, le vit sortir ù T entrée de la nuit, comme il Tavait an noncé, mais revenir ensuite furtivement à la saveur des ténèbres et se renfermer avec son père. Enfin à Theure de minuit, comme Aleixo allait se rendreaubord de la mer, où une barque Tattendait, il se trouva sur Tescalier en lace d'Héléna. « Quoi ! ma sœur, vous n'êtes pas encore couchée? lui dit-il avec une surprise mêlée d'humeur. — Où allez-vous ainsi, mon frère? repartit Héléna sans lui répondre. Cet habitde voyage, cette sortie mystérieuse, que signifient-ils? Ne croyez pas me tromper comme vous avez trompé Elvire. — Où voulez-vous que j'aille, ma sœur, si ce n'est au conseil extraordinaire qui... — Encore une fois, don Aleixo, vous feriez mieux de m'avouer franchement la vérité que d'augmenter mes alarmes par de vains subterfuges.
L'infortuné Alonzo de Silva... est-il...» La voix lui manqua, elle ne put achever. • Rassurez-vous, ma chère Héléna, je ne sache point qu'il lui soit arrivé rien de fâcheux... Vous secouez la tète, vous neme croyez pas? Eh bien, apprenez qu'avant peu je compte le revoir au camp de Bon-Jésus, où je me rends. — Vous, mon frère? nous abandonner! » Don Aleixo lui expliqua brièvement de quoi il s'agissait et pourquoi il avait accepté cette mission dangereuse que briguait leur père. « Pauvre Elvire! s'écria Héléna en pleurant. — Consolez-la, ma sœur ; dites-lui que si je pars sans lui dire adieu, c'est que je n'aurais pas la force de braver ses larmes. Une lettre, que j'ai laissée pour elle dans le cabinet de don Alvar, lui fera partager Tespérance que j'emporte avec moi que Dieu me protégera au milieu des périls. » Le frère et la sœur s'embrassèrent avec attendrissement, et Aleixo suivi d' Arraïp se rendit au rivage.
Avant d'y arriver, le Portugais, qui croyait pouvoir compter sur la fidélité de cet esclave, qu'il avait toujours traité avec douceur, lui dit à demi-voix : « Tu m'as promis de me servir de guide, non-sculement sur terre, mais de me faire aborder dans une anse ignorée où je n'aurai rien à craindre des Hollandais : songe à tenir ton engagement, car les Portugais que j'em mène ne connaissent pas le pays. — Arraïp sait ce qu'il a promis, » répondit laconique ment Tlndien. Us prirent place dans une chaloupe que deux rameurs conduisaient, et où se trouvaient déjà quatre soldats ar més, qui devaient servir d'escorte à don Aleixo. Arraïp prit le gouvernail et on s'éloigna aussitôt du rivage, les yeux fixés sur Nazareth, dont la masse sombre se des sinaitsurle ciel étoilé. Don Aleixo cherchait à distinguer, parmi quelques rares lumières qui scintillaient encore dans la ville, celles qu'on allumait chaque nuit chez son épouse.
Quand il crut les apercevoir, des pleurs ob scurcirent ses yeux, d'affligeantes réflexions se pressèrent dans son cœur, en songeant aux périls qu'il courait de tomber entre les mains de Tennemi dont les vaisseaux couvraient cette mer. Son imagination le ramena vers cette époque où, paisibles possesseurs de la coIonie, les fils des premiers conquérants n'avaient plus qu'à jouir des travaux de leurs pères. t Pourquoi, se disait-il, les hommes semblent-ils se complaire à troubler mutuellement leurs courts instants de bonheur sur la terre? On les voit s'y disputer des places, comme si elle ne suffisait pas pour les contenir tous. Hélas! sans cette fatale guerre, quel bonheur eût été le nôtre! âge, convenances sociales, sympathie, avantages de la fortune, notre union avait pour elle toute les con ditions qui en assurent la prospérité.
J'avais renoncé à Tambilion pour concentrer ma vie dans les joies dômestiques, élever moi-même mes enfants, remplir mes de voirs de fils et cultiver mes terres... Que de nobles pro jets se sont évanouis, dirai-je, hélas! pour toujours? nos biens sont envahis, la plupart de nos esclaves sont en fuite, nous sommes emprisonnés dans des murailles environ nées d'ennemis, où la famine montre déjà son pàlevisage. Me voici moi-même exposant ma vie dans une folle en treprise, où beaucoup d'autres ont succombé. Grand Dieu! c'est en vain que l' homme arrange sa vie! Sitôt que tu l'as résolu, ses projets se dissipent comme la fumée, et tu le convaincs de son néant. » Tandis que Tépoux d'Elvire se livrait à ces réflexions, ou à d'autres semblables, la petite barque continuait à voguer, en suivant les contours du rivage, quand tout à coup Aleixo s'aperçut qu'ils étaient en vue de la forteresse d'où Sigismond Van-Schopp tenait Nazareth si étroitement bloquée. < Misérable, dit-il à son esclave, en lui ôtant des mains legourvernail, ne vois-tu pas ce fort? veux-tu braver le canon des Hollandais?
Force de rames, et fuyons au plus vite. — Ils ne nous entendent pas, répondit Tlndien, et je sais qu'il se trouve aux environs une plage commode pour aborder. — Tu cherches la mort, te dis-je ; car si nous sommes pris par ces marchands hérétiques, nous serons tous pendus sans distinction. — Et les écueils vont briser la chaloupe, si votre sei gneurie n'y prend garde, dirent les rameurs; la mer blanchit tout autour de nous. — Cela n'est que trop vrai, ajouta don Aleixo; ma main n'est pas assez ferme, et j'ai trop peu d'expérience pour gouverner cette barque. Reprends donc ta place, Arraïp, mais point de témérité; le pire que nous ayons à craindre, c'est d'être fait prisonniers. Pendant que tu auras recours à la force de ton bras pour nous déli vrer de ce péril, j'invoquerai celui qui commande à toute la nature.
II se découvrit la tète, leva les yeux vers le ciel par semé d'étoiles, et murmura à voix basse une prière en latin. Presqu'au même instant, et comme si elle eut obéi à un ordre miraculeux, la chaloupe rencontra un courant favorable, qui, non-seulement, la dégagea des brisants, mais lui facilita Tentrée d'une baie étroite abri tée par un bois de mangliers ; cet arbre, qui aime à plonger ses racines dans Teau salée, porte à T extrémité de ses branches des filaments qui s'enfoncent dans la terre humide, s'y enracinent et donnent naissance à des rejetons, formant ainsi une multitude d'arcades de verdure, où le poisson aime à se réfugier. Ce fut là que don Aleixo fit cacher soigneusement sa barque, emmenant avec lui son équipage et marchant sous la conduite de son esclave indien, qui seul pouvait entreprendre de les diriger dans ce pays sans routes.
La promptitude avec laquelle la prière du jeune Ro driguez sembla avoir été exaucée, n'échappa point à Arraïp, qui n'hésita point à Tattribuer à une cause sur naturelle; quoiqu'il fût depuis plus de deux ans parmi les chrétiens, il n'avait point embrassé leur religion, tant à cause de la négligence de ses maîtres que parce que lui même ne se souciait nullement de la connaître. On a déjà vu que les naturels du Brésil ne paraissaient en avoir aucun; mais malgré cela, et peut-être mème à cause de cela, car on a remarqué que la superstition est plus ou moins selon le degré de la véritable piété, ils se mon traient singulièrement accessibles à la croyance des de vins et des sortilèges. Arraïp s'imagina donc que son maître avait reçu de son Dieu un pouvoir extraordinaire au moyen duquel il déjouerait le complot criminel inventé par Mocap, et dont il avait promis de devenir le docile instrument.
La suite de ce récit développera ce complot, ainsi que les motifs qui le firent naître ; il suffit de dire, quant à présent, qu'Arraïp et Yassi-Miri ne s'y prêtaient qu'à regret, le caractère généreux de don Aleixo et de son épouse ayant amorti dans leurs cœurs les ressentiments sauvages dont on avait infecté leur jeunesse. II n'en était pas de même de Mocap; non-seulement elle avait les pas sions plus vives et plus irritables, mais la vieillesse en durcissait son cœur; elle avait supporté plus d'outrages, et chaque jour Torgueilleuse et imprudente Héléna augmentait la soif qu'elle éprouvait de se venger. La patience ne manque jamais aux Indiens pour assurer la réussite de leurs desseins; ils y consacrent des années entières. Ces trois esclaves, quoique vivant sous le mème toit, ca chèrent soigneusement leurs relations de famille, qui au raient pu inquiéter leurs maîtres.
Arraïp, un peu décon certé par la puissance qu'il était tenté d'attribuer aux prières de don Aleixo, entreprit de s'en éclaircir en le questionnant à ce sujet, liberté que le Portugais avait to lérée plus d'une fois de la part d'un esclave favori. t Seigneur, lui dit Arraïp, je vous ai vu prier votre Dieu, et aussitôt il a fait entrer la chaloupe dans une baie que je ne connaisáais point: ne pourrait-il aussi sûrement vous conduire où vous avez dessein de vous rendre, sans avoir besoin d'autre guide? ou bien les sentiers des eaux lui sont-ils plus familiers que ceux des bois? — Es-tu encore dans une si grande erreur, Arraïp? Ne sais-tu pas que c'est mon Dieu quia créé tout Tuni vers, et que la terre et la mer, la nuit et le jour sont égaux à ses yeux? II peut faire de grands miracles, il en a fait mème autrefois d'éclatants; mais ce serait une pré somption d'en attendre de lui, lorsqu'on en est si peu digne que je le suis.
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